‹ La gravure en pierres finesChapitre 37 sur 75 · I. Ph. de Stosch, Pierres antiques gravées, pi · texte numérisé non relu

I. Ph. de Stosch, Pierres antiques gravées, pi

Diodote. — Camée sur sardonyx, trouvé à Rome et faisant partie de la collection de M. Pauvert de La Chapelle; il représente une tête de Méduse; devant le

Fig. ijo.

visage, la signature AIOAOTOT, que M. Furtwaengler croit antique.

Tryphon. — Une épigramme de PAnthologie mentionne un lithoglyphe du nom de Tryphon qui avait gravé sur un béryl indien Pimage de la néréide Galéné. La signature TPTOflN EFTOIêl est sur un camée de la collection Marlborough, qui, au xvi^ siècle, faisait partie de la collection du célèbre faussaire Pierre Ligorio ;

le sujet est généralement désigné sous le nom de Mariage d'Eros et Psyché. Le travail est remarquable, mais rinscription m'est suspecte, comme doit Têtre tout ce qui a passé par les mains de Ligorio.

Evodus. — C'est l'artiste qui grava sur une grande et belle aigue-marine le portrait célèbre de Julie, fille de Titus, conservé au Cabinet des médailles (tig. i3o); la signature est dans le champ : 6T0A0C ènOKI. L'histoire de cette intaille, l'un des joyaux de la glyptique antique, est connue depuis les temps carolingiens; conservée dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis jusqu'à la Révolution, c'est en 1791 qu'elle fut transférée au Cabinet des médailles avec la monture en or décorée de perles et de cabochons dont elle fut ornée à l'époque carolingienne. Cette gemme formait le couronnement d'un grand reliquaire appelé l'Oratoire de Charlemagne, et la fille de Titus remplit au moyen âge le rôle de la Vierge Marie dont elle reçut le nom.

Dès le milieu du second siècle, la glyptique romaine tombe dans une décadence profonde. Il n'y a plus, à Rome, d'artistes pour perpétuer les traditions de l'art hellénique; plus de signatures de maîtres, plus de ces grands et beaux camées qui excitent notre admiration et sont la gloire de nos musées. Des sujets vulgaires, exécutés sans talent, voilà, sauf de bien rares exceptions, ce que nous donne la glyptique, dont les produits pourtant n'ont jamais été plus nombreux. Dans

toutes les ne'cropoles du monde romain, en Italie et en Afrique, aussi bien qu'en Egypte et en Syrie, les pierres gravées fourmillent; il fallait, selon toute apparence, être bien pauvre pour ne pas porter au doigt un anneau avec un chaton orné d'une gemme servant de cachet. Néanmoins, dès qu'on dépasse l'époque de Caracalla, il est rare de rencontrer un type qui vaille la peine d'être compté comme œuvre d'art. Ce sont de petits ouvrages d'artisans, comparables à ceux que la glyptique asiatique a produits jadis, après la chute des grandes civilisations orientales. Et cette indigence technique n'est rachetée ni par la nouveauté ni par l'intérêt du sujet. Quoi de plus lourd et de plus vulgaire que ces grands masques de Méduse en calcédoine, taillés en camées, qui servaient de décorations militaires? Des statues et des bas-reliefs nous montrent des légionnaires la poitrine constellée de ces grossières phalères. Quant aux intailles, leur nombre incalculable, leur infinie variété n'augmente guère la curiosité qu'elles nous peuvent inspirer. A peine y rencontre-t-on quelques portraits. En général, ce sont des têtes de divinités, des dieux debout ou assis, Mithra sacrifiant le tau-' reau (fig. i3i), des figures allégoriques telles que la Fortune, l'Abondance, la Paix, la Victoire, Hygie. Citons aussi les mains jointes, le capricorne, le caducée, la corne d'abondance, et des animaux de toute espèce : sangliers, lions, chevaux, taureaux, chiens, chèvres, aigles, corbeaux, scorpions, écrevisses, crabes, cygnes, dauphins.

Fig. 131.

papillons. Voici une gemme moins vulgaire, qui représente un éléphant portant trois combattants et enlevant un ennemi avec sa trompe (fig. i32).

Au règne végétal, on emprunte les épis, les grappes de raisin, les pavots, la grenade, la feuille de persil, le palmier.

Assez souvent, ces types sont accompagnés d^une inscription : c^est le nom du possesseur du cachet, gravé par une autre main, lourdement, après Tacquisition de la bague chez le bijoutier; c'est aussi, parfois, une formule banale, telle qu'un vœu de bonheur pour le porteur de Panneau, une invocation pieuse, plus rarement le nom de la divinité représentée. De telles inscriptions envahissent tout le champ, si bien qu'elles nuiraient au caractère artistique de l'œuvre, si ce point de vue n'avait, d'avance, été mis de côté par l'ouvrier. Le jaspe cicontre (fig. i33) porte le buste de Pescennius Niger; au-dessus de la tête de l'empereur, un autel allumé, et, au milieu des flammes, le serpent d'Esculape. L'inscription : A I CAB OnN E0H T A K r HE N A, paraît signifier : Xcx,V/]tciw 'Ioij>.io<: 2A.- B^vo; OtQNiCTTviç 'EQH/.e 'Yyisla AOto- JcpaTopoç Rai'r7apoç Taiou neG/cewiou Niypou AixaLOU. « A Esculape, Julius Sabinus, devin, a consacré (cette pierre) pour la santé de l'empereur césar Caius Pescennius Niger, le Juste. » La traduction de cette inscription est en même temps le commentaire

Fig- 133.

de la gemme et elle nous en révèle le caractère talismanique.

Il est deux classes de pierres qui, déjà en usage dans les temps antérieurs, deviennent la mode courante au m® siècle : les grylles et les abraxas.

Un peintre contemporain d'Apelle, Antiphilos rÉgyptien, avait fait la caricature d'un certain personnage nommé Gryllos, et cette œuvre satirique eut un tel succès que le nom de grylli fut, dans la suite, appliqué à toutes les peintures comiques et aux caricatures. C'est par assimilation avec ces images, dont Pompéi nous a fourni de nombreux exemples, que les modernes ont donné le nom de grylles aux intailles fort répandues sur lesquelles est figuré un sujet grotesque ou baroque, tel qu'un assemblage monstrueux de têtes ou de membres qui appartiennent à des êtres différents, des corps d'hommes bizarrement soudés à des membres d'oiseaux ou de quadrupèdes. Nous citerons entre autres, au Cabinet des médailles, un jaspe rouge où figure une tête d'éléphant, la trompe levée, sortant d'un '^' '^'*" coquillage; un jaspe noir sur lequel on voit la tête de Mercure, et celle d'un lion réunies à un masque satirique et dans le champ, un caducée, une massue et un pedum (fig. i34); un lapis-lazuli qui représente un animal ayant des têtes de /^^ crabe, d'âne et de lion, avec des pattes et une queue de lion ; un jaspe rouge avec trois têtes viriles imberbes, réunies en une seule; une '»•'"• cornaline (fig, i35) dont la gravure répond à la description suivante : « Lapin armé d'un fouet, posé sur

une tête humaine juchée sur des pattes de coq; une sorte de trompe partant du cou dépasse la tête et est munie de rênes que tient le lapin, cocher de ce fantastique attelage. ».

Les pierres, gnostiques ou abraxas se rattachent aux gemmes talismaniques que nous avons vues si populaires en Orient, particulièrement en Egypte. En Grèce et à Rome, comme Jadis en Chaldée et sur les bords du Nil, il circulait des traités d^astrologie minérale, des lapidaires, des livres de magie, des recettes empiriques de sorciers et d^apothicaires, dont la base était les propriétés réelles ou supposées des pierres précieuses; ces livres avaient d'autant plus de crédit qu'on les attribuait à Pythagore, à Platon, à Aristote, à Plutarque et aux écrivains ou aux philosophes les plus en vogue. Il nous est parvenu des lambeaux des lapidaires chaldéens, dans des textes cunéiformes dont Tinterprétation, on le comprend aisément, souffre encore les plus grandes difficultés : c'est là l'origine primordiale des livres qu'ont écrit ou simplement transcrit les écrivains grecs et romains, Théophraste, au iv^ siècle avant notre ère, rédigea un traité des pierres fines dont il subsiste encore quelques fragments. Le lapidaire d'Apollonius de Tyane, ainsi que les Cyranides de l'Hermès Trismégiste, paraissent remonter, sous la forme qui nous en est parvenue, au i*^'" siècle de notre ère; mais ils dérivent d'écrits beaucoup plus anciens, et il en est de même pour le traité de médecine magique de Damigéron le Mage, déjà cité par Tertullien.

Le Traité des Fleuves, sans aucun doute d'origine orientale, mais attribué à Plutarque, énumère les pierres

i;8 LA GRAVURE EN P I ER R ES F I N ES.

qu'on ramasse dans le lit de certaines rivières pour en faire des phylactères : dans la Saône, le poisson clypea a dans la tête une pierre semblable à un grain de sel; c'est un remède souverain contre les fièvres quartes, si on se l'applique sur le côté gauche, dans le décours de la lune. Dans le Pactole on recueille V argyrophylax , gemme semblable à l'argent et mêlée de paillettes d'or; en la plaçant sur le seuil du lieu où est renfermé un trésor, on est sûr de n'être jamais volé, car elle rend le son d'une trompette à l'approche des malfaiteurs. Au mont Tmolus, il y a une pierre ponce qui change de couleur quatre fois par jour, et préserve la vertu des jeunes filles. Dans le Méandre, la pierre nommée sophron, par antiphrase, rend fous furieux tous ceux dont elle touche la poitrine. Dans le Nil, une pierre qui ressemble à une fève empêche les chiens d'aboyer et chasse les mauvais esprits. L'Eurotas roule Isitrasydile^ qui ressemble à un casque; dès qu'elle entend le son d'une trompette, elle s'élance sur la rive; mais si on prononce le nom des Athéniens, elle plonge incontinent au fond. Dans l'Euphrate, on recueille l'aétite ou pierre d'aigle, qu'on pose sur le sein des femmes dont le travail est difficile *.

Suivant la croyance des anciens, le rubis ou escarboucle servait d'œil aux dragons quand la vieillesse leur avait fait perdre la vue. On employait le cristal de l'oche pour allumer au soleil le feu des sacrifices et pour cautériser les blessures. La cornaline donnait du courage aux plus lâches. « Selon Démocrite, dit Pline, la

I. F. de Mély, dans la Revue des études grecques, 1892, p. 33 1

pierre aspilatis, qai a la couleur de la flamme, naît dans PArabie. On l'attache, avec un poil de chameau, au corps de ceux qui ont des obstructions à la rate : j'ai lu qu'il s'en trouve dans les nids de certains oiseaux d'Arabie. Une autre aspilatis guérit de la folie. » L'hématite passait pour arrêter les hémorrhagies, et c'est même de cette propriété que lui vient son nom. « Les hématites, dit Pline, sont réputées excellentes pour déceler les pièges des Barbares. Zachalias de Babylone, qui, dans un livre dédié à Mithridate, attribue aux gemmes un rôle dans les destinées humaines, prétend que l'hématite guérit les maux d'yeux et de foie, fait réussir les requêtes adressées aux rois, assure le gain des procès. Il ajoute qu'il est sage pour les soldats de s'en frictionner les membres. »

Pline encore nous apprend que nombre de ses contemporains portent comme amulettes des gemmes sur lesquelles sont gravés des symboles et des légendes mystérieuses, des images astronomiques dont les vertus thérapeutiques sont réputées souveraines. Comme remède contre l'ivresse, on se munit d'une améthyste sur laqiïelle est gravé un sujet dionysiaque. Un aigle ou un scarabée, intaillés sur une émeraude, protègent de la grêle et des sauterelles si, en les portant, on récite une prière. Alexandre de Tralles, au vi^ siècle de notre ère, enseigne que les gemmes sur lesquelles est gravé Hercule étouffant le lion de Némée sont un préservatif efficace contre la colique.

Bref, on voit, par ces quelques exemples pris au hasard, que les Gnostiques, successeurs des magiciens orientaux, n'ont fait que codifier, exploiter et mettre

i8o LA GRAVURE EN PIERRES FINES.

en pratique les propriétés que la superstition universelle reconnaissait aux pierres dures. Ils ont surtout développé la croyance du rapport des pierres précieuses avec les étoiles ; et cette doctrine, ils Tont héritée de ces prêtres chaldéens qui, jadis, avaient passé leurs nuits à contempler, du haut de leurs observatoires, Téclat nuancé des astres d'un ciel éternellement pur et serein.

Le nom d'abraxas donné par les modernes aux pierres et aux amulettes gnostiques n'est autre que le nom magique de la divinité, et Ton sait que ses sept lettres grecques additionnées donnent le nombre mystique 365 ; souvent, sur les gemmes, ces lettres sont disposées selon un ordre cabalistique qui varie. Les symboles et les nombreuses formules magiques qu'on rencontre sur les pierres gnostiques sont, la plupart du temps, inintelligibles pour nous. En les analysant, on y constate des éléments empruntés aux anciennes mythologies chaldéenne, iranienne et surtout égyptienne, au culte de Sérapis, d'Esculape, d'Isis, d'Harpocrate, d'Astarté, de Mithra, aux livres de Zoroastre, à la Bible et aux écrits de la Cabale juive, à l'Évangile, voire même à la démonologie hindoue et aux légendes fantastiques imaginées sur l'expédition d'Alexandre dans le bassin de l'Indus. D'après ces contes, dont on retrouve des traces chez Strabon, le conquérant macédonien avait visité des peuples étranges, que leur nom seul suftit à caractériser, tels que les Cynocéphales, les Acéphales, les Imantopodes, les Enotocètes, les Astomes, les Arrhines, les Monopthalmes, les Macroscèles, les Opistodactyles : les gemmes gnos-

GRYLLES, ABRAXAS, SUJETS CHRETIENS. i8i

Fig. 136.

tiques nous font passer sous les yeux un beau choix de ces monstres ridicules (fig. i63).

Quelques-unes de ces figures paraissent se rattacher aux sectes gnostiques des Ophites et des Basilidiens, et aux cultes singuliers que rOrient vit éclore et disparaître sous Tempire romain, tels que celui du serpent Glycon que le devin Alexandre avait réussi à implanter à Abonotichos en Paphlagonie (fig. i36). On y voit aussi le serpent Ghnouphis, la tête entourée de sept rayons symbolisant les sept planètes; laô, Sabaoth, Adonaï; les génies inférieurs dénommés Ananael, Ouriel, Gabriel, Raphaël, Mikael, Isigael, Oraios, Astaphaios. Alexandre et Cléopâtre se trouvent parfois invoqués. Au Cabinet des médailles, une gemme représente lao debout tenant la tête coupée du traître Judas (fig. iS/); dans le champ, divers signes et inscriptions cabalistiques : AAXAMU MAAIAAI, le signe planétaire du soleil ; des lettres et monogrammes parmi lesquels on distingue ZTEZK, IKO; au revers, on lit un nom qui heureusement nous donne la clef de la représentation : lOTAAC (Judas).

Dans la collection impériale de Vienne, nous remarquons, sur un camée, Julien l'Apostat, debout, nu, tenant le sceptre et le foudre comme Jupiter; sur les

Fig. 138.

jambes de l'empereur et dans le champ sont gravées des inscriptions gnostiques (fig. i38). La même collection possède une prime d'e'meraude qui représente Harpocrate accompagné d'une inscription grecque qui signifie : « Que le grand Horus Apollon Harpocrate soit propice au porteur ! »

Les types les plus fréquents sont les signes du zodiaque, les constellations sidérales et les planètes. Sur un jaspe sanguin du Cabinet des médailles figure Hermès-Sérapis barbu, assis, tenant un caducée à Textrémité duquel sont peichés un ibis et un coq. Au-dessus, un scarabée; sous ses pieds, un crocodile ; devant, un scorpion. A droite, les sept voyelles des planètes : A Mercure, E Vénus, H Soleil, I Saturne, O Mars, T Lune, H Jupiter. L'A est répété sept fois, TE six fois, TH cinq fois, Tl quatre fois, l'O trois fois, l'T deux fois. Vu. une seule fois. Le tout est renfermé dans un serpent qui se mord la queue. Au revers, sept lignes correspondant aux sept planètes : i" trois colombes; 2'^ trois scarabées; 3*^ trois gazelles; 4° trois crocodiles; 5° trois serpents; 6° le mot OTCOPOAni; 7°AXEA0'.

Voilà les thèmes le plus ordinairement exploités par les pontifes ambulants de la Gnose et de la Cabale, qui, sous le nom de Chaldéens, erraient à travers le monde romain, exploitant la crédulité populaire, disant

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