VI. — LKS RKKUL'Ll':S KT LEURS MIGRATIONS. lli
I/ilcdeLesbos, une des plus grandes derArchipel, esttrès voisine de la côte d'Asie. Elle se trouve au sud de la Troade et au nord de l'Ionie, non loin du point d'où les Pélasges primitifs, arrivant par THellespont, s'étaient élancés vers l'Archipel et la Grèce. Lo sol est fertile et le climat doux. Une-médaille antique représente Tilc sous les traits de Cybèle — la déesse pélasgique — tenant en main la corne d'abondance. Les Grecs donnaient à Lesbos lépitliète de « fortunée ». Ils prétendaient trouver un charme particulier au chant de ses rossignols et louaient proverbialement l'extraordinaire beauté de ses femmes.
Ou peut conjecturer que les péripéties de l'histoire de Lesbos avaient consisté surtout en retours de Pélasges vers d'autres Pélasges, et en superpositions de types très ressemblants, qui ne faisaient que se renforcer par leur superposition même. Les émigrés éoliens eux-mêmes, nous lavons vu en définissant le type éolien, faisaient à peine exception à la règle. C'étaient les Hellènes demeurés les plus voisins du type pélasgique; et c'est du reste dans cette région restreinte de l'Eclide que parvinrent à se maintenir, sous le nom de dialecte éolien, le formes les plus archaïques de la langue grecque.
Grâce à la douceur de la vie, combinée avec l'ouverture desprit que favorisait le commerce, Lesbos se caractérisa, au milieu du monde grec, par le développement plus rapide et plus ingénieux de la musique. C'est à Méthymne, cité de l'île, qu'était né Arion, le musicien charmeur, qui, obligé de se jeter à la mer pour échapper à des matelots bandits, fut, dit la légende, sauvé et porté par un dauphin. C'est de Lesbos qu'était Terpandre, illustre pour les perfectionnements qu'il avait apportés à la lyre, et qui fut banni de Sparte, dit une autre légende, pour ces innovations qui rendaient les mélodies trop captivantes. ' C'est à Lesbos que les musiciens poètes, adaptant eux-mêmes les accords de leurs lyres aux sentiments qu'ils voulaient exprimer, inventaient des « nomes » ou rythmes nouveaux, et qu'Alcée créait la strophe « alcaïque », comme Sapho la strophe « saphique ». Et ce que nous appelons « strophe » était une combinaison de mesures musicales en même temps qu'un certain arran-
gcment de vers. Kappelons-nous que le même homme, en ces temps où la division du travail était dans l'enfance, pouvait cumuler très normalement les rôles du compositeur, de revécutant, du chanteur, du poète et du luthier. L'image aujourd hui si conventionnelle et presque allégorique du poète s accompagnant sur sa lyre correspondait alors aux réalités de la vie.
L'orig-inalité des poètes de Lcsbos fut de promouvoir à la dignité littéraire des chants tels qu'il s'en rencontre partout, mais qui, dans ce milieu plus favorisé, tendaient à prendre une forme plus belle qu'ailleurs. Tels sont les chansons à boire, les cris d'admiration en face du pittoresque de la nature, la satire politique et les épanchements de l'amour.
« Arrose de vin tes poumons, s'écrie Alcée, le soleil est haut, la saison est accablante, et la soif brûle toute chose. Harmonieusement, dans le feuillage, bruit la cigale, et de ses ailes tombe en notes pressées son chant sonore, tandis que l'été embrasé, s'étendaiit sur la terre, y répand la sécheresse. »
Et Sapho, native comme Alcée de Mytilène, dit à son tour : « Le bruit des feuilles a dissipé mon sommeil... L'aurore à la chaussure d'or parait déjà à l'horizon... La lune dans son plein éclairait les cieux. » Profitant d'une liberté d'allures et dune hardiesse particulières aux femmes de Lesbos, elle met dans l'expression de l'amour une ardeur passionnée qui la rendue célèbre : « Ma langue se brise, un feu subtil et rapide court en moi, mes yeux ne voient plus rien, mes oreilles bourdonnent... ». Voilà bien cette poésie « subjective », jaillie spontanément de l'àme, qui refleurira avec Lamartine, Hugo et Musset. Et c'est encore un élan spontané du cœur que la colère avec laquelle Alcée, victime des révolutions ])oiitiques de Mytilène, « banni » même à la suite de ces révolutions, transforme ses poésies en « cliAtiments » contre les politiciens qu'il n'aime pas. C'est lui »(ui, pour la première fois, compare la cité à un vaisseau battu par la tempête. C'est lui (]ui s'écrie avec une joie sauvage, en apprenant la mort d'un « tyran » qui opprime son parti : .. C'est maintenant ([ii'il faut boire, et maintenant qu'il faut s'enivrer! )^ Naïfs, délicats, impressionnables, expansifs : tels nous apparaissent les