I. — LES PAYSANS BATISSEURS DE LA VALLEE
rieure, puisqu'on a toujours la terre en vue, ce qui dispense de bien des calculs. Ces chapelets d'îles et ces golfes échelonnés semblent créés tout exprès pour le commerce de cabotage, commerce facile, lui aussi, avec de nondjrcuses haltes et des opérations de faible importance, sur une mer souvent belle et où le mauvais temps, lorsqu'il arrive, n'est pas difficile à éviter.
Le type du Grec ancien, lorsqu'on l'analyse, se décompose en trois éléments, ou, si l'on veut, en trois types fondamentaux qui ont réagi l'un sur l'autre et se sont plus ou moins combinés entre eux. Ce sont : le type de la vallée, le tijpe de la montagne et le type du port maritime.
C'est le type de la vallée qui se développa tout d'abord.
Cette configuration favorise le peuplement par mer. — D'après la description qui précède, il est facile de voir que la Grèce (nous entendons par ce mot tout le monde grec) était beaucoup plus abordable par mer que par terre.
Comment fut-elle peuplée? Il est inutile de se reporter sur ce point à l'histoire proprement dite, qui ne commence guère qu'avec le sixième siècle avant Jésus-Christ. Il s'agit de faire une hypothèse vraisemblable en considérant la nature des lieux et en interprétant les traditions. Mais la suite de ce récit montrera que cette hypothèse initiale est confirmée par tous les faits historiques et peut seule les expliquer.
La légende de Prométhée, fils de Japet, mentionne, comme lieu d'origine de la race, la région du Caucase. Elle dit aussi que Prométhée était un Titan, et que les Titans étaient fds de la Terre.
Traduite en langage social, la légende peut signifier : les premiers habitants de la Grèce ont été des agriculteurs, venus des vallées qui sont au pied du Caucase.
Une autre légende antique raconte que Phryxus, fils d'Athamas, roi de Béotie, fuyant avec sa sœur Hellé le courroux„..de^ son père, prit la direction de la Colchide, située au pied du Caucase.
A LA GRKCE ANCIENNE.
Or, ceux qui éprouvent le besoin de se réfugier quelque part ont une tendance bien connue à chercher asile là où ils ont des relations, des parents, et, en particulier, là où se trouve leur pays d'oriuine, en refaisant des routes qui leur sont familières, parce qu'ils les ont faites autrefois.
La Colchide s'appelle aujourd'hui Mingrélie. C'est une vallée débouchant sur la mer Noire, resserrée entre le Caucase au nord et les monts d'Arménie au sud. Elle est arrosée par deux cours d'eau, l'ingour et le Rion. Ce dernier est l'ancien Phase, qui roulait des paillettes d'or.
Aujourd'hui encore, l'on trouve, dans cette double vallée, une population de laboureurs au travail facile, d'humeur g^aie, d'instinct poétique, aimant les chants. Cette vallée abonde en arbres fruitiers et des savants assurent que plusieurs d'entre eux en s^nt originaires. Le type humain y est d'une remarquable beauté.
Des nomades guerriers, analogues aux Kurdes actuels, occupaient les montagnes qui emprisonnent la Colchide. Aux moments d'épreuves, les habitants de la vallée ne pouvaient fuir que par mer.
Tout porte donc à conjecturer que les Colchidiens ont émigré à une époque très lointaine. Navigateurs novices, ils se hasardèrent sur des bateaux de faible' dimension, propres au cabotage, et suivirent le rivage méridional de la mer Noire, en s'arrêtant aux endroits où la montagne ne surplombe pas la mer. Ils arrivèrent de la sorte aux Dardanelles, l'ancien Hellespont, ainsi nommé, d'après la légende, en souvenir de la chute qu'y lit llellé dans les flots. A cet endroit, la route bifurque, et l'Archipel s'ouvre devant les navigateurs. Or, c'est précisément en ce point que s'élève Troie, ou, plus exactement, que se retrouvent les ruines de plusieurs « Troies » superposées. Les Tioyens furent donc des Grecs, des Grecs d'avant la Grèce, et la fameuse guerre de Troie, dont nous parlerons plus loin, fut un « retour » contre des frères de race arrêtés en Trcvtde, comme la fameuse expédition des Argonautes fut un <c retour » contre d'autres frères de race demeurés en Colchide.
I — iKs l'AVSANS BATISSELRS DE LA VALLEE.
Au débouché de rilcUcspont s'cmvient deux routes de cabo-
tage.
La première se diri.ue vers le sud, le long des côtes extraoïdinairement découpées de l'Asie Mineure, qui seront plus tard l'Eolide, rionie et la Carie ; une foule de golfes excellents, où se déversent de petits fleuves, comme le Scamandre, le Caïcos, l'Hermos, le Caystre, le Marsyas, s'abritent derrière de capricieux promontoires et font face à des îles, dont les principales sont celles de Lesbos, de Chio et de Samos.
La seconde route se dirige vers l'ouest, le long de la côte de Thrace, moins découpée et moins hospitalière tout d'abord. Sur cette côte débouchent l'Hèbre, le Nestos et le Strymon. Là encore, un chapelet d'iles oÛ're ses points de repère et au besoin ses refuges, si la côte n'est pas un asile assez sur. Ce sont Lemnos, Imbros, Samothrace, Thasos. On arrive enfin à la péninsule de la Chalcidique, curieuse main à trois doigts et Grèce en miniature qui, de nos jours, quoique faisant partie du territoire turc, est exclusivement habitée par des Grecs. Le mont Athos s'élève à l'extrémité de cette presqu'île, et sert, lui aussi, de point de repère aux navigateurs.
Cette route amène tout naturellement en Grèce, et, du reste, une multitude d'autres îles, un peu plus au sud, relient la Grèce à l'Asie Mineure, jalonnant plus qu'il n'est nécessaire la route des caboteurs les plus timides, et fournissant le moyen de passer d'un rivage à l'autre sans perdre un seul moment la terre de vue.
Cette immigration venue de Colchide donne le type pélasge- — Ces émigrants des anciens âges apparaissent, autant qu'on peut évoquer leur physionomie, comme des agriculteurs se propageant de rivage en rivage et d'ile en lie, occupant les petites vallées de proche en proche, se servant de leurs bateaux pour sauter de faibles espaces de mer et aller fonder par intervalles quelque établissement nouveau, à mesure que celui où ils étaient avait son plein contingent. Les discordes et les bannissements, à en juger par des phénomènes que nous aurons l'oc-
(î LA HRÈCE ANCIENNE.
casi'tii de constater dans la suite, ont dû accélérer ce mouvement d'émigration.
Ces hommes, pour plus de commodité, appelons-les les Pélasges.
Un des endroits où le souvenir des Pélasges s'était le mieux conservé dans les traditions était l'Arcadie, c'est-à-dire la partie centrale du Péloponèse.
La chose n'est pas étonnante, si l'on sonse que les rivages, exposés à une foule de contacts, devaient plus tard subir forcément de nouvelles influences qui, à la longue, comme nous le verrons, tendaient à modifier l'aspect primitif de la race. Les hommes de l'ancien type, devant ces invasions, se réfugiaient à l'intérieur.
C'est donc en Arcadie que le type du Grec absolument préhistorique paraît s'être maintenu le plus longtemps. Aussi estce l'Arcadie que les souvenirs, à ce point de vue. ont particulièrement idéalisée. L'Arcadie, à travers ce prisme de la légende, apparaît comme un pays essentiellement rural, pacifique et heureux. C'est la patrie du dieu Pan, l'inventeur de la flûte. Évidemment la légende fait abstraction des événements fâcheux qui pouvaient troubler cette quiétude , mais elle reflète ce qu'il y avait de facile et de récréatif dans le travail de cette race.
Le travail est facile parce qu'il a pour base des occupations attrayantes, exigeant fort peu d'efforts : pâturage de moutons et de chèvres, exploitation des arbres fruitiers, tels que l'olivier et la vigne, culture sommaire et clairsemée des céréales. Comme configuration, comme climat, comme productions, les vallées de la Grèce rappellent les vallées de la Colchide, et le genre de vie qui en résulte permet les mômes loisirs, le même repos d'esprit, qui ne sont pas sans répercussion, de leur coté, sur la beauté physique de la race.
Pourtant, il est bien clair que la sécurité de ces populations ne pouvait être absolue. La guerre existait alors comme maintenanl. KUe était môme plus redoutable, et comportait des pillages, des massacres, des enlèvements dont il était bon de se