CHAPITRE III
Premiers essais de gravure en creux. — Les nielles des orfèvres florentins. — les estampes des peintresgraveurs italiens et allemands du xve siècle.
On a vu que les procédés d'imprimerie irrévocablement améliorés par Gutenberg eurent pour résultat de substituer, en ce qui concerne la parole écrite, un mode de reproduction fécond à l'infini et relativement rapide aux lenteurs et aux ressources limitées du procédé xylographique. La typographie devait anéantir l'usage de l'impression tabellaire et, à plus forte raison, la calligraphie, qui jusqu'alors avait occupé dans les monastères et dans les écoles tant de mains pieuses ou patientes. L'art d'imprimer les estampes fit à l'art des miniaturistes un tort à peu près semblable. Telles furent bientôt les conséquences naturelles des progrès accomplis, et nous croyons pouvoir ajouter : tel avait été dès le principe l'objet principal des innovations.
Peut-être cette double révolution, immense à coup sûr, si l'on en considère les effets généraux et l'action
sur la civilisation moderne, n'avait-elle d'abord, aux yeux de ceux-là mêmes qui la tentèrent, que les proportions d'un simple perfectionnement industriel. Est-ce faire, par exemple, injure à Gutenberg que de ne pas accepter sans réserve les vastes idées politiques ou philosophiques, les intentions d'affranchissement universel qu'on lui a prêtées quelquefois? Les visées de l'inventeur de la typographie n'allaient probablement ni si haut ni si loin. Il ne s'attribuait pas d'avance et de parti pris ce rôle apostolique ou, comme on dirait aujourd'hui, cette mission humanitaire; il croyait n'être qu'un artisan bien inspiré lorsqu'il se proposait de remplacer par des œuvres moins coûteuses et exécutées en vertu d'un procédé plus expéditif les manuscrits que l'on ne pouvait forcément se procurer qu'à grands frais et à de longs intervalles.
Déjà, les imprimeurs xylographes avaient eu une pen» sée analogue. Le titre même d'un des premiers livres publiés par eux, la Bible des pauvres, atteste ce désir de mettre à la portée du plus grand nombre une sorte d'équivalent aux exemplaires manuscrits et enluminés que les riches seuls étaient en mesure d'acquérir. Il suffit de jeter les yeux sur les anciens recueils xylographiques pour comprendre la raison d'être de l'entreprise et les fins qu'on prétendait lui assigner. Partout se révèle une intention de rivalité avec les œuvres sorties de la plume des scribes ou du pinceau des miniaturistes. Qui sait même? Peut-être en conservant à ces produits de l'industrie nouvelle une apparence conforme à celle des travaux antérieurs, ne voulait-on que spéculer sur le peu de clairvoyance des acheteurs et songeait-on beau-
coup moins à divulguer un secret qu'à propager une illusion.
Dans la plupart des livres xylographiques, en effet, la première page est entièremenr dépourvue d'ornements. Point de têtes de chapitre ni de grandes lettres; l'espace laissé en blanc semble attendre la main du miniaturiste, comme s'il appartenait à celui-ci d'achever l'œuvre de l'imprimeur et de compléter la physionomie de ces livres par un travail permettant au regard de les confondre avec les manuscrits. Survint Gutenberg qui, sans se renfermer aussi étroitement dans les limites de l'imitatipn calligraphique, ne dédaigna pas cependant au début de donner le change sur la nature des procédés qu'il employait. La Bible imprimée par lui à Mayence se vendait, dit-on, comme manuscrit; aussi le texte n'est-il accompagné d'aucune explication technique, d'aucune note indiquant, soit le nom de l'imprimeur, soit le mode de fabrication. Ce n'est qu'un peu plus tard, lorsqu'il publie le Catholicon, que Gutenberg déclare qu'il a imprimé ce livre « sans le secours du roseau, du style ou de la plume, mais au moyen d'un merveilleux ensemble de poinçons et de matrices». Encore, dans ce spécimen d'un procédé déjà bien défini et révélé désormais à la foule, les initiales laissées en blanc au tirage ont-elles été ajoutées, à la plume ou au pinceau, après l'impression du reste : dernier hommage aux anciennes coutumes, dernier souvenir d'exemples qu'on allait bientôt répudier pour faire la part entière aux œuvres de l'art nouveau, aux produits exclusivement typographiques.
L'inventeur de l'art d'imprimer les planches gravées
en creux rie voulut-il d'abord, comme l'inventeur de la typographie, que mettre plus largement en circulation ce qui avait été réservé jusqu'alors à certaines classes favorisées? La gravure ne fut-elle, à l'origine, qu'un moyen de déposséder la miniature de ses privilèges? On le croirait, à voir le nombre des manuscrits appartenant à la seconde moitié du xv« siècle dans lesquels des estampes enluminées et entourées d'encadrements également coloriés semblent avoir été mises pour contrefaire tant bien que mal, en regard du texte, l'aspect accoutumé des miniatures. Puis, vient le tour des livres imprimés à vignettes et des pièces volantes publiées isolément, sans autre destination qu'un emploi tout familier et tout usuel. Avant même que les graveurs italiens enrichissent des œuvres de leur burin les écrits le plus habituellement commentés par le pinceau, — les manuels religieux, par exemple, ou le poème de Dante, — c'est au nouveau procédé qu'on a recours dès l'année 1465 pour assurer une publicité plus vaste aux calendriers. — Mais revenons au moment où la gravure en est encore à ses premiers essais, alors que soit hasard, soit génie, soit enfin simple perfectionnement d'une opération tentée par d'autres mains, un orfèvre de Florence, Maso Finiguerra, vient de réussir à fixer sur le papier l'empreinte d'une plaque d'argent dont les tailles, gravées en creux, avaient été préalablement remplies de noir.
L'honneur principal de Finiguerra n'est pas d'avoir trouvé la solution matérielle du problème. Sans doute, parmi les Italiens, personne avant lui ne s'était avisé d'imprimer un ouvrage gravé en creux sur métal et, dans son pays au moins, il eut le mérite de l'initiative. Toute-
fois, l'invention du procédé, dans le sens littéral et absolu du mot, l'idée de multiplier au moyen de l'impression les travaux creusés par le burin n'appartient pas à lui seul. Si, peut-être en ignorant ce qui se passait ailleurs, il tenta le premier à Florence cette révolution dans l'art, d'autres, en dehors de l'Italie, s'étaient déjà, pour les besoins de leur métier, servis du moyen dont il allait faire, lui, un puissant auxiliaire pour le talent. La vraie gloire de Finiguerra consiste dans l'autorité imprévue avec laquelle il décida ce progrès; la vraie date des commencements de la gravure n'est pas celle qu'on lit 1 ou qu'on devine sur telles feuilles de papier plus vieilles de quelques années que les nielles florentins, sur ces estampes allemandes de 1446, par exemple, retrouvées de nos jours par M. Renouvier 1 ou sur la Vierge de 145 1 décrite par M. Passavant2 : elle est et elle doit rester là où le talent Ta inscrite, là où la main d'un artiste digne de ce nom se signale pour la première fois.
Il faut donc le dire bien haut, même au risque de scandaliser plus d'une docte conscience , Finiguerra est en réalité l'inventeur de la gravure, puisque, en se servant du nouveau procédé, il a su le consacrer par une habileté insigne et prouver sa force là où ses devanciers ou ses contemporains n'avaient laissé entrevoir qu'une débile adresse. Il mérite sa renommée au même titre que Gutenberg qui ne fit, lui aussi, que trouver le secrei d'un perfectionnement décisif; au même titre que Nicolas de Pise et Giotto, les vrais fondateurs de la dynastie
1. Une Passion de 1446, suite de gravures au burin, les premières avec date. Montpellier, 1857.