G. Schiumberger, op. cit., pp. 21 et
liers, des bracelets, des chaussures constellées de gemmes gravées ou en cabochon. C'est toujours le luxe asiatique devenu proverbial : Parthiis gemmis luxurians.
Un grand bouleversement politique et social sépare les Arsacides des Perses Achéménides : c'est la conquête de l'Orient par Alexandre et l'hellénisation de toute l'Asie jusqu'aux bords de l'Indus. Tout en continuant les traditions de la Perse de Darius, les œuvres d'art portent l'empreinte manifeste de cette révolution : par l'inspiration elles se réclament de la Grèce, comme les dynasties qui régnent en Syrie, en Perse, en Bactriane, mais elles conservent dans l'exécution un caractère de rudesse qui trahit la main d'un semi-barbare frotté seulement d'hellénisme. Nous ne saurions en effet caractériser autrement ^'s- '-i-sce portrait sur grenat (fig. 145) de la reine Musa, femme de Phraate IV, le contemporain d'Auguste, de même que les intailles, assez nombreuses, qui représentent d'autres princes Arsacides, ou des dynastes de diverses régions de la haute Asie. L'influence grecque ainsi imprégnée d'éléments asiatiques se fait sentir jusque ^ dans l'Inde, comme en fait foi la curieuse intaille du Cabinet des médailles (fig. 146), "' ^ ' sur laquelle M. E. Senart a lu, en écriture indo-bactrienne, le nom de Puhamatasa (celui dont la pensée est pure *).
r. Journal asiatique, %^ série, t. XIII (1889), p. Syi.
Avec le temps, l'influence de Phellénisme s'amoindrit et tend à s'effacer : l'art des Sassanides est moins grec et plus asiatique que l'art des Arsacides. Il puise à une autre source d'inspiration et procède d'idées nouvelles : les types divins qu'il enfante, dans la glyptique comme dans la numismatique, sont emprunte's non plus à l'Olympe hellénique, mais à l'Avesta; c'est Ahura-Mazda, le pyrée, le taureau Nandi. La conception des formes, l'exécution technique rappellent les Perses Achéménides, pourtant si lointains, plutôt que les Arsacides auxquels les Sassanides se sont directement substitués.
Du in'^ au v* siècle de notre ère, les produits de la glyptique sassanide peuvent soutenir la comparaison avec ce que l'Orient asiatique a jamais produit de plus achevé dans ce genre. Rome elle-même, puis Constantinople, ne sauraient, pour cette période, mettre en ligne de plus beaux camées, de plus fines intailles, des œuvres d'orfèvrerie plus remarquables que les produits des ateliers de Suse et de Ctésiphon. Aussi, en dépit des luttes politiques et des répugnances de l'amour-propre national, les Byzantins recherchentils avec passion les produits de la bijouterie et de la glyptique de leurs plus redoutables ennemis. Le faste impérial ne rougit pas de s'en parer, et les patères gemmées figurent parmi les pièces les plus admirées de la vaisselle du palais.
C'est ainsi que nombre de camées, d'intailles, de coupes et d'aiguières orientales vinrent prendre place dans les trésors des églises de Constantinople et servirent aux usages religieux du christianisme,
après avoir été peut-être consacrés au culte d'Ormuzd. Un fragment de camée sur une belle sardonyx à trois couches, conservé au Cabinet des médailles, représente un prince Sassanide, peut-être Ardeschir Babegan, le fondateur de la dynastie, domptant le taureau Nandi (fig. 147). Cette œuvre, d'un travail si achevé et si délicat, serait célèbre si elle nous était parvenue dans son intégrité. Les regrets qu'inspirent les mutilations qu'elle a subies sont, en partie, mitigés par la présence, sous la même vitrine, d'un autre camée dont le sujet a un intérêt historique exceptionnel : c'est le roi Sapor I^"" faisant prisonnier l'empereur romain Valérien sur le champ de bataille (fig. 148). Nous avons tous appris dans notre enfance les circonstances de ce dramatique événement de l'année 260, qui eut un si prodigieux retentissement, aussi bien à Rome que dans le monde oriental. La captivité de Valérien fut pour les Parthes la revanche éclatante de défaites nombreuses, et Sapor célébra son triomphe en condamnant l'infortuné César à lui servir de marchepied pour monter à cheval, et en faisant graver sur les rochers de différentes localités de la Perse les épisodes successifs de sa victoire. Rien donc de surprenant à ce que ce prince ait chargé le plus habile des graveurs de sa cour de reproduire sur une matière inaltérable un exploit dont il s'enorgueillissait à si juste titre. Nous avons ainsi sous les yeux un des chefs-d'œuvre de la glyptique asiatique au milieu
Fig- 1+7.
du III® siècle de notre ère. L"'ardeur extrême de la lutte des deux cavaliers, lancés à fond de train Pun contre Tautre, fait songer à certains bas-reliefs des palais de Ninive. Sapor a une barbe épaisse mais courte, nouée au bout du menton, où elle forme une sorte de mouche d'un singulier effet. Il est dépourvu de ces cheveux postiches, dont les frisures étagées
Fig. 148.
forment un des ornements essentiels de la figure royale sur les monnaies ou dans les tableaux où elle est représentée en costume de cour. Ici, le roi est à la guerre, débarrassé de tout ce qui pourrait gêner ses mouvements, nuire à l'attaque ou à la défense. Son casque est surmonté d'un énorme ballon; deux banderoles plissées, — les fanons du diadème, — voltigent derrière la tête, et deux autres plus longues, — les bouts de la ceinture sacrée appelée le kosti, — flottent au vent à la hauteur du dos. Sur les épaules, des
globes pareils à celui du casque, mais plus petits; sous la cuirasse, un justaucorps dont les manches étroites vont jusqu'au poignet. Un pantalon collant s'ajuste à de longues chausses qui épousent la forme de la Jambe; les rubans qui fixent la chaussure à la cheville flottent jusqu'à terre. Le harnachement du cheval a pour particularités principales d'énormes glands de soie, qui servent à la fois d'ornements et de chassemouches.
L'empereur romain, imberbe, a la tête ceinte de la couronne de laurier; il porte la cuirasse et le paludamentum; de la main droite, Valérien brandit le parazonium; mais ce geste de menace n'effraye en rien Sapor, qui dédaigne de faire usage de ses armes contre un adversaire indigne de lui.
Au point de vue de l'art, certains détails procèdent d'une tradition orientale qui remonte jusqu'aux Assyriens; voyez, par exemple, le cheval de Sapor qui s'élance pour passer à la droite de celui de Valérien, et cependant c'est le bras gauche de Valérien que saisit Sapor de sa main puissante; par une convention singulière, contraire à la nature des choses et qui pourtant ne nuit pas à l'effet harmonieux de la composition, la main gauche de l'empereur se trouve à portée de la main droite du roi. Les formes ramassées, trapues, arrondies, données aux chevaux ; leurs jambes allongées en lignes presque droites, en avant et en arrière, pour indiquer la, rapidité de la course, les bourrelets qui soulignent les articulations, voilà encore des indices qui révèlent à la fois une conception et une exécution étrangères à l'Occident. Une intaille rapportée du
Pendjab par le général Cunningham et qui représente Sapor debout, en costume d'apparat, foulant aux pieds Valérien terrassé, se distingue par les mêmes qualités et les mêmes défauts (fig. 149).
Mais la glyptique sassanide, elle aussi, a connu la décadence, voire même la décrépitude. Une cornaline du Cabinet des médailles (fig. i5o) offre en relief le portrait du roi Pérose (Firouz) dont le règne se place dans la seconde moitié du v^ siècle (457-488), C'est un camée d'un travail dur et sec; comparé à ceux d'Ardeschir et de Sapor, quelle différence d'exécution! quel contraste entre ces contours heurtés et ce modelé si délicat! Le camée de Pérose se rattache directement par son style au grand disque en cristal de roche qui forme Vemblema de la coupe de Chosroès (531-579), l'un des monuments les plus célèbres de l'art sassanide (fig. T5r. Cabinet des médailles). Cette coupe, désignée pendant tout le moyen âge sous le nom de Tasse de Salomon, et qu'on dit apportée par les ambassadeurs d'Haroun-al-Raschid à Charlemagne, est au milieu de nous le témoin le plus éloquent du goût passionné des Perses pour les vases gemmés, les camées, les verroteries. Elle est formée essentiellement d'un réseau en or, ajouré, travaillé au marteau, qui sert d'armature ou de châssis à des médaillons en cristal et en verre de couleur. Le médaillon central, le seul qui
Fig. 150.
nous intéresse au point de vue de la gravure en pierres fines, est un cristal de roche sculpté en relief, comme un camée; on y voit le roi Chosroès I^"", en costume d'apparat, assis de face sur un trône dont les pieds
sont des chevaux ailés, aux ailes recroquevillées. Les effets de perspective sont singulièrement traités; l'artiste s'est trouvé embarrassé pour rendre le dossier du siège sans mettre de la confusion dans son dessin : il l'a naïvement placé à côté du roi.
Malgré l'intérêt exceptionnel d'un semblable monument, la merveille des merveilles de l'art sassanide, il
est aisé d'y signaler des symptômes manifestes de déchéance artistique. Depuis Ardeschir et Sapor, la gravure en pierres fines est allée de chute en chute à chaque génération, et si la glyptique sassanide, au vi^ siècle, a encore conservé, par routine d'atelier, Phabileté des procédés techniques et le tour de main, elle a perdu le souffle de l'inspiration : les plus belles des œuvres qu'elle enfante procèdent de l'industrie et du métier.
Les intailles sassanides ayant servi de cachets se rencontrent en fort grand nombre dans toutes les collections. Ce sont des jaspes, des sardoines et surtout des cornalines, — gemmes relativement faciles à travailler, — sur lesquels sont gravés des sujets variés : une effigie royale, le symbole ailé d'Ormuzd, un pyrée, un cavalier luttant contre un lion, un zébu, un symbole planétaire (fig. i52); assez souvent, une inscription pehlvie, plus ou moins indéchiffrable, accompagne le sujet. Mais le style de ces intailles si communes est fort médiocre et trahit, aussi bien que l'altération de la légende, une époque de décadence qui confine à la barbarie. Il en est, par exemple, sur lesquelles on lit le nom d'un Sapor (fig. i53); mais l'effigie royale est loin de reproduire les traits de Sapor P'" ou même de Sapor II; c'est un type devenu banal à la longue, reproduit et copié indéfiniment et
Fig. 152.
Fig- ISJ-
pendant de longs siècles, sur les cachets des particuliers, comme chez les Grecs et les Romains on reproduisait les traits altérés et idéalisés d'Alexandre le Grand.
Les musulmans n'ont presque jamais sculpté le camée avec ses figures multicolores, mais ils ont su recueillir les traditions des Byzantins et des Sassanides en ce qui concerne la gravure des coupes d'agate et de cristal. Dans la galerie d'Apollon, au musée du Louvre, on voit une buire en cristal de roche qui a été gravée par un artiste arabe au x" siècle de notre ère. Des oiseaux et des enroulements en relief en décorent la panse; on lit, autour du col, en caractères coufiques : « Bénédiction et bonheur à son possesseur ! » Roger II, roi de Sicile, aurait, dit-on, donné cette précieuse aiguière à Thibaut, comte de Blois, et celui-ci l'aurait offerte à l'abbaye de Saint-Denis.
De tout temps, les Arabes ont gravé l'intaille à profusion, et ils l'ont constamment utilisée comme cachet, suivant la destination de la gemme gravée en creux dans tous les temps et tous les pays ^ Seulement, comme la plupart des pierres juives, les intailles musulmanes excluent dans leur décoration, à de rares exceptions près, toute image d'homme ou d'animal; on n'y voit guère que des inscriptions en lettres plus ou moins
I. Voyez Reinaud, Description des monuments musulmans de M. le duc de Blacas, t. Il, Introduction.
ornées, qui donnent le nom du possesseur du cachet, un verset du Coran, une formule pieuse ou une sentence morale.
Le premier cachet de Mahomet portait cette légende anonyme : VApôt7~e de Dieu; plus tard, il se fit graver un sceau en argent, avec la formule plus explicite et personnelle : Mahomet, raputt^e de Dieu. Comme l'onomastique arabe est peu riche, presque toujours les mêmes noms reparaissent sur les gemmes, tout en s'appliquant à des personnes différentes : Ibrahim, Omar, Soliman, Ismaïl, Mohammed, Ali, Yousef, Fathma. Souvent, la filiation est indiquée : Khalil fils d'Abbas, Mohammed fils d'Ismaïl, Barnas fils de Ramid.
Un sceau arabe du Cabinet des médailles, en sardoine brune, porte les noms des sept dormants et de leurs chiens ; au milieu, la formule : « A la volonté de Dieu ! » Un autre, en agate blonde, est orné d'un carré inscrit dans un cercle et de deux parallélogrammes inscrits dans le carré, contenant les quatre-vingt-dixneuf épithètes que les musulmans appellent les attributs de Dieu ^. Sur une autre agate, taillée en cœur, on lit trois légendes concentriques ; au centre, en relief: Dieu^ Mahomet, Ali notre j^essource ; les deux autres inscriptions sont gravées en creux et reproduisent des versets du Coran.
Il y a des cachets sur lesquels des fleurs sont mêlées aux lettres, particularité qui est souvent d'un heureux effet décoratif. Jadis, les Arabes et les Persans excellaient, comme on le sait, dans l'art de la calligraphie;