XII. — LA l'HOJECTION IH TVI'E ÔHKC EN ASIE
(juistadors » niacédonioiis. C'est encore le marchand d'esclaves, être vil et ignoble, mais nécessaire, comme pourvoyeur de la débauche, à cette société qui voulait s'amuser. Les démêlés entre pères et fils attestent la dislocation familiale encore combattue par la tradition. La multiplicité des dénouements constitués par la reconnaissance des jeunes filles enlevées sur mer prouve que la piraterie, malgré la police macédonienne, subsistait encore dans rArcliipcl, tant il est difficile, même au.v chefs les plus puissants, de réagir contre la nature des choses.
Le triomphe incontesté d'Athènes dans la comédie tient en partie à ce que tout le monde, dans cette ville, pouvait comprendre la langue parlée au théâtre, et non seulement la comprendre, mais en saisir les finesses. Tel n'était pas le cas des cités d'Asie, et encore moins d'Alexandrie, où une populace cosmopolite faisait plus ou moins cortège aux hellénisants.
L'abaissement de la cité pousse les esprits sérieux à la réglementation systématique de leur vie privée : épicuréisme et stoïcisme. — Mais l'amusement n'est pas tout dans la vie privée. Bien des gens se posaient cette question : Comment se conduire dans l'existence? Et cette question avait plus d'intérêt pour deux causes : d'abord parce que la conquête du pouvoir était moins attrayante, ensuite parce que la foi dans les dieux se perdait. La religion, sous les coups des sophistes et des philosophes, avait reçu plusieurs brèches. Le scepticisme, des hautes classes où il avait pris naissance, descendait naturellement dans les classes moyennes. De là une certaine angoisse chez les esprits désemparés qui cherchaient h orienter leur vie et, en bons intellectuels grecs, à systématiser leurs actions pour pouvoir, au cours des conversations de la place publique, en raisonner à perte de vue. Cette formation de la conscience, c'est souvent la religion qui y pourvoit. Tel est son rôle normal, et, comme ce rôle correspond à un besoin fondamental, la religion ne peut le laisser échapper sans que quelque autre organisme prenne sa place. Les philosophes deviennent donc directeurs de conscience, et leur vogue s en trouve accrue. Ils ont plus d'auditeurs
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que jamais, car la mode de la philosophie s'est répandue, a gagné de haut en bas, et pénètre jusque dans le peuple. De pauvres gens, comme le jardinier Cléanthe qui étudie la nuit après son travail du jour, font des miracles d'héroïsme pour assister aux « cours » de ces nouveaux prédicateurs. Cet enthousiasme, cette adoration pour les philosophes ne peut venir que de ce que ceux-ci ont su trouver, par un moyen d'action profond et intime, le chemin du cœur, et de ce qu'ils ont des baumes souverains ou prétendus tels pour les blessures de l'àme.
De là l'épicuréisme et le stoïcisme, doctrines qui viennent mettre en système des états d'àme bien anciens et bien appropriés au milieu social hellénique. Gomme rien ne se fait sans transition, l'épicui'éisme a été précédé par lécole cyrénaique, fondée par Aristippe, disciple de Socrate, apologiste du plaisir. Le stoïcisme, de même, a pour précurseur Antisthènes, autre disciple de Socrate, fondateur de l'école cynique. C'est d'Antisthènes que Socrate disait : « Je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau. » C'est Diogène, disciple d "Antisthènes, qui, couché dans une grande jarre, disait à Alexandre : « Retire-toi de mon soleil », et jetait son écuelle de bois en voyant un berger boire dans le creux de sa main.
C'est que la philosophie pratique, aussi bien cliez les épicuriens que chez les stoïciens, va teudre à un même but : la rcalisation dn bonlirur par la modération dans les désirs. Ce précepte convient à une race naturellement sobre, jouissant, sous un climat heureux, d'une vie facile, et apte à compenser les jouissances matérielles par les délectations de l'esprit. Les deux doctrines se ressemblent donc plus qu'elles ne dillerent. « TAchez d'être heureux, dit l'une, mais vous êtes prévenus qu'il faut pour cela être vertueux. » — ^( Soyez vertueux, dit l'autre, et vous verrez que, par là même, vous serez heureux. » Et le bonheur apparaît sous la forme de Vatararie, mot qui signifie absence de trouble, et que les Latins ont traduit par indolrnfia, d'où nous avons tiré indolence. C'est en ne taisant rien, en fuyant lellort, l'initiative, les entreprises, que l'on arrive à l'état d'àme idéal. Les stoïciens s'attacheront spécialement au
Ml. — I.A l'HûJECTION l>l TVI'i; GKKC KN ASIE. 315
traitement de l.i douleur par la sug.çestion (Douleur, tu n'es point un mal). Les épicuriens insisteront davantage sur les avantages du plaisir, tout eu bannissant les plaisirs intenses; mais ils prêcheront é::alemeiit racceptation calme de la douleur, quand celle-ci délivre dune douleur [)lus grande ou doit procurer un plaisir. C'est surtout plus tard, chez les Romains, que les ditTérences s'accentueront entre épicuriens dég'énérés et stoïciens exagérés. Le développement du luxe poussera certains épicuriens à proclamer, sinon officiellement, du moins pratiquement, la doctrine du plaisir immédiat et quelconque. Le stoïcisme attirera, au contraire, ceux qu'une éducation plus ou moins militaire, plus ou moins « Spartiate » — on se rappelle l'histoire du petit g-arron qui se laissait manger le ventre par un renard — aura prédisposés mieux que les autres à supporter la souffrance. La vanité n'est pas d'ailleurs sans y trouver son compte. Le stoïcien aime à « poser » pour « la galerie ». Et l'on conçoit que, dans une société où Ion vit en plein air, ces sortes de défis peuvent se donner libre carrière.
C'est en plein air, précisément, qu'enseignent Épicure etZénon, fondateurs des deux écoles. Le premier est célèbre par ses « jardins »; le second par son « portique », dont le nom passe à l'ensemble de ses sectateurs. Et peut-être était-il nécessaire aux « maîtres » de discourir en plein air, car Taffluence, au dire des historiens, était énorme. « Les disciples et amis d'Epicure, dit Diogène de Laërte, étaient si nombreux que des villes entières n'eussent pu les contenir. » Même en faisant la part de l'exagération, cette assertion demeure significative, et Ton peut en conclure que la philosophie, comme le théâtre, jouait un rôle important dans la vie extérieure d'Athènes vers le troisième siècle. Le « mouvement <> philosophique n'était pas alors une métaphore. C'était quelque chose de visible comme les cérémonies, les processions et les fêtes publiques. Et l'attrait d'Athènes sur les Romains d'élite, lors de la conquête, n'en deviendra que plus puissant.
LA DÉFORMATION ET LÉCLIPSE DU TYPE GREC. — LE MONDE ALEXANDRIN. — LA GRÈCE DEVANT ROME. DE VANT LES TURCS ET DEVANT L EUROPE MODERNE.
Alexandrie : le type grec y est entouré et cantonné par la foule cosmopolite. — Nous ne pouvons suivre, dans toute l'Asie sud-occidentale, l'évolution du type grec projeté en Orient. Nous avons dit que les émigrants hellènes s'y révèlent comme des fondateurs ou des restaurateurs de villes, qu'ils donnent une magnifique impulsion au commerce et fournissent des artistes, pendant que les chefs macédoniens rajeunissent les dynasties de souverains et procurent à ces régions des chefs remuants, ingénieux, « civilisés », capables d'entreprendre de grands travaux matériels et de patronner richement toutes les manifestations de l'activité intellectuelle.
Nous nous contenterons dobsorver le phénomène là où il est le plus intense, c'est-à-dire à Alexandrie.
Alexandrie diffère des cités de la Grèce en ce qu'elle est une très grande ville, bien plus vaste et bien plus peuplée qu'Athènes ou Corinthe. Sa population dépasse peut-être un million d'habitants. Mais c'est un immense caravanséi-ail cosmopolite où les Grecs ne sont pas seuls. Autour du monde « sélect », représenté par l'élément hellénique, grouille toute une multitude « barbare » : d'abord les Égyptiens accourus de la vallée du Nil, et qui fournissent le fond de la population ouvrière; ensuite des Asiatiques divers, des Phéniciens très probablement,
Mil. — LA DKKOIIMATION RT l/lîCLlPSE DU ÏVI'E CHEC. "U?
réfugiés dans ce nouveau port après la ruine de Tyr, des Juifs tivs iioinhreiix, et tou(o sorte d'imniii:rants en ({uète soit d'un travail, soit d'un uioycu d'exploiter celui des autres. C'est la foule anonyme qui passe et repa.sse, au milieu de laquelle on peut legarder longtemps sans reconnaître personne, et qui donne au nouvel entrepôt commercial de l'Orient plus de ressemblance avec la Hai)ylone antique ou avec le Paris moderne qu'avec les villes modestes de la Grèce. C'est, de plus, une foule rapide, affairée, tumultueuse, se ruaot à ses affaires ou à ses plaisirs avec un brouhaha que l'agora d'Athènes ne connaissait point, sauf pour les délibérations de l'assemblée et les procès politiques. Mais ici, la politique est réservée au seul .souverain. Ce sont donc d'autres causes qui produisent le tapage, et notamment certaines fêtes, mi-grecques, mi-orientales, qui font courir le public. Une pittoresque évocation de cette foule nous est donnée par Thcocrite, poète sicilien, lorsqu'il nous montre, dans un dialogue, deux commères syracusaines fendant la presse pour se rendre à la fête d'Adonis.
« Praxixoé. — Bons dieux! que de milliers d'hommes! Est-ce qu'il faudra percer cette maudite foule? On dirait une fourmilière. Ma bonne, qu'allons-nous devenir? Voici les chevaux de la garde du roi... Cavalier, ne m'écrasez pas! Ah! comme ce cheval se cabre! comme il est fier et rétif! Eunoé ! te rangeras-tu? 11 tuera son cavalier... Que j'ai bien fait d'avoir laissé mon fils à la maison!... Gorgo, donne-moi la main; toi, Eunoé, prends celle d'Eutychide : tiens-la bien ferme de peur de nous perdre... Ne nous séparons pas, entrons toutes ensemble... Ah! Gorgo? ma robe déchirée!... On nous écrase. Eunoé, allons donc ! ferme ! un dernier effort ! Bien ! tout le monde est entré! »
Ne dirait-on pas le spectacle de Paris un jour où il y a « quelque chose à voir? » La presse et la badauderie des grands centres urbains est admirablement saisie par le poète. La « garde à cheval », elle-même, n'est pas oubliée.
On conçoit que, dans cette foule, les purs Grecs se trouvent presque noyés. Pourtant ils se sentent l'élite. Ils ont la richesse
et l'instruction. Le roi est de leur race, puisque les Macédoniens sont des Grecs. Ils ne sont donc pas tentés de baisser pavillon devant la cohue étrangère qu'ils méprisent, mais ils se rapprochent entre eux, se cherchent pour se serrer les coudes, et commencent à constituer une « colonie » à part, dans le sens donné aujourd'hui à ce mot par le langage consulaire. Seulement c'est la « colonie » dominante, celle qui éclipse toutes les autres par son prestiiie, la seule capable de laisser d'elle une trace durable dans l'histoire, grâce aux écrivains qu'elle possède, et que les autres « colonies » ne possèdent pas.
Il y est dominé par de grands monarques mi-grecs, mi-orientaux : les Ptolémées- — Entouré par la masse cosmopolite, le type grec est encore dominé j)ar une puissance inattaquable : celle du roi, c'est-à-dire du conquistador macédonien qui, entré dans la peau des anciens souverains de l'Egypte, hérite de leur pouvoir absolu et monopolise les pouvoirs publics. Les Grecs d'Alexandrie ont donc beau être une élite; ils n'ont pas à tirer de leur sein l'organisme d'une Cité. Le Ptolémée. avec sa « garde à cheval », est là pour les décharger de ce soin. Car ce souverain n'est pas seulement l'homme d'une ville et de sa banlieue. C'est l'homme d'un vaste territoire, qui a derrière lui tout un arrière-pays pour le soutenir. Écoutons les éloges fastueu.x que lui prodigue Théocrite : « Son empire s'étend au loin sur la terre et sur la mer, il comprend des contrées nombreuses et des milliers de nations... Nulle terre n'est plus fertile que l'Egypte au sol bas... Nulle terre n'est plus riche en grandes villes, ouvrages merveilleux des hommes. Elle en a trois fois dix mille, et encore trois foii, mille, trois fois cent, trois fois neuf et deux fois trois. Ptolémée règne sur toutes ces villes. Il y joint une partie de la Phénicie, de l'Arabie, de la Lybie et de l'Ethiopie aux noirs habitants. Il dicte des lois à la Pamphilie, à la Gilicie, aux Lyciens belliqueux, aux Cariens amoureux des combats, et ses redoutables vaisseaux ont mis les Cyclades en son pouvoir... L'or ne dort pas amoncelé dans son palais, comme la richesse des fourmis travailleuses ; les demeures glo-
Mil. — I.A IH:i (iltMATKiN ET l'kcI-IPSE 1)1' TYPE GREC. 'iV.)
lieuses des dieux en ont leur part; car Ptolémée sait ofl'rir aux immortels (le riclics pivsents; sa libéralité enrichit les rois généreux, ctnbeUit les rtl/es cf. rrconi/jrnse /es serriccs reçus. Les poètes ont aussi des droits à sa générosité, et nul ne fait entendre, aux fêtes de Bacchus, un chaut hai-monieux, sans qu'un don magnifHfue [)ayc cette hahileté. Aussi les interpnMcs des Muses disent-ils au monde les bienfaits de Ptolémée. Or quel plus bel avantage peut acheter la richesse, qu'une glorieuse place dans la mémoire des hommes? La gloire des Atrides est toujours debout, et les immenses trésors qu'ils emportèrent du palais de Priam ont disparu pour toujours. »
Plus qu'un long exposé, cette citation fait parfaitement voir la situation de la « colonie » grecque d'Alexandrie vis-à-vis de Ptolémée, ainsi que la persistance des caractères grecs dans la domination de ce prince. C'est bien le descendant de ces terribles Mécènes montagnards qui jadis, tout en exterminant les brigands et en faisant la police, goûtaient passionnément les aèdes joueurs de lyre et, par ce culte des Muses, filles de la montagne comme eux, élevèrent le niveau artistique des Grecs de la plaine qu'ils avaient vaincus. Notons un détail de l'éloge de Théocrite : Ptolémée, y est-il dit, a conquis les Cyclades, grâce à la supériorité de sa marine. Il occupe divers postes sur les rivages de l'Archipel. Ce sont autant de points de contact avec la Grèce pure. Tout en s'adaptant avec souplesse aux nécessités de sa situation en Egypte et aux habitudes du peuple égyptien, Ptolémée tient à rester Grec le plus qu'il peut et à continuer du mieux (ju'il peut le rôle civilisé d'Alexandre. Tel sera du moins le cas des premiers Ptolémées, car, vers la fin delà dynastie, l'influence orientale, distillée sans interruption par toutes les forces du « Lieu », tend insensiblement à prévaloir, ce qui favorisera le retour vers l'inertie et, par contrecoup, la conquête romaine.
Les ressources en livres et en documents favorisent l'érudition et la science. — Comme Alexandre, comme les souverains d'Antioche et de Pertiame, le Macédonien, maître de l'É-
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gypte, protég-eait les lettres, les sciences ot les arts. Des arts, nous avons peu à dire. Ils continuent révolution indiquée à propos d'Alexandre. C'est le triomphe du raffinement, et aussi celui du luxe privé. La mosaïque est fort goûtée. ï.es peintures d'appartements, analogues à celles de Pompéi, se généralisent. Le « métier » se maintient, et produit des œuvres célèbres. C'est surtout à Pergame, à Tralles et à Rhodes que brille la sculpture du temps. Les « objets d'art » de fantaisie se multiplient pour satisfaire le luxe. Pour la science, elle se développe dans le sens que faisait prévoir l'oeuvre caractéristique d'Aristote. Elle consiste surtout dans l'érudition. Les savants alexandrins sont merveilleusement outillés en livres. De l'opulence des Mécènes naissent les bibliothèques, et des bibliothèques naît le type de l'auteur document^';, qui est désormais en mesure d'étudier une question à fond, de mettre à profit les travaux antérieurs, de comparer et de commenter les textes. Alors se développent des genres nouveaux : la grammaire, la criticpie, la traduction. Alors se distinguent Zénodote et Aristophane de Byzance. Alors s'illustre Aristarque, dont le nom deviendra synonyme de parfait critique. C'est l'apparition de ce que nous appellerons les « thèses de doctorat ». La science prend pour objet les livres, et les dissèque. C'est à proprement parler la philologie, chose naturellement agréable à des Grecs qui aiment le langage. D'autres sciences utilisent les renseignements désormais fournis par l'élargissement des relations commerciales. La géographie devient moins fantaisiste et moins sommaire que jadis. Ératosthènes, en attendant Ptolomée, enregistre dans cet ordre d'idées les connaissances positives de son temps. Mais la science qui invente continue, presque partout, à faire regretter son absence. Il est probable que le travail esclave, dans toute l'antiquité classique, mettait obstacle à la recherche d'innovations industrielles, lue brillante exception éclate cependant, mais pas à Alexandrie ni dans les autres grandes cités de l'Orient. C'est celle du Syracusain Archimède. Cet homme, géomètre, physicien, ingénieur, est bien grec par le goût désintéressé des spéculations de l'esprit et l'enthousiasme intellectuel
MM. — LA l)|';i nliMA'Mu.N KT I.'kcLII'SI: 1)1 TVI'i: GHEC. .'V21
qu'on lui prête. Les dnix princi[)aii\ Irails ((u'on cite de lui on font une figure him typique. C'est lui (pii. ayant découvert dans un bain le principe d'hydrostatique auquel on devait donner son nom, sort aussitôt et, oubliant de se vêtir, se meta courir dans les rues de Syracuse en criant : « J'ai trouvé! » C'est encore lui qui. lors de la prise de Syracuse par les Romains, prise qu'il avait essayé de conjurer par des miroirs ardents qui brûlaient la flotte eimemie, demeure absorbé dans l'étude d'un problème qui le ravit au sentiment des choses extérieures, de sorte qu'un soldat, envoyé par Marcellus pour le conduire auprès de celui-ci, s'irrite de voir le savant ne pas lui répondre, et le perce brutalement de son épée. Si Archimède, comme Théocrite, n'est pas alexandiin, il respire l'atmosphère de la civilisation nouvelle dont Alexandrie est l'un des principaux centres, et d'autres géomètres, moins illustres sans doute, mais savants pour leur époque, se faisaient admirer dans les cités grecques de l'Orient. Tout porte à croire que la condjinaison de l'esprit grec, subtil et raisonneur, avec la multiplicité des connaissances apportées par la grande navigation, contril)ua puissamment aux quelques progrès efïectués alors dans l'ordre scientifique. Les (irecs, héritiers de la Phénicie, ne voyaient pas plus de choses que les Phéniciens, mais, plus spéculatifs, ils les méditaient davantage,
La poésie devient raffinée, érudite. amoureuse, supérieure dans les genres inférieurs. — La littérature, à Alexandrie, est sœur de la science. Elle est érudite, elle est « docte ». Les écrivains sont désormais des « gens de lettres ». Ils ont une profession officielle, et on les protège officiellement. La littérature, en efiet, devient une institution d'Etal. Le littérateur qu'a distingué le souverain reçoit de lui plus que des encouragements. Il est logé par son Mécène. Alexandrie voit s'élever un « Musée », ou « Palais des Muses ». Là, dans une sorte d'enceinte sacrée, administrée par un grand prêtre, vivent les grands « intellectuels » du temps. C'est toujours le procédé de l'ancien chef montagnard, jaloux d'inviter à sa table et de réunir autour de
lui les supériorités de l'intellig-ence ; mais ce procédé est devenu formaliste, systématique, adapté aux pompes de l'Orient. Poètes, érudits, savants de toute espèce fraternisent dans ce local. Ils y trouvent des réfectoires, des salles de réunion, des laboratoires et observatoires, des jardins zoologiques et botaniques, et surtout la fameuse Bibliothèque où se trouvent rassemblés, à frais énormes, sept cent mille manuscrits. C'est une pension, c'est un atelier intellectuel, c'est une « Université », où les « beaux esprits » de l'époque, délivrés de tout souci au sujet de la vie matérielle, n'ont qu'à se préoccuper et à s'entretenir des choses de l'esprit, bref une sorte de cage dorée que le satirique Timon d'Athènes caractérise d'un mot assez piquant, mais assez exact, en l'appelant la « volière des Muses ».
Les poètes qui vivent là ne sont pas des nullités, mais leur poé. sie se ressent fortement des bouleversements qui ont agité le monde grec.
Cette poésie a perdu lenthousiasme, qui ne peut faire bon ménage avec trop de métier et d'érudition. Elle a perdu la ferveur religieuse, déjà battue en brèche à 1 époque précédente par les progrès de la philosophie et qui, avec l'éparpillement de la race au milieu des religions orientales, ne peut que subir de nouveaux chocs. Elle a enfin perdu l'esprit de cité, puisqu'elle est faite désormais pour des cosmopolites, que les affaires d'Etat ne regardent plus.
La poésie, qui perd ces caractères, en acquiert d'autres qui la marquent de leur cachet.
Elle devient raffinée, all'cctionne la subtilité, les tours do force, les prouesses d'obscurité systématique. Sans doute, on est toujours hynoptisé parla contemplation des grands auteurs devenus classiques; mais, pour ne pas faire comme eux, on reprend les matières qu'ils ont traitées en se battant les tlancs pour faire mieux, et l'on fait moins bien. L'emphase et l'amphigouri, si rares jadis, sont à la mode. Le poète Callimaque, pleurant la chevelure que la reine Bérénice a dû se faire couper, s'indigne contre les Chalybes qui travaillent le fer, parce que le fer fait des ciseaux. Il rapi)elle que les Modes, avec ce métal, ont percé
Mil. — LA IIKFOIIMAÏION ET LKCLII'SE IM ÏVI'K i;iU:(:. ."{23
le mont Athos, et il ajoute : « Une peuvent l'aire des cheveuv, ([uaml lit" telles masses cèdent au l'er ! » Or CaUima(jue est un des plus hrillaufs poètes d'Alexandrie. Très distinçué aussi, ee Lycopliron qui, dans un monolo^ue débité par Cassandre, fille de Priam, s'iui^énie à accumuler les allusions niytliologiques les plus obscures. Simmias de Rhodes s'amuse à composer des poésies où les vers, de longueur inégale, peuvent être disposés de manière à représenter l'objet que l'on décrit : une coupe, une hache, les ailes de l'Amour. On recherche les titres rares et surprenants, qui « tirent l'œil ». On cultive les énigmes en vers, les « devinettes ». Lycophron, parait-il, est l'inventeur de l'anagramme. C'est l'exaspération du « métier -> et le « tour de force » professionnel.
Cette poésie est érudite. Elle s'adresse exclusivement à une élite lettrée. On se demande comment les contemporains euxmêmes peuvent la comprendre sans dictionnaire. En tout cas, elle ne peut être comprise que des grands liseurs. Un auteur ne se met à un poème de quelque importance qu'après avoir compulsé les ouvrages qui « traitent de la question ». L'archaïsme voulu est un des fruits de cette alliance entre la poésie et la documentation. On fait des tragédies de cabinet, impossibles à mettre au théâtre, mais calquées sur les tragédies admises comme classiques par le « canon » alexandrin. On fait des épopées pour imiter Homère, et on les écrit en ionien, parce qu'Homère a écrit en ionien, bien que ce dernier dialecte ne se parle plus. On met même un raffinement singulier à employer un ionien plus pur et plus correct que celui d'Homère. Tel est le cas, notamment, des Argonaiitiques d'Apollonius de Rhodes, une des œuvres les plus retentissantes du petit cénacle alexandrin. Ce zèle grammatical se double du zèle historique, mystique, archéologique. Calliniaque intitule un de ses poèmes Aetia, les Causes, et y met en scène des iMuses qui expliquent l'origine des hommes et des dieux. Tout cela, bien entendu, passe absolument par-dessus la tête de la foule, qui ne comprend pas même ou comprend à peine le grec, et qui, à plus forte raison, n'entend pas un mot à toutes ces légendes devenues à proprement parler
« un cours do mythologie ». Enfin certains poètes, comme Aratus, traitent de purs sujets scientifiques et font des poèmes sur V Astronomie. Cette science, on se le rappelle, devait beaucoup au.v antiques observateurs de 1 "Orient.
La poésie est encore amoureuse . Plus que jadis, elle entreprend la peinture et l'expression de l'amour. Certes, cette passion n"était pas inconnue des poètes précédents. Anacréon et Sapho, surtout, l'avaient brillamment chantée. Mais, en définitive, l'amour occupe peu de place dans la poésie grecque avant la période alexandrine. C'est que la poésie, sauf exceptions, n'était pas encore devenue un simple passe-temps et conservait avec la religion, avec la majesté de la Cité, de fortes attaches. Chez les Alexandrins, le métier de poète devient plus profane, plus adapté à la satisfaction d'un public d'amateurs, qui veut avant tout être amusé. On voit poindre le roman, tel que nous l'entendons de nos jours, avec l'inévitable intrigue amoureuse qui en forme la trame. On voit poindre également, çà et là, quelque chose comme ce jargon du « pays de Tendre » qui fleurira chez nous longtemps après. Si le vieil Anacréon avait chanté l'amour, ses chants, comme ceux de Sapho, avaient un peu le caractère d'une « fureur sacrée ». Mais, précisément, l'époque alexandrine voit pulluler l'espèce des poètes dits « anacréontiques », parce qu'ils tiennent à se donner un ancêtre dans Anacréon, mais bien plus maniérés, bien plus efféminés, bien plus « jolis » que le poète ionien. C'est de l'époque alexandrine, on peut le dire, que date le madrigal.
On devine, sans que nous ayons besoin d'insister, la corruption des mœurs que reflètent parfois les œuvres de poètes. Cette corruption existait déjà dans l'Athènes classique, mais les traditions de la Cité l'empêchaient de trop se répandre dans la poésie. Ce qui est relativement neuf à Alexandrie, outre une intensité plus grande de la corruption due à lénorniité et à la richesse de la ville, c'est l'invasion de l'amour, avouable ou non, dans la poésie, qui auparavant servait plutôt A autre choso. Ce qui s'impose A l'attention, c'est le caractère obsédant que proml cette passion, jadis si négligée par les plus grands poètes, témoin
Mil. — i.A ru'; FORMATION ET i.'kci.ipsk DT TVI'I-: ghec. 325
Homère qui ne daigne pas nous dire un mot de cette Firiséis, cause de la colère d'Achille, témoin encore Sophocle, qui, dans Antiyone, laisse à peine entrevoii- rallection qui unit la lille dŒdipe à Hémon, fils de Créon. Par là. la poésie alexandrine se rapproche très nettement des « genres » modernes.
Cette poésie a enfin un cjuatrième caractère. Klle est supf'ricia'e dans les genres inférieurs. Elle excelle dans la bliiettc, dans Yépigra7nme, dans ces petits morceaux courts, gracieux, ciselés, dont nous disons volontiers qu'ils sont des « bijoux ». Avec les phénomènes sociaux que nous venons de décrire, il est clair que îe poète est un amateur, un curieux qui s'amuse de son sujet. On sait le mal que se donnent les ciseleurs modernes pour faire entrer une idée ou une description dans le cadre étroit d'un sonnet. L'équivalent du sonnet, chez les Alexandrins, c'est W'pig ramme , épigramme qui n'est pas toujours satirique, mais qui a le Irait, tantôt piquant, tantôt badin, tantôt légèrement attendri. Destinés à être « dégustés » par des raffinés et des connaisseurs, ces vers sont souvent exquis de délicatesse et de nuances. La mythologie, à laquelle on ne croit plus, tourne également au « joli ». Les vieilles légendes s'agrémentent dornements légers, gentils, dont Vénus et l'Amour ont leur large part. Le monde du « Musée » et l'élite des diverses sociétés grecques éparpillées çà et là produit des dilettantes, des âmes éprises de pittoresque. Théocrite, dont nous allons parler, intitule ses poésies Idylles, ce qui veut dire « tableautins », et c'est une curieuse indication sur l'état d'âme du poète que ce choix du titre de « tableautins ». On sent l'homme très civilisé qui sourit au spectacle des choses et qui les « croque » en artiste, tout en ayant soin, par un scrupule suprême, d'y introduire des traits de simplicité.
La grande ville sicilienne : Syracuse, et l'idyllisme chez les citadins : Théocrite. — Théocrite n'était pas alexandrin, bien qu'il eût vécu longtemps à Alexandrie et eu Ptolémée Philadelphe pour Mécène. Il était de Syracuse, dont nous devons dire un mot en passant. Nous avons constaté, à propos de l'expédition
des Athéniens en Sicile, l'importance extrême de cette cité, iniportance'^qui avait frappé les Athéniens et les avait embarqués dans cette aventure au-dessus de leurs forces. L'importance croissante de la Sicile à cette époque, et en particulier de Syracuse, qui fait face à l'Orient, parait tenir au développement simultané de Rome et de Carthage, entre lesquelles ce grand port forme un trait d'union. Syracuse doit surtout avoir joué le rôle de grand entrepôt distributeur, pour l'Occident de la Méditerranée, des denrées arrivant par les routes grecques. Or, Alexandrie était désormais la tête de ligne de ces routes à Test. Syracuse — si nous laissons de côté Marseille, qui exploite une rég'ion à part — était la tête de ligne à l'ouest. De là des rapports assez étroits entre la Sicile et l'Egypte, et le développement urbain de Syracuse, devenue à cette époque une cité monstre, à peu près aussi peuplée qu'Alexandrie.
Dans cette cité, plus grecque qu'Alexandrie, la poésie produit des œuvres d'un goût meilleur. Ce qui la caractérise, c'est le goût du pittoresque rural. 11 faut être profondément citadin pour (( découvrir » la campagne, et pour observer les bergers, si Ton nous passe l'expression, comme des « bêtes curieuses ». Il faut avoir oublié les champs pour leur trouver cette sorte de charme idéal qui distingue les faiseurs d'églogues. Tel est précisément le cas de Théocrite, et il faut croire que ce genre est fort goûté, puisque Bion et Moschus, deux autres poètes de Syracuse, se rendent célèbres en le cultivant. Théocrite participe d'ailleurs aux divers caractères que nous avons signalés dans la poésie alexandrine. Il est raffiné, érudit, délicat et met en scène des intrigues amoureuses. Il est toutefois moins pédant que les hommes du « Musée », car le milieu grec où il est né lui a permis de ne pas se renfermer — trop longtemps du moins — dans une atmosphère artificielle. Mais si le milieu syracusain est resté plus grec que le milieu alexandrin, l'évolution qui emporte le grand port sicilien vers le type atlairé du grand port phénicien empêche toujours de se croire à Athènes. On y a moins de loisirs pour goûter le beau et l'ardeur de s'enrichir possède plus impérieusement les Ames. C'est de quoi Théocrite se plaint mé-
Mil. — I.A DÉPOHMATION ET I. Kr.LII'SF-: DI" TVI'E GREC. 3i7
laiicolicjiieiîîoiit dans son Idylle à Iliéron, tyran de Syracuse : '* Quel homme, dit-il, aime la douce voi.v du poète? Je ne sais. Les liommes à présent n'appellent plus de leurs vœu.v la louani;e qui côlèljie les grandes actions : l'amour du gain a triomphé de leur fhiie... Insensés, à quoi vous servent vos morceaux d'or. » Évidemment, la haute bourgeoisie de Syracuse, très lancée dans les affaires, n'accorde plus à la poésie qu'une imparfaite attention. Le Carthaginois, qui n'est pas loin, déteint un peu sur le Grec de Sicile. Aussi est-ce vers la Sicile intérieure, avec ses collines, ses troupeaux, ses bergers, sa vie pastorale échappée au tourbillon commercial, que le poète se retourne comme vers un idéal déjà vaguement lointain. C'est cette Sicile primitive qu'il chante avec une prédilection sentimentale, sans oublier d'ailleurs, comme dans le dialogue des Syracusaines, le spectacle agité de la vie urbaine dans les grands ports delà Méditerranée.
Le peuplement de la Méditerranée occidentale met en vedette les Grecs de l'Est : l'épopée de Pyrrhus. — D'après tout ce que nous voyons, des causes lentes, mais inévitables, agissent pour transformer le type grec hors de la Grèce, parce que ce type se trouve dans des conditions nouvelles qui ne sont plus celles de la péninsule ou des rivages de l'Archipel. En Orient, malgié tout leur prestige, les Grecs forment des groupes noyés dans la masse barbare, souvent éloignés de la mer, obligés de faire des concessions aux mœurs locales. Les chefs macédoniens entrent peu à peu dans la peau des anciens despotes; les commerçants entrent peu à peu dans celle des anciens négociants phéniciens. L'élément grec, tout en donnant un certain vernis de civilisation supérieure à des régions longtemps arriérées, prend quelque chose de ce qui causait la faiblesse des empires assyriens ou perses. La mollesse fait des progrès, et les aptitudes militaires de la race, en particulier, tendent à décroître, malgré la belle énergie de quelques types mal secondés, tels que Mithridale, roi de Pont. En Sicile même, loin de l'Orient barbare, le type évolue, et la ville grecque, en grande partie sans doute sous l'influence voisine de Carthage, verse presque complètement du
328 I.\ GIŒCE ANCIENNE.
côté du « grand port maritime », où le commerce domine tout et entraine tout.
C'est en Grèce qu'il faut revenir pour retrouver le type grec fidèle à ses origines, avec ses qualités et ses défauts, et, en tout cas, avec les particularités que nous avons déjà signalées à plusieurs reprises. La Cité et les bannis, notamment, continuent à jouer leur rôle, et sans doute, à la faveur des luttes de clans qui se poursuivent en Macédoine, le ressort de la race pourrait lui faire reprendre le dessus si, dans louest de la Méditerranée, une nouvelle puissance, dune grandeur disproportionnée aux forces helléniques, ne commençait à se lever. C'est l'heure de la conquête romaine.
Cette entrée en scène d'un nouvel élément social a pour elTet de produire, dans la péninsule grecque, un déplacement assez curieux du centre de gravité. Elle met en vedette, pour la première fois, des cités ou des groupes de cités qui étaient toujours restées au second plan. On sent que les grands intérêts se débattent du côté de l'Adriatique. Aussi le type montagnard, belliqueux, militaire, s'affirme-t-il sur trois points voisins de cette mer : en Épire, en Étoile et sur ce rivage septentrional du golfe de Corinthe qui a reçu, en mémoire de l'exode des Achéens lors du retour des Héraclides, le nom d'Achaïe.
Les montagnards épirotes se distinguent par un coup d'éclat. Ils lancent un des leurs contre Rome. C'est la courte épopée de Pyrrhus, un Alexandre de l'Occident, qui rêvait lui aussi d'immenses conquêtes et possédait, comme son congénère de Macédoine, des talents de tacticien tout à fait remarquables. Seulement, au Keu d'avoir devant lui un organisme mou et décomposé comme l'empire perse, il se heurtait à l'organisme le plus solide et le plus résistant qu'ait présente l'antiquité, aux laboureurs soldats du Latium. tenaces, disciplinés, enracinés dans leur sol, incapables de se laisser décourager par une défaite et habiles à observer, lorsqu'ils étaient battus, ce qui les avait fait battre. Avec des hommes de cette trompe, on ne pouvait remporter que des « victoires à la Pyrrhus ». L'expansion oll'ensive des Epirotes se traduisit donc par un échec.
\1II. — LA DÉrORMATION ET l'ÉOUPSE DU TYPE GHFC. 320
Le dernier effort des cités pour l'indépendance : les ligues étoliennes et achéennes : Philopœmen. — De roU'ensive, la (irèce tlut passer à la délensivo. Mais la Cirèce, avec la formation sociale que nous lui connaissons, ne pouvait pas plus demeurer unie devant la con(juète romaine que devant la conquête macédonienne. Les Étoliens, montagnards du nord du golfe de Corinlhe, favorisèrent donc les entreprises des Romains, comme les cités de la Béotie avaient favorisé les entreprises de Philippe. Puis, quand les Romains, avec Flamininus, eurent vaincu les Macédoniens et proclamé habilement la « liberté » des cités grecques, TÉtolie méfiante se ravisa — un peu tard — et prit la tète du mouvement patriotique. Elle invoqua le secours d'Antiochus, roi de Syrie, comme Athènes avait invoqué celui du roi de Perse. Mais Rome veillait ; Antiochus fut vaincu aux Thermopyles et les Étoliens, demeurés seuls, furent écrasés,
La ligue des cités étoliennes avait, de l'autre côté du golfe,
une rivale dans la ligue des cités achéennes. Cette ligue avait
été créée par un banni de Sicyone, du nom d'Aratus, qui avait
lutté avec succès contre la domination macédonienne. Mais les
Achéens, dans leurs efforts pour « liguer » le Péloponèse, avaient
rencontré un obstacle assez naturel dans Sparte, qui, malgré
son déclin, remuait encore de temps en temps et s'agitait
pour retrouver son ancienne prépondérance. Deux rois de
Sparte, Agis et Cléomène, avaient travaillé successivement à
cette œuvre de« restauration », et ce Cléomène, ayant battu les
Achéens, vit ceux-ci appeler dans le Péloponèse ces mêmes
Macédoniens qu'ils en avaient chassés. C'était une fois de plus
le gâchis, Témiettement, l'impossibilité d'établir un concert
utile entre toutes les cités intéressées cependant à la même
indépendance, la paralysie de tous par les rancunes locales de
chacun. En fait, attaquée par Sparte et obligée de compter avec
ses protecteurs macédoniens, la ligue achéenne se trouva moins
forte au moment où, devant lutter contre Rome, elle produisit,
par un effort suprême, ce Philopœmen qu'on devait appeler le
« dernier des Grecs ».
Philopœmen était de îMégalopolis en Arcadie. 11 descendait
330 LA (IRÈCE ANCIENNE.
donc de cos inontagiies centrales du Péloponèse où. lors de la descente des Hellènes, s'étaient réfugiés jadis les groupes les plus importants des Pélasges. Cette région, nous lavons dit, était encore celle qui produisait le plus d'aventuriers et de mercenaires, et sur laquelle Épaminondas s'était le plus efficacement appuyé pour vaincre les Lacédénioniens. Comme Démosthènes, Philopœmen s'attela héroïquement à l'ingrate besogne de réaliser « l'unité » devant l'ennemi et de trouver des ressources matérielles pour la résistance. Comme l'orateur athénien, il unissait l'éloquence à la gestion administrative et faisait preuve, en outre, de sérieuses qualités militaires. Son but était d'ailleurs, non de vaincre Rome, chose que son bon sens lui représentait désormais comme impossible, mais de lui montrer une ligue forte et puissante avec laquelle on pouvait traiter et dont on pouvait respecter l'indépendance. Mais cet actif montagnard mourut obscurément, dansunede cesmille échauffourées qui éclataient entre cités voisines. Fait prisonnier par les Messéniens, qu'il avait voulu punir d'avoir « lâché » sa ligue, il fut massacré par eux, et sa mort acheva de désorganiser les éléments de résistance. Quelque temps après, le roi de Macédoine, Persée, ayant été vaincu à Pydna par le consul Paul-Émile, dans une bataille qui consacrait définitivement le triomphe technique de la « légion » sur la « phalange », la Grèce devint on i'ait sujette de Rome. Les cités achéennes fournirent du moins le noyau de la dernière insurrection, qui fut écrasée près de Corinthe. Cette fois, c'était bien fini, et la Grèce, sous le nom d'Achaïe — dernier honneur fait à ce nom d'Achéen — était réduite en province romaine (1 i6) ' .
La Grèce institutrice de Rome. — Nous ne suivrons pas plus
1. Mithridate, roi de Pont, quoique dorigine perse, a été considéré, lui aussi, tomme le « dernier des Grecs ». Le Pont, situé sur la roule maritime île la Colchide à Hyzance (région de Tréhizondc, sVlail fortement liellénisc depuis la conquête macédonienne, et Mithridate, «jui avait pris dans ce milieu la trempe des conquisladors macédoniens, s'était lait contre Uome le champion de l'iiellénisme. La cause de celuici meurt, on le voit, en battant en retraite vers le j'oint du globe d où les Pélasges sont venus.
La résistance de Mithridate coïncide avec celles des pirates crélois, qui soutiennent la luUe contre Home i)endant de longues années.
XllI. — LA. DKFORMATIUN F.T LÉfLlTSi: DU TYPE C.HEC. 'Xi\ .
loin riiistoirt' du type grec, désormais condamné à i;i subordination, mais nous devons constater le service immense rendu par la conquête romaine à la diffusion de la littérature et de l'art grecs, auxquels les conquêtes d'Alexandre avaient déjà donné un si vaste publie.
Les Romains étaient intelligents, mais ce n'étaient pas des intellectuels. L'exemple et les leçons des Grecs arrivaient h point pour combler chez eux cette lacune. Aussi toute la littérature, toute la philosophie, tout l'art des Romains isauf l'emploi de la voûte emprunté aux Étrusques), allait-il sortir de la civilisation hellénique. Selon le mot célèbre d'Horace, la Grèce vaincue allait « faire prisonnier son farouche vainqueur », c'est-à-dire que le culte du beau, conçu à la manière grecque, allait faire des disciples innombrables dans l'aristocratie et la bourgeoisie romaines, s'allier intimement à l'esprit romain, et se répandre, grâce à la colonisation romaine, dans toute la partie occidentale du bassin de la iMéditerranée.
La conquête de la Grèce coïncide avec le moment où les Romains commencent à posséder une race riche et pourvue de loisirs. Les proconsuls et leur bande, enrichis des dépouilles des nations, se reposent et deviennent curieux des choses de l'art. Ils commencent à vouloir embellir leur vie. et les Grecs, avec leurs talents artistiques , deviennent des auxiliaires précieux. Le Romain est parfois un amateur rapace et goulu, comme ce Verres qui fait main basse sur toutes les o-^uvres d'art de Sicile, mais, à force de travail, il devient parfois l'amateur vraiment raffiné, comme Cicéron et Mécène. Apprentis orateurs et apprentis philosophes viennent étudier à Athènes, devenue plus que jamais ville d'écoles et de touristes. L'Italie du Sud, la Sicile et Marseille ajoutent à cette action leur part d'influence. Les esclaves grecs deviennent .scribes et pédagogues. La lecture des œuvres grecques est, pour les Romains d'élite, une révélation. Certains poètes latins mettront toute leur gloire à imiter le plus fidèlement possible les poètes grecs. S'ils inventent des rythmes, ceux-ci ne seront que la transcription des rythmes grecs. Le poète Lucrèce répète dans ses vers ce
''iS'l LA GRÈCE ANCIENNE.
qu'enseigne le Grec Épicure, et Sénèque répète dans sa prose ce que disent les stoïciens grecs. Catulle se met à la remorque des Alexandrins. Térence ambitionne pour tout honneur celui d'adapter au lalin les comédies de Ménandre. Quand les architectes romains créent l'ordre composite, c'est en combinant les ordres ionique et corinthien, qui sont grecs, et, comme les Romains, aptes aux constructions gigantesques, aiment les monuments à plusieurs étages, ils ne trouvent, pour en agrémenter la façade, d'autre moyen que de superposer les ordres grecs. Peu à peu la langue grecque devient « classique » à Home, et tous les lettrés la connaissent. Certains Romains, comme l'empereur Marc-Aurèle, se feront même un plaisir d'écrire en grec. Pendant ce temps, en vertu dune loi qui, sauf le cas d'invasions par grandes masses, assure aux langues des peuples plus lettrés la victoire sur les langues des peuples moins lettrés, le grec répandu en Orient depuis Alexandre continue à s'y maintenir, tenant le latin en échec. Des auteurs grecs continuent à écrire et à devenir célèbres, comme Plutarque, l'historien amateur de Béotie, comme Lucien, le sceptique pamphlétaire de Samosaie en Asie Mineure, comme toute une série d'historiens et de géographes, Polybe, Strabon, Diodore de Sicile, Denis d'Halicarnasse, Pausanias, qui écrivent évidemment pour un assez large public. La défense du christianisme voit surgir une légion d'apologistes et de Pères grecs : Origène, Clément d'Alexandrie, Athanase, Grégoire de Nazianze, Basile, Jean Chrysostome, et, à côté du mouvement chrétien, un mouvement mystique, associé aux superstitions orientales, trouve son expression dans Plotin, Porphyre, Jamblique, Prochis et tout ce que l'on appelle l'école néo-platonicienne d'Alexandrie.
La longévité du type grec dans le Bas-Empire et sous l'invasion des Turcs. — La civilisation grec(iue fait plus. Elle survit, officiellement du moins, à la civilisation romaine. Plus heureux que l'empire d'Occident , l'empire d'Orient, grâce à la merveilleuse position de Constantinople, échappe pendant plusieurs siècles aux coups des barbares.
Mil. — LA DKi'OKMATioN i:t l 1:;i;lii'si-: I)L' type gu\:c. 333
Ouolques-unes des caractéristi([ues de l'esprit grec, bonnes ou mauvaises, peuvent être relevées facilement parmi les causes qui ont produit la décadence de l'empire byzantin, tout en favorisant sa longévité. La subtilité des sophistes se retrouve dans ce pullulement d'hérésies et dans ces polémiques religieuses roulant sur des abstractions presque inintelligibles, qui pourtant passionnaient la masse. Les croisés, pour se moquer des Grecs, se promenaient dans les rues de Gonstantinople avec une écritoire et du papier. Au moment où les Turcs donnaient l'assaut à la capitale, des théologiens y discutaient ardemment pour savoir si la lumière du ïhabor était créée ou incréée. L'érudition avait toujours ses fidèles, et produisait de laborieux compilateurs, grâce auxquels bien des extraits intéressants d'ouvrages perdus nous ont été conservés. L'émigration des lettrés et des savants grecs en Italie, après la chute de leur empire, devait contribuer à réveiller le culte de la littérature antique, et à produire ce type célèbre de 1' u humaniste », qui fut un des principaux artisans de la « Renaissance ». C'est ce même empire qui, pendant une bonne partie du moyen âge, était demeuré le conservatoire de l'architecture et de la peinture. Des mosaïques byzantines devait naitre la rénovation de la peinture italienne, tandis que la coupole, adoptée avec enthousiasme par les Arabes, propageait dans tout l'Orient et en Espagne les diverses variantes du style byzantin.
D'autre part, le Bas -Empire resta longtemps maître de la mer, parce que les Grecs demeuraient malgré tout un peuple navigateur, et c'est cette supériorité maritime qui permit à Gonstantinople de tenir longtemps en échec les Arabes d'abord et les Turcs ensuite. Cette supériorité fut accentuée par la possession du « feu grégeois », dont le secret, jalousement gardé, est aujourd'hui perdu, mais qui servit à brûler des flottes ennemies, d'ailleurs malhabiles aux évolutions savantes.
Issus de pasteurs cavaliers, les Turcs étaient impropres à la navigation et aux raffinements d'une civilisation qui fournissait parfois des armes à leurs adversaires. Aussi le triomphe définitif de l'invasion ottomane fut-il retardé jusqu'au xv'' siècle.
Et les vainqueurs, patriarcaux presque purs, ne purent que se superposer aux vaincus qui, groupés en cités le long du rivage, ou en clans belliqueux dans la montagne, conservèrent imniiiablement les caractères propres de leur race. Les cités maritimes, en faisant « la part du feu >, cest-à-dire en se résignant à quelques exactions, purent continuer pratiquement leur existence autonome, tolérée par les conquérants qui tiraient profit de leur activité. Quant aux montagnards, ils ne se soumirent jamais qu'à demi. L'Albanais Scanderberg, en se débattant contre eux, mérita son nom d'Alexandre. Les Albanais modernes, nominalement sujets de la Porte, ne reconnaissent l'autorité du sultan qu'à la condition d'avoir leurs coudées franclies et de mettre à la raison les fonctionnaires qui ne leur plaisent pas. Enfin , dans la Grèce propre , la montagne, après plusieurs générations de bandits, produisit ce type célèbre du Klepbte, qui prit vers 18*20, conjointement avec les terribles pirates de l'Archipel, l'initiative de l'insurrection.
Son réveil moderne en des conditions qui le constatent vivace, mais le relèguent au second plan. — Mais cette insurrection n'a pu triompher que par le concours des grands peuples de l'Occident, qui se sont payés de leur peine en faisant sentir aux Grecs délivrés le poids plus ou moins lourd de leur protectorat officieux. Par la volonté de la diplomatie, la Grèce forme aujourd'hui un petit royaume, dont le souverain, après avoir été pris en Bavière, a été fourni ensuite par le Danemark. Car la monarchie, sur ce sol, est chose forcément exotique. La « cité », illustre ou obscure, survit à tout, et la constitution intime du pays réside toujours dans le jeu spontané des autonomies municipales. Cet état de choses artificiel est le symbole de la situation faite à cet État nouveau-né, considéré comme mineur dans ses relations et ses tentatives extérieures, mais respecté dans les j)articularitésde sa vie intérieure et de ses organismes locaux. Les petits bateaux d'Homère naviguent toujours. La Grèce moderne est par excellence le grand peuple cdbateur de la Méditerranée. Elle serait maîtresse de la mer s'il n'v avait d'autre
Mil. — LA ni'; FORMATION ET LÉCMPSE W TYf'E GREC. 3;{5
navii^ation que le cabotage. Mais d'immenses transformations ont eu lieu dans le monde. Non senlcnient l'Allantique a éclipsé la .Méditerranée, mais la Méditerranée elle-même est dominée par de grandes puissances, munies de grands vaisseaux de guerre et de grands paquebots à vapeur. La Grèce, quelque analogie que puissent avoir ses conditions sociales intérieures avec celle d'autrefois, se trouve donc en présence de circonstances extérieures qui loidigent à se contenter d'un rang modeste parmi les nations. Elle n'en continue pas moins à produire, et des montagnards belliqueux qui vont s'engager comme mercenaires, et des commerçants avisés qui savent gagner de l'argent, et des « colons » qui vont s'établir dans les principaux ports de la Méditerranée, et des intellectuels qui poussent avec ardeur aux progrès de l'instruction, et des Mécènes généreux qui emploient les bénétlces de leur commerce à soutenir des écoles. Tous les traits de la race survivent, en définitive. Seules les occasions leur manquent pour se manifester avec l'éclat extraordinaire dont ils ont rayonné jadis. Mais l'élargissement merveilleux de la civilisation dans le monde continue, comme au temps des conquêtes romaines, à servir la gloire des anciens Grecs. Chaque Université nouvelle qui se fonde aux États-Unis ajoute aux triomphes d'Homère, et justiBe davantage l'intérêt qui, de siècle en siècle, s'attache à ce petit coin de terre perdu au sud des Balkans.