VIII. — LA VIE INTÉRIEIIH': DE LA riTl
et Sophocle. — C'est de la religion, nous l'avons vu, que sort aussi le thé;\tre. La trai;ëdie d'un côté, la comédie de l'autre, sont des transformations de la fête de Bacchus. Nous avons moiifrc les étapes de leur naissance. Un grand poète athénien, Eschyle, achève de donner un caractère c dramatique » à ce qui était naiiuère un « chœur de danse ». Il invente ou généralise le dialogue, mais ses intrigues demeurent d'une simplicité saisissante et le chœur, s'il cesse d'être tout, conserve du moins une très grande part dans l'action. Dans les Suppliantes, ce chœur, constitué par les cinquante Danaïdes — filles de Danaos — est le véritable héros de la pièce. C'est son péril qui nous intéresse. Le poète, en quelques tableaux simples et grandioses, nous montre ces jeunes filles, conduites par leur père, réclamant en Grèce l'hospitalité de Pélasgus, qui les défend contre .-Egijptus. Le sujet, comme on le voit, dramatise les anciennes légendes relatives aux antiques mig-rations entre l'Egypte et le pays des Pélasges. Dans les Perses, Eschyle glorifie les récents triomphes d'Athènes en mettant sur la scène l'humiliation de Darius. Dans les Sept devant T/ièbes, il glorifie la cité, représentée par Étéocle son défenseur, contre les « bannis » et les « sécessionistes » représentés par Polynice. Dans P)'ométhée enchaîne', il rappelle la fameuse lutte des Titans dont nous avons parlé, et qui figure si bien le choc entre les Pélasges de la plaine et les premiers bandits organisés. Enfin sa trilogie cVAgamemnon, des Coéphores et des Eiunénides fait revivre la légende de cette terrible famille des Atrides, avec ces formidables vendettas dont on avait gardé le souvenir, et qu'on expliquait par la « fatalité », parce que l'Athénien de l'âge classique ne comprenait déjà plus l'état social primitif qui les avait produits. Tous les sujets d'Eschyle ont un caractère grand, majestueux, terrible. C'est un poète tourné vers l'ancien régime et pétri des vieilles idées. Aussi va-t-il être cher, même après sa mort, au parti conservâtes à\K\\\èiiQs.
Sophocle réalise, par la fusion des diverses qualités, la perfection du genre. Lui aussi est conservateur, si l'on veut, mais avec plus de pondération. Il est touché par l'esprit philosophi-
que dont nous allons parler. Tout en glorifiant la Cité, il lui oppose, dans Antigone, la loi naturelle qui ordonne quelquefois ce que la Cité défend. Antigone, malgré les ordres de Gréon, roi de Thèbes, donne la sépulture à Polynice, parce que c'est son frère. C'est l'indice d'un esprit nouveau. Mais ce qui domine toujours chez Sophocle, c'est l'admiration pour les antiques héros et héroïnes. Il traite dans Elective le même sujet qu'Eschyle dans les Coéphores, c'est-à-dire le meurtre d'Agamemnon par ses enfants. Il rend pathétique l'histoire de Philoctète, le chef de pirates lâché par ses camarades et abandonné dans l'île de Lemnos. Son héros le plus poignant est OEdipe, qu'il nous montre, dans OEdipe-roi, soulevant peu k peu le voile des crimes involontaires qu'il a commis, et se bannissant de Thèbes en se crevant les yeux, puis, dans OEdipe à Coloiie, recevant l'hospitalité généreuse d'Athènes, refug-e traditionnel des illustres bannis, et incarnée dans son légendaire Thésée. Cette dernière pièce, comme les Perses d'Eschyle, constitue une belle manifestation patriotique, sûre d'être bien accueillie à une époque où le sentiment national venait d'être si exceptionnellement exalté.
Ce théâtre grec offre avec le nôtre des différences qui montrent bien le caractère des causes sociales d'oîi il est sorti. Il exclut l'amour, jugé indispensable à notre scène; il est plein de pensées religieuses et même d'événements religieux ; la « fatalité »> projette partout son ombre, bien que les hommes, doués d'initiative, y luttent contre les dieux; le lieu est presque toujours une place publique, ou tout au moins un endroit en plein air ; le chœur intervient plus ou moins, il représente en général les habitants de la localité où l'action se passe et qui, attroupés, sentencieux, bavards, disent leur avis ; les répliques des personnages se balancent harmonieusement, avec une soigneuse recherche de la symétrie. Tout atteste, en un mot, que nous sommes en présence d'un divertissement issu de la religion, pratiqué sous un beau climat par des hommes réunis en cités et qui tuit le culte des belles formes, même dans les arrangements de mots.