I. Chabouillet, Catalogue des camées, n° 22o
la bonne aventure, vendant des élixirs, des recettes empiriques, des talismans, des phylactères, des amulettes couvertes de formules d'autant plus efficaces qu'on les comprenait moins et qu'elles semblaient plus mystérieuses. Ces charlatans, d'ailleurs, ne se doutaient pas eux-mêmes des origines iconologiques des images qu'ils colportaient : par la comparaison avec les monuments de l'Orient antique nous en savons plus qu'eux sur ce point, bien que nous ne sàichions pas encore grand'chose; mais il est douteux que l'étude des pierres gnostiques conduise jamais à d'importants résultats.
Au milieu de cet engouement universel pour les pierres gravées, qui caractérise les m® et iv siècles dans tout l'empire romain, les premiers chrétiens ne restèrent pas indifférents. Comme les païens, les gnostiques ou les autres sectes d'origine orientale, ils eurent leurs amulettes ; ils portèrent à leur doigt, suspendirent à leur cou, enchâssèrent dans leurs colliers, leurs vêtements, leurs vases et ustensiles liturgiques ou leurs meubles de luxe, des pierres précieuses, camées ou intailles, sur lesquelles étaient figurés les symboles de la loi nouvelle. Clément d'Alexandrie exhorte les chrétiens à faire graver sur leurs cachets les emblèmes de la religion. Dans les catacombes, on a recueilli en quantité des pierres fines '^' '^^' dont les emblèmes sont une colombe, un poisson, l'arche de Noé (fig. iSg), l'agneaU;, le bon Pasteur, la barque de saint Pierre, le monogramme du Christ.
Une gemme du musée Kircher, qui remonte au moins au m® siècle, contient, groupés ensemble, tous
i8^ LA GRAVURE EN PIERRES FINES.
les symboles à la fois : le mot IX0TC ['lr,Go\jç XptcToç
©eoO Ytoç SwT-/ip), le bon Pasteur, l'agneau portant le tau
surmonté de la colombe qui tient un
rameau dans son bec, l'ancre, le
navire et les poissons (fig. 140). Pas
n'est besoin d'ajouter que les gemmes
chrétiennes des premiers siècles sont
Fig. 140. d'un travail aussi inférieur que les
produits contemporains de la glyptique païenne.
Mais bientôt s'ouvre le siècle de Constantin, qui se signale par une sorte de renaissance de la glyptique. Les camées de cette époque sont nombreux, et d'aucuns atteignent des dimensions qui rappellent leurs aînés du temps d'Auguste. Le style lui-même, bien qu'empreint de rudesse et reflétant les caractères de l'art du iv'^ siècle, est encore agréable. Nous y retrouvons enfin des bustes d'onyx en ronde bosse, comme le i*'" siècle en a produit de si remarquables.
Le plus intéressant que l'on puisse citer est, à coup sûr, un buste impérial qui, à l'époque de la Révolution, est venu, avec le grand camée, du trésor de la Sainte- Chapelle au Cabinet des médailles (fig. 141). Les uns ont proposé d'y reconnaître le portrait de Constantin, d'autres celui de Valentinien 111; la question iconographique reste indécise. Ce qui l'est moins, c'est l'usage auquel était destiné un semblable joyau : il formait la partie supérieure d'un sceptre impérial ou consulaire, et cette destination originaire n'est pas sans avoir influé sur l'affectation qu'il reçut durant tout le moyen âge. On en fit l'insigne de la dignité du maître du chœur de la Sainte-Chapelle, et c'est sous les dégui-
sements qu^on lui infligea pour l'adapter à cet office qu'il se présente à nos regards.
De la même époque est le camée représentant le
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Fig. 141.
triomphe de Licinius. L'empereur, dans son quadrige, tient la lance et le globe; les chevaux, foulant aux pieds des ennemis terrassés, sont dirigés par deux
Victoires qui portent, l'une un tropliée, l'autre une enseigne militaire. Le Soleil et la Lune personnifiés
escortent Licinius et lui présentent chacun un globe (fig.
142). Il nous faut saluer dans cet important camée un des derniers monuments de la glyptique inspiré par les idées païennes. Le style, lourd et sans grâce, trahit son époque; mais, malgré tout, c'est une œuvre honorable et intéressante autant par ses dimensions insolites que par le sujet et l'effort qu'elle a coûté. Descendons un siècle encore, et nous constaterons que la Renaissance constantinienne n'a été qu'un relèvement momentané; la glyptique retombe plus bas qu'elle n'est jamais descendue, à ce point que, seul, le type est susceptible de compter comme une curiosité (fig. 4), d'apporter quelque élément nouveau à l'histoire et à la reconstitution archéolo- ^-^^ri^^^ gique de cette époque : tout peut s'y trouver ("^pP py représenté, sauf l'élément artistique. Voyez, ^— — ^^ par exemple, celte cornaline du Cabinet des '^" '*^' médailles (fig. 143) : c'est un sujet chrétien. Une colombe, une palme et une couronne accompagnent un grand monogramme. Son style la place au vr siècle, et le monogramme offre une analogie frappante avec ceux
des monnaies mérovingiennes et ostrogothes. Elle est sans doute intéressante, mais, pour Part, c'en est la déchéance absolue. Quelle barbarie dans le travail! quelle inexpérience dans le maniement de la bouterolle et de la tarière ! Qui pourrait contester, à cette vue, que, dans le monde romain occidental, la glyptique se débat impuissante dans les dernières convulsions d'une lente agonie!