VI. — LES HKIOILKS ET LEURS MIGHATIONS. i2',i
Lesbieiis, varirté la plus vil)iante et la plus nerveuse pcut-èttc (lu génie grec, hien que daufres variétés aient conquis [)lus de gloire par des œuvres plus solides et plus ctoHees.
Les Ioniens comprimés en Attique et projetés vers l'Asie. — Nous glissons rapidement sur lu colonisation achéeime et la colonisation éoliennc, pour ne pas avoir à répéter certaines constatations que nous allons faire à propos de la colonisation ionienne, la plus brillante de toutes, et sur laquelle nous insisterons un peu plus.
Nous avons dit que les Ioniens, au moment de l'invasion du Péloponèse par les Doriens, s'étaient vus obligés d'évacuer le nord de la Péninsule et de retluer vers l'Attique. CeuK qui fuyaient ainsi, répétons-le, n'étaient pas le menu peuple. Le menu peuple ne se déplace pas si aisément, et peu lui importe le maître. Ceux qui fuyaient, c'étaient les nobles familles, les « meneurs d'hommes » et leurs « illustres compagnons » ; bref, les gens à panache, toute une aristocratie vaincue, menacée, compromise, préférant l'émigration à une révolution qui eût été sa ruine et sa mort. Toutes ces élites sociales de l'ionie péloponésienne, mêlées à quelques nobles Éoliens de lÉlide appartenant, dit-on, à la famille de Nestor, viennent se concentrer dans l'Attique, pays de population ionienne où elles se sentent chez des amis. L'Attique, par sa situation péninsulaire à l'extrémité orientale de la Grèce, en dehors de la grande route allant du nord au sud, était merveilleusement adaptée à son rôle de refuge, et nous avons vu que, pendant longtemps, les Pélasges vaincus y avaient résisté aux Hellènes. De même les Ioniens y résistèrent aux Doriens, et cette résistance fut victorieuse. Acculés dans ce cul- de-sac, tous les illustres bannis, grossis des Athéniens, tirent front contre les envahisseurs, et le triomphe des armes ioniennes est resté célèbre dans l'histoire, qui l'associa au « dévouement de Codrus », dernier roi d'Athènes. Ce « roi », dit la tradition, ayant su par un oracle que le peuple dont le roi périrait serait vainqueur, se fit volontairement tuer dans la bataille, et les Athéniens abolirent dès
lors la monarchie, parce que Codrus avait porté trop haut désormais le titre de roi. Il est assez probable que Fafflux d'une foule de familles nobles, et même « royales », dans lAttique, lit tomber tout naturellement le pouvoir dans une sorte de conseil de chefs égaux entre eux, ce qui ouvrit la période de Farchontat aristocratique.
Mais il ne suffit pas de se défendre sur un sol. 11 faut y vivre. Cinquante ans après la victoire de Codrus, disent les historiens, il y eut dans TAttique une disette. En d'autres termes, les réfugiés étaient trop nombreux dans ce territoire pauvre, presque tout entier en collines rocailleuses, et des migrations s'imposaient. Toutes les traditions s'accordent à nous montrer ces migrations conduites par des « descendants de rois » (surtout de Codrus et de Nestor). Elles se firent vers Test, en ligrne droite, c'est-à-dire selon une ligne parallèle aux migrations éoliennes, mais plus au sud, comme l'indiquait siiflisamment la conliguration des lieux. Il est assez probable que les essaims partis de r Attique. avant de se poser sur la côte d'Asie, commencèrent à coloniser de proche en proche les îles de l'Archipel, c'est-àdire à y superposer des aristocraties nouvelles aux populations qui s'y trouvaient déjà. Les Ioniens, avons-nous vu, étaient les plus marins des Hellènes. Ils étaient donc particulièrement aptes à l'occupation des îles; et en fait, presque toutes les îles de l'Archipel tombèrent en leur pouvoir. Seul restèrent hors de leur domaine, à l'extrême sud, le chapelet d'îles doriennes qui reliait le Péloponèse à la Carie, et au Nord, l'île de Lesbos, d'ailleurs presque liée au continent, où nous avons noté le magnifique essor de la civilisation éolienne.
Les deux plus importantes de ces îles, Chio et Samos, les conduisaient à la portion du rivage d'Asie Mineure qui allait prendre le nom d'Ionie.
L'Ionie et la douceur de vivre. — L'Asie Mineure est un plateau très massif, très asiatique, mais dont les rivages, souvent isolés de l'intérieur du pays, sont européens et grecs par leur conliguration. L'extrémité occidentale do ces rivages, en parti-
M. — LES REFOULÉS ET LEIHS MIC.RATIONS. 1 "io
culiri', fait absolument corps avec l'Arclii[)el. C'est une cùte sinueuse, tlrcoupée, toute en golfes et en presqu'îles, avec des combinaisons de lignes courbes qui équivalent en longueur au quadruple d'une ligne droite. Ces rivages, comme en Grèce, se divisent en compartiments restreints, séparés par des ceintures de hautes collines et dont le centre est occupé par des cours d'eau à physionomie torrentueuse, chargés de limon et d'alluvions : Caïcos, Hermos, Caystre, Méandre. Comme climat, rionie est une région privilégiée. L'Éolide, au nord, quoique tempérée, tend à se rapprocher du climat septentrional, celui de la côte de Trébizonde, qui est exposée aux vents de la mer Noire. La Carie, au sud, ainsi que les Cyclades tout à fait méridionales, est exposée au contraire à des excès de chaleur. L'ionie, comprise entre les deux, a, observe Reclus, le climat « le plus agréable et le plus uniforme de la région cistaurique ». La moyenne d'hiver y est de huit degrés; la moyenne d'été, vingtquatre; la moyenne de l'année, seize. « Les Ioniens, dit Hér(jdote — qui n'était pas ionien — ont bâti leurs villes dans la contrée la plus agréable que je connaisse, soit pour la beauté du ciel, soit pour la température. » Comme conséquence, Ton a une magnifique végétation d'arbres fruitiers : oliviers, figuiers, orangers, citronniers, mûriers, grenadiers, vignes. De nos jours encore, la figue de Smyrne et le muscat de Samos donnent une idée des aptitudes productrices de cette région, pourtant bien désertée sous la domination ottomane.
Cette « douceur de la vie », que nous avons déjà signalée à Lesbos. était donc une caractéristique de la région ionienne. La culture arborescente est chose facile et agréable, surtout quand un limon fertile, comme celui du Méandre et des autres fleuves, en favorise la végétation. L'Ionien était un homme qui regardait pousser des arbres, et ce spectacle de la fécondité de la nature ne sera pas sans influence sur l'orientation de sa philosophie.
A cette prédominance de l'arbre se rattache une qualité bien grecque : la sobriété. L'olive et la figue ne sont point un condiment et un dessert, mais des aliments, des « plats de résis-
tance », Cette qualit«'' contribue dans une large mesure à augmenter les loisirs. La modération des besoins airit dans le même sens que la fécondité du sol : toutes deux tendent à diminuer le travail de l'homme. Il demande peu, la nature donne beaucoup. De telles coïncidences, si elles ne font pas tout le bonheur, expliquent l'épithète d'heureux donnée à certains peuples. Les Ioniens furent de ceux-là.
Outre cette culture facile, les Ioniens se livraient pourtant au commerce; mais c'est presque toujours — nous verrons les exceptions — le commerce de cabotage, l'exploitation tranquille et heureuse d'un voisinage facile à atteindre. Pour l'Ionie, le génie commercial n'est pas un démon, un de ces démons qui possèdent une race tout entière — comme celui des Phéniciens — et l'empêchent de rêver à autre chose. Ces aptitudes commerciales, toutes J)rillantes qu'elles paraissent à une certaine époque, ont un sensible contrepoids dans l'amour de la bonne terre ensoleillée plantée d'arbres à fruits, où ont vécu les ancêtres et où les loisirs sont si doux. On s'embarque pour trafiquer, mais l'on débarque volontiers pour aller bavarder sous les platanes, en des causeries que le climat permet de prolonger autant que l'on veut. Les jours fériés sont nombreux; on aime les fêtes. L'une d'elles, intitulée « panionienne », réunit dans un pèlerinage à l'île de Délos les représentants de toutes les cités d'Ionie. C'est enfin dans l'Ile ionienne de Samos qu'on verra s'élever le type si curieux du « tyran » Polycrate, se plaignant et s'effrayant d'être trop heureux.
Le premier essor de la poésie ionienne : les aèdes homériques et leur rayonnement. — Cet état d'ùme a des conséquences intellectuelles. Comme Lesbos, l'Ionie est un miUeu merveilleusement préparée l'essor des facultés poétiques.
l'ne première période poétique paraît avoir suivi de très près l'arrivée des essaims venus d'Attiipie, et encore remplis du souvenir des grands exploits accomplis pendant la [)hase précédente. Ceux (jui débarcjuaieut étaient, ne l'oublions pas, des « héros >' à la mode d'Aganicninon. dont les pères ou les grands-