‹ La gravureChapitre 2 sur 278 · RUE DE TOURNON · texte numérisé non relu

RUE DE TOURNON

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Fig-. 1. — Baccio Baldini (?) Mercure (fragment).

INTRODUCTION

L’estampe est une œuvre d’art. Originale, exécutée par l’artiste qui l’a conçue, elle est, parfois, sur sa feuille de papier frêle, comparable aux fresques monumentales, aux blocs de marbres, aux palais. Si modeste soit-elle, elle reflète une pensée esthétique. Elle a été mûrie avec soin et s’offre au public comme une œuvre achevée, ou bien elle est le fruit d'une improvisation, d’un caprice; l’artiste ne l’a créée que pour lui-même ; il nousla livre ainsi qu’une confidence presqueaussi intime qu’un dessin. L’estampe de reproduction, celle que le graveur consacre à traduire une œuvre étrangère, a une valeur et une spontanéité moindres : elle emprunte une partie de son mérite aux originaux auxquels elle se subordonne, mais elle fait effort pour les interpréter, les transposer dans une langue nouvelle et en souligner les beautés.

Depuis le jour de son apparition, c’est-à-dire depuis le début de la période moderne, la gravure a pris rang parmi les grandes formes de

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l’art. Sa place a, quelquefois, été brillante, presque prépondérante. L’Allemagne du xvie siècle a été plus honorée par ses graveurs que par ses peintres; le xvmp siècle français se définit mieux par ses estampes que par ses peintures. Mais, aux heures mêmes et dans les pays où la gravure a tenu un rôle effacé, elle ne s’est jamais contentée de doubler les arts plastiques. Par sa rapidité, par sa spontanéité, elle a exprimé des nuances, des velléités, des intuitions qui échappaient au pinceau; elle a eu son domaine propre.

La gravure est produite par des procédés subtils et divers. Son aspect dépend étroitement du procédé dont elle dérive : une gravure sur bois, un burin, une eau-forte, une lithographie ont leurs beautés et leurs limites spécifiques. L’artiste choisit selon ses prédilections et selon l’objet qu’il se propose. Il sait ce qu’il peut demander et obtenir. Il entame contre le bois, la pierre ou le cuivre une lutte féconde. Parfois il est trahi par la matière, parfois sa pensée prend une force ou une délicatesse qu’il n’avait pas, lui-même, espérées; mais ces hasards heureux se refusent aux médiocres et sont réservés au génie.

Toute estampe a une valeur esthétique, mais le nombre est relativement faible des images conçues uniquement comme œuvres d’art. Dès le début la gravure a eu un caractère populaire. Elles s’est adressée aux foules non pour leur donner des satisfactions artistiques, mais pour servir leurs croyances, leurs passions, leurs haines; intelligible aux illettrés accessible par ses dimensions, par son prix, elle a été et reste un instrument admirable d’action sociale. Par là, elle fournit une contribution essentielle à l’histoire religieuse, politique, économique. L’historien, d’ailleurs, ne fait pas état du seul placard populaire; l’estampe géniale elle-même est, par quelque côté, un document. L’iconographie, l’histoire du costume, l’archéologie ne sauraient se dispenser du témoignage de Rembrandt, de Méryon, deDürer.

L’objet de ce livre est de faire connaître la gravure et, surtout, de la faire aimer. Sans négliger le point de vue historique, il m’a paru dangereux d’esquisser, àpropos de la gravure, une histoire de la civilisation; je me suis borné à noter l’influence exercée par l’estampe et à souligner la valeur historique exceptionnelle de certaines pièces et de certaines séries. L’histoire de la technique est la clef de l’histoire de la gravure : une

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image est inintelligible à qui ignore la façon dont elle a été obtenue; mais l’explication des procédés, si on la veut complète, est longue, ardue, obscure à tout autre qu’au praticien, inutile enfin pour ceux qui ne désirent pas apprendre à graver, mais veulent savoir simplement comment l’on grave. Je me suis donc contenté d’indiquer l’allure générale de chaque procédé, en insistant sur son caractère spécifique. Ces renseignements ont été fournis à mesure qu’un progrès ou une découverte les rendaient nécessaires. Une table permettra de les retrouver facilement.

Avant tout, je me suis efïorcé d’écrire un chapitre d’histoire de l’art. J’ai cherché à caractériser les évolutions, à marquer les faits essentiels, à préciser l’apport original des maîtres de génie, à situer les hommes de talent dans leurs groupes naturels. Toujours les individus ont été subordonnés aux ensembles.

Ce livre s’adresse à deux groupes de lecteurs. Les uns y chercheront une initiation générale: les autres le consulteront avant de s’engager dans des études plus approfondies. Pour ces derniers ont été multipliées les références aux catalogues, références nécessaires dans l’incertitude où l’on est le plus souvent sur le titre à donner à une estampe, ou môme sur le sujet exact qu’on y voit représenté. Une bibliographie répartie entre les différents chapitres suit exactement la marche du texte ; on en saisira facilement l’économie.

L’illustration devait être exclusivement documentaire. Presque lous les clichés ont été pris directement sur les originaux et sur les épreuves excellentes du Cabinet des Estampes. Les exemples ont été choisis de préférence parmi les estampes susceptibles d’être reproduites en dimension, de manière à n’en pas dénaturer l’aspect technique. De quelques pièces plus grandes on a détaché des fragments donnés en réelle grandeur. Quand il a été nécessaire de réduire telle page célèbre dont le souvenir s’imposait, mention a été faite de cette réduction.

Je suis heureux d’exprimer ici toute ma reconnaissance à MM. les conservateurs du Cabinet des Estampes qui m’ont, tous, apporté le plus bienveillant concours et le plus précieux. Ma gratitude n oublie pas non plus la com plaisance et l’empressement des employés chargés de manier les lourds et volumineux recueils.

Quelle joie, quelle délectation, lorsque, dans la galerie silencieuse

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et sereine, je feuilletais ces albums merveilleux. Des admirations anciennes se renouvelaient; des maîtres oubliés, des amis inconnus se révélaient aussi. Le cœur bondissait devant la page géniale et les chefs-d’œuvre consultés versaient un divin apaisement. Puissent les lecteurs de ce livre éprouver des joies semblables au contact bienfaisant de la beauté.

Fig. 2. — Albert Dürer. — La Vierge allaitant l’Enfant Jésus (1503) [B. 34.], réduit.

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