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LA LITHOGRAPHIE EN COULEURS

tampe colorée, il faut arriver jusqu’aux dernières années du xixe siècle. La réapparition s’est faite sous nos yeux : elle s’est accomplie par la lithographie, par l’eau-forte, le bois et suscite, à l’heure présente, des engouements aussi excessifs peut-être que l’oubli avait été injuste.

Le signal est venu de la lithographie et a été donné par l’affiche illustrée. M. Jules Chéret, par une lente et bien remarquable évolution, a fait passer l’affiche du domaine de l’industrie dans celui de l’art, en même temps qu’il prenait une conscience progressive de son propre talent. Parvenu à sa pleine maîtrise en 1878, il brode sur les thèmes parfois favorables, souvent ingrats, qui lui sont imposés, d’étincelantes fantaisies. Deslimites mêmes d’un procédé nécessairement simple, il tire le pluspiquant de ses effets. Quatre ou cinq couleurs, qu’il évite de combiner dans le tirage parce qu’elles s’éteignent en se superposant, forment toute sa palette : encore faut-il le plus souvent poser les tons à plat. Nul n’ignore les harmonies brillantes etdélicates qu’ilsait, sous ces contraintes, créer pour nos yeux. Il reste le maître, au milieu de la pléiade qu’il a suscitée. Près de lui, M. Grasset déploie ses compositions et son sensdécoratif austère ;M. Jossot arrête l’attention par ses simplications outrancières ; d’autres, nombreux, font preuve de talent ; d’autres, plus nombreux encore, ont des réussites heureuses.

De l’affiche à l’estampe, si tant est que l’affiche soit autre chose qu’uneestampe à destination spéciale, le pas a été vite franchi. D’ailleurs les mêmes artistes ont souvent signé, tour à tour, des affiches et des estampesde portefeuille.

Manet a donné l’exemple avec un Polichinelle. En 1885, J. Lewis Brown (1829-1890) peintre et aquafortiste s’essaie en cette voie, où il produira des essais très sobres et très sûrs. Les artistes contemporains ne pratiquent pas la chromolithographie, art parfaitement déterminé consacré au fac-similé. Ils font de la lithographie en couleurs, ce qui est tout autre chose. L’estampe garde son caractère spécifique, et la couleur appliquéepar le crayon ou par le pinceau reste discrète, évoque le ton plutôt qu’elle ne le fixe; souvent le crayon noir joue un rôle considérable.

Les humoristes se complaisenten ce domaine : M. Jean Yeber rehausse à peine de quelques notes colorées ses crayons spirituels ; Ibels, au contraire, a tout cherché par la couleur. M. Steinlen traduit d’une façon trèshardie et très souple ses observations riches et compréhensives. Un nom domine, celui de Toulouse Lautrec (1864-1901) qui, d’un métier très sobre, très original, très voulu, avec un sens aigu et elliptique du dessin, a

l'eau-forte en couleurs

étudié la vie mondaine, les actrices, les danseuses, les champs de courses et les habituées des cafés et des bals de nuit; analyste extraordinaire par sa vision âpre et l'autorité de sa notation.

Un groupe d'artistes, fort éloignés les uns des autres par leurs tendances, se sont rencontrés pour demander à l'estampe en couleur une simplification décorative. En 1893, Ch. Dulac 1863-1898) publiait une admirable Sitite de Paysages où, selon ses propres explications, il s'efforcait^ d'idéaliser le plus possible, sans pourtant dénaturer les formes réelles ». A ces images puissantes et douces succédait en 1894 une illustration du Cantique des créatures. ou le paysage traduisait des élancements mystiques avec une délicatesse et un choix de tons uniques. M. Et. Moreau-Nélaton raconte avec Une simplicité attendrie la vie de saint François d’Assise, ou montre aux écoliers les travaux agricoles. Sans chercher à dépasser la réalité, M. Henri Rivière traduit d’un sentiment à la fois très large et intime les grands aspects de la Bretagne ou de Paris, le jeu des saisons et la féerie des heures- (4901).'

Parmi ceux qui ont donné à leurs estampes un caractère moins général et plus intense, trop de divergences se manifestent pour qu'il soit possible de tenter un classement : M. Coltet, M. Chudant, M. Dinet ont tracé quelques heureuses pages, MM. Bonnard, AMillard, Roussel des essais hardis. M, Lunois se plaît aux colorations chaudes de l'Algérie et de l'Espagne.

De la lithographie, le mouvement coloriste s'étendit vite à l’eau-forte. En 1889, M. Raffaelli faisait des essais de gravure en couleur sur cuivre-h Au même moment Henri Guérard faisait mordre une planche de fleurs et un paysage d’une très grande fraîcheur de tons. Charles Maurin s'engageait dans des recherches - analogues. En 1892, Miss Mary Cassatt publiait des estampes d'une facture très simple et très délicate. En 1893, Mme Marie Gautier exposait trois essais en couleurs. En 1898, M. Raffaelli fit une exposition de; ses gravures ; un certain nombre d'artistes se groupèrent autour de lui et fondèrent, sous sa présidence, la Société de la gravure originale en couleur : mais c’est seulement en 1904 que cette Société ouvrit sa première exposition.

M. Raffaelli, ainsi que l'avait fait Henri Guérard, avait repris la belle technique du xvme siècle, faisant mordre une planche pour chaque couleur. Ce procédé, qui donne à l’artiste la direction absolue de son œuvre,

1 En ce point, les aquafortistes de reproduction Gaujean et Lalauze précédèrent les artistes originaux.

l’eau-forte EN COULEURS. LE CAMAÏEU

exige aussi de lui des soins minutieux et une entente délicate des combinaisons possibles par superposition des tons dans le tirage. Quelques artistes n'ont pas reculé devant ces difficultés ; ainsi M. Gourboin lorsqu'il a gravé le Cabinet des estampes. Malheureusement la plupart préfèrent un système plus facile. Ils font mordre une planche unique et la livrent à l’imprimeur ; sur une première épreuve tirée en bistre ils font une aquarelle ; c'est affaire ensuite à l’imprimeur de déterminer la série des tons, de les appliquer sur la planche avec des tampons, renouvelant cette opération à chaque tirage. La presque totalité de ces gravures « à la poupée » sont exécutées par un imprimeur d'une habileté extraordinaire, M. Eugène Delâtre, qui a hérité des traditions et de la science technique de son père, Auguste Delâtre (1822-1907). Sous sa main, les estampes prennent une perfection prestigieuse, mais sa collaboration active leur donne aussi un air de famille. Les parisiennes de M. Manuel Robbe, les paysages de M. Francis Jourdain, les œuvres de plus de cinquante autres artistes sont conçus dans une semblable gamme et cette monotonie compromet un art si digne, à tous égards, de succès.

Une dernière contribution à la couleur, et non la moins précieuse, a été apportée par le bois. M. Auguste Lepère, dont nous retrouvons ici l'activité novatrice, a ressuscité l'art du camaïeu, en le pénétrant de toute la complexité de notre temps : technique très simple, effets très raffinés. Une estampe comme la Promenade aux Tuileries (1898; suffirait, à elle seule, pour honorer la gravure de l'heure présente.

On imaginerait qu'avertis par l'odieux et la vanité de tant de persécutions antérieures, nos contemporains aient renoncé à opposer la violence aux innovations esthétiques. Pourtant, il y a dix ans à peine, lorsque les graveurs en couleurs voulurent se produire, il se trouva un graveur de talent, M. Henri Lefort président, à ce moment, de la section de gravure et de lithographie à la Société des Artistes français, pour conclure à la non-admissibilité de leurs estampes; il se trouva des critiques pour approuver cet ostracisme ridicule. Il fallut la persévérance des novateurs, soutenus par la clairvoyance combative de quelques écrivains, dont M. Roger Marx, pour que justice fut rendue aux neveux de Debucourt et de Janinet1.

Convient-il de parler du « monotype » soutenu par une vogue récente? Ce n'est pas, à proprement parler, de la gravure. Sur une plaque de

1 De 1891 à 1898, le règlement du Salun porte que « nul ouvrage en couleur ne sera admis ». L'interdiction est levée depuis 1899.

CONCLUSION

cuivre l’artiste peint une composition. Le tirage à la presse donne une épreuve naturellement unique. Castiglione avait usé de ce procédé, auquel M. Degas s’est parfois amusé et dont M. Ernest Laurent a tiré le parti le plus délicat.

Si le monotype est de la peinture, la « gypsograpliie » de M. Pierre Roche s’apparente à la sculpture. « Sur un léger bas-relief dont les creux sont calculés pour produire dans la contre-partie des aspérités propres à retenir l’encre, on prend un moule en plâtre. C’est dans ce plâtre que le papier comprimé à la main doit chercher à la fois l’encre et le modelé l. » Au service de cette technique malaisée et souvenf ingrate, M. Pierre Roche a mis une ingéniosité raffinée.

De 1893 à 1893 parurent, sous ce titre l’Estampe originale , trois recueils d’une signification capitale. Les artistes les plus éloignés par leurs tendances avaient été appelés à y collaborer et le choix leur avait été libre de leurs thèmes comme de leurs procédés. Leurs œuvres rapprochées offraient la diversité la plus grande. Tous les procédés que nous avons mentionnés dans les pages précédentes y étaient représentés. Dans une préface qui eut la portée d’un manifeste, M. Roger Marx proclamait qu’ « à l’originalité doivent seuls se mesurer l'intérêt de la création et la chance de survie », et il affirmait « les droits égaux du cuivre, de la pierre, du bois à la traduction de la pensée ». Ces principes généreux président à l’épanouissement de la gravure à l’heure présente 2.

BIBLIOGRAPHIE

Les ouvrages généraux indiqués dans la bibliographie générale.

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