GOYA
qu’ils n’étaient pas préparés à résoudre. De ces problèmes affrontés d’abord avec tant de maladresses sont dérivées, par la suite, pour Fart des conquêtes précieuses.
III. — L’inspiration géniale qui avait été refusée à la France révolutionnaire surgit, par un hasard singulier, dans la médiévale Espagne, Goya (1146-1828) avait depuis de longues années manié l’eau-forte, il avait, à partir de 1778, gravé les chefs-d’œuvre de Velasquez, lorsqu’en 1793, sous l’impression évidente des événements français, il commença ses Caprichos. Il y travailla jusqu’en 1797 et il allait les publier, lorsque l’Inquisition s’en émut; pour échapper à des poursuites, pour esquiver aussi l’accusation d’avoir raillé la famille royale, Goya fit acheter ses planches par Charles IV lui-même et c’est la chalcographie royale qui édita les Caprichos en 1803. D’une autre suite, les Proverbios, quelques épreuves seules furent connues du vivant de Goya. Quant à Los Desastros de la Guerra , ils sont demeurés inédits jusqu’en 1863.
Les Caprices, les Proverbes, les Désastres de la guerre, et, avec eux, quelques pièces isolées, le Garrot , le Géant, les trois Prisonniers , constituent l’ensemble le plus étrange et le plus puissant qu’ait produit l’art de la gravure. Avant d’en avoir interrogé la signification, on est frappé par le caractère imprévu de leur style. Parfois la planche a été traitée à l’eauforte pure, plus souvent l’artiste s’est servi de l’aquatinte, et il y a un contraste décevant entre la science évidente technique de quelques morceaux et les négligences, la gaucherie apparente de certains autres. Le bonheur inouï, le raccourci d’expression, la hardiesse de certaines compositions tranche, de pareille façon, avec des fautes grossières, des maladresses qu’éviterait le plus mince écolier. Partout les types sont nouveaux, l’entente de la scène inédite. Les êtres fantastiques, démons, larves, monstres dont Goya peuple ses Caprices ne se réfèrent à aucune tradition cataloguée. On est en présence d’un créateur qui, bien ou mal, a tout inventé.
Par des formules si personnelles qu’a-t-il \oulu dire? Il ne s'est pas soucié de nous le faire savoir. Les légendes brèves qui accompagnent les Caprices ne peuvent que nous dérouter. Dans un pays soumis à un double despotisme, religieux et politique, Goya ne pouvait pas s’exprimer avec clarté, mais il faut croire aussi que le mystère convenait à son génie et s’est complu à fixer des cauchemars (fig. 136). Userait vain d’attribuer à chaque page une explication rationnelle et puéril d’imaginer une série d’allusions
Vj-V:
Fig. 136. — Goya. Une page des Caprices (réduit).
GOYA. GILLRAY
précises à des personnages ou à des événements déterminés. Goya a été certainement influencé par la vie qui se déroulait autour de lui. Il se peut qu'il ait tracé quelque caprice sous l’impression d’une scène de cour. Mais son imagination a certes dépassé de cent coudées la portée d’une anecdote. Il a, par ailleurs, fait des satires générales contre le clergé, les moines, l’absolutisme; il lui est même arrivé de se livrer à la fantaisie pure, par exemple, dans les scènes de sorcières. Sous les voiles ténébreux où la pensée s’est dérobée, on la devine puissante ; quand elle se précise elle est terrible; quand elle s’enveloppe, elle nous attache ou nous obsède.
Les Désastres de la guerre offrent moins d’obscurité, ils évoquent la lutte contre les Français, lutte ressentie par un patriote et un Espagnol. Peuple aux prises avec les soldats, femmes violentées, exécutions sommaires (fîg. 137), pillage des couvents, insultes aux cadavres, incendies, misères, Goya expose tout avec une indifférence apparente, une ironie froide : l’impression naît, intense, de eette allure de procès-verbal sous laquelle couve une violence concentrée,
La pensée de Goya s’était apaisée quand il a décrit avec la complaisance d’un aficionado la Tauromachie (1813), En 33 planches à l’aquatinte, il y raconte l’histoire de ce divertissement national et les exploits des toreros célèbres. Il le fait avec une remarquable sûreté de notation; mais il concentre toute son attention sur l’arène. Plus tard à Bordeaux, en 1828 dans des lithographies célèbres, il étendra sa curiosité aux spectateurs et fera grouiller la foule palpitante dans le cirque.
IV. — Des hauteurs où Goya nous a entraînés, l’Angleterre nous ramène vers la terre. Elle nous offre des modèles médiocres et accessibles de caricature politique et de satire des mœurs. Pendant plus de trentecinq ans, Gillray (1757-1815) a dépensé une verve intarissable pour la plus grande joie des Anglais. Fort peu lié par ses convictions politiques, attaquant et louangeant tour à tour les mêmes ministres, mais constamment préoccupé de flatter l’orgueil national de ses compatriotes, et prêt à leur sacrifier tous les peuples, Allemands comme Français, Gillray a été populaire parce que chauvin. La Révolution française, à laquelle il n’a rien compris, lui a inspiré des torrents d’injures, il a représenté la F rance livrée à des saturnales de débauche et de sang; il s’est acharné ensuite contre Napoléon (fig. 138) . Cette violence a été servie par un dessin outrancier, issu de celui d’Hogarth, dépourvu de goût, mais non de force et d’une
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parfaite clarté. La gravure, cursive, se réduit ordinairement à de simples
traits, c’est un intermédiaire nécessaire au rôle effacé. Pour réussir, il
Fig. 137. — Goya. Les désastres de la guerre,
GILLRAY
eût suffi à Gillray de se tenir au courant de l’ actualité ; il s'est efforcé
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Fig. 138. — Gillray. Georges 111 et Bonaparte.
aussi de varier ses procédés d’exposition ; il a ainsi inauguré ou mis en valeur une série de thèmes qui ont été repris surabondamment par la