LES LIVRES D'HEURES
feuillages et de fleurs d’une profusion un peu lourde, parmi lesquels jouent de petites figures : anges, oiseaux, sirènes ou bonshommes. De grandes lettres initiales étalent leur virtuosité calligraphique. Au titre de la Mer des Histoires une L, monumentale couvre presque toute une page; agrémentée d'accolades et d'entrelacs, elle abrite saint Georges, la princesse et le dragon.
C'est une ornementation analogue mais infiniment supérieure qui fait le charme extraordinaire d’une classe spéciale d’ouvrages, les Livres d’heures , le plus gros succès de librairie de l’imprimerie française naissante. Tous les éditeurs français ont publié des Heures ; on en compte les éditions par centaines. Les plus belles sont celles qui furent tirées sur les presses de Pigoucliet et vendues par Simon Yostre. Ce sont de petits volumes dont le format depuis lors a peu changé. Les pages s’encadrent de riches bordures faites de pièces rapportées dont on varie à chaque page la disposition : fleurons, guirlandes, rinceaux délicats peuplés d'angelots, de personnages ou d'êtres fantastiques ; minuscules compositions grandes comme un de nos timbres de quittance, où se déroulent l’Histoire de Job, la Passion, les mois, ou encore les motifs dès lors classiques de la Danse macabre. Parfois un motif se détache de l'intérieur du cadre pour agrémenter le début d'un chapitre. Quelques grandes compositions occupent toute une page. Dessinées presque uniquement au trait, elles présentent sous un riche dais gothique des scènes aux multiples acteurs agencées avec une science sûre, compositions nobles et paisibles d'une grandeur très simple. Le charme des Heures de Simon Yostre réside moins dans la beauté des parties que dans l'harmonieux agencement de l’ensemble. Sans doute, chacune des vignettes mériterait une analyse et la Danse macabre annonce dignement Holbein, mais le plaisir vient avant tout de l'accord entre le cadre riche, les figures délicates et le texte lui-même avec ses beaux caractères et les initiales enluminées. C'est enfin, dans ces livres précieux, que se soulignent, pour la première fois, les qualités qui resteront essentielles à la gravure française. Également distante de la gesticulation germanique, du mysticisme flamand et de la grandiloquence italienne, elle désire une clarté élégante que n'embarrasse pas la recherche de l’au-delà. L'artiste voit les formes avec précision : il les enveloppe de traits continus, ni rudes, ni arrondis, mais justes. Préoccupé de mesure, il a peu de force dramatique, point d'envolée ; son art est un peu grêle, un peu froid, mais il est sobre, distingué, d’un goût qui deviendra classique.