V. — LE BANDIT FRUSTE ET MILITARISTE
N'ouhlions pas le but pouisuivi : ce but, c'est de mainlonir les Dorieiis de Sparte à l'état d'armée victorieuse et inviuciblo. Pour cela, il faut d'abord que chaque citoyen soit tenu en main par les autorités, comme un soldat par ses chefs. Tous les Spartiates sont donc égaux et soumis également à la Cité. Les terres de la Laconie sont partagées entre eux, mais ils n'en sont pas propriétaires. Seigneurs pour l'ilote, ils ne sont qu'usufruitiers pour les pouvoirs publics. Nul ne peut vendre ses terres et tomber dans la misère. Nul ne peut en acheter et s'enrichir aux dépens d'autrui. Les citoyens s'appellent officiellement Omoioi, <( les Égaux ». C'est un socialisme militariste. Et c'est en même temps un socialisme aristocratique, puisqu'il concerne seulement une minorité de dominateurs, une caste de privilégiés.
En second lieu, nos Doriens savent que le luxe et la mollesse diminuent la valeur militaire d'un peuple. Ils savent que la force physique s'acquiert par des moyens déterminés, consacrés par une longue expérience, notamment par la sobriété et un entraînement méthodique aux exercices du corps. Les lois prescriront donc cette sobriété et cet entraînement méthodique; elles proscriront le luxe qui corrompt et la mollesse qui endort. Elles interdiront aux citoyens l'usage de la monnaie d'or ou d'argent. De là les repas en commun et le brouet noir. La frugalité Spartiate deviendra proverbiale, car la frugalité entretient l'agilité. La palestre, les jeux, les baignades dans l'Europas occuperont une place importante dans la \T.e. Il faudra qu'un Spartiate, à la guerre, puisse lander son javelot plus loin, manier sa lance plus fort, endurer la fatigue plus longtemps que les autres. La possession de ces aptitudes physiques équivalait alors, rappelons-le, à ce qu'est aujourd'hui la possession d'un armement perfectionné que les autres peuples n'ont pas.
Mais cette supériorité physique, quand faut-il commencer à l'avoir? Dès la naissance, et même mieux que cela : avant la naissance. Pour qu'un enfant naisse vigoureux, il faut que la mère soit vigoureuse, et, pour obtenir la vigueur chez la mère, il faut l'avoir préparée chez la jeune fille. De là cette éducation
systématiquement virile de la jeune fille dorienne, cette gymnastique à laquelle on la soumet, ces tuniques courtes qu'elle porte. Tout cela est fait en vue des guerriers futurs. L'enfani naît. On l'examine. Est-il, malgré les précautions prises, débile et mal conformé? On le précipite du haut du Taygète. Il faut être « bon pour le service » pour avoir droit à la vie. L'enfant grandit. Tout naturellement, il sera élevé à la dure. On Texercera, dès son plus jeune Age, à tout supporter. Il marchera pieds nus, et son vêtement, même en hiver, sera léger. On le battra de verges devant l'autel de Diane pour l'exercer à subir les coups sans crier; on le dressera au vol, parce que la guerre ne va pas sans la maraude, et l'on aura l'histoire du petit Spartiate qui se laisse manger le ventre par un renard plutôt que de laisser voir qu'il l'a pris. iMais former le corps ne suffit pas. Il faut former l'âme. Il faut suggérer à l'enfant, d'une façon indélébile, que « mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d'envie ». Là encore, il y a une méthode d'entraînement. Ce ne sont pas des u manuels civiques », mais des chants adaptés au but voulu, des préceptes indéfiniment rabâchés par « les anciens » et surtout les conversations, 1' *< air ambiant » comme l'on dit. Les mères elles-mêmes, à Sparte, grâce à l'éducation virile qu'elles ont reçue, contribueront à pousser leurs enfants dans la voie du dévouement et de l'héroïsme. « Reviens dessus ou dessous, » dira l'une d'elles à son fils en lui donnant son bouclier, et l'on retiendra ce dialogue entre une femme de Sparte et un messager revenant de la bataille : « Quelles nouvelles? — Femme, tes cinq fils sont morts. — Ce n est pas cela que je te demande. Sparte est-elle victorieuse? — Oui. — Allons au temple rendre grâce aux dieux. » On se révolte, et l'on qualifie ces traits d'invraisemblables. Qu'en sait-on? Il est certain que leur authenticité ne peut être prouvée, et qu'on a pu beaucoup broder dans certains récits. Mais, lorsqu'on analyse socialement les faits bien connus, et qu'on saisit leur enchauiement rigoureux, ou se rend compte que des paroles extrêmement analogues ont pu et dû être prononcées. L'erreur est de croire <|ue l'on pourrait reproduire