‹ La Grèce ancienneChapitre 129 sur 144 · XII. — LA l'HOJKCTIO.N Dl' TYPK GREC EN ASIE · texte numérisé non relu

XII. — LA l'HOJKCTIO.N Dl' TYPK GREC EN ASIE

un auteur, sont au iioinhic de soixante. Ses lieutenants vont eu fonder d'autres après lui. Cette « colonisation » spéciale s'accomplit à la fois selon les nécessités de la situation et les lois de la race . Les colonies sont avant tout des garnisons militaires qui s'éparpillent pour garder les points stratégiques, mais ce sont en môme temps des marcJu-s bien choisis où des commerçants, sous la protection des militaires, s'empressent de mettre à profit l'ouverture des nouvelles routes et rinauguration d'une précieuse sécurité. Avec les soldats et les commereants s'installent, surtout dans les centres importants, les Jiauts fonctionnaires d'origine macédonienne ou hellénique, enrichis des dépouilles des satrapes ou autres dignitaires de Tempire déchu. Mais ces colonies grecques ont ceci de nouveau qu'elles sont loin de la mer. En outre, elles constituent des groupements espacés, non pas noyés, si Ton veut, dans l'Océan barbare, mais réduits, dans cet Océan, à l'état à'ilots citadins, où va se cantonner la civilisation des vainqueurs .

Peu de temps après la mort d'Alexandre, le nombre des villes grecques semées ainsi à travers l'Orient va déjà s'élever à plusieurs centaines. Nous sommes ici en présence d'un phénomène neuf, quoique dérivant toujours du caractère hellénique. Jusqu'alors, les cités grecques se propageaient par mer, de rivage à rivage. Mais, dans cet ordre d'idées, tout est fait ou à peu près. C'est par terre que se fait maintenant l'expansion, grâce au chemin victorieusement frayé par un chef montagnard, qui d'ailleurs a eu pour premier soin d'assurer derrière lui les routes maritimes. Aussi ces colonies de nouveau style ont-elles forcément des fondateurs guerriers. Elles ont la physionomie « moderne » des villes créées tout d'un coup. Leurs longues rues, tirées au cordeau, sont bordées de palais et de portiques. En outre, au lieu de se rattacher à une cité-métropole, elles ne se rattachent plus qu'au grand chef macédonien qui les a créées. Elles font partie intégrante d'un vaste empire, tout en conservant, bien entendu, certains privilèges municipaux. Par elles. et grâce à leur rayonnement, la langue grecque se répand dans une bonne partie de l'Asie. Que l'on se rappelle l'inscrip-

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tion mise par Pilate à la croix de Jésus. Cette inscription n'est pas seulement en hébreu, langue indigène, et en latin, langue des autorités. Elle est encore en grec, langue de tout ce ([ui représente alors la « civilisation » dans l'Orient tout entier.

En un mot, c'est sous le coup dun grand bandit montagnard civilisé que s'écroule l'empire perse. C'est sous la protection militaire de ce conquérant que les Grecs afiluent. C'est comme citadins, dans des villes nouvelles ou restaurées, que s'intallent ces Grecs. Et ce sont ces villes nouvelles qui servent de levain pour faire fermenter, autant qu'il se peut, la pâte orientale, cestà-dire pour y introduire plus de commerce, plus d'art militaire perfectionné et plus de culture intellectuelle, choses dans lesquelles les nouveaux venus sont depuis longtemps supérieurs.

Le commerce en possession de ressources nouvelles : débouchés, sécurité et grands travaux. — Le commerce, avec l'épopée d'Alexandre, acquiert des ressources nouvelles.

Les Grecs n'avaient pas, avec les pays d'Orient un peu lointains, des relations commerciales très intenses. La route de mer, dans le fond de la Méditerranée orientale, leur était disputée supérieurement par les Phéniciens, et les routes de terre, par l'Asie Mineure ou le pied du Caucase, manquaient jusqu'alors de sécurité. C'est, on se le rappelle, par l'IIellespont et le Bosphore que passait une grande partie du trafic athénien. Ce trafic exploitait surtout la mer Noire et n'entamait guère l'Orient que par les rivages avancés de l'Asie Mineure. Après Alexandre, les Grecs sont libres de s'élancer aussi loin qu'ils le veulent. D'un coté, l'isthme de Suez est à eux, leur ouvrant la mer Rouge. De l'autre, les villes nouvelles gardent les étapes de la route des Indes. Certaines de ces villes sont des rendez-vous de caravanes venues de tous les côtés et entendent parler soixantedix langues. Jamais les commerçants de Milot, d'Athènes ou de Corinthe n'avaient été à pareille fête. Le commerce, dans un champ démesurément agrandi, va pouvoir se faire sur une plus vaste échelle. Le numéraire, jadis clairsemé, circule à Ilots. L'or fait à l'argent une victorieuse concurrence. Le négociant hellène

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est iiirmc mieux partagé que l'ancien négociant phénicien, puis- (ju'il détient à la fois les rivages du fond de la Méditerranée et tout rarrière-pian des routes de terre. Kri outre, une police plus forte et une administration plus ferme lui assurent une sécurité supérieure. Entin, comme Hercule et les demi-dieux, Alexandre et ses lieutenants sont de grands entrepreneurs de travaux publics, tels que ports, canaux, percements d'isthmes, etc. L'un de ces canaux joindi-a le Nil à la mer Kouge, tandis que la navigation du Tigre et de l'Euphrate, débarrassée d'obstacles anciens, va devenir plus commode. Kieu qu'à Babylone, Alexandre fait creuser un port contenant mille vaisseaux. Son lieutenant Séleucus fera de Séleucie, sur le Tigre, un entrepôt tout nouvellement outillé pour le trafic de cette célèbre vallée, jadis dominée et exploitée par Ninive.

L'art militaire en possession de ressources nouvelles. Le machinisme guerrier. — L'art militaire dispose de ressources nouvelles, car, issu de la Cité qui l'a déjà porté fort haut, il a pour patrons des princes immensément puissants et immensément riches, dont les moyens d'action sont fort supérieurs à ceux de la Cité. Ces moyens d'action, même avant la conquête, ont commencé à s'affirmer dans les triomphes de Philippe sur des cités comme Athènes et Thèbes, qui possédaient cependant des troupes de choix. Il s'afûrme, à l'heure même où Alexandre est en Orient avec le gros de ses forces, par le facile triomphe de son lieutenant Antipater sur les Lacédémoniens, qui ont cru le moment favorable pour l'attaquer. Il va s'affirmer, sous les successeurs d'Alexandre, par des inventions de machines énormes et coûteuses, surtout pour les sièges, par des constructions de navires monstres à seize rangs de rames superposés, sortes de machines flottantes maritimes que les Athéniens, au plus beau temps de leur puissance navale, n'auraient jamais imaginées. Le fils d'un des lieutenants d'Alexandre, Démétrius. fut même surnommé Poliorcète (preneur de villes), pour ses inventions d'c ingénieur ». Et les Ptolémées, en Egypte, devaient avoir recours à des appareils semblables. Quel chemin accompli de-

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puis CCS braves Spartiates, lutteurs héroïques, mais absolument déconcertés au pied de la moindre muraille et capables seulement de la surveiller pendant dix ans de suite, l'arme au bras!

La science en possession de ressources nouvelles : le type dAristote. — C'est que la science, elle aussi, dispose de ressources nouvelles. Il faut un outillage pour être savant, et les philosophes grecs, pendant longtemps, n'avaient pas eu un grand outillage. Aussi s'abandonnaient-ils soit au charme de l'imagination, soit aux tentations de la dispute dialoguée, comme il convenait à des hommes issus d'une société où régnent l'art pastoral, la cueillette, la vie urbaine et les loisirs. Mais la documentation fait défaut, ou tout au moins on ne peut se documenter en grand. Avec Aristote, précepteur d'Alexandre, se dessine une évolution capitale. Aristote, né à Stagyre, et en contact par sa naissance avec les Macédoniens, a l'esprit pratique des montagnards du nord. Disciple de Platon et nourri de la vie intellectuelle d'Athènes, il a aiguisé son intelligence et profité de tout Vacqiiit de son temps. Mais, précepteur et favori d'un conquérant incomparablement riche, qui fait connaissance avec une foule de pays nouveaux, il est mis, tant par les subventions généreuses de son élève que par des renseignements jusqu'alors inédits, en mesure d'élargir le cercle de ses notions positives. Aristote n'est plus seulement un lanceur ou un remueur d'idées; c'est un encyclopédiste, et ce mot seul fait saisir le caractère du mouvement qui va s'accomplir. Observateur, curieux, chercheur, un peu terre à terre, Aristote travaille avant tout à se rendre compte de ce qui est. S'il parle sur la logique, c'est pour remarquer les procédés des raisonneurs; s'il traite de la rhétorique, c'est pour/?o/^/' la façon dont s'y prennent les orateurs. Et de même pour tous les sujets, qu'il s'agisse de métaphysique ou d'animaux, du souverain bien ou des constitutions politiques. Aristote avait ('q)luché une A une cent cinquante-huit constitutions de cité. Voilà comment il travaille, et Platon, son maître, l'appelait « le liseur >>. Alexandre n'essaya pas de le corriger de ce défaut, puisqu'il lui donna huit cents ta-

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lents (seize cent raille francs) pour s'jiclictcr <1ps livres, ce qui était un lu\e inouï. On a dit que l'ilgede la « science livresque » avait commencé avec Arislote. Jamais, en ellet, on n'avait rencontré cette vaste systématisation, cette universelle réduction en formules, et pour ainsi dire en « dictionnaire», de tout le savoir accumulé juscjualors. C'est que les conditions antérieures étaient peu lavorablesà ces « conquêtes » de l'érudition, comme elles étaient peu favorables aux « conquêtes « matérielles de la Cité. Qu'on songe à l'émiettement de ces cités grecques, au coût des manuscrits, à la difficulté de les reproduire, à la petitesse des moyens dont disposaient les plus riches citoyens de chaque république, d'ailleurs en butte aux accusations, aux bannissements, à toutes les tracasseries des multitudes démocratiques, et l'on comprendra que, si des génies brillants pouvaient s'élever, des collections patientes de livres et de choses pouvaient difficilement se créer. Ces difficultés se trouvent bien diminuées pour Aristote et les successeurs d'Aristote. Les cités unies, la sécurité augmentée, des Mécènes riches et stables, des renseignements nouveaux arrivant de pays éloignés : tout cela est favorable à l'essor de savants proprement dits, amis des recherches d'érudition et du travail tranquille, heureux de profiter de ce qui a été su avant eux sans avoir à recommencer les mêmes recherches, et s'attachant volontiers à extraire la moelle des travaux antérieurs, en les commentant judicieusement, plutôt qu'à fabriquer des théories personnelles. En un mot, la fantaisie scientifique décline et nous sommes à l'aurore de l'érudition.

L'art en possession de ressources nouvelles : perfection technique et raffinement. — L'art, enfin, est en possession de ressources nouvelles. Il peut profiter, lui aussi, de trouvailles accumulées, et, d'autre part, les « commandes », grâce à la richesse de ses protecteurs, ne lui manquent pas. Les princes macédoniens aiment l'art, comme Philippe, comme Alexandre, parce qu'ils sont des Grecs, des civilisés, des descendants de bannis urbains redescendus dans leur ancien milieu. Opu-

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lents et paissants, ils peuvent entreprendre des travaux grandioses, et ne reculent pas quelquefois devant le colossal (témoin le fameux colosse de Rhodes). Ils aiment à restaurer les cités antiques et déchues, et à leur donner un cachet de splendeur. Mais ce qu'il importe d'établir, c'est que l'expansion prodigieuse du type grec favorise le raffinement dans les arts, avec le triomphe des procédés, désormais bien connus et bien catalogués par tous les artistes. Les difficultés matérielles sont vaincues : les peintres possèdent toutes les drogues nécessaires à la variété des couleurs; les sculpteurs ont fait les études et les camparaisons nécessaires à l'établissement d un certain code de proportions harmonieuses dans le corps humain. Cela ne veut pas dire que les artistes de cette époque soient, au point de vue de la beauté pure, supérieurs à ceux de l'âge précédent. C'est là une question d'esthétique dont nous n'avons pas à nous occuper. Constatons seulement que, de l'aveu de tous, ils sont plus riches en savoir-faire, et que leur éducation technique est absolument achevée. Ils recherchent la vérité, le mouvement, la grâce, l'originalité. Ce qui contribue à donner à l'art plus de ressources, c'est le choix plus libre des sujets. Nous avons déjà vu, dans la période précédente, lart moins esclave de la cité et des traditions religieuses. [,e phénomène, qui s'était dessiné avec la décadence de l'esprit de cité, s'accentue naturellement avec les conquêtes macédoniennes, qui diminuent de plus en plus le règne de cet esprit. L'art devient plus profane, plus complaisant pour les caprices individuels des riches Mécènes. C'est l'époque d'Apelle de Colophon, peintre favori d'Alexandre, dont on disait qu'il résumait tous les dons de ses prédécesseurs. C'est l'époque du sculpteur Lysippe de Sicyone, qui recherche !'« effet » par desproj)ortions nouvelles. Des anecdotes couraient sur l'extraordinaire habileté avec laquelle Apelle imitait la nature et sur les méprises que cela causait. Du reste, le « tour de force » commeni^ait à tenter. Pausias, autre peintre de ce temps, avait fait un tableau où une femme, en train de boire, levait une bouteille transparente à travers laquelle on voyait sa figure. La mosaïcpie devient à la mode et

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