CHAPITRE Y
LA GRAVURE EN FRANCE DES ORIGINES A LA FIN DU XVIIe SIÈCLE
I. L'illustration du livre à la fin du xve siècle. Livres populaires. Livres précieux. Livres d’heures. — - IL Le xvie siècle. La gravure sur bois. Geoffroy Tory. Le Petit Bernard. — III. La gravure sur cuivre. Les italianisants. Jean Duvet. — L’école de Fontainebleau. — IV. L’imagerie populaire. — Placards politiques et religieux. — V. Le xvne siècle. Conditions nouvelles de l’art. Première moitié du siècle; l’eau-forte. Les dessinateurs : Ga'llot. Abraham Bosse. Israël Silvestre. Les peintres : P. Brébiette. — VL Les français à Rome. Claude Lorrain. — VIL La seconde moitié du siècle : le burin. Le portrait gravé : Mellan. Morin. Robert Nanteuil. Edelinck. — VIII. La traduction. Gérard Audran. L'illustration. Applications multiples de la gravure.
I. — Nous l’avons vu aux premières pages de ce livre, la France, dans l’état actuel des recherche^, a autant de droits que n’importe quel autre pays de l’Europe occidentale à se proclamer le foyer ou l’un des foyers de diffusion de la gravure. Malheureusement, très rares sont les documents de la période d’incubation dontle caractère français soit indéniable.
Il est donc presque impossible, même en écartant le problème épineux de l’invention de la gravure, de produire des vues générales sur les origines de la gravure française. Sans doute, il existe entre les pièces les plus anciennes quelques caractères communs : Saint Cassien, Saint Claude, les Neufs preux sont des placards entaillés grossièrement sur bois, achevés par un bariolage sommaire, estampes populaires destinées au colportage. Mais une image célèbre qui accompagne le texte de la Ballade des chapeaux , image que l’on peut, à peu près sûrement, dater des environs de 1461, clôt pour nous cette série primitive, qui disparaît sans qu’il nous soit possible de lui attribuer sur les monuments postérieurs aucune influence. Il serait sans doute plus aisé de suivre l’action exercée par les xylographies, mais comme il n’est pas démontré qu’aucune d’entre elles soit d’origine française, il n’y a pas lieu de s’y arrêter. En réalité
l'illustration a LA FIN DU XVe SIÈCLE
il existe, clans nos connaissances, une lacune, et l'histoire recommence, pour nous, clans le dernier quart du xve siècle.
A ce moment, la gravure revêt une allure nouvelle, elle se consacre exclusivement à l'illustration des ouvrages publiés par les imprimeurs de Paris et de Lyon. Paris est, à cette date, un centre brillant d’imprimerie ; on édite un peu partout, à travers la France, à Nantes, à Angoulême, mais la capitale du livre est Lyon. Située aux confins de l'Allemagne, cle la Suisse et de l'Italie, Lyon travaille pour la France et pour l’exportation. Les Simulachres de la mort cl'Holbein y seront édités en 1538. Des maisons étrangères y ont leurs succursales, des imprimeurs étrangers y tiennent boutique. C'est à Lyon qu’est publié, en 1478, par Mathias Husz le premier livre français illustré : le Miroir de la Redention humaine , dont les gravures, il est vrai, sont d'origine bâloise, et c'est encore à Lyon que paraissent, vers 1480, les premiers ouvrages dont l'illustration puisse être considérée comme française : Fierabras (1480 ?), suivi bientôt cle Bélial (1484). Presque au même moment, Jean du Pré publie à Paris le Missel de Verdun (1481).
Depuis cette date commence une production intense et ininterrompue. L'étude en est malheureusement malaisée. Les images reparaissent souvent d'un ouvrage à l'autre ; on en détermine difficilement le prototype ; tantôt elles sont d'inspiration originale, et tantôt elles sont empruntées aux xylographies, ou inspirées des estampes contemporaines cle Schongauer ou, plus tard, d’Albert Durer. On ne rencontre pas de noms d’artistes. Les livres illustrés sont parfois publiés par leur imprimeur ; parfois l’imprimeur travaille pour le compte d'un éditeur. Cet éditeur tantôt semble agir en simple marchand, tantôt il paraît propriétaire des -clichés qu’il confie temporairement pour l'impression ; tantôt il se présente comme dessinateur lui-même, ou graveur. La célébrité qui entoure les noms des imprimeurs Guy Marchand, Le Rouge, ou des éditeurs Antoine Yérard et Simon Yostre s’accompagne cle regrettables incertitudes.
Au moment où parurent les premiers livres illustrés, la miniature française, célèbre depuis plusieurs siècles, était dans tout son éclat. Il suffit de rappeler les noms de Foucquet, de Jean Bourdichon, de maître François. Les éditeurs songèrent donc, par l’impression, à rivaliser avec l’enluminure. Les caractères imitaient les lettres manuscrites; les initiales étaient souvent laissées en blanc et réservées au pinceau. Les estampes, si elles n'appelaient pas forcément la coloration, lui ménageaient toujours une part possible. Quelques exemplaires de luxe étaient impri-
mes sur vélin, avec le double souci et de se rapprocher davantage de la richesse des manuscrits et de rendre possible l'enluminure à la gouache et les rehauts d'or.
Dans ces exemplaires, la place des grandes figures était souvent laissée blanche, pour ne point empiéter sur la liberté du miniaturiste. Celui-ci, d’ailleurs, quand la gravure avait été imprimée, n'en tenait parfois aucun compte et la recouvrait d'une composition personnelle ; même s'il s'était conformé au dessin gravé, il n'en laissait plus rien apparaître. Son travail gardait l'aspect d'une miniature pure. Les exemplaires
Fig. 66. — Tory. Encadrement d’une page des Heures de la Vierge (réduit),
l'illustration a la FIN DU XVe SIÈCLE
ordinaires étaient simplement rehaussés d’un bariolage sommaire, comme au temps des xylographies, ou livrés tels quels au public. Les clichés étaient naturellement gravés en relief, mais non pas toujours sur bois. Pour rendre possibles des forts tirages et aussi un travail plus serré, on substituait souvent au bois, le cuivre. Nous en sommes informés par un témoignage positif et pourrions le deviner, à voir des figures plusieurs fois réimprimées garder leur fraîcheur.
Les livres à images ne s’adressaient pas tous aux mêmes lecteurs et, sans prétendre les classer en catégories, on peut remarquer parmi eux difïérentes physionomies. Les uns ont une intention populaire; ouvrages moraux ou édifiants, ils succèdent aux xylographies et ils en gardent l’aspect. L’illustration a un caractère rudimentaire, sinon grossier. Prenons, pour exemples, la Danse macabre publiée par Guy Marchand (1485) et le Compost ou Calendrier des Bergers publié par le même éditeur en 1491. Les images marquent peu de progrès matériel sur les xylographies, soit négligence de l’éditeur, soit désir de ne pas dérouter la clientèle. Le dessin, au contraire, est, parfois, de tout premier ordre. Ce thème de la mort, qui s’imposait alors avec tant de force, est exprimé avec grandeur dans le Compost , dans la Danse macabre avec une verve qui ne témoigne pas d’une grande profondeur philosophique, mais prouve au moins une main habile à traduire les attitudes et les gestes et un esprit exercé d’observation. Le récit des supplices infernaux est tracé dans le Compost, avec intelligence et science remarquable de la perspective, de l’effet.
D’autres ouvrages, par leur nature, le soin avec lequel ils furent publiés, étaient évidemment des éditions de luxe. Ainsi la Mer des Histoires , imprimée par Pierre Le Rouge en 1488-1489 et dont celui-ci présenta à Charles VIII un merveilleux exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale. Ici les images s’apparentent de près aux miniatures contemporaines : elles ont la même richesse de composition, rassemblent aussi des multitudes débordant des cadres, témoignent de la même entente du costume, du mouvement. Dessinées presque uniquement au trait, elles ont, quand elles n’ont pas revêtu la splendeur dont les miniaturistes savent les doter, une délicatesse un peu grêle qui n’est point sans saveur. Inégalement soignées du reste, il en est d’un exceptionnel intérêt ; ainsi la Conversion de Clovis et la Bataille de Tolbiac. La partie ornementale est plus importante encore ; des bandes décoratives verticales ou horizontales escortent le texte ou l’encadrent : elles offrent des rinceaux de