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VIII. — I.A VIF, INTÉRIEURE DE LA CITÉ

sans cesse l'adversaire, à lui poser des dilemmes, à l'obliger à répondre « oui » ou '< non » sans lui laisser le temps de réfléchir ou de reprendre l'oirensive, à tirer de sa réponse des conclusions machiavéliqucmeni préparées d'avance, à échapper aux réfutations par des « distinctions » alambiquées. Mais il est clair que cet art de soutenir le pour et le contre ne va pas sans une certaine immoralité. Ecoutons encore le Sti'<'psiade d'Aristophane : « Les coups, la faim, la soif, le chaud, le froid, peu m'importe; qu'ils (les sophistes) m'écorchent, pourvu que j'échappe à mes dettes, pourvu que j'aie la réputation d'être un coc|uin beau parleur, impudent, effronté, bavard, habile à soutenir les mensonges, un vieux routier de chicane, une rraie table de lois, un moulin à paroles, un renard qui passe par tous les trous! » L'art de persuader, en un mot, est une arme entre les mains des convoitises politiques, et l'on s'en sert, selon les besoins de la cause, pour prouver tout ce qu'on veut.

C'est que la vie publique exerce un attrait immense. Chez nous, certes, les politiciens abondent ; mais une foule de citoyens ne s'occupent du gouvernement que le jour où ils votent et au moment où ils lisent leur journal. A Athènes, la vie publique est le métier de tous les citoyens. Elle prend à tous un temps énorme, leur impose une foule de fonctions temporaires très variées, et sollicite à chaque instant leur contrôle. Cinq mille citoyens sont membres de droit du tribunal des héliastes. Le Sénat en absorbe cinq cents. Pas d'expédition qui ne soit commandée simultanément par plusieurs stratèges (une dizaine parfois pour de minuscules armées). Enfin, l'assemblée du peuple décide de tout en dernier ressort, et les occasions de la convoquer ne manquent pas. Cet état de choses, connu sous le nom de « démocratie », constitue, en définitive, l'élargissement progressif de ce « conseil » bruyant, tumultueux que nous avons vu fonctionner autour des chefs homériques. Au lieu d'être quelques dizaines ou quelques centaines à discuter sur une petite place — ce qui caractérise la constitution aristocratique — on est plusieurs milliers à discuter sur une grande

place. Cela tient, nous l'avons vu, aux « ascensions » sociales dues au commerce, et à la multitude des parvenus qui a fait craquer les cadres traditionnels de la classe privilégiée.

L'amour passionné de la Cité. — L'amour des citoyens pour la Cité est intense. Il combine les deux amours qu'on éprouve, chez les modernes, pour la petite et pour la grande patrie, puisque toutes les patries sont petites. Cet amour est surexcité par le danger constant que fait courir à chaque cité l'existence toute proche de cités rivales. Il est exalté par le souvenir des luttes anciennes et par les légendes héroïques des grands bandits plus ou moins di\ànisés. Un fait qui montre bien l'intensité de ce patriotisme, c'est le soin qu'on a pris de s'en inspirer, lors de la Révolution française, pour fouetter le courage des soldats. Les grands révolutionnaires étaient en même temps de grands classiques, et, pour faire naître des dévouements, ils ne trouvaient pas de plus bel exemple à citer que celui des défenseurs de la Cité antique. Du reste, nous avons déjà retracé les grandes lignes de ce sentiment, à propos de Sparte. Moins rude, moins farouche, mais toujours aussi profond, ce sentiment existait à Athènes et dans toutes les cités grecques, jalouses à l'excès de leur indépendance, comme les « petits rois » de l'âge homérique l'avaient été de la leur.

La Cité est donc chose chérie, chose sacrée, chose divine. On ne la sépare pas des dieux qui la protègent. On vénère les lois jusqu'à la superstition, et Socrate, victime de ces lois, en fera l'apothéose dans une prosopopée magnifique. Bien que la famille soit forte et respectée, la « défense de la Cité », l)ien ou mal comprise, engendre des tyrannies. Nous avons déjà vu l'ostracisme. Bien d'autres condamnations éclatent sur la tête de tel ou tel citoyen, dès qu'un courant populaire existe pour l'accuser d'avoir trahi, d'une manière quelcon<[ue, les intérêts de la Cité. On ne regardera pas si ce citoyen est juste, comme Socrate, ni si sa présence est nécessaire à la tète d'une armée, comme Alcibiade, ni s'il vient de rendre un service signalé à Athènes, comme les dix généraux des îles Arginuses dont

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