INFLUENCE FRANÇAISE. ÉVOLUTION GÉNÉRALE
classement, c'est l'Allemagne à qui l'on assignerait la troisième place.
Pour la gravure, comme pour toutes les autres manifestations artistiques, il .s'opère entre les États, à mesure que les relations sont plus fréquentes et plus faciles, des échanges incessants d'hommes, d'idées, de tendances.
Un Italien, Calamatta, après avoir vécu en France, fait école en Belgique ; des Allemands suscitent en Suède une pléiade d’aquafortistes. L'illustration française du livre est, à maintes reprises, influencée par les Anglais. Surtout, comme par le passé, de toutes parts, on converge vers la France. Les uns viennent s'établir dans notre pays ; élèves de nos artistes, assidus de nos salons, ils travaillent pour nos revues et nos éditeurs, se pénètrent intimement de notre esprit: leurs noms seuls ou la mention inscrite sur un catalogue indiquent leur origine exotique. On apprend ainsi que MM. Steinlen et Florian sont suisses ; que M. Lenain est belge; M. R. de Los Rios, espagnol ; Jazinski, polonais; M. Edgard Ghahine, arménien. D’autres viennent en France demander seulement la consécration de leur réputation ou de leur gloire, jaloux de nous soumettre leurs meilleurs œuvres. D’autres, enfin, viennent, dans leur jeunesse, s’imprégner de notre atmosphère artistique ; ils ne s’absorbent pas en nous, mais, avec notre concours, ils dégagent leur personnalité. Retournés dans leur pays, ils fondent parfois ou maintiennent des écoles nationales. Whistler a vécu plusieurs années en France, et c’est ici également que se sont formés M. Kœppingou M. Zorn.
Les mouvements nationaux ont, parmi des accidents locaux et des différences individuelles, plié également leur évolution sous quelques lois générales.
Partout, la gravure au burin a rétrogradé et a dû, pour ne point disparaître, assouplir et humaniser ses méthodes. — La lithographie a presque partout excité à son apparition une vive curiosité et, par là, elle a souvent contribué à la renaissance ou à l'éclosion de la gravure. — Elle a subi ensuite une crise ou une éclipse, et renaît actuellement de toutes parts. — L’illustration du livre s’est développée, entraînantla réapparition de la gravure sur bois, pour réclamer ensuite l’aide des procédés mécaniques. — L’eau-forte est devenue le véritable mode de la gravure d'interprétation. — D’une façon toute récente, se produisent des tentatives d’estampes en couleur : estampes de portefeuille, images d’illustration, affiches illustrées. — Enfin le trait essentiel de l'évolution de la gravure à travers le monde dans ces vingt-cinq dernières années est le nombre
LA MANIÈRE NOIRE ET L’iLLUSTRATION ANGLAISE
prodigieux de talents originaux qui cherchent à s'exprimer par l'eau-forte. En 1855, à l'Exposition universelle, la gravure de reproduction était presque uniquement représentée; aujourd'hui le nombre des graveurs interprètes s’est assurément multiplié, mais le fait dominant est l’ascension rapide de la gravure originale.
II. — En Angleterre, la manière noire conserva au début du xixe siècle la faveur que lui avaient value les traducteurs de Reynolds. Après la mort de ce maître, les graveurs se consacrèrent surtout à Lawrence. La conception pittoresque devint plus étroite ; à des noirs plus profonds s'opposèrent sans ménagement des lumières exacerbées; l'image perdit en flou, en chaleur, elle gagna un éclat plus vif et affecta une sorte de propreté sèche. Quelques-uns des praticiens que nous avons cités précédemment continuèrent à produire, d’autres se joignirent à eux. Les plus réputés furent S. W. Reynolds, les Ward, Hodges, G. Turner (1774-1857) qui grava les portraits de Georges IV (1824), de Robert Peel (1 828 ), et S. Cousins (1801-1887) qui représenta, d'après Lawrence, Master Lambton (1827). La vogue de la manière noire subsista jusque vers 1840 ; elle perdit alors la prééminence dans le goût national, sans toutefois disparaître complètement, et, de nos jours encore, M. Franck Short en perpétue les recettes, qui ne se sont pas renouvelées.
Près de la manière noire, le burin joua, dans la première partie du siècle, quelque rôle en Angleterre, manié surtout par Robinson et par T. Doo ; et Lewis grava avec agrément les dessins de Lawrence en manière de crayon.
L'illustration du livre a été et est encore aujourd’hui le côté le plus éminent de la gravure britannique.
Au début du dernier siècle, la vogue appartenait à la gravure sur acier. Le Gil Rlas ( 1809) et le Bon Quichotte (1818) dessinés par Smirke et gravés par Raimbach (1776-1843) sont les meilleurs témoignages de ces méthodes, qui furent utilisées pour d'innombrables Keepsakes, Forget me not et autres albums. Bewick, nous l’avons dit, rénova l’illustration sur bois. Il forma de nombreux disciples, tels Thompson qui vint en France, W. J. Linton (j- 1898), ou W. H. Hooper. La création du Penny Magazine (1832) précéda d’un an celle de notre Magasin Pittoresque . Pourtant, pendant quelques années, la gravure sur bois fut moins brillante en Angleterre qu'en France, faute d'artistes pour collaborer avec les praticiens.
l’illustration anglaise
La grande impulsion artistique fut donnée par les préraphaélites. Dante Gabriel Rossetti dessina lui-même quelques bois pour les poèmes de Tennyson (1857) pour les Vieux poètes italiens (1861). Surtout, l’esprit préraphaélite ramena Inattention vers les âges on l'illustration du bois avait fleuri, simplifia les traits du dessin, tout en raffinant la pensée, et fut éminemment favorable à F illustration du livre. Ruskin, qui parfois illustra lui-même ses ouvrages, a eu une large influence.
L'apogée de ce mouvement est l’œuvre réfléchie de Walter Crâne. Artiste et théoricien, W. Crâne a imprimé à la vignette un caractère essentiellement décoratif. La Princesse Florimonde (1880), les Histoires de Grimm (1882), les Trois Sirènes (1886) ont imposé aux Anglais sa doctrine. Il a rencontré un auxiliaire précieux en William Morris (f 1896) qui, à partir de 1891, s’est intéressé à la typographie, à la présentation du livre. Les deux maîtres ont affirmé leurs pensées concordantes par la publication de The Glittering Plain (1894). William Morris a ensuite édité avec Burne Jones un Chaucer monumental.
La conception décorative domine aujourd’hui le livre anglais. Les élèves de Morris ou, comme on les désigne parfois, l’école de Birriiingham, sont soutenus par les éditeurs et par le public. Les meilleures de leurs productions sont souvent réimprimées hors d’Angleterre, et la France, ouïes livres pour enfants de KateGreenaway (f 1901), de Caldecott, de CecilAldin, ont une vogue méritée, n’ignore pas le nom d’Aubrey Beardsley (1874- 1898). Tout récemment deux livres décorés par Arthur Rakham : Rip Van Vinckle (1905) et Peter Pan (1907), ont été réédités à Paris avec texte français.
Les illustrateurs anglais n'associent pas leur fortune à la persistance des procédés anciens; ils considèrent comme une victoire artistique incontestable la perfection des procédés mécaniques, perfection qui a rendu possible la multitude des magazines illustrés qui pullulent en Angleterre. L’influence du livre anglais est énorme, elle se manifeste en Belgique, en Allemagne, et naturellement surtout aux Etats-Unis. Les Etats-Unis, ou les magazines sont plus nombreux encore qu’en Angleterre, ont produit d’exelleiTts dessinateurs. Le plus réputé dans la formule actuelle est W. H. Bradley.
L’illustration humoristique est non moins intéressante. Les humoristes anglais ont peu pratiqué la lithographie. Suivant la tradition de Rowlandson et de Gillray, c’est à Peau-forte que Cruikshank (1794-1882) a gravé les croquis spirituels, notations instantanées, de la Vie à Paris.