DURER PORTRAITISTE
De tels développements étaient faits pour toucher les âmes simples et Dürer s'adressait à elles par les sujets qu'il leur proposait. Les visions de Y Apocalypse avaient une actualité véritable dans les années où l'Allemagne attendait la prédication de Luther. La gravité puérile avec laquelle Dürer s'est attaché à traduire littéralement les images les plus singulières du livre mystique était intelligible à tous : la bête, la prostituée, le colosse au pied d'argile nourrissaient l'imagination théologique, et les Quatre cavaliers [B. 64] qui traversent l'horizon, répandant la terreur sur la terre et par le ciel, neformaient pas alors seulement une image géniale : ils annonçaient des révolutions prochaines. Que nous puissions encore admirer ces pages, qu'elles ne soient pas écrasées par leur appareil scolastique, cela seul dit le génie de l'artiste.
Les deux Passions et la Vie de la Vierge nous sont plus complètement accessibles. Dürer y développe une pitié émue et humaine et, si la vie du Christ lui inspire des pages sublimes, c’est pour la vie de la Vierge qu'il compose le chant le plus harmonieux. Rien de plus délicieux que la Naissance de la Vierge [B. 80] (fig. 27) ou le Repos de la Sainte Famille [B. 90], de plus solennel et de plus intime que la Rencontre de Joachim et de sainte Anne sous la porte d’or (1509] [B. 79], pas de page plus recueillie que Yà Mort de la Vierge (1510) [B. 93].
Ces œuvres sereines et confiantes où Dürer déploie sa verve avec une abondance magnifique ne sont pas les seules qu’il ait confiées au bois. Il a exécuté pour Maximilien deux grands travaux décoratifs : Y Arc triomphal et le triomphe [B. 138 et 139], et répondu aux intentions de l'empereur par la magnificence et le goût des ordonnances; il a fait encore de grandes pièces religieuses isolées. Exceptionnellement il a livré au bois des pensées plus complexes ; ainsi dans Y Hercule et les chevaliers [B. 127].
Dans les dernières années de sa vie, alors qu’il avait presque renoncé à peindre, A. Dürer reporta à la gravure son génie de portraitiste. Il ne créa pas le portrait gravé, que l'on avait pratiqué dès les origines, mais il lui donna une forme parfaite et montra par là tout ce que les artistes pouvaient en attendre. Le portrait de Maximilien [B. 153] en bois, surtout les admirables effigies de Frédéric le Sage (1520) [B. 104], de Pirkheimer (1524) [B. 106] comptent parmi les merveilles iconiques (fig. 28); du prince qui le protégeait, du patricien humaniste qui fut l’ami de toute sa vie, Dürer a tracé des images impérissables.
Entouré de disciples, protégé par l’empereur Maximilien, admiré par Raphaël et Jean Bellin, reçu triomphalement dans les Flandres, A. Dürer
Fig. 27. — Albert Dürer. La naissance de la Vierge [B. 80] (très réduit).