LE BURIN ANGLAIS
Le portrait cle Miss Farren (1792) (fig. 118), d’après Lawrence, protège, contre le discrédit, le pointillé, et celui de Lady Smith avec ses enfants d’après Reynolds, tiré en couleurs, est une page délicieuse (1789).
Bartolozzi eut quelques élèves : Knight (1743-après 1826) ou Tomkins (1760-1840), ce dernier assez médiocre, curieux comme historien des mœurs. Mais les meilleurs pointillistes se recrutèrent surtout parmi les tenants de la manière noire : Burke (1749-?), Ryland (1732-1783), qui donnèrent, d’après Angelika Kauffmann, de prestigieuses pièces en couleurs (fig. 119) et John Raphaël Smith dont la supériorité éclate encore ici. Lœtitia (1789), suite en six pages, d’après George Morland1, est célèbre; la Veuve et Ce qui vous plaira présentent l’intérêt exceptionnel d’avoir été dessinées parle graveur même.
Enfin Caroline Watson (1760-1814) imagina, dans une même planche, de traiter certaines parties à la manière noire et d’autres en pointillé et obtint, par ce mélange, des effets délicats et distingués.
VIII. — Manière noire et pointillé ne désintéressèrent pas les Anglais du « grand art ». Ils voulurent avoir aussi des burinistes et des aquafortistes, et il ne leur suffit pas d’attirer ou de retenir chez eux des étrangers, tels Bernard Baron (1700 ?-l 766 ?), qui y resta de 1725 à sa mort et Gravelot qui y demeura quinze années.
En 1735, la Chambre des Communes édicta un bill pour favoriser la gravure anglaise. Une société d’encouragement distribua des prix et des médailles. Georges III collabora à cette œuvre. L’éditeur Boydell 2 y contribua. Des souscriptions furent organisées pour des estampes et furent facilement couvertes; quand il s’agit de sujets intéressant la vie politique, on recueillit des sommes énormes. Les Anglais, selon leur tempérament national, traitèrent les estampes comme un article de commerce, édictèrent des tarifs de douanes protecteurs. A la fin du siècle, l’Angleterre n’achetait presque plus de gravures au dehors et en exportait à travers le monde.
1 Les tableaux de George Morland (1763-1804) eurent une vogue extraordinaire dans la dernière partie du xvni° siècle. Scènes d’enfants, scènes moralisatrices selon le goût d'Hogarth, scènes sentimentales [le Déserteur, 1791), paysages et tableaux rustiques furent traduits immédiatement par une pléiade de graveurs, dont le plus important, à coté de J. -R. Smith, est W. Ward.
2 Boydell (1719-1804), graveur lui-même, créa le commerce des estampes en Angleterre. Il publia un nombre énorme de planches en tous genres, lit exécuter par Richard Larlom un fac-similé, demeuré célèbre, du Liber Veritatis de Claude Lorrain et dirigea une édition monumentale de Shakespeare due entièrement à des artistes anglais et illustrée d’après des tableaux qu'il avait commandés lui-même. °I1 fut lord-maire de Londres en 1791.
119. — Th. Burke. L’amour désarmé par Euphrosine (1784), d’après Angelika Kauffmann (réduit).
HOGARTH
Ces efforts eurent quelque. résultat artistique. Les Anglais ne créèrent pas une école originale, mais ils appliquèrent habilement les leçons qu’ils avaient reçues des Français et manifestèrent surtout leur talent dans la gravure de paysage. R. Strange (1723-1792) élève de Le Bas, obtint une renommée considérable à reproduire les tableaux des maîtres italiens. Après avoir travaillé dans les galeries anglaises, il alla dessiner d’après les originaux en Italie. Sa réputation ne s’est pas maintenue ; ses travaux sont à la fois réguliers, impersonnels et peu corrects; il a moins perdu dans les Enfants de Charles 7er, d’après Yan Dyck.
François Yivarès'(l 712-1782), de Lodève, fut anglais sinon parla naissance, au moins par son éducation et sa vie. 11 grava d’un burin très varié et très libre des paysages et traduisit avec bonheur Claude Lorrain, Guaspre, Poussin, des Hollandais, Zuccarelli.
Woolett (1735-1785), dans le meme genre, se montre souvent supérieur à Yivarès ; mais il est fort inégal. Diane et Actéon d’après P. Lauri (1764) témoigne une science souple et beaucoup de finesse. Deux pièces d’après Dusart, achevées sur des préparations à l’eau-forte de Browne, sont remarquables. Le patriotisme anglais a fait un succès durable à la Mort du général Wolfe d’après B. West.
Bartolozzi a quelquefois abandonné le pointillé pour le burin ; il a gravé d’une façon spécieuse et expéditive la Mort de Lord Chatham d’après John S. Copley.
IX. - — L’illustre Hogarth (1698-1764) a traduit ou fait traduire par l’eauforte et le burin la plupart de ses satires. Hogarth occupe dans l’histoire des idées et des mœurs une place essentielle. Avec le tempérament d’un Anglais et d’un protestant, il s’est attaqué aux vices de son temps. Prédicateur aux yeux duquel le vice est toujours puni et la vertu récompensée, dramaturge habile à opposer une série de scènes saisissantes, il est, surtout, un observateur pénétrant, un réaliste qui demande à la vie présente non seulement l’ensemble, mais les moindres détails de ses compositions. Il n’a ni goût, ni mesure, une violence antipathique mais une saisissante profondeur.
Il s’amuse de menus travers ( The distressed poet, 1736; The enraged musician , 1741 (fîg. 120) ; The four times of the dag, 1738) dévoile les turpitudes et les misères des filles de joie, des libertins ( A Harlot’ s progress, 1732 ; A Rakes progress , 1735), célèbre le travail et flétrit la paresse ( Indus try and Idleness , 1747), combat l’alcoolisme (Beer Street ; Gin Lane , 1751),
HOGARTH
la cruauté (j 751), la superstition [Credulity , Superstition and Fanaticism 1762), signale les tares du monde élégant ( The marriage à la mode , 1745). Pamphlétaire politique, il décrit les basses cuisines d’une campagne électorale ( Four peints of an Élection , 1755-1758) ; enfin, au moment de la
guerre de Sept ans, sa verve patriotique s’exerce contre les Français [The Invasion , 1756).
Pour s’exprimer, il a deux systèmes différents : tantôt il use de la langue la plus correcte, avec finesse, avec élégance : l’intention satirique est dans la scène représentée, dans le choix des épisodes, des accessoires, dans la pensée et nullement dans l’exécution : il écrit ainsi, par