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CHAPITRE VII

Les graveurs français sous le règne de Louis XIV.

Nous avons suivi la marche et les progrès successifs de l'art de la gravure, depuis le moment ou il commence à se révéler dans des essais plus ou moins heureux, jusqu'à celui oU des progrès importants ont été partout accomplis. Quelque brillante que soit cette première phase, elle ne comprend cependant, à vrai dire, que les origines de l'art : l'époque que nous allons parcourir est celle de ses perfectionnements décisifs et de son entier épanouissement.

On a vu que les écoles d'Italie et des Pays-Bas avaient, chacune dans un sens différent, puissamment étendu les ressources de la gravure ; mais ni Tune ni l'autre ne les avait épuisées. Les qualités de dessin sembleraient portées à une perfection inimitable dans les ouvrages de Marc-Antoine, si Ton ne trouvait dans ceux des maîtres français du xvir* siècle les exemples d'une intelligence plus pénétrante de la forme et d'une correction plus irréprochable encore. Les estampes produites sous l'influence directe de Rubcns ne furent les meilleurs

modèles de la science du coloris et de l'effet que jusqu'au jour où parurent les planches gravées à Paris par Gérard Audran. Enfin, si les graveurs anciens s'étaient appliqués à mettre en relief un certain genre de beauté conforme au goût et aux aptitudes particulières de l'école à laquelle chacun d'eux appartenait, aucun n'avait cherché, ou du moins n'avait réussi, à présenter dans leur ensemble tous les genres de beautés propres à l'art. Il était réservé aux graveurs français du siècle de Louis XIV de réunir, par un effort suprême, des conditions qui jusque-là semblaient s'exclure. En se montrant dessinateurs aussi savants, coloristes aussi habiles que leurs prédécesseurs, quels qu'ils fussent, ils l'emportèrent sur eux par l'harmonie de toutes les qualités, par la souplesse de leurs doctrines et de leur manière.

Les graveurs du règne de Louis XIII avaient annoncé dans leurs ouvrages ce mérite nouveau et préparé la venue des maîtres par excellence. A partir du moment où notre école de peinture commence à s'affranchir de l'imitation systématique, pour faire, dans une certaine mesure, acte d'indépendance , l'art du burin s'avance résolument dans la voie qui lui est ouverte et se signale par des progrès de plus en plus significatifs. Sans parler de Thomas de Leu, qui d'ailleurs, n'était peut-être pas né en France *, ni même de Léonard Gaultier, parce qu'ils ont l'un et l'autre travaillé surtout sous le règne de Henri IV, Jean Morin, dont la manière, à la fois si pit-

i. Ses premières planches sont signées tantôt de Leeuw tantôt Tomaes de Leu, ce qui a fait supposer à plusieurs écrivains, à M. Robert-Dumesnil entre autres, que Thomas de Leu était venu de quelque ville des Flandres s'établir à Paris.

FIO. U2. JEAN MORIH.

Antoine Vitré, d'après Philippe de Champaignt

IÇO

toresque et si ferme, procède d'un mélange particulier de travaux à Peau-forte, à la pointe sèche et au burin ; Michel Lasne, Claude Mellan, — quelles que soient la facilité un peu prétentieuse et l'adresse trop souvent affectée de sa pratique, — d'autres graveurs au burin diversement habiles n'empruntent plus rien des exemples étrangers. Leurs travaux font déjà mieux que présager l'essor de l'art français; mais bientôt les graveurs remarquables ne se comptent plus dans notre école, et nous ne citerons ici que ceux dont les noms ont gardé une importance exceptionnelle dans ce riche ensemble de talents.

L'un des plus éminents en mérite et aussi l'un des premiers suivant l'ordre chronologique, Robert Nanteuil, que ses parents destinaient au barreau, n'annonçait pas dans les inclinations de sa jeunesse cette vocation irrésistible pour les arts, indice ordinaire des grands talents Tout en étudiant les lettres et les sciences à Reims, où il était né en 1626, il s'occupait bien de dessin et de gravure, mais sans volonté de s'y appliquer avec suite. Il paraît cependant qu'après avoir traité si légèrement, et à ses moments perdus, l'art qui devait un jour le rendre célèbre, il jugea de bonne heure en avoir fait un apprentissage suffisant, puisqu'il entreprit, à dix-neut ans, de graver le frontispice de sa thèse de philosophie.

C'était alors l'usage d'orner ces sortes de pièces de figures et d'attributs relatifs soit à la qualité du candidat, soit à la matière sur laquelle il s'agissait pour lui d'argumenter. Les peintres les plus distingués ne dédaignaient pas d'en dessiner les modèles, et les frontispices gravés d'après Philippe de Champaigne, Lesueur et Lebrun,

ne sont indignes ni du talent ordinaire ni de la renommée de ces artistes. Nanteuil voulut à leur exemple produire une œuvre magistrale, et pre'tendit assez ambitieusement lui donner une apparence de pompe aussi peu conforme à la condition du récipiendaire qu'à sa médiocre expérience de l'art. Quoi qu'il en soit, la thèse fut soutenue par lui à la satisfaction des juges, et la très mauvaise gravure qui en accompagnait le texte admirée dans le monde qu'il fréquentait K Quelques pièces de vers qu'il adressa à des dames* accrurent encore sa réputation, et lui valurent auprès de ses concitoyens celle d'un homme universel. Malheureusement, à tous ces succès publics d'autres s'étaient ajoutés d'un caractère plus intime qui ne tardèrent pas à s'ébruiter, et de nouvelles aventures ayant, à ce qu'il paraît, amené un fâcheux éclat, Nanteuil , qui peu auparavant avait épousé la sœur du graveur Regncsson, se vit obligé de quitter presque furtivement la ville où il ne comptait naguère que des admirateurs et des amis. Par une coïncidence fatale, la famille du fugitif se trouva ruinée à la même époque : il fallut que celui-ci songeât à vivre

1. Cette gravure, représentant une Sainte Famille , porte ces mots inscrits sur une pierre, à droite : R. Nanteuil Philosophia? auditor sculpcbat Rhemis An" dni 1645.

2. Nanteuil ne s'en tint pas aux essais poétiques de sa jeu* nesse. On a de lui une sorte de placct en vers qu'il présenta un jour à Louis XIV pour s'excuser de n'avoir pas achevé, au jour dit, la gravure d'un portrait commandé par le roi. Ces vers que cite l'abbé Lambert dans son Histoire littéraire du règne de Louis XIV, «et quelques autres composés par Nanteuil à la louange de M,,e de Scudéry, ne sont pas de nature à faire regretter que le célèbre graveur n'ait pas plus souvent quitté le burin pour la plume.

lya LA GRAVURE.

de son propre travail et à chercher une source de fortune dans la pratique professionnelle des arts du dessin.

Renonçant à l'étude du droit, il se met en route poui Paris, où il arrive pauvre, inconnu, mais déterminé à réussir. Gomment, toutefois, sans aucune recommandation préalable, se créer des protecteurs dans cette grande ville? Comment y former des liaisons utiles? Au bout de quelques jours perdus à la recherche d'une chance favorable, Nanteuil, dit-on, s'avisa d'une ruse singulière. Il avait apporté de Reims, comme échantillon de son savoir-faire, quelques portraits au crayon ; il en choisit un, attend à la porte de la Sorbonne l'heure où les jeunes étudiants en théologie sortent du cours, entre à leur suite chez un traiteur du voisinage où ils avaient coutume de prendre leur repas, et feint de chercher parmi eux celui dont il avait, disait-il, fait le portrait la semaine précédente. Il ne connaissait ni son nom ni sa demeure, et il pensait que ses condisciples voudraient bien lui donner quelque indication à ce sujet, lorsqu'ils auraient jeté les yeux sur le dessin. Il serait superflu d'ajouter que le prétendu original ne put être reconnu, mais le portrait passa de main en main et parut agréable ; on en demanda le prix à l'auteur qui n'eut garde de se montrer exigeant, et quelques-uns de ces jeunes gens, séduits par la modicité de la somme, offrirent à Nanteuil de poser devant lui. Les premiers dessins achevés, avec l'approbation des modèles, d'autres étudiants à leur tour voulurent avoir leurs portraits et les montrèrent à leurs familles et à leurs amis. Cela valut au jeune artiste des travaux plus fructueux. De proche en proche, ses relations s'étendirent; il en vint bientôt à

LA GRAVURE SOUS LOUIS XIV. ipj

être chargé de reproduire sur le cuivre les dessins qui lui avaient été commandés par des membres du parlement et des personnages de la cour; enfin, le roi, dont ensuite il grava le portrait jusqu'à onze fois dans des formats différents, lui accorda dès lors plusieurs séances, au bout desquelles Nanteuil reçut le brevet d'une pension et le titre de dessinateur du cabinet1.

Louis XIV ne se contenta pas de récompenser un talent déjà hors ligne; il voulut aussi par des mesures générales stimuler le développement de l'art lui-même qu'il déclara « libéral »*. Il permit aux graveurs de l'exercer sans être soumis « à des maîtrises, ni assujettis à d'autres lois qu'à celles de leur génie », et, sept années plus tard (1667), l'établissement royal des Gobelins devint une véritable académie, de gravure. Tandis que Lebrun, qui en eut le premier la direction générale, y réunissait des peintres, des dessinateurs, des sculpteurs même, et y faisait exécuter d'après ses cartons les tapisseries des Éléments et des Saisons, Sébastien Leclerc présidait aux travaux entrepris, aux frais du roi, par de nombreux grave urs français ou étrangers.

1. La plupart des d essins de Nanteuil sont exécutés aux trois crayons, renforcés dans certaines parties de légères teintes de pastel. La couleur en est sobre et fine ; elle offre beaucoup d'analogie avec celle des charmants crayons français du xvie siècle. Nanteuil a sans doute dessiné beaucoup de portraits qu'il n'a pas gravés ensuite, mais il en a gravé bien peu q u'il n'ait préalablement dessinés. Il est à remarquer aussi q ue dans son oeuvre, composé de plus de deux cent trente pièc es, on ne trouve que dix-huit sujets ou vignettes et, — particularité singulière, — que huit portraits où les mains ne soient pas caché es. Encore six de ceux-ci ne laissent-ils voir qu'une seule main.

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