CHAPITRE VI
Lorsque Constantin, en 328 ou 829, eut transférée Constantinople le siège de l'empire, la plupart des oeuvres d'art dont Rome s'était, depuis des siècles, enrichie en dépouillant la Grèce, reprirent le chemin de l'Orient et concoururent à l'embellissement de la nouvelle capitale. Tel fut, en particulier, le sort de la dactyliothèque impériale, de tous ces camées, vases murrhins et intailles qui constituaient en quelque sorte ce que nous appellerions aujourd'hui les joyaux de la Couronne. Les collections de gemmes gravées, de beaux vases en pierres fines, de coupes d'or et d'argent incrustées de pierreries, que les généraux de la république, comme Scaurus et Pompée, puis les Césars, avaient
i88 LA GRAVURE EN PIERRES FINES.
accumulées dans le temple de Jupiter Capitolin, enrichirent les trésors des églises de Constantinople, en dépit des malédictions portées par les Pères de PEglise contre les œuvres du paganisme. La culte de l'art, la tradition des vieux souvenirs l'emporta ; une transaction quelque peu subtile intervint, et, comme nombre d'autres monuments, les merveilles de la glyptique reçurent une nouvelle attribution par le baptême chrétien; afin de les faire servir au culte, il fallait bien, de même que pour les temples qui devinrent des églises, si l'on ne voulait les détruire ou les mutiler, au moins les dépouiller de leur appellation païenne. C'est ainsi que le grand camée du Cabinet des médailles fut entouré d'un encadrement qui comprenait les figures des quatre Evangélistes, chef-d'œuvre lui-même de l'orfèvrerie byzantine; au lieu du triomphe de Germanicus, ce monument fut censé un souvenir des patriarches bibliques, et c'est comme représentant la gloire de Joseph, fils de Jacob, qu'il fut porté solennellement dans les processions et les pompes religieuses. M. Gustave de Rothschild possède un grand et beau camée romain de l'époque constantinienne, où l'on voit côte à côte deux bustes impériaux en très haut-relief; particularité bien rare, cette gemme a encore la monture byzantine dont on la sertit lorsqu'elle fut déposée dans le trésor de l'église de Constantinople, placée sous le vocable de saint Serge et saint Bacchus; pour l'adapter à sa destination pieuse, il fut décidé que les deux bustes seraient baptisés du nomdesdeuxsaints,et l'on grava, à la pointe, à côté de leurs visages, les inscriptions : 0 AflOC CEPnOC et 0 AHOC BAKXIOC.
Nous pourrions citer de nombreux exemples de ces adaptations naïves ou intéressées sur lesquelles, d''ailleurs, comme nous le verrons bientôt, renchérit encore le moyen âge occidental. Il faut lire dans le livre des Céj'émonies de Constantin Porphyrogénète le détail des pompes officielles de la cour, où l'on reconnaît l'empereur, les évêques, les grands dignitaires de tous ordres, portant dans les processions, les réceptions d'ambassadeurs étrangers ou toute autre occasion solennelle, les dépouilles de la glyptique romaine comme insignes de leur dignité et de leur rang. Il faut relever chez les auteurs byzantins et dans les documents du moyen âge relatifs aux croisades, l'énumération des richesses vraiment féeriques, enlevées non seulement à Rome, mais dans toutes les villes de l'Orient, en Sicile, en Crète, à Rhodes aussi bien qu'à Athènes, à Antioche, à Smyrne et à Césarée, et qui, sous Constantin et ses successeurs, vinrent s'amonceler dans les murs de Byzance. Saccagées par les croisés en 1204, elles devaient une seconde fois émigrer en Occident pour parer nos églises, en attendant que leurs dernières épaves vinssent échouer sous les vitrines de nos musées.
Ayant sous les yeux les modèles du haut empire, les Byzantins, si industrieux et si merveilleusement doués pour les arts mineurs, ne pouvaient manquer de s'essayer dans la gravure en pierres fines : ils s'y adonnèrent avec plein succès. Sachons leur un gré infini d'avoir perpétué en plein moyen âge, pour les transmettre aux Occidentaux, les traditions artistiques que, de leur côté, les Barbares des temps mérovingiens avaient laissées péricliter dans leurs mains.
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Une dizaine de camées byzantins, conservés au Cabinet des médailles, sont, parmi nous, comme le trait d'union qui rattache le moyen âge à l'antiquité. Par la technique, ils sont le prolongement de la glyptique du siècle de Constantin; par les sujets et l'agencement des figures, ils se rattachent tout à fait aux conceptions
iconologiques et artistiques du moyen âge. Le plus remarquable de tous est sans contredit un camée sur sardonyx à trois couches, qui représente les saints Georges et Dé-
Fig. i^j.
métrius sous l'égide du Christ bénissant (fig.
143). Les deux patrons de l'empire byzantin sont vêtus d'une brigandine à écailles et d'un manteau rejeté en arrière comme le pallium romain; leurs noms sont gravés dans le champ. Ce petit tableau, qui rappelle, par plus d'un côté, les miniatures des manuscrits du x" siècle, est d'une simplicité et d'une élégance remarquables ; l'habile exécution de la gravure mérite aussi d'être signalée.
Moins intéressants par le style, les autres camées byzantins du Cabinet des médailles sont de même, et sans exception, des motifs religieux, tels que le Christ, avec le nimbe crucigère, bénissant et tenant le livre des Évangiles, des Archanges, saint Jean l'Évangéliste,
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rAnnonciation de la Vierge, parfois accompagnée de la première phrase de la Salutation évangélique. Ici (fig. 144), range Gabriel est debout en face de la mère du Sauveur, et on lit dans le champ : + XEPE KAIXA- PITOMENH {Je vous salue, pleine de grâce). Le revers est orné d'une gravure en intaille représentant le Christ entre la Vierge et saint Jean; en légende, on lit, outre
Fig. 14+.
les noms abrégés des trois personnages : + 0KE BOH0I THN AOTAIN C AN A {Mère de Dieu, protège ta servante Anne) : peut-être s'agit-il d'Anne Comnène, l'auteur célèbre de l'Alexiade, à qui cette gemme aurait appartenu 1,
Chez les Byzantins comme à Rome jadis, le goût des beaux vases murrhins allait de pair avec la recherche des camées et des intailles. Quelques précieuses reliques de l'art byzantin dans ce genre sont parvenues jusqu'à nous : la plupart sont renfermées dans le richissime