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CHAPITRE II

Les cartes a jouer. — Les estampes criblées.

En cherchant dans les pages qui précèdent à constater l'ancienneté relative de la gravure en bois dans les Pays- Bas, nous avons entendu réserver jusqu'à un certain point la question purement archéologique, et ne surprendre d'autres origines que les premiers indices du talent. On ne saurait dire que la gravure en bois, en tant que moyen matériel, ait eu pour point de départ unique le temps et le pays ou travaillaient les élèves des Van Eyck. Ce fut sous leurs mains qu'elle commença de faire ses preuves d'art véritable et de donner ses gages ; mais qui sait depuis combien d'années on la pratiquait en Europe, et quelles phases elle avait traversées déjà, à quels usages elle avait été appliquée, avant de recevoir cette destination nouvelle et cette sorte de consécration?

Il faut le répéter, ne fût-ce que pour excuser sur ce point la sobriété de nos aperçus, les savants ont poussé leurs recherches si loin et dans des sens si opposés, on a cru retrouver dans les récits des

voyageurs, dans les vieux monuments de la législation et de l'histoire, tant de preuves ou d'arguments à l'appui de chaque système, qu'il serait aussi difficile de récuser tous ces témoignages divers que d'en accepter résolument aucun. L'opinion qui semble avoir prévalu cependant est celle qui attribue aux fabricants de cartes à jouer, sinon la découverte, au moins la première application en Europe de la gravure en bois. Bon nombre d'écrivains sont d'accord sur le principe général ; mais qu'il s'agisse de déterminer l'époque des plus anciens essais et de nous dire où ils ont eu lieu, l'entente cesse. Les uns se prononcent en faveur du xive siècle et de l'Allemagne; d'autres plaident pour la France où les cartes, disent-ils, étaient en usage dès le commencement du règne de Philippe de Valois ; d'autres enfin, pour faire valoir les droits de l'Italie, s'arment d'un passage, cité par Tiraboschi, du Trattato del governo délia famiglia, ouvrage écrit, suivant eux, en 1299, et ils supposent par surcroît que les relations commerciales du Japon et de la Chine avec Venise auraient introduit dans cette ville, avant toute autre, l'usage des cartes et l'art de les fabriquer.

Quant à Emeric David , intervenu l'un des derniers dans le débat, il prend les choses de plus haut encore et commence par mettre hors de cause l'Allemagne et les Pays-Bas, aussi bien que l'Italie et la France J. Que l'on ait joué aux cartes d'abord ici ou là, que même tel ou tel recueil xylographique appartienne ou non aux premières années du xve siècle, le tout n'a qu'une fort

médiocre importance à ses yeux. On ne saurait, selon îui, voir dans les pièces proposées par les experts comme les plus anciens monuments de la gravure en bois, rien de plus qu'un témoignage de la perpétuité de cet art en Europe. Pour rétablir les vraies origines, l'auteur du Discours sur la gravure n'hésite pas à remonter intrépidement fort au delà de l'ère chrétienne. Encore, même à cette époque, même en Grèce sous les successeurs d'Alexandre, n'aurait-on fait que continuer les traditions des peuples de l'Asie qui, depuis un temps immémorial, imprimaient des tissus au moyen de moules en bois.

Nous n'aurons garde de discuter les faits rapportés par Emeric David ni les conclusions qu'il en tire. Trop de textes empruntés aux poètes et aux historiens de l'antiquité, aux prophètes et aux docteurs d'Eglise, semblent prêter secours à sa théorie, d'ailleurs un peu vaste. Le mieux comme le plus court sera de l'accepter de confiance, et d'admettre, sur la foi d'Homère et d'Hérodote, d'Ezéchiel et de saint Clément d'Alexandrie, que depuis les âges héroïques jusqu'aux premiers temps du christianisme, on n'a pas cessé d'imprimer sur diverses étoffes des ornements taillés dans des blocs de bois. A plus forte raison, nous ne marchanderons pas au moyen âge la possession d'un secret popularisé depuis tant de siècles.

Qu'il nous soit permis seulement d'objecter que de tels faits n'impliquent pas nécessairement, là où ils se sont produits, la connaissance et la pratique de la gravure proprement dite ; que plusieurs siècles ont pu se succéder durant lesquels on imprimait des toiles, sans

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que pour cela on essayât de donner une application plus délicate à ce procédé industriel, sans qu'on songeât à le faire tourner au profit de Fart. Longtemps avant l'invention de l'imprimerie, on se servait de cachets dont les lettres taillées en relief et enduites de couleur déposaient parla pression leur empreinte sur le vélin ou sur le papier ; les estampilles ou les patrons, au moyen desquels les scribes et les miniaturistes esquissaient les contours des lettres majuscules dans les manuscrits, n'auraientils pas dû aussi, à ce qu'il semble, hâter les derniers progrès et faire naître l'idée d'un perfectionnement décisif ? On sait pourtant ce qu'il a fallu d'années et de recherches pour amener ce perfectionnement final. Pourquoi Part de la gravure n'aurait- il pas, comme l'art typographique, attendu son heure bien au delà de l'époque où des découvertes analogues auraient pu, si l'on veut, le faire pressentir? Pourquoi, l'impression tabellaire une fois importée d'Asie en Europe, ne serait-il pas advenu d'elle ce qui est advenu d'autres procédés aussi ingénieux dans leur principe, aussi bornés dans le premier emploi qu'on en fit? Le verre, par exemple, était bien connu des peuples de l'antiquité; combien de temps néanmoins s'est écoulé, avant qu'on s'avisât d'en fabriquer des vitres !

Nous avons dit que, suivant une opinion généralement accréditée, il faudrait voir dans les cartes à jouer les plus anciens monuments de la xylographie. Les documents sur lesquels se fonde cette opinion n'ont toutefois qu'une autorité négative. De ce que les vieux livres où les cartes sont mentionnées ne disent rien des autres produits de la gravure en bois, on a inféré que

CARTES A JOUER. — CRIBLES. *i

ces produits n'existaient pas encore ; mais n'est-il pas permis de se demander si le silence des écrivains en pareil cas prouve absolument l'absence du fait? Ce silence, ne saurait-on l'expliquer par la nature de l'e'crit et du sujet traité, sujet ordinairement littéraire ou philosophique, et fort indépendant des questions d'art? En parlant des cartes, soit pour les proscrire formellement, soit pour en restreindre l'usage, les chroniqueurs et les moralistes du xive siècle ou du commencement du xv- songeaient vraisemblablement assez peu au mode de fabrication. Ils entendaient signaler un vice bien plutôt qu'un procédé industriel. A quel propos dès lors se seraient-ils occupés d'autres œuvres ou ce procédé était employé non seulement sans danger pour la religion et pour la morale, mais en vue de les honorer l'une et l'autre? Les images pieuses taillées dans le bois par la main des moines ou des artisans pouvaient être répandues à cette époque, bien que les auteurs contemporains aient mentionné les cartes de préférence, et, sans pousser trop loin la liberté des conjectures, on a bien le droit de supposer que les graveurs puisèrent d'abord leurs inspirations à la même source que les miniaturistes, les peintres verriers et les sculpteurs. L'art, on le sait de reste, n'était alors que l'expression naïve de la foi, l'effigie de la pensée chrétienne. Comment les tailleurs d'images xylographiques se seraientils affranchis de la loi générale, et par quelle étrange exception auraient-ils choisi pour objet de leurs premiers efforts un ordre de travaux si contraire aux mœurs et aux traditions de toutes les écoles?

Si l'on veut d'ailleurs laisser de côté les témoignages

+ a LA GRAVURE.

écrits pour consulter les œuvres mêmes de la gravure que les siècles nous ont transmises, on sera fondé à dire que les plus anciennes cartes à jouer sont tout au plus contemporaines du Saint Christophe de 1423 et des plus vieilles estampes en bois connues, puisque la gravure de ces cartes ne remonte certainement pas au delà du règne de Charles VII. Que les tarots italiens, allemands ou français aient eu cours avant cette époque, cela est possible; mais aucun de ces tarots primitifs n'ayant survécu, comment savoir jusqu'à quel point ils représentaient les progrès de Part, et dans quelle mesure ils pouvaient servir d'exemples aux autres œuvres xylographiques, — si tant est même que la gravure en relief, et non le dessin à la plume tout simplement, ait été le moyen employé d'abord pour la fabrication des tarots mentionnés çà et là dans les chroniques?

Les cartes gravées en France qui sont parvenues jusqu'à nous feraient croire, en tout cas, que le progrès fut assez lent, car elles trahissent encore une singulière inexpérience de la forme et de l'effet; elles ont toutes les timidités d'un art à son enfance. C'est ce qu'il faut dire aussi des œuvres de même espèce exécutées au xve siècle en Allemagne, à l'exception des cartes attribuées à un contemporain du maître de 1466, et d'ailleurs gravées sur métal. En Italie seulement, les cartes ou plutôt les pièces emblématiques connues, à tort ou à raison, sous le nom de tarocchi, acquerront, au point de vue de l'art, une importance véritable lorsque la gravure en taille-douce aura commencé de remplacer la gravure en bois. Les artistes initiés par Finiguerra aux secrets du nouveau procédé feront preuve de goût, de savoir et de

CARTES A JOUER. — CRIBLÉS. 4j

finesse, et, dans ces travaux secondaires comme dans les travaux d'un ordre plus élevé, leur talent ouvrira enfin l'ère des progrès sérieux et des entreprises fécondes.

Que la gravure en bois, au surplus, ait été d'abord appliquée à l'exécution des images de sainteté ou à la fabrication des cartes, le procédé n'en demeure pas moins, il faut le redire, celui que l'on s'accorde généralement à regarder comme le plus ancien, comme le premier mode de gravure qui ait fourni à l'impression des types à multiplier et à convertir en épreuves.

Contrairement à cette opinion pourtant, Cm des plus sagaces et des mieux informés parmi les écrivains qui ont traité des origines de la gravure et de la typographie, M. Léon de Laborde, estime que la gravure en relief sur métal a provoqué la découverte de l'impression plus sûrement que n'auraient pu le faire le procédé xylographique. Dans un travail publié en 1839, mais qui, malheureusement, n'a pas reçu depuis lors les développements que l'auteur se promettait de lui donner1, M. de Laborde déclare que les premières gravures imprimées ont dû être des gravures criblées, c'est-à-dire ces estampes dont nous avons indiqué en commençant le mode de fabrication bizarre, et dans lesquelles les formes teintées en noir apparaissent parsemées de points blancs. Suivant lui, la gravure ou, pour parler plus exactement, l'impression de la gravure, aurait été inventée pardes orfèvres plutôt que par des dessinateurs

1. Voyez dans V Artiste, année i83q, l'article intitulé: La plus ancienne gravure du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque royale est-elle ancienne?

ou des miniaturistes, parce que les orfèvres pourvus, en raison de leur métier, des outils et du matériel nécessaires, se trouvaient en meilleure situation que personne pour arriver sinon à la conquête préméditée, au moins à la découverte fortuite du procédé. Parmi ceux qui travaillaient dans les Pays-Bas ou dans les provinces rhénanes, plusieurs auraient, dès les premières années du xve siècle, imprimé des pièces criblées, en d'autres termes des pièces gravées en relief sur métal, et les spécimens xylographiques où Ton veut d'ordinaire voir les plus anciens monuments de la gravure ne seraient en réalité que les résultats d'une réforme, les produits d'un art déjà modifié.

L'opinion qu'exprimait autrefois M. Léon de Laborde s'est trouvée assez récemment ou du moins a pu paraître justifiée par la découverte de deux estampes criblées appartenant, nous le croyons* à l'année 1406 et sur lesquelles nous avons nous-même publié quelques observations 4. Toutefois, la démonstration que nous avions entreprise à ce sujet n'étant fondée que sur le rapprochement de certains faits extérieurs, pour ainsi dire, et sur la probabilité de certains calculs, on ne saurait en réalité attribuer aux pièces dont il s'agit une autorité aussi sûre qu'à celles dont l'âge, matériellement incontestable, est établi par la date même qu'elles portent.

Or la plus ancienne des gravures en relief sur métal datées est le Saint Bernardin de Sienne, improprement

1. Notice sur deux estampes de 1406 et sur les commencements de la gravure en criblé. — Gazette des Beaux-Arts. T. Ier, 2e période. 1869.

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fie. 9.

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Gravure eu crible de 1406.

dit le Saint Bernard, que possède notre Bibliothèque nationale. Cette estampe criblée porte le millésime 1454. Elle est par conséquent postérieure au Saint Christophe gravé en bois, et même, nous le verrons tout à l'heure, à la première gravure en creux dont l'impression remonte à une date certaine, — la Paix de Finiguerra. En tenant compte de ces faits on n'a donc strictement le droit d'isoler les plus anciennes estampes criblées I des monuments primitifs de la gravure qu'à titre d'œu- | vres exécutées par un procédé spécial. S'il fallait les envisager au point de vue de l'art, elles n'offriraient qu'un bien médiocre intérêt. Le dessin, plus barbare encore que dans les pièces allemandes gravées en bois, y affecte une invraisemblance hiéroglyphique. L'effet absolument conventionnel, le modelé nul, — puisque, en raison de l'intensité monotone des noirs, il n'exprime ni la saillie ni la dépression relative des formes, — en un mot, toutes les infidélités à la nature, tous les mensonges que peut entraîner l'infirmité du goût ou un puéril esprit de système, voilà ce que les estampes criblées accusent, à l'exclusion du reste.

D'où vient pourtant que ces tristes enfantillages aient paru de notre temps mériter une attention qu'on n'accorde pas toujours à des œuvres beaucoup plus sérieuses? Passe encore si l'on s'était contenté de retrouver là et de nous montrer les éléments de la méthode suivie plus tard par les graveurs de vignettes pour les livres. Les jolis encadrements de page, par exemple, qui ornent les Heures imprimées en France à la fin du xve siècle et au commencement du xvie, auraient pu prêter à des rapprochements entre la manière dont plu-

fibone «ff oèùrfjyionôynh, ^oc vdfcçf abfmrcO bouufcê Ulh' bnJCjCntli que ^u^tnc ttfch <fvu>6 IaïUl rcficc& - 0 nS oio&

FIC. IO. LA •AINTK PiCK.

Gravure en criblé de 1406.

sieurs parties sont pointillées et les procédés de la gra

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