EPITHALAME
Songe, prison dorée, qu'un leurre m'a fait dire Palais et des palais le plus prestigieux, La dommageable taie de mon œil se déchire : Je vois la grille torse et le verrou noueux.
Je sais mon abandon ; j'apprends ma solitude ; Je sens croître et grossir des murs de toutes parts Et se multiplier dans sa désuétude La présence ennemie des tours et des remparts.
Le matin fuit, ainsi qu'une morne pensée Dans le cœur nostalgique et vagabond d'un fou. C'est toi ! Nul ne t'a vue ! Et tu n'es pas entrée ! Les barreaux n'ont cédé non plus que les verroux.
Comme des cygnes bleus nagent tes yeux magiques Au lac silencieux de mon égarement, Et je cherche à régler ma voix sur la musique Qui dans l'ombre s'est tue soudain si doucement.
Mirage fait de clair d'étoiles et de lune, Arc-en-ciel qui délies d'aériens bouquets Sur ce chérubin qui au fil lent des lagunes Du rêve flotte et erre au gré de mes regrets,
Tu as pu pénétrer ici ? Tout s'y oppose. Mais mon désir s'élance avec un cri confus Vers cela, qui est " toi ", et qui sur lui se pose, Comme un coup de soleil sur un étang perdu.
— D'où cs-tu née ? — Du lys qui gémit sur sa tige,
Des lampas défleuris aux caresses du temps,
De la harpe funèbre où ta feinte s'afflige,
Des coussins fatigués du poids de tes tourments,
Du flambeau qui s'épuise en feux blonds comme l'ambre, Du miroir impollu, vertigineux et froid, Où, quand le soir montait, tu commençais d'entendre Mélancoliquement s'opposer des hautbois.
Je porte en vain les yeux sur le beau luminaire Qui brusquement força l'opiniâtre nuit Où mes sombres espoirs avaient bâti leur aire. T'ai-je assez dissipée dans l'attente et l'ennui,
Ma jeunesse, des biens nocturnes désireuse ! Ta peine, ton souris, tes pleurs ont péri, fors Ce plaisir d'éveiller une pâle dormeuse Avec laquelle Amour et toi tombiez d'accord.
Envers toi je n'ai usé d'aucun sortilège,
Et tu n'as obéi qu'au pleur persuasif
Qui chaque jour tombe de mes yeux ; aussi n'ai-je
Fait pour te recevoir aucun préparatif.
Je ne broncherai ni ne perdrai l'assurance Cependant, car le tendre et le mystérieux N'ont rien par quoi ils m'étonnent que leur absence. Advienne que j'en reçoive le désaveu.
"Je dormais du sommeil d'où les dieux tirent les mondes, Quand tu versas ces pleurs qui fécondèrent les flancs De la nuit. Que tu précipites d'un coup de fronde Un caillou dans l'onde ; ainsi je plongeai dans le temps.
Et voici : C'est de ton front, qu'un saule amer recouvre, Que, penchée sur ce poème au musical espoir, Je dois, pareille à un astre dont le cœur s'entrouvre, M'élancer parmi la souveraine paix du soir.
Calice d'excellence, en l'abîme vaisseau,
Lampe en la nuit, sans toi, certes j'aurais pu vivre !
J'aurais su pratiquer ces plaisirs déloyaux
Qui sont de boire un vin dont on n'est jamais ivre,
De blasphémer le mal dont on souffre tout bas, D'apprivoiser un luth avec des mots aimables Jusques dans la douleur, et de n'attacher pas Plus d'importance à tout cela qu'à une fable !
" D'un vers fascinateur peins-moi ce que tu oublies, Ton deuil, ton exil, tant de nobles événements. Plus douce que les lilas qui fanent et que la pluie, Que ta voix aille cà et là indifféremment.
Dis-moi ce que tu voyais du monde à ta fenêtre, Une aubépine ou l'univers, ou d'un ton plus bas Me confie ce que nous serions les seuls à connaître ; Au besoin répète moi ce que je sais déjà. "
Que m'importent ces chants, quand je puis derechey T'entourer de mes bras, songe qui rend jalouses La femme et l'heure, et qui fais si pâle et si bref Le chaud soleil couchant sur les lourdes pelouses !
Comme sa pourpre périclite en ce miroir, Plus royale que Bérénice et moins superbe Que Cléopatre à l'ombre tu t'allies. Le soir Tombe frais-odorant ainsi qu'une pluie d'herbe.
" Tais toi ! qu'enfin je puisse respirer jusqu'aux lèvres. Ne me compare en rien à ces humaines beautés, Mais des rythmes spécieux dont tes flûtes me sèvrent, Poète, veuille incessamment toute m'abreuver !
Tes baisers connaîtront de moins farouches épouses; Les bacchantes au vent éparpilleront ton corps ; Ta seule âme m'est chère, en qui mon âme jalouse Voit des roses s'épanouir sous un voile d'or.
Le Silence et la Nuit t'ont faite à mon image : Voici mes cils mêlés aux regards de mes yeux, En sorte que sous un équivoque éclairage On ne sait pas lesquels sont noirs, lesquels sont.bleus.
La lèvre de ta bouche, ô forme, est-ce la mienne ? Cette façon de ployer le cou, ma douleur La reconnaîtrait comme à soi, et, gardiennes De notre joie, tes paupières taisent mes pleurs.
Automnale forêt d'accords silencieux, Ta chevelure inonde ton cœur de musique. L'ombre vêt tes genoux, cependant que tes yeux, Qui redoutent des nuits l'approche énigmatique,
Bleus pétales fanés que perce un rayon noir, Hosties communiant les funèbres étoiles, Paroles murmurées par les anges du soir, Jettent sur tes seins nus un tiède et chaste voile.
Tu me viens de tous les pays, de tous les temps, De l'aurore qui resplendissait sur l'Hellade, De l'après-midi au Golgotha, du couchant Qui s'appuyait à la gothique balustrade,
Des orients nourris d'une clarté de rieurs, Des natales forêts par l'âge appesanties, Des fiords silencieux à la grande froideur Et des déserts cuivrés de la chaude Arabie.
Que fume ce brûle parfum, voilà qui fâche
Plus d'un qui n'en a pas pris même soin que moi.
Cassolette, où la myrrhe avec l'oliban cachent
Leurs amours, qu'entretient un feu triste et sournois,
Ne t'ai-je pas nuit et jour du souffle attisée,
Et n'ai-je pas ainsi mérité ton secours
Et que tu voiles d'une intangible fumée
Ce que donne un baiser de plaisirs sans retour.
" Des pays perdus, des mers mortes, reine, sirène, Joueuse de perles, apparence harmonieuse, Faible, flexible et à la musicienne haleine, Parce que précaire et vaine, œuvre très précieuse,
Telle m'auront créée tes rêves, d'où je sors telle Qu'il me faut au même instant paraître et disparaître ! Me forceras-tu pas à durer, force mortelle, Dont la f urtive audace a pu me forcer à être ? "
Retombée au néant, toi même, rêverie !
Ton innocence ni la pure extraction De tes plaisirs n'ont pu borner ton agonie, Au bord des mers trop bleues défaite d'alcyons,
Neige qui jusqu'à l'humaine boue te ravales Et te dissous comme elle au souffle rigoureux De l'arrogante mort, o sein que ne signale Plus un bruit, bras glacé, main vide, œil ténébreux.
Entre mes bras voici qu'une moite fumée Aux pourprines ardeurs se dissout sans un bruit... Des feux lointains du jour âme encor inondée, Vers les cieux tu reprends ton cours, et c'est la nuit ;
Et par le soupirail immigre tout l'hiver ; Et la prison, de ta venue gardant rancune, Prend soin que n'aille pas errer mon songe amer Le long des jardins bleus de neige au clair de lune.
Mon cœur n'est plus léger comme un cœur déjeune homme, Qui de l'odeur d'un sang nouveau berce ses seins. Il se sent dépouiller de ses richesses comme Ce printemps qui se fane au dedans des jardins.
Le front sur ton linceul, je laisse, ô mon amie, L'ardeur d'un mal secret noblement m'investir... Ton beau cou dort en son hamac de pierreries Où le soleil un long moment tarde à mourir...
Je ne goûterai plus dessous ta lèvre close De mon âme et du soir la jumelle douceur. J'ai mis entre tes doigts la plus belle des roses Au lieu d'un crucifix, et je vois cette fleur
Perdre parfum, couleur, et forme tout ensemble, Tandis que de vieux sons s'échappent des clochers Et que vibre la voix qui persiste et qui tremble D'un rossignol qu'au loin l'on entend ramager.
Rêve et pleure, aime et sois de ténèbres couvert. Le seul fantôme ailé vaut qu'un épithalame Fasse naître à l'instant son fugace concert Et trouble de rayons la noirceur d'un tel drame !
Le bonheur m'a chassé de lui comme un bâtard, Et la joie s'est lassée de mon pâle sourire, Mais la bénigne fièvre au teint mêlé de fard Sait d'un flot de benjoin agacer mon délire !