V. LES HÉTHÉENS
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que les historiens englobent sous le nom de Héthéens (fils de Heth) des populations, vraisemblablement d'origines diverses, qui ont peuplé la Syrie, depuis l'Euphrate jusqu'aux portes de l'Egypte, ainsi que la Cappadoce et la plus grande partie de l'Asie Mineure, depuis les
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montagnes de l'Arménie jusqu'au cours de l'Halys. Le pays qui fut, vers le viii'' siècle avant notre ère, le centre de leur domination et le seul peut-être où ils constituèrent un empire homogène et durable, est la Syrie septentrionale ; leurs principales villes furent Carchémis, Cadès et Hamath. C'est surtout dans les ruines de ces cités, détruites par les Assyriens au vii° siècle, qu'on a retrouvé les plus intéressants vestiges de leur civilisation : remparts, édifices, basreliefs, inscriptions tracées en caractères hiéroglyphiques qui restent encore aujourd'hui à peu près lettre morte pour les savants. On a signalé aussi des sculptures et d'autres débris héthéens en Cilicie, en Cappadoce, en Galatie et Jusqu'aux portes de Smyrne; enfin, des pierres gravées, en assez grand nombre, ont été reconnues pour être des produits de l'art et de l'industrie de ces populations syro-cappadociennes dont l'histoire est encore si obscure.
Une double influence, celle de l'Assyrie et celle de l'Egypte, se manifeste, à côté de l'élément national et indigène, dans les monuments de la sculpture et de la glyptique héthéennes ; l'histoire en explique directement la cause, puisqu'elle nous apprend qu'en Syrie et en Asie Mineure les Assyriens et les Egyptiens dominèrent longtemps tour à tour, et que, suivant la fortune des armes, les populations héthéennes gravitèrent dans l'orbite de l'un ou l'autre de ces grands peuples rivaux. A. envisager, au point de vue technique, les œuvres de la gravure en pierres fines, on doit conclure que les artistes héthéens sont les élèves directs de ceux de Ninive, de même que les
Fig. 30.
sculpteurs des bas-reliefs de Carchémis, de lasili-Kaia, de Boghaz-Keui, de Marach procèdent eux-mêmes, sans conteste, des sculpteurs de Khorsabad et de Koyounjik. Voyez, par exemple, ce cylindre en hématite du musée de La Haye (fig. 3o) : il a pour sujet une scène d'offrande à une divinité debout sur deux montagnes et près de laquelle un guerrier semble monter la garde. Les deux pontifes qui s'avancent devant elle, les
mains pleines de présents, sont vêtus à Passyrienne : ces figures, les bouquetins qui les accompagnent, le croissant et le globe solaire qui les dominent, sont copiés sur des cylindres ninivites ou babyloniens ; le style lui-même, bien qu'un peu barbare, ne détonnerait pas trop en Mésopotamie. Mais ce qui permet de donner sûrement ce monument aux Héthéens, c'est la divinité hissée sur deux montagnes, telle qu'on la voit, à plusieurs reprises, dans les bas-reliefs cappadociens; c'est aussi la tête de chèvre qui est l'un des signes hiéroglyphiques de l'écriture héthéenne.
En général, suivant la remarque de M. Heuzey, les cylindres héthéens se distinguent par la présence d'une bordure d'entrelacs et d'enroulements symétriques qui forment comme le cadre d'un tableau. L'ornementation y occupe une place considérable, tandis qu'elle est absente chez les Chaldéo-Assyriens. On peut voir, au Cabinet des médailles, un cylindre sur lequel
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Fig. 31.
deux tableaux superposés sont séparés par la bordure que nous venons de signaler. Au premier registre, Bel, assis, est adoré par les sept dieux célestes; le sujet, le costume des personnages, leur attitude, tout est assyrien. Le registre inférieur nous fait assister à une scène égyptienne où l'on reconnaît Osiris à tête de lièvre et Anubis à tête de chacal. M. Heuzey a publié un cylindre du Louvre, trouvé à Aïdin en Lydie (fig. 3i), qui reproduit une scène
de présentation à une divinité analogue à celles que nous offrent si fréquemment les cylindres de Ninive et de Babylone. Il est caractérisé, comme oeuvre héthéenne, par les enroulements élégants, mais disproportionnés, qui Tencadrent, par ce sceptre recourbé que portent les personnages et qu'on retrouve sur les bas-reliefs cappadociens; enfin par ces chaussures relevées en pointe, à la poulaine^ que, depuis longtemps, M. G. Perrot a signalées comme nationales chez les populations héthéennes. Malgré tout, à côté de ces éléments indigènes, ce sont surtout des emprunts assyriens qu'on démêlerait dans l'analyse de ce petit tableau.
L'influence égyptienne prédomine, au contraire, sur un cylindre de la collection de Clercq (fig. 32), où l'on voit un personnage, un roi sans doute, coiffé d'un bonnet conique et brandissant une hache pour décapiter un ennemi qu'il saisit par les cheveux; le monarque est
de Stature colossale, le prisonnier est tout petit, suivant un usage observé dans les sculptures égyptiennes et assyriennes. En face du prince, un de ses lieutenants, coiffé à peu près comme lui; derrière, quatre prisonniers, également de petite taille, costumés à l'égyptienne. Des lions, un oiseau, le disque divin et enfin l'ornement en entrelacs complètent la scène. La robe du roi et de son ministre rappellent bien encore la tunique assyrienne
Fig. 32.
échancrée par devant et laissant une jambe complètement à découvert, mais l'ensemble du tableau est emprunté à l'art égyptien, et nous y retrouvons la copie des peintures ou bas-reliefs de la vallée du Nil où le pharaon immole ses prisonniers de sa propre main.
Un autre cylindre, dont l'origine héthéenne est déterminée par la présence du tortis de cordelettes qui limite le champ, a ceci de particulier que le sujet et les inscriptions ne sont qu'une contrefaçon inintelligente d'un monument égyptien ^ On y reconnaît Horus avec son costume et ses attributs spéciaux, la tête d'épervier, le pschent, la tunique courte et collante; le
I. Catalogue de la collection L. de Clercq, pi. XXX\^, n" SSg.
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Fig. 33-
champ est couvert de signes hiéroglyphiques égyptiens, tracés en désordre et incompréhensibles. C'est là un des plus intéressants spécimens d'un groupe considérable de pastiches dont on retrouve des exemples en Palestine, en Phénicie et chez les populations araméennes qui ont eu à subir le joug des pharaons ou celui des monarques mésopotamiens.
Outre les cylindres, les Héthéens, eux aussi, ont connu les cachets plats; Tun des plus remarquables est celui-ci (fig. 33) du Cabinet des médailles.
Gravé sur ses deux faces, on voit, sur Tune, le buste divin ornitomorphe et, sur l'autre, un cheval ailé comme le Pégase grec ; des hiéroglyphes héthéens achèvent de remplir le champ. Certains cachets ont la forme de prismes gravés sur leurs faces latérales, d'autres sont pourvus de bélières de suspension ménagées dans la pierre elle-même. Mais quelles que soient leurs formes, tous ces monuments ont, chez les Héthéens, le même usage qu'en Egypte, en Mésopotamie, en Perse : ils servent de sceaux pour les actes publics ou privés. Nous possédons un assez grand nombre d'empreintes de cachets héthéens sur terre cuite. Au Musée britannique, il en est qui, trouvées dans les ruines de Ninive, ont été apposées sur des contrats, à côté du cachet du roi d'Assyrie lui-même, comme s'il se fût agi d'une convention passée entre le prince ninivite et les Héthéens. Ces
Fig. 34-
empreintes portent des caractères héthéens qui expriment vraisemblablement le nom des possesseurs des cachets (fig. 34)^. On croit y lire entre autres le nom du roi héthéen Sandou-sar-me, qui, suivant les textes cunéiformes, donna sa fille en mariage au roi d'Assyrie Assurbanipal, vers le milieu du vii^ siècle avant notre ère.