‹ La gravureChapitre 246 sur 278 · INANITÉ DU CONFLIT · texte numérisé non relu

INANITÉ DU CONFLIT

loi sociale de progrès, la loi du moindre effort : elle ne fait pas tort à l’art véritable.

Par contre, si développé soit-il, le machinisme n’enlève rien à l’estampe originale. Il y a là un domaine intangible, suffisant pour nous consoler, si tout le reste devait disparaître. Mais le reste ne disparaît pas. Il se rencontre encore des amateurs intelligents, des marchands avisés, pour demander un billet de faire part, un menu, une carte d’adresse ou une réclame à MM. Bracquemond, Cliéret et Willette. Une photogravure ou un gillotage suffisent pour représenter la façade de la maison dans laquelle s’est accompli un crime mystérieux, mais il existera toujours des connaisseurs pour préférer à une épreuve photographique l’interprétation intelligente et personnelle par un grand artiste d’un tableau célèbre. Que de nouveaux graveurs donnent des pendants à la Vierge de Botticelli par Gaillard ou hYÉrasme d’Holbein par M. Bracquemond, ils rencontreront certainement un public sympathique.

Au reste, l’examen des épreuves mécaniques, loin de détourner les esprits des productions d’art, prépare à comprendre ces dernières. Les amateurs sont peu nombreux dont le goût s’est formé par la pratique des chefs-d’œuvre et des épreuves de choix ; combien ont appris à aimer l’art par de méchantes images et ne sont parvenus à comprendre la saveur d’une estampe originale qu’après une longue préparation par les images mécaniques! La diffusion des images à bon marché élève peu à peu le goût public ; on ne se contente plus aujourd’hui, dans les villages, des bariolages qui satisfaisaient autrefois la ville. Les esprits, on peut en être assuré, deviendront de plus en plus difficiles et, lorsque le nombre des amateurs sensibles aux finesses les plus ténues se sera multiplié, il faut espérer et croire que l’on sera parvenu par des perfectionnements techniques nouveaux à multiplier aussi les épreuves d’art.

Y. — 11 importe d’ailleurs de le remarquer : la distinction absolue que l’on établit entre la machine et l’art est arbitraire et injustifiable. Déjà la photographie est réhabilitée. Ainsi que l’avaient aperçu dès les premiers jours Eugène Delacroix et Philippe Burty, elle est un art incontestablement. Confiez la reproduction du même tableau à trois de nos praticiens contemporains, à MM. Braun, Crevaux ou Druet, par exemple, ils en donneront trois versions différentes. C’est que le choix des objectifs, des dimensions, des encres, des papiers sont affaire de discernement, c’est-à-dire d’art.

CONCLUSION

Il en est de même pour la gravure mécanique. On n’a pas vu encore, jusqu’à présent,- de machine qui marchât seule, sans le concours actif d’un ouvrier. Si ce miracle se produisait, il faudrait encore que le praticien déterminât la machine et le procédé convenables pour l’image à produire, qu’il réglât les dimensions de cette image, qu’il choisît la couleur de l’encre, le grain et la nuance du papier. En réalité, tous les procédés mécaniques actuels demandent à être maniés par des artistes. La valeur des images qu’ils donnent dépend presque autant des qualités de l’opérateur que des procédés mêmes. Il est, de plus, exceptionnel, qu’un cliché puisse être employé sans retouches, et ces retouches, qui transforment parfois une maculature informe en une image délicate, sont œuvres d’art évident. En réalité, l’auteur d’une héliogravure est un artiste qui emprunte le concours de procédés très compliqués, au lieu d’user du burin, de la pointe ou de l’échoppe.

Le temps n’est pas loin où F on s’étonnera de nos dédains. On comprendra mal que, sensibles à l’art des Porret, des Lavoignat, nous ayons méconnu d’autres praticiens ingénieux, et l’on recherchera les incunables de la gravure mécanique, comme nous collectionnons aujourd’hui les incunables du burin et les xylographies.

L’histoire de la gravure comportera alors des subdivisions nouvelles ; sans empiéter sur l’avenir, il nous a paru nécessaire de l’annoncer.

Les ouvrages indiqués dans la Bibliographie générale.

Ph. Burty. La gravure et la lithographie en 1867. Gazette des Beaux-Arts, 1867.

Robert de la Sizeranne. La photographie est-elle un art ? Revue des Deux Mondes,

Yan Bastelaer. La rivalité de la gravure et de la photographie, in-8°, Bruxelles, 1901.

Jules Pinsard. L’illustration du livre moderne et la photographie, in-8°, Paris, 1904.

L’art et la photographie. Studio, 1905.

P. Buschmann. Le rôle de la gravure en taille-douce, depuis les derniers perfectionnements de la phototypie, in-8°, Bruxelles, 1894-95.

R. de la Sizeranne. Les Salons de 1908 et la Renaissance de l’Estampe. Revue des Deux Mondes, 1908.

Andrew Pringle. The naissance of art in photography . Studio, 1893.

Fr. Courboin. Le physionotrace de Quénédey. Bull, de la Société de l'Histoire de l'art français, 1908.

Henri Vivarez. Le Physionotrace. Lille, 1906.

Germain Hédiard. Les clichés sur verre. Gazette des Beaux-Arts, 1903.

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