VIII. — LA \Ii: INTÉRIEIHE DE l,A CITH. iî
tion à ce besoin. I/ait ch; la [jarole se constitue donc sous forme de métier, et c'est la rhétorique. Mais rien ne sert de parler si l'on n'a quelque chose à dire, si l'on ne peut mettre dans SCS mots (les idées ou des semblants d'idées. Le type du rhéteur est donc dominé par un autre type plus important, avec lequel il se confond volontiers : celui du sophiste.
Les premiers « intellectuels » s'appelaient sages^ ce qui n'indiquait qu'une qualité personnelle. A partir de Pythagore, ils s'appellent philosophes ou amis de la sagesse, ce qui prend la façon d'un titre corporatif. Enfin, la terminaison istes étant spécialement ailectée aux métiers, aux professions lucratives, nous avons maintenant devant nous le marchand de sagesse, ou, plus exactement, le marchand d'idées.
La clientèle des sophistes est parfaitement caractérisée. Ce sont les jeunes gens riches qui veulent se perfectionner dans l'art de la parole pour entrer aussi armés que possible dans l'arène politique. Les sophistes sont donc des marchands qui tiennent chez eux tous les articles nécessaires au futur politicien, et ces articles sont si précieux qu'on ne lésine pas. On paye 50 drachmes pour assister au cours de Prodicus sur le juste emploi des i7iots. Car la propriété des termes est chose très importante chez les peuples bavards. Certains jeunes gens se saignent pour se procurer ces bienheureuses leçons. D'autres, moins fortunés, essayent du moins de s'en faire communiquer le résumé par un camarade, et l'on se pâme au cours d'un sophiste auquel on n'a pas assisté.
Le sophiste Gorgias dit dans Platon : « Le plus grand de tous les biens, celui qui rend libre et même puissant dans chaque cité, c'est, selon moi, d'être en état de persuader par ses discours les juges dans les tribunaux, les sénateurs dans le sénat, le peuple dans les assemblées... « Socrate, présentant le jeune Hippocrate au sophiste Protagoras, lui dit : « Hippocrate... est d'une des plus grandes et des plus riches maisons d'Athènes; nul jeune homme de son âge n'a de plus heureuses dispositions; il veut se rendre illustre dans sa patrie, et il est persuadé que, pour y réussir, il ne peut mieux faire que de s'attacher à toi. »
Enfin, le poète comique Aristophane, dans ses Nuées, met en scène un père, Strepsiade, qui présente son fils à Socrate, considéré et traité dans la comédie comme un sophiste :
Strepsiaue. — Instruis-le, châtie-le, et ne manque pas de lui bien affiler la langue, d'un coté pour les petits procès, de l'autre pour les grandes affaires.
Socrate. — Ne t'inquiète pas; je te le rendrai sophiUe accompli.
En efTet, si la « raison du plus fort », en tout pays, est toujours la meilleure, il s'agit de savoir en quoi consiste la force, et celle-ci change de caractère selon l'organisation d'une société. Dans une cité comme Athènes, où l'accès des fonctions publiques est ouvert à tous les citoyens, où la cueillette et le commerce ont créé une race de gens bavards et persuasifs, la force est à celui qui persuadera le mieux. Bien des gens du peuple, en de telles sociétés, sont orateurs sans le savoir. Un marchand de poissons qui vous fait prendre, grâce à son boniment, des sardines gâtées pour des sardines fraîches, a en lui l'étoffe d'un bon politicien. Le jeune homme riche, lui, veut se rendre compte scientifiquement des procédés qu'emploie tout Athénien dans ses conversations de loisir ou d'affaires; il veut cataloguer les armes diverses que fournit la parole et les diverses façons de s'en servir, afin de pouvoir au besoin, sans hésitation, s'escrimer de la meilleure. C'est pourquoi il paie si cher ces leçons d'escrime qui le conduiront aux grandeurs.
L'art de la parole est donc prisé, parce que c'est un moyen d'action. Sur l'agora, il faut raisonner, parce qu'il faut décider, et il faut décider, à chaque instant, de la justice ou de Y injustice de telle loi, de telle mesure. Le sophiste apprend à ses apprentis à envisager tous les points de vue possible, à soutenir le pour et le contre. De là deux conséquences : 1° la création et le triomphe de la logique; 2° l'obscurcissement systématique de la morale.
En effet, l'argumentation devient d'une subtilité extraordinaire, oll'rant, par la variété de ses procédés, une multitude de ressources à la mauvaise foi. L'idéal consiste à (jucslionner