II. — LE HA.NDIT MONTAGNARD DIVINISÉ
En un mot, la Grèce moderne a eu ses « rois des montagnes ». La Grèce préhistorique a eu les siens.
Il est même évident que les « rois des montagnes » n'ont jamais dû être plus triomphalement rois que dans ces siècles reculés où nulle organisation sociale n'était prévue pour les contenir, et où leurs (wploits, les premiers du genre, durent nécessairement déconcerter les gens de la plaine.
Le bandit d'alors ne se contenta pas de devenir roi ; il devint dieu.
De ce type du bandit civilisé sort Jupiter. — Le type le plus éminent de ce bandit montagnard, cest Jupiter (Zeus pour les Grecs) •, le u dieu de l'Olympe ».
Nous ne voulons pas dire que l'idée du Jupiter montagnard ne se soit pas confondue, dans l'esprit des hommes, avec d'autres notions de la divinité. Ces confusions sont générales dans l'histoire des peuples. L'idée de Dieu existe chez tous; mais les mythologies, en ce qu'elles ont de spécial, portent l'empreinte des milieux où elles se développent. Si plusieurs influences se superposent, plusieurs conceptions relatives à la divinité pourront se fondre en une seule.
C'est ce qui est évidemment arrivé pour Jupiter.
La légende de ce dieu offre en effet des traits caractéristiques, dont l'interprétation ouvre un jour lumineux sur les plus lointaines révolutions du monde grec.
Premier trait : Jupiter est un dieu nouveau: Il succède à son père Saturne (le vieux Kronos). Il préside visiblement à la destruction violente d'un « ancien régime » auquel se substitue un ordre de choses bien distinct du passé.
Deuxième trait : Jupiter a été littéralement un banni. Son père Saturne voulait le dévorer. Il a dû être sauvé ;jar la fuite.
Troisième trait : Jupiter a bien la violence et les mœurs du bandit. Il ne se contente pas de détrôner Saturne; il le tue.
1. Nous savons que certains auteurs préfèrent se servir des noms grecs. Mais. pour plus de clarté, nous nous servirons, pour désigner les dieux, des noms latins correspondants, plus connus du public et consacrés par l'usage.
C'est un rebelle et un pai-rickle, et son règne prend un caractère plus dur, plus douloureux que le règne idyllique de son prédécesseur. C'est un mauvais sujet et un ravisseur, enlevant çà et là les femmes qui lui plaisent, comme font les Kurdes en Arménie. Il est brutal avec son épouse Junon (liera), qu'il enchaîne et suspend par les pieds. Il précipite du haut de l'Olympe, dans un accès de fureur, son fils Vulcain (Héphaistos), et l'envoie se casser la jambe dans l'île de Lemnos. Il se brouille avec son frère Neptune (Poséidon) et avec son autre fils Apollon. Bref, c'est un chef de bande irascible, prêt à satisfaire tous ses caprices, et sujet à des colères sans frein.
Quatrième trait : Jupiter est montagnard. Il a été élevé sur le mont Ida en Crète. Il réside généralement sur le mont Olympe en Thessalie. Son séjour est celui d'où part le tonnerre et où s'assemblent les nuages. Son oiseau symbolique est l'aigle.
Cinquième trait : .Jupiter, roi des montagnes, soutient des luttes prodigieuses contre ses cousins les Titans, qui sont /ils de la Terre, et il les foudroie du haut de l'Olympe que ses adversaires ont essayé vainement d'escalader. Détail à noter : ces adversaires ont pour alliés les Centaures, autrement dit les cavaliers de la grande plaine thessalienne, êtres fort bizarres évidemment pour des gens qui ont rarement l'occasion de voir un cheval.
Jous ces traits esquissent admirablement la silhouette du pcrsonilîfge. Jupiter, le roi des dieux, est un bandit montagnard divinisé '.
Les exploits du bandit montagnard expliquent le type d'Hercule. — Le caractè^re du type de .lupiter s'accentue, si lun considère son fils llerculc\'en grec Héraclès).
Hercule est à côté de soiV père dans la terrible lutte contre ses cousins les Titans, au iMoment où ceux-ci escaladent la
1. Voir rexcellenl article de M. Henri uje Tourville : L'obserialion sociale appliquée à la mythologie grecque. Jupil(\:, Hercule cl Hclleu [Science sociale, I. .X.Mll, p. 302. Livraison d'avril ISy;).
II — 1.].; DANKIT MONÏAGNARIi DIVINISÉ. 21
montagne, et occupent, pour blo([uei' l'Olympe, des positions fortifiées sur le Pélion et TOssa, prolongement de la chaîne. Hercule prmd une immense part au triomphe de son père, et, quand ce triomphe csl eulin assuré, il se signale par des travaux splendides, dont la mémoire va demeurer éternellement.
La légende d'Hercule a été embrouillée, amplifiée, confondue avec des légendes phéniciennes, corsée d'aventures lointaines cpii n'ont pu avoir lieu à cette époque; mais lorsqu'on éjagrtiL riiivraisemblahle, on récolte çà et là quelques traits absolument caractéristiques. Prenons-en comme exemple la lutte du demi-dieu contre le géant Antée, fils de la Terre, lutte qu'une impossible transposition de lieu prétend placer en Afrique, mais ({ui a été fort réelle sur le pourtour montagneux de la Thessalie.
La légende, merveilleusement transparente, dit quHercule ne pouvait d'abord venir à bout de son antagoniste, car celui-ci reprenait des forces toutes les fois qu'il touchait la Terre sa mère, de sorte quHercule fut obligé de le soulever au-dessus de la terre et de l'étoufî'er dans ses bras.
On peut traduire ainsi la légende : une troupe de Pélasges de la plaine, sous la direction d'un chef nommé Antée, guerroyait contre une troupe de bandits montagnards, commandée par un nommé Hercule. Celui-ci avait beau remporter des succès partiels, les gens de la plaine retournaient toujours dans la vallée chercher du renfort. Les montagnards s'arrangèrent donc pour laisser leurs ennemis s'aventurer le plus loin possible dans les gorges et les défilés des montagnes, de façon à les envelopper et à leur couper la retraite. La légende est une glorification du type montagnard.
Hercule et les Héraclides entrepreneurs de grands travaux d'intérêt public. — Le Triomphe de Jupiter et d'Hercule ouvre l'ère des Héraclides.
Tous les héros, tous les grands hommes, tous les chefs puissants se mettentalors à descendre de Jupiter et plus particuHèrement d'Hercule. Ces dynasties évincent de toutes parts les an-
ciennes dynasties pélasges, et voilà que ces grands hommes, un peu partout, se mettent à accomplir de grandes choses.
Ce sont les travaux d'Hercule, œuvres que la légende, toujours prête à simplifier, inscrit au compte d'un seul demi-dieu, mais qui, interprétées par l'observation sociale, se révèlent comme une série d'entreprises d'assainissement, de voirie et de police.
Les Pélasges, cantonnés pacifiquement dans leurs vallées, comme dans autant de « fourmilières » i, avaient bâti des villes et des aqueducs; mais ils avaient laissé de côté certaines besognes trop ardues qui n'intéressaient pas assez directement chacune de leurs communautés.
Par exemple, il y avait d'immenses marécages, causés surtout par le dépôt d'alluvions à l'embouchure des petits fleuves. Il y avait aussi, dans les espaces libres entre les diverses communautés pélasgiques, des brigands qui inquiétaient les voyageurs. Or nos montagnards, bandits civilisés, à forte poigne, habitués au commandement, et rendus plus forts par des triomphes, qui évidemment mettaient à leur disposition des bras nombreux empruntés aux populations vaincues, se sentent de taille à entreprendre ces grands travaux d'intérêt public.
D'abord, en ce qui concerne les brigands, nos montagnards savaient d'autant plus à quoi s'en tenir qu'ils étaient brigands eux-mêmes, et ils étaient d'autant mieux taillés pour les poursuivre que les expéditions dans la montagne n'étaient pas pour les effrayer.
La sécurité rétablie. — Jupiter et Hercule étaient des bandits, mais des bandits devenus gendarmes.
L'aptitude des bandits à se transformer en gendarmes est un fait bien connu. Au Mexique, récemment, des brigands (|ui infestaient le pays ont consenti à entrer dans les cadres dune gendarmerie régulière. La Corse, pays où laptitudc à être bandit rstsans conteste des plus remar({uables, est le département