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LA CARICATURE ET LA LITHOGRAPHIE

d'ailleurs, les détails de leur uniforme. La facilité de Charlet était soutenue par de constantes études ; Rafïet est plus scrupuleux, plus attentif encore. Ses notations sont d'une précision extrême. Son imagination n'est pas souriante, elle est serrée, hautaine, âpre. Il ne prodigue pas les légendes, mais celles qu’il formule percent à fond. Son Napoléon est moins populaire, plus épique (fig. 150). Enfin Raffet qui vise toujours très haut, a atteint au sublime pur dans cette Reçue nocturne (1836) qu’entoure une juste célébrité. Raffet n'a pas célébré exclusivement les soldats de la Révolution et la Grande Armée. Il a chanté aussi la guerre d'Afrique et rapporté, d’un voyage en Russie méridionale et en Crimée, de riches souvenirs. Son œuvre s'achève, en 1858, par la Campagne de Rome. Technicien, toujours à l’affût des recettes nouvelles, très sûr de son métier, obtenant l'efiet du premier coup, Raffet, qui réussit aussi bien que Charlet avec le crayon, tire un meilleur parti que son maître, du lavis au pinceau. Tous deux, sans être exclusivement des lithographes, présentent l’exemple d'artistes arrivés par la lithographie à la gloire.

IV. — La caricature, ou plutôt la peinture ou la satire des mœurs privées et publiques, n'a pas seulement rencontré un auxiliaire dans la lithographie, on peut dire, sans exagérer, qu'elle fut métamorphosée par son concours. Les dessinateurs de la Révolution avaient manqué d'envergure ou de génie, mais ils étaient paralysés aussi par des procédés mal adaptés à leurs efforts. Ni le burin, ni l’eau-forte même ne se prêtaient à une improvisation et le bois, si l’on eût songé à l’utiliser, n'aurait pas rendu de meilleurs services. Ce fut une découverte providentielle que celle de ce procédé qui n’exigeait du dessinateur ni connaissance spéciale, ni sacrifice d'aucune sorte, facilitait l'à peu près, le vague, les réticences, se contentait de l'inachevé et donnait aux négligences mêmes du piquant et du charme. Le dessin improvisé était tiré en quelques heures et les frais minimes permettaient la vente à bas prix.

Tant de facilités enhardirent les éditeurs, provoquèrent la diffusion des placards satiriques; elles devaient aussi attirer les artistes. Plus d’un maître, qui n’aurait jamais consacré une attention sérieuse à une boutade, fit de la caricature, en une heure de verve, en passant. Ainsi fit Decamps. D’autres, au début de leur carrière, cherchèrent, dans la satire, un moyen de vivre et y trouvèrent leur vocation.

Nous n’avons pas à étudier l'histoire de la caricature, mais à marquer les formes techniques par lesquelles la caricature s’exprima.

(( LA CARICATURE

Timide tout d’abord dans l’expression comme dans la pensée, réduite

à un léger dessin au crayon par Pigal (1794-1872) ou conduite avec un soin un peu étroit par Boilly (1761-1845), la caricature ne prit son

. 150. — Raffet. 1807 (légèrement réduit).

(( LA CARICATURE

ampleur qu’avec Henri Mounier (1805-1877). Excellent et méticuleux observateur, Henri Monnier saisit la caractéristique propre de son temps : la disparition de l’ancienne société, F avènement de la bourgeoisie. Il fut le peintre des gens de condition et de cerveau médiocres. Les Mœurs administratives 1828), les Grisettes (1829), les Boutiques de Paris restent comme des documents historiques de premier ordre. L'expression a moins de valeur et surtout le procédé adopté. Monnier emploie, d'ordinaire, la lithographie à la plume et se contente de dessiner les traits, indiquant à peine le modelé et réservant au coloriage à la main le soin d'achever la pièce. A l’état de noir, ses estampes ont une sécheresse extrême ; le coloriage, quelle que soit l’habileté des ouvriers, ne comporte guère de finesse.

La Révolution de 1830 provoqua un épanouissement brusque de la caricature politique. Sous la Restauration quelques petits journaux, le Miroir , la Pandore , s'étaient hasardés à des satires soigneusement enveloppées et qui n’avaient pas toujours échappé aux poursuites. Ils employaient la lithographie, et Delacroix prit part à ces escarmouches sans y rien révéler de son génie. Au lendemain des Trois glorieuses apparurent des placards et bientôt Philippon fonda la Caricature et le Charivari. On tourna d’abord en dérision le régime déchu, puis presque immédiatement la guerre commença contre le régime nouveau. Cette guerre fut poursuivie avec une violence extrême, d’abord librement, puis entravée par des poursuites judiciaires qui l'exaspérèrent. Elle fut absolument arrêtée par les Lois de septembre qui, en 1835, abolirent la liberté de la Presse.

Au début, de grands artistes s'associèrent à la lutte. Decamps fournit à la Caricature des morceaux admirables de verve et on le pense bien aussi, d'exécution; Raffet signa peu de pages, mais de haute satire. Tous deux se retirèrent bientôt. Leur exemple eut une influence évidente sur le ton de la polémique et sur le soin de l'expression. Pour des escarmouches constantes, il fallait des caricaturistes de profession. Une pléiade d’artistes surgit qui, dès le début, joignirent à la caricature politique l'étude des mœurs et qui, après 1835, se consacrèrent au rôle de moralistes. La popularité de Traviès (1804-1859) demeure un problème historique. Propagateur du type insipide de May eux., Traviès qui n'avait ni esprit, ni talent, a rarement frappé juste et ne se sauve que par quelques essais, d'ailleurs bien faibles, pour noter la misère extrême et les gueux.

L'ennemi le plus acharnéde lamonarchie de Juillet fut Grandviile (1803-

GRANDYILLE

1847). Ingénieux et âpre, il représenta Louis-Philippe lui-même en mille incarnations diverses et reprit les thèmes que Gillray avait exploités en

Angleterre : parodies de tableaux célébrés, allégories, défilés de personnages, scènes populaires travesties. Tantôt il se servit, comme Monnier, de la plume, escomptant le concours du coloriage, tantôt il dessina au crayon. Son talent était remarquable, mais il se souciait plus de l’intention que de

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