‹ La Grèce antique; entretiens sur les origines et les croyancesChapitre 1 sur 7 · SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS

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Les Graïkes et les Selles ou Ilellopes. — Les Pélas<^es. — (Les Threikes) les Thraces. — Les Assyro-Lydiens et les Khétas. — Les Phéniciens et Egyptiens. — Les Hellènes : Akhéens, Aïoles (Eoliens), lavones (Ioniens). — L'invasion Dorienne et la dispersion coloniale. — L'olympe grec ne doit pas être confondu avec le panthéon latin. — Parfait accord de la mythologie hellénique avec la nature humaine ; elle doit à ses inventeurs la vie, la variété, la beauté.

Tandis que les Aryas de Tlnde, tournés vers l'Orient lointain, s'enfonçaient dans leur rêve mystique ; tandis \ que, d'un brillant et rapide apogée, les Perses, non sans ^ gloire, non sans vaillants réveils, retombaient dans la ^ nuit et dans l'impuissance, la Grèce, initiatrice de TOcci- V dent, traçait dans l'histoire un sillon qui ne sera jamais N effacé. C'est elle qui, aux civilisations isolées, a fait succéder la civilisation générale. Non contente de recueillir et de refondre pour nous l'héritage amassé par l'Assyrie, la Phénicie et l'Egypte, héritage singulièrement accru par son génie, elle l'a sauvé de la barbarie par son courage et son lieureuse fortune. De Marathon, de Salamine, datent l'indépendance et la

suprématie de l'Europe. Oui, soit directement, soit par rintermédiaire de Rome, la Grèce a été l'éducatrice des nations anciennes etmodernes quiontdirigé, qui dirigent encore, les destinées du monde.

Démêler, analyser les éléments si complexes d'où est issue cette idéale patrie, c'est éclairer l'origine même de nos arts, de nos croyances, de notre vie intellectuelle. Mais la tâche est malaisée. L'histoire commence tard. Les Grecs eux-mêmes n'ont gardé de leur antique passé que des souvenirs vagues, indifférents et défigurés par la Fable.

Avant d'y chercher notre route, en ce passé, un menu problème nous arrête sur le seuil. D'où vient que nous appelons « Grecs » ceux qui se nommaient et se nomment encore : les « Hellènes » ?

Les noms de « Grecs » et de « Grèce » nous viennent des Romains, qui les appliquaient aux peuples de l'Italie méridionale avant de les imposer à THellade et aux Hellènes. Et même à l'époque où Rome victorieuse engloba dans son empire le continent et la péninsule helléniques, elle les désigna par le nom d'une de leurs moindres localités, l'Achaïe. Ce choix, au moins, s'explique; c'est un hommage rendu aux derniers défenseurs de l'indépendance, à la Ligue achéenne. D'ailleurs, les Hellènes se sont eux-mêmes présentés dans l'histoire et dans l'épopée sous le nom homérique de Akhaivoi, Akhaioi, en latin Achivi, Achxi, que l'inscription égyptienne du xiv^ siècle a rendu par Akhaiuasha. Les Achéens n'ont rien de mystérieux ; on les suit depuis leur établissement dans un canton de la Thessalie, leur expansion dans IHellade entière, dans les îles de l'Egée, sur les rives d'Asie, jusqu'à leur retraite obscure sur la côte septentrionale du Péloponnèse, jusqu'à leur réveil in extremis, au temps d'Aratus, de

Pliilopœnieii et de Lycortas. Mais les Grecs, qui sontils? ces Grecs oubliés des Hellènes, et si profondément iixés dans le souvenir des Lalins?

Les mots Grains, Grœeus, Grsecia, n'appartiennent pas aux dialectes italiques ; ils y sont isolés, sans parents. Ils ne semblent pas moins étrangers à la langue d'Homère et d'Hésiode. Toutefois, en cherchant bien, on y retrouve Graios, sous la forme féminine des Gralai, des Grées, antiques divinités, sorte de doublure des Càorgones. Les Grées sont vieilles et font songer à gratis, qui veut dire vieille femme, contraction de la racine ger : géras, la vieillesse, gérOn, le vieillard.

Par chance, un fragment d'Hésiode nous a conservé le nom de Graîkos : « Dans le palais de l'auguste Deucalion, Pandore, amoureusement imie à Zeus, enfanta Graîkos, le puissant guerrier. » Un autre fragment, du poète Alcman, donne à ce héros le nom de Graïx. Enfin, un passage d'Aristote (3/e7eo/'es, I, 14), passage inestimable, vient nous révéler tout un passé obscur. Je traduis :

« L'Hellade primitive est vers Dodone et l'Akhéloos. Là, en effet, habitaient les Sellai et ceux qu'on nommait alors Graîkoi, qu'on nomme aujourd'hui Hellènes. »

Ainsi, à quelques lieues de Janina, en Thesprotie, sur les confins de l'Epire et de l'Acarnanie. il a existé des Grecs, des Gneci, qu'Aristote assimile aux Hellènes. Et c'est sous le nom de Grxci, que les populations de la Thesprotie ont traversé l'Adriatique, et reflué, comme nous le verrons, sur l'Italie méridionale.

Le passage d'Aristote n'élucide pas seulementl'origine des Graîkoi; il nous fait entrevoir les Achéens. Dans cet Akhéloos, « le plus vénérable des fleuves », dans l'Akhéron, qui coule à quelques lieues de Dodone, au fond des gorges de Souli, on reconnaît les proches parents linguistiques du dieu ou héros éponymeakhéen.

Akhilleus. (Le redoublement de 17 disparait dans le génitif homérique Akhilèos). Un nom plus cuVieux encore, qui est resté attaché aux prêtres de Dodone, c'est celui des Sellai^ des Selles^ nommés depuis Hellènes.

L'idendité n'est point douteuse. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire pour constater dans une foule de mots grecs la persistance du S initial. Ces mots appartiennent sans doute à une période ancienne delà langue : Sélènè, la lune, SeirënP, la sirène, Seir et Seirios, le soleil, Tastre, Selas^ l'éclat, iSM^v, le sanglier, sont restés, etc., à côté de HéMnëyde eirënë.ôe hélios, de hus. Les Selloi, d'ailleurs, sont appelés par Pindare Helloi. Le nom de Hellopie, antérieur à Helladc^ forme la transition entre Sellas et Hellèn. Mais quel contraste entre ces deux rameaux d'une même race! Les Selles, isolés dans leur forêt sacrée, interprètes du grand chêne, ont gardé leurs mœurs rudes et sauvages. Les Selles, nous dit Homère, ne se lavent pas les pieds, ils couchent sur la lerre nue, aniptopodes, khamaieunai. « Je suis entré, dit Hérakh'-s {Trachin. de Sophocle), dans le bois sacré des Selles montagnards qui couchent sur la terre. »

Si haut qu'ils nous reportent dans le passé, ces Graïkoi, ces Selloi, n'étaient ni les seuls, ni les premiers habitants de la Grèce occidentale. Ils végétaient encastrés au milieu de nombreuses tribus, Dryopes, Dolopes, à l'est; Chaones, Molosses, au nord; Courètes, Lélèges, au sud, confondues sous le nom générique de Pélasges. « Seigneur Zeus, s'écrie Achille, habitant et gardien de Dodone aux rudes hivers, dieu pélasgique, dôddnaié, pélasgiké! » et Hésiode : « Dodone, établissement des Pélasges, Pelasgôn hedranon » ; hidrumaPelasgikon, répète Skymnos de Chio.

On a voulu faire un mythe, je ne sais pourquoi, de ces Pélasges, en qui les Hellènes ont toujours reconnu leurs

prédécesseurs, et qui ont formé le fonds des populations delà Grèce. 11 y avait encore, du temps d'Hérodote, des Pélasges, en Thrace, à Crestone, et, sur les côtes de TEgée, une Pélasg-iotide. Les noms de Pélion, Pélias, Pelée, voire Pel-la (capitale de la Macédoine) témoignent assez du séjour des Pélasges dans la Grèce centreorientale. Toutes les îles, depuis Thasos et Samothrace jusqu'à la Crète, étaient peuplées de Pélasges. Le Péloponnèse, dont le nom même est transparent, s'est d'abord appelé Pélasgie ; et la célèbre ville d'Argos devait son nom à sa sœur Ihessalienne^V Arffospélas(/ique, l'Argessa d'Homère. Toute l'Asie Mineure jusqu'à l'Halys fut occupée par des Pélasges, du moins par des Lukiens, Tursènes, Teucriens, Mysiens, qui se confondent avec eux. C'est de Plirygie que Pélops vint restaurer le trône de l'antique roi Pélasgos (car Pel-o[)S n'est autre qu'un doublet de Pel-asgos). L'Arcadie est restée entièrement pélasgique. Enfm l'Attique était par excellence un pays de Pélasges. Devant certaines invasions, dont nous allons parler, « la plus forte partie des Pélasges », écrit Denys d'Halicarnasse, u se réfugia vers Dodone, parmi des peuples de même race, puis se sentant supportés avec peine, parce que la terre ne pouvait suffire à tant de bouches, ils quittèrent le pays. Un oracle, d'ailleurs, leur commandait de gagner l'Italie, nommée alors Salurnia » et qui prit le nom significatif (ÏArgessa. Ainsi, avant d'être hellénisé, et durant bien des siècles, le monde grec, y compris l'Italie du Sud, Daunie, Œnotrie, a été pélasgisque. Il n'y a pas de fait plus avéré. D'où venaient, maintenant, ces Pélasges, si nombreux, si solidement établis entre les Balkans et la Crète, entre les Calabres et la Cappadoce ? Avaient-ils rencontré des autochthones ? Quelles croyances, quelle langue, quels arts avaient-ils apportés ?

6 LA CtR?XE antique

On a coutume de leur attribuer les constructions massives en blocs irréguliers qui sont disséminées en Asie Mineure, en Grèce, en Italie, telles que les murailles de Sipyle, le Trésor d'Atrée à Mycènes, et les enceintes des citadelles étrusques. Un autre nom encore est attaché à ces forteresses, celui des Cyclopes, forgerons fabuleux, habitants des cavernes, localisés plus,tard par la Fable dans les îles éoliennes. Ces Cyclopes, qu'on ne peut séparer des Cercopes, Dolopes, Dryopes, Hellopes, Aithiopes, étaient-ils des Pélasges ou des précurseurs? Le suffixe terminal de ces noms, si fréquent en grec, Rhodope, Sinope, Calliope, anthrope, métope, Mérope, r^urope, s'il est, comme il semble, indo-européen, autorisera-t-il à préjuger l'origine des Pélasges et des plus anciens habitants de la Grèce? Autant de questions plus faciles à poser qu'à résoudre.

De toute façon, la vie devait être précaire en des pays où l'homme se dressait d'aussi fortes défenses que les murs cyclopéens? Que redoutaient ceux qui se retranchaient derrière ces remparts, avec leurs troupeaux et leur butin? Evidemment les bêtes sauvages, loups, taureaux, sangliers, lions, serpents, dont la fable a gardé le souvenir, mais aussi la revanche de populations vaincues et opprimées. Si donc les Pélasges ont construit ou habité ces enceintes, ils n'étaient pas les premiers occupants des vastes contrées où ils ont établi leur domination. Ici la tradition vient à notre aide. Les Pélasges passaient pour avoir refoulé les Ibères, et les Athéniens aimaient à penser que la bataille décisive avait été livrée sur leur territoire. On croyait que l'empire des Ibères s'était étendu à tous les rivages de la Méditerranée. Or ces Ibères, que les Ligures et les Celtes ont chassés de la Gaule, et que les Sicules et les Ombriens ont rejetés d'Italie en Sicile, étaient venus de

TAtlandide, des Canaries, de la côte africaine. C'étaient des Berbers, des Libyens, une population méditerranéenne blanche, qui dominait dans l'Occident avant l'époque des migrations orientales. M. d'Arbois de Jubainvillc voit dans les Liburncs de l'Adriatique un débris de ces antiques Libyens. Au reste les relations entre la Grèce primitive et l'Afrique sont attestées par les documents égyptiens. C'est comme alliés des Libyens que « les peuples de la mer » ont attaqué dans le Delta, aux xiv' et xiii* siècles, Ménephta II et Ramsès III.

Pour M. d'Arbois, les Pélasges sont des Khamites, des Couschites. Philistins en Palestine, Pélestes en Crète, il arrivent d'Orient par la Lydie, où ils déposent les Tursènes ou Tyrrhènes, par la Troade, où ils laissent les Teucriens (Takkaro), et de proche en proche, d'île en île, atteignent à la fois le Péloponnèse, l'Hellade et la Thessalie, puis TEpirc et la Saturnie. Cette théorie s'appuie sur un vague préjugé biblique — et nous ne nous y arrêtons pas — et, indirectement, sur une assertion d'Hérodote : « les Pélasges etTursènes deCrestone, dit cet historien, parlent une langue barbare. » Mais les Phrygiens aussi, et les Caros, et les Lyciens, les Ombriens, les Perses, parlent des langues barbares. Or il est certain ou probable que les uns et les autres se servaient d'idiomes indo-européens très apparentés au grec. Les quelques mots qui nous viennent des Pélasges n'ont rien qui nous soit étranger. Les finales en ope sont restées familières aux Hellènes et paraissent bien se référer à ops, où se confondent les sens de vox et de ocidus, a parole, yeux et visage ». Beaucoup de villes pélasgiques se terminent en one [Dodône, Méthane^ Krestône, Mékône), suffixe très ordinaire en grec et en latin. Dodone présente le redoublement de la racine c/ô, qui se voit dans dôron, donum. Argos a été regardé comme

une métathèse de agros^ ager^ la campagne ; il peut être encore parent de arguros, argenium, et comporter l'idée de blancheur et d'éclat. Enfin Pelasgos a été rapproché de pelas, adverbe qui signifie auprès, dans le voisinage ; pelos, noir; pelor, prodige; pelagos, la mer; même de pelargos (cigogne) ; de toute façon, la syllabe pel abonde en dérivés aux sens divers; on a cité aussi palaichthôn, ancien occupant, palaios, et beaucoup d'autres formes analogues.

Ce qu'on peut conjecturer des croyances des Pélasges appuie encore ces vraisemblances. Hérodote nous dit en vain que ces peuples ne donnaient pas de nom à leurs divinités. Lui-même nous apprend que Dodone, desservie p~ar des Péléiai, des prétesses pélasges, était un sanctuaire et un oracle de Zeus et de Dionè, celle-ci une sœur indéniable des dieux italiques Janus, Diana et Juno. Qu'était ce Zeus, Zeus anax (Z. prince), comme l'appelle Achille y Sans doute le génie de l'air qui bruissait, qui parlait dans les feuillages du chêne nourricier (phègos), la puissance mystérieuse qui multipliait les glands nécessaires à la vie de ces pâtres sauvages. Dionè, sa forme féminine, était, pense-t-on, la terre, la fécondité, ou encore l'étendue céleste. Ne me faites pas, d'ailleurs, plus affîrmatif que je ne veux et dois l'être. Comment connaîtrions-nous dans leur état premier les idées, les dieux, les mœurs des Pélasges, plusieurs fois recouverts par des invasions de peuples mieux armés et mieux doués y

Tandis qu'ils s'agitaient ou s'endormaient dans une obscurité qui ne sera jamais dissipée, un flux nouveau, une marée immense remontait la vallée du Danube et venait battre la chaîne de THémus.

C'étaient les nations des Ligures, des Illyriens et des Thraces, des Gètes, des Daces, toute une multitude

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poussée à rarrière par d'autres migrations orientales. Les Ligures, précédant les masses celtiques, passaient ou contournaient les Alpes, jetaient les Sicules sur l'Italie, délogeaient les Ibères du golfe de Gênes et du golfe du Lion, couraient le long des Pyrénées vers l'Océan et débordaient jusqu'en Espagne. Les Illyriens occupaient les bassins de la Save, de la Drave, et glissaient le long des côtes de l'Epire. Les Thraces franchissaient à la fois les Balkans et le Bosphore. Sous le nom de Bithyniens, Bébriges, Briges, Phrygiens, ils inondaient Troade, Mysie, Méonic, tout le nord-ouest et le centre de l'Asie Mineure. En Europe, ils chassaient ou englobaient les Pélasges de Macédoine, de Thessalie, poussaient une pointe en Attique et y fondaient Eleusis. L'Archipel aussi était entamé. Samothrace, Thasos, Imbros, Lemnos, Naxos, l'Eubée, la Crète recevaient des maîtres etj des dieux nouveaux. |

C'était un peuple puissant que ces Thraces, Thrëikoi, le premier en nombre après les Indiens, et qui eût fait de grandes choses, dit Hérodote, si la cohésion ne lui eût manqué. La fortune l'a trahi ; la barbarie l'a repris, l'a fait rentrer dans l'oubli. Il n'en a pas moins fondé de florissants empires, en Troade, en Plirygie ; il a infusé sa vigueur dans le sang des Emathiens, les futurs Macédoniens; il a inquiété Alexandre, qui a dû écraser les Triballes avant de fondre sur l'Hellade et la Perse; il a traité avec les Romains. Il a donné aux Pélasges l'orge et la vigne, l'agriculture, et implanté dans le sol des dieux et des cultes qui n'ont pas tenu le dernier rang dans le panthéon et la religion hellénique : les Cabires et les mystères de Samothrace, le groupe de Dèmètèr, de Dionusos et de Korè, et les Mystères d'Eleusis, fondés par le Thrace légendaire Eumolpos, et dirigés par les Eumolpides. Les dieux delaPhrygie, Bagaios, Saba-

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dios (Sabazios), Kubèlè, la Grande Mère Idéenne, la pierre sacrée de Pessinunte, sont aussi d'origine thrace, non pas, il est vrai, sans mélange postérieur d'éléments sémitiques et iraniens.

Mais que nous soyons ici en présence d'Indo-Européens, c'est ce que nul ne songe à contester. Les dieux le crient, les traditions grecques l'attestent. Les Hellènes eux-mêmes, si peu attentifs aux faits d'ordre linguisti([ue, reconnaissaient (Platon) la ressemblance de certains mots grecs, phrygiens et arméniens. Et les modernes placent les langues thraces et gètes, comme les scythiques, entre le groupe iranien et la famille hcllénoitalique.

Sans entrer dans l'explication des mythes, nous nous bornerons à montrer, dans les noms des trois Cabires primitifs Axieros, A.riokersos, Axiokersa ; l'Amour, Eros; riiomme et la vierge, ou le créateur et la créatrice {Kersos, Kersa (Korè), rac. Ker.) qualifiés de dir/nes, de divins {Aœios), tout comme le ileuve sacré, le fleuve Axios. Dèmètèr que nous avons souvent présentée comme une variante de G'emètèr^ peut être encore la « mère-nourrice » de Dhè, allaiter (grec, thë-lus). Lionusos^ le Zeus d'une fabuleuse Nusa, ou bien plutôt une forme masculine de Dionè, est sans aucun doute un dieu céleste et solaire. Le phrygien Bagaios est, comme le grec Bacchos, un proche parent du védique Bhaga, zend Bagha. slave Bog. Les difterences sont d'ordre simplement phonétique et dialectal. On a recueilli d'autres mots qui prouvent à la fois l'affinité du thrace avec les autres idiomes européens, et aussi l'extension et la puissance de ce peuple oublié.

La nation thrace portait en elle-même un double germe de dissolution : la fatigue qui suit l'effort, d'autant plus énervante que l'effort a été plus violent, plus brusque,

moins contenu ; et puis la présence et le sourd travail d'un corps étranger : les tribus helléniques pullulaient déjà dans son sein, obscures, inconnues, éparses, rongeant les tissus, élargissant les mailles d'un organisme inconsistant. C'est alors que, par surcroît, l'ébranlement communiqué au monde sémitique par la poussée de l'Egypte, victorieuse des Hyksos, et par la pression des Iraniens, jeta sur le chaos pélasgo-tlirace les Assyro- Lydiens en Asie Mineure, les Phéniciens dans la Méditerranée. Des Sémites vinrent jusqu'en Troade donner à lUos (Ilion) des rois et un nom nouveau : Ilos est le dieu de Babylone et d'Israël, Ilou, El ; Assaracos est un dérivé d'Assour. Des Sémites encore imposèrent à Sardes une dynastie à laquelle les Grecs donnèrent le nom d'IIéraclides, en souvenir d'un dieu assyrien confondu avec leur Iléraklès. En même temps sur les côtes, partout où il y avait à échanger et à vendre, s'avançaient, de baie en baie, d'île en île, les Phéniciens de Byblos et de Sidon; la tradition veut qu'ils aient pénétré jusqu'en Béotie, avec un fabuleux Kadmos, inventeur de l'alphabet. Leurs navires déposaient en Attique Kékrops, en Argolide Aiguptos et ses cinquante fils. Ces personnages, peutêtre des Hyksos fugitifs chassés par les Pharaons vers 1800 avant noire ère, paraissent avoir trouvé dans le Péloponnèse un groupe déjà hellénique, les Danaëns, dont le liéros éponyme, Danaos, a été mêlé à leurs aventures; ces Danaens, désignés et vaincus, sous le nom de Tana, parles conquérants delà XYlIl'' dynastie thébaine. C'était le temps de la grande expansion égyptienne, lorsque les Toutmés et les Aménotep courbaient sous leur loi Palestine, Syrie, Chaldée, Assyrie. La marine phénicienne était à leurs ordres ; rien donc d'étonnant si l'on a découvert à Mycènes des objets égyptiens, et dans le Delta des spécimens d'un art mycénien.

Mais les apports de l'Egypte dans les populations et les mythes de la Grèce ne peuvent guère entrer en compte, Homère et Hésiode ignorent la plupart des fables rapportées d'Egypte par Hérodote. C'est à partir seulement de l'établissement des Grecs à Naucratis, sous le règne de Psamétik, que les prêtres de Memphis s'ingénièrent à rattacher les dieux grecs au panthéon égyptien. Aux Phéniciens, en somme, appartenait l'empire de la mer. Et ce sont des colonies phéniciennes, des dieux phéniciens que les Hellènes rencontrèrent sur tous les rivages et dans toutes les îles de la Méditerranée, à Chypre, à Rhodes, à Samos, à Thasos, en Crèle.

Cette île de Ci'ète ajoué^un grandjôle dans les siècles qui ont précédé la guerre de Troie. Minos et ses frères, Sarpédon et Rhadamanthe, dominaient sur une vaste étendue, entre la Lycie et la ïrinakrie (plus tard Sicanie et Sicile). La Carie, TAttique, la Laconie étaient des dépendaiices de ce monde crétois, dont la capitale était la ville de Cnosse. Sans adopter les vues de M. d'Arbois sur l'origine égypto-phénicienne de Minos et des Lélèges (Léka des inscriptions hiéroglyphiques), de ces Lélèges qui ont sans doute donné leur nom à la Lukie (Lycie) et à la Laconie, il est difficile de ne pas voir dans le fameux Minotaure, dans le taureau qui porte la nymphe Europe, le^loloch phénicien, à tète de bœuf, avide de victimes lîumaines. 11 faut donc que l'influence phénicieniie aLt été durable, puisque le culte du Minotaurie^ survécu, jusqu'à Thésée, à la localisation dans l'île de Crète de tout l'Olympe hellénique. De toute façon, la Crète, posée comme une barre entre les mers grecques et les eaux africaines, divisée en deux bandes longitudinales par une chaîne de montagnes assez hautes, avait tout ce qu'il faut pour arrêter au passage les voyageurs ou émigrants du nord ou du midi, et pour

faire illusion à tous sur sa propre grandeur. Tous les échantillons des peuples environnants se sont mêlés dans ses cent villes. « Au milieu des sombres flots, lisons-nous dans V Odyssée, est l'île de Crète, terre fertile et riante; des hommes, nombreux, infinis, habitent ses quatre-vingt-dix cités où leurs langages divers se confondent. Des Achéens se mêlent avec les Cretois indigènes au cœur allier, avec les Kidoniens, les Doriens, en trois tribus, et les divins Pélasges ». Cette ruche humaine devint si remplie qu'elle essaima à son tour; et l'on en vint à la considérer comme un centre d'expansion primitive. Hérodote croit bonnement que les Cauniens, les Lyciens sont d'origine Cretoise.

Vous pouvez, par cet aperçu rapide, mais sur lequel nous reviendrons à loisir, vous figurer le mouvant tableau du monde grec avant les Grecs, les couches épaisses de populations superposées et confondues que les tribus helléniques eurent à percer dans toutes les directions pour encadrer et conquérir une moitié du monde connu des anciens et faire l'éducation de l'autre ; et aussi quel chaos de croyances et de cultes antérieurs ou extérieurs dut éliminer ou englober la mythologie grecque. Tout d'abord un fonds méditerranéen, ibère, identique sans doute à nos gens de Cromagnon et des Eyzies; puis un large afflux asiatique, les Pelages, couvrant l'Asie Mineure, le Péloponnèse, THellade, l'Italie méridionale, de constructions dites cyclopéennes; ensuite la vaste inondation thrace, et l'immense éparpillement des armées assyriennes et des colonies phéniciennes. Comme l'a très bien vu Hérodote : « Après s'être séparée des Pélasges, faible alors et d'une condition médiocre, la race hellénique s'est accrue jusqu'à former une multitude de nations, surtout après qu'un grand nombre de peuplades barbares se furent réunies à elle. » l

La légende d'IIellen et de ses fils ou petits-lils Aïolos, Doros, Xouthos, lavon, Akhaïvos, Makedon, n'indique pas exactement les affinités respectives des clans ainsi personnifiés, mais elle révèle chez ces tribus diverses une conscience très nette de leur parenté, de leur unité nationale. Chacune a et conservera longtemps ses coutumes, ses divinités, ses dialectes particuliers, mais toutes se savent Hellènes au même titre. Est-ce là, cependant, une race ? Non, mais un groupe fortement croisé déjà, où les sourcils noirs de Zeus contrastent avec les cheveux blonds des héros et des déesses; où des éléments septentrionaux (blonds dolicho-céphales) se sont associés à la traînée brune, ombi'o-ligure, des émigrations orientales. Toujours est-il qu'au moment de descendre dans leur patrie future, les Hellènes étaient en possession d'un organisme linguistique et de données \religieuses qui leur étaient propres.

Il parait étrange, à première vue, qu'une nationalité si accentuée n'ait jamais constitué une nation véritable, n'ait abouti qu'à des fédérations passagères sans cesse rompues par des rivalités sans fin, à un morcellement aussi funeste à la Grèce que précieux pour la civilisation. C'est là un phénomène que bien des causes, géographiques surtout, perpétuèrent, mais que nous ne pouvons saisir à son point de départ. Arrêtées par les masses déjà fixées, débordées et dispersées par les foules en marche, les tribus helléniques durent se glisser une à une dans les interstices ouverts à leurs faibles avant- garde s.

Pendant que l'extrême droite, Gralkoi^ Selloi, tournant peut-être l'Hémus (les Balkans), gagnait l'Epire, la Chaonie, la Thesprotie, l'Etolie, le pays des Curetés, se mêlait aux Pélasges de Dodone et fondait l'Hellopie sur le versant occidental du Pinde; tandis que, à

rextrème gauche, les Macédoniens s'écartaient vers les vallées de l'Axios et du Strymon; le centre Eolo- Achéen, emporté sans doute dans le torrent thrace, cherchait un refug-e au pied du mont Olympe; et là, reprenant haleine, il recueillait ses souvenirs et établissait ses dieux Ouraniens, Titans et Olympiens ; puis, peu à peu, le long du Pinde jusqu'à l'Othrys et au Parnasse, le long de la nier jusqu'à lOssa et au Pélion, ces Eoliens, ces Achéens devenaient maîtres de la vallée de Tempe, de l'Argos pélasgikos, ville ou plaine dont le nom s'est conservé longtemps, des cités antiques d'Argissa, de Larissa, de Phèi-os, d'iolkos, enfin de la Thessalie entière, lolkos, patrie de Pélias et de Jason, fut la principale cité des Minyens, Phthia celle des Achéens, des Myrmidons, sujets de Pelée et d'Acliille. Il y eut donc en Thessalie, et donnant la main par-dessus le Pinde à l'Hellopie dodonéeime, une première Hellade qui avoisinait ou comprenait ces petits districts fameux, Pélasgiotide, Achaïe, Phthiolide, Histiéotide, Trakhinie, et où, durant plusieurs siècles, s'amassèrent obscurément les bandes insoucieuses de hardis cavaliers, Centaures ou Lapithes, et de conducteurs de chars, avec leurs fétiches ou palladiums^ leurs sorciers, leurs femmes et leurs captives. Mais la Thessalie, trop étroite, envahie au nord par deux colonnes nouvelles, Doriens et Ioniens, finit par jeter, hors de ses frontières, les Eoliens dans la mer (de là les traditions des Argonautes et des aventures troïennes , les Achéens, à travers la Béotie et la Phocide, jusque dans le Péloponnèse — où l'Arcadie seule échappa à leur invasion, — jusque dans les Cyclades et en Crète.

Ce mouvement est de peu antérieur aux conflits des peuples de la mer avec les Pharaons (xiv^, xiii*= s.); et c'est vers le même temps que les Eoliens atteignaien

d'une part la Colchide, au fond du Pont-Euxin, d'autre, Lfmnos, Lesbos et les rivages de TEolie asiatique, où s'élève Kiimè, future métropole de la dîmes italienne.

Les Ioniens s'arrêtèrent peu dans la Thessalie, trop pleine encore, peut-être le temps de semer çà et là les dérivés d'une racine Aïg (briller, jaillir ou bondir) qu'ils paraissent avoir affectionnée, d'où la chèvre aïx, des villes et pays du nom d'Aigion, d'Aïgialée, la mer Aigiaia, le héros Ai'geus, et la fameuse aïgis, \ égide de /eus et d'Athènè ; poussés par les Doriens, qui se groupaient dans une petite Doride montagneuse avant de couvrir la Béotie et de s'approprier le sanctuaire de Delphes sur le versant méridional du Parnasse, les Ioniens vinrent occuper, aux dépens des Achéens, la côte du Péloponnèse sur le golfe de Corinthe, Patras, iEgium, Sicyone, Phliunte, et, aux dépens des Pélasges, l'Attique, Salamine, ^Egine; mais ils se confondaient si bien avec ceux-ci, délivrés par eux du joug des Thraces, que les Athéniens aimaient à regarder Ioniens et Pélasges comme leurs ancêtres. Néanmoins, la grande invasion dorienne, dite retour des Héraclides, ayant bouleversé le Péloponnèse, fait refluer vers le golfe de Corinthe les Achéens de la Messénie et de l'Elide, de la Laconie et de l'xVrgolide, et forcé par contre-coup les Ioniens de Sicyone à repasser le canal, l'Attique se trouva beaucoup trop petite et trop pauvre pour nourrir ses trois populations de Pélasges, de Thraces et d'Ioniens. La mer encore reçut le trop-plein ; les îles, grandes et petites, Eubée, Naxos, Samos, Chios ajoutèrent à leurs habitants, déjà si divers, un très fort appoint d'Ioniens ; et la plus riche, la plus belle région de la côte d'Asie échut aux transfuges favorisés ; douze cités, entre autres Milet, Ephèse, Colophon, bientôt Smyrne, devinrent des centres de richesses, d'arts, de poésie; c'est là que se

polit cette langue homérique où la fluidité ionienne tempère l'agréable rudesse de TEolien. La vie intellectuelle de la Grèce a commencé en Asie, en lonie, entre les xii^ et X® siècles ; elle s'est éveillée au contact des civilisations, — telles quelles, — des industries etdesphilosophies orientales ; mais, ce qui prouve bien la force native de ce génie, c'est qu'il a mis sa marque sur ses emprunts, c'est qu'on a peine à y retrouver les vestiges dune origine étrangère.

L'établissement des Doriens en Laconie, en Crète, à Rhodes et en Carie, au sud des Ioniens, termine l'installation si lente, si graduelle, si troublée, des tribus helléniques dans rileliade définitive, dans le Péloponnèse, dans les îles dites Ioniennes et dans celles de l'Egée, enfin sur la côte d'Asie, entre la Lycie et la Troade. Nous sommes arrivés au vm^ siècle, au temps d'Hésiode et des hyianes homériques. L'histoire datée va s'ouvrir avec l'ère des Olympiades (776).

Vingt ans environ avant la fondation de Rome, la Grèce est dans tout l'épanouissement de sa jeunesse expansive ; ses flottes par centaines déposent sur tous les rivages ces colonies qui gardent, en pleine liberté, le souvenir affectueux de leurs métropoles. Le sentiment du beau — qui la caractérise avant tout — se manifeste par les luttes athlétiques d'Olympie, par l'ordonnance et la grâce rythmique de ses solennités religieuses. Il s'affine dans la décoration si variée de ses bijoux et de ses poteries. L'architecture, dépouillant sa raideur et parant sa nudité antiques, aligne les nobles cannelures doriques, les volutes ioniques, et couronne de frontons polychromes ses ingénieux entablements. La statuaire enfin s'allège, détache les membres du corps, atteint à l'harmonieux équilibre des mouvements, et donne aux dieux, avec la variété de la vie, des formes

dSy LA GRECE ANTIQUE

enfin dignes de la figure Immaine. La poésie se joue avec ivresse dans les mille aventures qu'elle prête à ces personnages presque aussi réels que leurs adorateurs, si fortement imprégnés de l'humaine nature que les Grecs eux-mêmes hésitent entre le héros divinisé et le dieu ramené aux proportions de l'homme.

11 appartient à la critique moderne de faire leur part à l'évhémérisme grossier, au symbolisme moral, à la personnification des aspects et des forces de la nature, enfin à cet antique animisme qui fait le fond de toute l'illusion religieuse. Les guides ne nous manqueront pas. Les Guigniaut, les Preller, surtout Alfred Maury, ont minutieusement étudié les grands et petits dieux, les rites, les oracles et les mystères. Mais il me semble que nul, parmi ces savants érudits, n'a jugé à sa valeur l'objet même auquel tous consacraient leur vie. Pour comprendre et apprécier la mythologie grecque, soit en elle-même, soit dans ses rapports avec la civilisation, il faut renoncer à une erreur et à un préjugé.

L'erreur consiste à confondre l'olympe grec avec le panthéon latin; il faut replacer l'un et l'autre dans son milieu originel. 11 faut conserver aux dieux grecs leurs noms, ne pas déguiser en incolore Junon l'altière et magnifique Hèra, en Diane ou en Vénus (humbles nymphes des sources et des bois) la grandiose Artémis et la délicieuse Aphrodite, en Herculus, génie et gardien de l'enclos, le héros solaire Iléraklès, — gloire des airs. Ni Ares ne répond à Mars, ni Poséidon à Neptune, ni Héphaïstos à Vulcain. Ces à peu près appartiennent à la période romaine.

Le préjugé est d'ordre plus général : c'est la distinction entre les vrais et les faux dieux — point de vue étroit où nous enferme une éducation religieuse et meta-

physique attachée depuis tant de siècles à la déformation des cerveaux.

Il y a des dieux beaux et des dieux laids ; des dieux attrayants et des dieux ennuyeux ; des dieux intelligents et des dieux sots; des dieux libéraux et des dieux autoritaires; des dieux propices au développement des facultés et des passions et des dieux hostiles à la science, à l'art et à la nature humaine. De ces épithètes contrastées, les premières sont revendiquées sans conteste par les dieux de la Grèce; et ces qualités, ils les doivent au peuple qui les a polis et façonnés à son image.

Est-ce à dire qu'ils soient parfaits? Que la majesté virile de Zeus, la sérénité d'Artémis, la générosité maternelle de Dèmètèr, le lumineux génie de Phoibos, la grâce molle d'Aphrodite, la sagesse active d'Athènè, la joie exubérante de Dionusos, n'aient pas leurs écarts, leurs éclipses ? Non, certes. Les fureurs, les violences, | les perfidies même, ne sont pas plus rares dans la cité/ divine que parmi les mortels. Ce sont des accès, des défaillances, — rachetés par des heures d'indulgence et de pitié secourable. Ces dieux ne sont pas figés dans une attitude béate ou solennelle. Ils vivent, et ils aiment la vie, dont ils représentent tous les aspects, tous les mobiles, toutes les douleurs et toutes les jouissances.

Car il n'y a pas un phénomène de la nature, pas une énergie physique ou morale, pas un sentiment ou une idée qui n'ait dans l'olympe et sur les versants de la montagne idéale sa figure achevée par une main d'artiste, son nom sacré et son rôle presque humain dans 1 Athènes céleste. Il n'est pas jusqu'à la troupe des comparses, et celles qui chantent près des fontaines ou se nichent dans les volutes des vagues, et celles qui dansent dans les clairières, et les compagnons capricants de Pan, l'universel pasteur, et la bande qui tré-

bûche autour de Bacchos, qui ne respire la vaillance et la santé. Comme tout cela est loin de la plate imagerie que nous connaissons, du fretin exsangue, de la grotesque racaille qui peuple tant d'autres empyrées!

Et il y en a pour tous les goûts. Chaque cité, chaque

* bourg a ses préférences, chaque fidèle peut choisir ses patrons, sans déprécier le protecteur du voisin,

1 sans refuser un hommage poli à tous les sanctuaires

j qu'il visite.

C'est que, parmi tant de divinités, célestes, aériennes, marines, terrestres, infernales, il n'y en pas une qui entende gêner Tinitialive et la pensée du profane, pas une qui considère l'humanité comme un troupeau d'imbéciles, de pauvres d'esprit, mené, morigéné, exploité par quelques malins, hypocrites ou puissants. Les Grecs ne l'auraient pas souffert. Fortement épris de liberté, de gloire locale ou personnelle, de plaisir et de mouvement, le citoyen d'Athènes ou de Lacédémone ne veut pas être tenu en lisière par une caste sournoisement paternelle. Crédule, certes, et dévot, infatigable en cérémonies, sacrifices, consultations de présages et d'oracles, plein de vénération pour les prêtres et les hiérophantes, jamais cependant IHellène n'a plié sous le joug sacerdotal.

Contraste bizarre. Nulle part plus que dans la Grèce antique n'a sévi la superstition. Nulle part les initiations, les mystères, les rites minutieux, les associations pieuses, n'ont tenu plus de place, absorbé plus d'heures et de journées ; et pourtant, dans son esprit, dans ses institutions, dans son histoire, l'hellénisme est resté laïque.

Si la religion, là conmie ailleurs, a engendré des excès et des crimes, traqué Anaxagore, Diagoras, assassiné Socrate et réduit Aristote au suicide; si le

sang humain a plus d'une fois coulé sur les autels ; toujours le fanatisme, abandonné aux sycophantes ou aux conservateurs rancis, s'est trouvé tempéré, arrêté par la variété des dieux, par le sens de la liberté et aussi par cet amour de la mesure qui n"est pas un des moindres traits de la nation.

C'est pourquoi les dieux grecs — et il y en a de farouches, de délirants — n'ont pas coûté au monde la millième partie du sang bu à flots par les lahvé et les Allah ! Ils n'ont pas, crime plus funeste encore, à l'instar des nihilistes et des mystagogues, — Bouddha et autres, — abruti des multitudes, éteint ou égaré des intelligences, énervé des centaines de générations. * Enfin ce paganisme, que nos théologiens (du moyen âge), oubliant l'apologue de la paille et de la poutre, traitent volontiers de ridicule et d'enfantin, a longtemps suffi à l'un des peuples les mieux doués et les plus ingénieux que l'on connaisse. Ce n'est pas attribuer aux dieux et aux mythes grecs une antiquité trop haute et une trop longue durée que d'en placer l'origine à trois mille ans avant notre ère et d'en fixer l'extinction officielle aux temps de la vaillante brute Tliéodose l". Depuis l'âge pélasgique jusqu'à l'arrivée des barbares, ils n'ont cessé, même affublés de noms latins et assimilés aux transfuges de l'Egypte ou de la Perse, d'être mêlés à l'histoire, d'inspirer les poètes, les artistes, et les penseurs, d'intéresser les philosophes et d'amuser les railleurs. Ils ont donc présidé, assisté tout au moins, à l'une des phases principales de l'évolution humaine.

Enfouis sous les débris de leurs temples, traités de diables par l'inepte mépris des cuistres de l'Ile Sonnante, ils dorment dix siècles d'un seul tenant. On les croyait morts ; et tout d'un coup ils s'éveillent à la voix d'un pape qui jure (avant Rabelais) Pe)' Bacco et Per Venere ;

ils sortent de l'ombre avec Horace, avec Virgile, bientôt avec les auteurs grecs chassés de Stamboul par Mahomet II. Ils forcent les chrétiens eux-mêmes à embellir les saints, les chérubins, et autres volatiles du Capitole céleste. Bientôt les poètes de la Pléiade sacrifieront un bouc au dieu de la Tragédie. Cette rentrée de l'Olympe s'est appelée la Renaissance.

Exploitée comme une mine de fictions et d'allégories par les artistes et les poètes des xvi® et xvii* siècles, affadie au xviii^ par une froide galanterie, relevée par André Chénier, proscrite un moment par la ferveur du romantisme gothique, enfin rétablie à son rang par la science du langage et des religions, la mythologie grecque fait partie intégi-ante de notre trésor intellectuel. On n'écrit pas une page, on ne modèle pas une statue, sans faire allusion à quelque type, à quelque épisode imaginé par les Hellènes. Des obscurs et inutiles canonisés qui encombrent nos calendi-iers, ou des belles nymphes, des nobles déesses, des Olympiens et des Titans, — lesquels sont les plus vivants et les plus dignes de vivre? La réponse est dans la question même.

Et maintenant, la vraie religion, celle qui croit regarder de si haut les mythes qui ont plu à Homère, à Hésiode, à Pindare, à Eschyle, celle qui prétend avoir renouvelé la face du monde, — a-t-elle bien sondé ses propres origines ? Doù lui vieinient donc la plupart de ses mystères, de ses dogmes, de ses sacrements? L'Incarnation, par exemple, le dernier procédé auquel eût pu songer lahvé, le dieu solitaire? C'est le plus ordinaire incident de la mythologie ; et, il faut l'avouer, Zeus et Poséidon et Apollon ou Hermès s'y comportent de meilleure grâce. Et la médiation d'un Rédempteur? Elle vient de la Perse pour une part, mais elle n'est pas non plus étrangère aux concitoyens de Prométhce. Les

Ascensions, les Assomptions, les Descentes aux Enfers (Héraklès, Thésée, Orphée, Odysseus), les Résurrections, autant de menus suffrages prodigués dans la Fable, et qui n'ont certes rien à voir avec le judaïsme. La Trinité, — avec ses deux natures, ses deux volontés et ses trois personnes, sans compter la quatrième et encore la cinquième — la Trinité ? qu'en dirons-nous? Augustin, après avoir écrit seize livres là-dessus, avoue qu'il a parlé pour ne rien dire. Rien pourtant de moins mystérieux, rien de plus simple que les trois Parques (Moirai), et les trois frères dieux du ciel, des eaux, et des enfers, que la triade d'Eleusis, sans parler des trinités égyptiennes ; mais en amalgamant ces groupes naturels avec les hypostases gnostiques, et avec la nécessité de sauvegarder l'apparente unité divine, les Pères chrétiens ont obtenu le résultat, le 'précipité, que nous connaissons trop. Et le Baptême, encore? et la Consécration du Pain et du Vin? et la Confession même? Mais je m'arrête. Le christianisme, n'ayant qu'une légende tout à fait insuffisante, l'a rembourrée de tous les résidus du paganisme ambiant. Seulement, il n'a pas eu la main heureuse. 11 a pris ce qu'il aurait pu laisser. iNîais il a oublié d'emprunter à la mythologie ce qui en fait la gloire : la beauté, l'esprit, l'agréable diversité, la tolérance et le parfait accord avec la nature humaine.

Lois de l'évolution religieuse. — Galle des animaux sauvages et des chasseurs victorieux. — Le lion, le serpent, le loup, l'ours. Le taureau, la vache, la chèvre, le bélier, le cheval, le chien. Les oiseaux, aigle, cygne, colombe, etc. — Origine des présages. — Les forêts et les arbres. — Les sources et les lleuves, la mer. — Les monts, les rochers, les cavernes. — Les champs phlégréens. Déluge de Deucalion. — Les pierres sacrées. — Le culte de la génération, du feu, du foj'cr, de l'ancêtre ou héros éponynie. — . La filiation, le mariage et la paternité.

Aucune i-eligion ne peut se soustraire aux lois de la mythologie. Derrière les plus nuageuses abstractions de la théodicée, vous êtes sûrs de trouver les dieux anthropomorphes, préposés par des peuples déjà intelligents à la direction des diverses provinces de la nature, investis de facultés, puis de formes de plus en plus humaines ; derrière ceux-ci, les esprits des choses, des morts et des vivants, répandus dans les objets et dans les phénomènes pour contrarier ou favoriser les mortels; enfin, tout au fond, le culte brut de tout ce qui est fort, redoutable ou mystérieux, de ce qui porte malheur ou chance, — culte instinctif oîi déjà sont en germe toutes les fictions et toutes les théories.

Nous affirmons donc sans crainte que la religion a parcouru en Grèce comme ailleurs les diverses phases

de Tanthropisme et de ranimisme diffus. Ce n'est point là un raisonnement a priori^ mais une induction tirée d'expériences concordantes. Les fouilles de Schliemann à Hissarlik, à Mycènes, à Tirynthe, les découvertes plus récentes à Santorin dans l'Archipel, à Spata en Attique, nous apprennent que les anciennes populations de ces parages ont passé, soit avant, soit après l'arrivée des Hellènes, par tous les stades de la vie sauvage et de la barbarie. Le souvenir confus de ces âges préhistoriques a laissé de nombreuses survivances, soit dans les coutumes, soit dans les représentations ou les épitliètes des dieux.

L'archéologie et la linguistique nous aideront à dégager des mythes et des allégories ce que les poètes et les historiens n'ont pas même essayé de comprendre. Nous avons observé partout que le culte des animaux fut la transition naturelle entre l'athéisme indifférent de la brute anthropoïde et l'animisme. La zoolàtrie n'exige qu'un bien faible effort intellectuel. L'homme n^ut pas y^ besoin de prêter à l'animal la vie et la pensée^Entouré, ij menacé à toute heure par des êtres plus forts et mieux y armés que lui-même, il a essayé de détourner leur 0 > colère par des offrandes et des paroles, quand il ne pouj^V V vait en triompher par la force ou la ruse. En même ^ temps il admirait le chasseur vaillant et l'habile dompta V\ leur qui avait su terrasser ou soumettre la bête redou- ^ tée; et il associait dans le même culte l'animal et le y héros. De là tant de légendes célèbres qui ont pris place ^ dans la mythologie postérieure, le lion de Némée,

l'hydre de Lerne, les oiseaux du Stymphale, les sangliers de Calydon et d'Erymanthe, le serpent de Cadmos, le taureau de Marathon. Les vainqueurs de ces monstres ont reçu des noms grecs; les épisodes ont été rattachés à la lutte primordiale entre la lumière et les

ténèbres, entre les Olympiens et les Titans. Mais on entrevoit encore les rudes mœurs de la vie primitive, l'homme armé d'un épieu, d'un bâton, tout au plus dun arc, livrant bataille aux maîtres des forêts, des monts et des cavernes, étreignant corps à corps le lion qui le déchirait de ses ongles acérés. C'était le temps où le bronze même était encore ignoré, où les races bovines, peut-être les boucs et les chèvres, n'étaient pas domestiqués encore. Le pays était infesté de lagunes saumàtres, de marécages hantés par des reptiles odieux ; l'impression d'horreur, puis de respect qui s'est attachée au serpent, par toute la terre, nous reporte évidemment à un âge où l'homme végétait en petites troupes, en petits clans rivaux sur un sol livré à une faune exubérante. Il suffira pour le moment de rappeler, outre l'hydre et le dragon d^ Cadmos, le fameux Python et le lézard ou saurien exterminés par Apollon pythien et sauroktone ; les serpents divins nourris à Athènes dans l'Erekthéon, à Epidaure et ailleurs dans les sanctuaires d'Asklépios. I/allure de cette bête, ses refuges cachés dans quelque ' trou d'arbre ou de rocher, désignaient le serpent comme création spontanée du limon terrestre, fils et emblème de la terre, gardien de trésors, ancêtre du monde. Tous ces traits sont encore épars dans nombre de fictions que la poésie a ornées à son caprice ; Typhée, le plus jeune des Titans, sera muni par Hésiode de cent têtes de serpent ; ou bien ce seront des monstres terminés en queues de serpent, les Anguipèdes, qui sortent des entrailles de Gaïa leur mère; des dragons défendent les pommes d'or des Ilespérides et les secrets deMédée; ou bien encore Ophion, Ophionée, le serpent primor- l dial, sera chargé par Orphée et Phérécyde de pondre l'œuf du monde. Je n'oublie pas le caractère indo-européen de tous ces reptiles ou demi-reptiles, proches

2>S J,A tiltECE ANTIQUE

parents des Vritras, des Ahis, des Adhiséchas brahmaniques, des Nidogr et Yormungandr Scandinaves ; mais il m'est impossible de ne pas voir dans ces concordances mêmes la répercussion des craintes, des remarques, des idées ingénieusement fausses, suggérées aux anciens hommes par l'abondance, la démarche et les habitudes des serpents.

Parmi les animaux cités plus haut, je dois revenir au lion. La légende du lion de Némée a été particulièrement étudiée par M. Alfred Maury ; il est loin de la croire autochthone ; les lions n'ont jamais, selon lui, habité le Péloponnèse, pas plus celui de Xémée que ceux dont on distingue l'informe silhouette au fronton du palais cyclopéen de Mycènes. Ce sont des importations d'Asie, des souvenirs recueillis en route parles colonnes pélasgiques ou helléniques, marchant soit à travers l'Asie Mineure, soit contournant au nord la Caspienne et la mer Noire. C'est ainsi qu'on voit, avec surprise, dans l'ancienne mythologie des Borusses, un dieu lion, Luarasic. La mémoire des peuples tranporte à des milliers de lieues les événements, les récits, les croyances. Rien de plus vrai que cet aperçu. Mais qu'importe ici la bête? Lion, ours ou léopard, même simple loup, les animaux féroces n'ont point manqué à la terre des Cyclopes, des Liburnes et des Pélasges, et se sont imposés au culte des humains nus et mal armés, jusqu'à la victoire de quelque hardi champion qui avec leurs dépouilles a hérité de leurs honneurs.

Le loup, que je mentionnais, a joui d'une singulière fortune; les hasards de l'homophonie l'ont associé au dieu solaire, Apollon /«Aabas, lukagénès (qui marche avec le jour, qu'engendre ou qui engendre la lumière), Apollon lukios, le dieu des loups. Une confusion très déraisonnable, mais conforme sans doute à l'enfantine

malice d"àges fort reculés, s'est ainsi établie entre Tanimal nocturne par excellence et le dieu du jour. Peut- I être, d'ailleurs, le loup a-t-il dû son nom à ses yeux de jfeu, qu'on voit luire dans l'ombre. 11 n'en est pas moins 'certain que c'est le loup, et non le dieu, qui habitait en jforce la Lukie Lycie) et le mont Lycée, en Arcadie; 'c'est le loup, et non la blanclieur et l'éclat, que les inventeurs d'Apollon durent ou voulurent associer à la divinité nouvelle. Ou bien, plutôt, furent-ils heureux du facile jeu de mots qui donnait satisfaction à des superstitions invétérées.

Pareille fortune est échue à l'ours, Arktos (Ssc. Rkchas , dont le nom se trouvait convenir également à la « brillante », à « la plus belle » i Kal/islo] des étoiles, nymphe changée en ourse et mère d'Ajkas. ■ Nous verrons que, chez les Latins, la même cause Id'erreur n'existait pas, et que le loup cependant était jdonné pour serviteur à ]\iars dieu des forêts ; un collège de prêtres, les Luperci^ jadis adorateurs du dieu-loup, n'avait d'autre fonction que décarter, de contenir les loups par des prières, par des offrandes à Mars.

Le taureau, considéré comme animal sauvage, figure, nous l'avons vu, dans les luttes légendaires; mais sa domestication, très tardive et très incomplète, peut-être attribuable aux Thraces, excita, en Grèce comme dans ilnde et la Perse, un enthousiasme excessif. 11 ne fut , pas jugé indigne de servir à Zeus de déguisement pour ' enlever la nymphe aux belles formes, Europe (Ssc. Vasouroiipa ou bien euru-op</, une aurore au visage oriental). Par parenthèse, dans le mythe auquel je fais allusion, il est difficile de ne pas entrevoir l'origine ou l'éducation asiatique de l'Europe. Le taureau prêta sa figure et ses cornes aux fleuves sacrés. Sur les plus anciens vases, on voit Héraklès arrachant une corne, la corne d'abondance,

au taureau Akhéloos. Mais cet exploit appartient déjà à la mythologie des Hellènes, où les bœufs métaphoriques représentent les nuages chargés d'eaux fécondantes: bœufs célestes surveillés par Argos, volés par Hermès, bœufs d'Admète, gardés par Apollon, troupeaux de Géryon, détournés par Héraklès. Homère, attribuant à de simples mortels les aventures des dieux, nous montre les compagnons d'Ulysse châtiés pour avoir porté la main et la dent « sur les bœufs au large front, sur les troupeaux de Hélios Hypérion, les bœufs du dieu rayonnant, du soleil qui voit et entend tout ». Le taureau, élevé au rang des constellations, où nous le voyons encore, n'est pas seulement assimilé à Zeus, il l'est aussi à Bakkhos : Axié laiiré (hymne à Dionysos). Tauros est un des noms de ce dieu, qui partage avec les llcuves et l'océan les épithètes de tatirocranos, tauroképhalos^ taïu-omêiôpos, tète, visage de taureau. Le sacrilice du taureau, saint et solennel entre tous, est encore un vestige du culte rendu au taureau divinisé ; car tous les animaux immolés aux dieux leurs successeurs, et qui entrent ainsi dans la substance de ces dieux, ont eu leur heure, leurs siècles de divinité.

L'apothéose de la vache n'est pas moins certaine. Image naturelle de la fécondité féminine, de la maternité, comme le taureau était le type de l'énergie mâle, future épouse de Zeus, tantôt assimilée à la terre et tantôt à l'atmosphère, la vache fut la grande déesse argienne. Les fouilles de Mycènes ont mis au jour de nombreuses idoles en argile, qui ne sont autres que de petites vaches informes. Ces objets remontent vraisemblablement au xiv'' siècle avant notre ère. L'épithète significative Hèra bodpis, qu'on rend en style noble par « Junon aux yeux^de bœuf», reprend son véritable sens : Hèra, face de vache. De même, pour le dire en passant,

Atliènc glaukdpis, avant d'être la déesse aux yeux pars, \ a été la déesse chouette; et c'est pourquoi le hibou/ ylaiix, regardé par plusieurs peuples sauvages (Amérique du Nord) comme remblème de la sagesse, est le compagnon, le substitut d'Athènè (« l'oiseau triste d'Athènes »). La vache, par un symbolisme naïf, a prêté le croissant de ses cornes aux déesses lunaires, la génisse lo, Phœbé, Artémis. C'est, d'ailleurs, un artifice qui s'est présenté spontanément à l'esprit de tous les peuples, Egyptiens, Sémites, Indo-européens.

Combien d'autres animaux ont donné lieu à des fables, à des métaphores et métamorphoses analogues ! Au bouc et à la chèvre se rapportent Pan l'arcadien et son cortège d'^-Egipans et de Satyres, la Chimère de Lycie, vaincue par Bellérophon, l'Egide, trophée et bouclier de Pallas ; à la race ovine, le bélier Phryxos, sur lequel Hellé, la race hellénique, traverse l'Hellespont, et dont la toison d'or attire jusqu'en Colchide les hommes de l'Argos thessalienne, les Argonautes. Le cheval n'a pas plus tôt paru, avec les Thraces, je pense, qu'il est divinisé, exactement comme le cheval de Cortez chez les \ Mexicains ; c'est le Centaure où la monture et le cava- j lier sont confondus par une illusion d'optique; c'est ' Pégase, si rapide qu'il prend des ailes ; c'est le coursier divin, que Poséidon, le dieu des Ioniens, fait jaillir du sol attique.

Les fables où le chien joue un rôle ont un caractère mixte. Tantôt elles font allusion aux services de cet ami fidèle, gardien des troupeaux; tantôt elles rappellent ces âges où, émule des loups et des chacals, il mordait les vivants et dévorait les morts. C'est Orthros (Vritra), le compagnon du tricéphale Géruôn, le fils de Typhée et d'Ekhidna ; c'est Kerbéros, chien d'Aïdès, mangeur de chair crue, aux cinquante têtes, plus tard réduites à trois.

32 LA GHKCE ANTIQUE

Ces monstres nous reportent aux premiers essais de domestication. Malgré leur férocité, l'un est déjà chien de berger, l'autre est l'aïeul des chiens de garde.

Parmi les oiseaux, l'aigle, le cygne, le coq, le Curbeau, se disputent le premier rang. L'un porte la foudre, l'autre féconde Léda et engendre Hélène et les Dioscures : Hélène, la lune, ou l'aube; Castor et Poludeukès, les deux crépuscules du matin et du soir. Le coq annonce le soleil. Le corbeau, pour cause de trahison, échange son blanc plumage contre une robe noire. Les grues et et les cigognes jouent aussi leur rôle sacré. Le paon est l'image du ciel aux yeux sans nombre, Argos. La colombe d'Aphrodite est vraisemblablement d'origine assyro-phénicienne ; mais elle est aussi pélasgique. Du moins un jeu de mots transforme en colombes les Péléiai, les prêtresses de Dodone ; c'étaient les pigeons gris, les bisets nichés dans le chêne fatidique. 11 n'est pas jusqu'aux aventures de la huppe, de l'hirondelle et du rossignol, Térée, Procné, Philomèle, qui ne témoigne de l'assimilation parfaite établie par les anciens hommes entre l'intelligence et les actions animales et humaines. L'apologue est un autre souvenir du temps « où les bêtes parlaient» aussi bien, souvent mieux, que les hommes.

Les hôtes de la mer ont fourni leur appoint à la mythologie primitive de la Grèce. Comment toutes ces flottillesde pirates qui couraient incessamment d'île en île n auraient-elles pas rencontré les Tritons et les Sirènes aux longs replis, les squales aux dents voraces, ravisseurs d'Andromède, d'Hésione, la baleine immense (la déesse Kéto), le phoque à tête humaine et le joyeux dauphin, coursier d'Arion, et les chiens imaginaires des gouffres, Charybde et Scylla? Tous ces vivants, sous leurs formes réelles ou fantastiques, ont reçu des chefs, les Phorkus, les Proteus, les Néréides, les Amphitrites, pour la plu-

part divinités atmosphériques, préposées au monde des eaux, sous l'autorité suprême de Poséidon.

Sans doute la zoolàtrie s'est fondue dans le symbolisme, fournissant aux héros des occasions de victoire, aux dieux des serviteurs, des compagnons, des attributs et des victimes, aux cités des emblèmes, véritables totems^ comme la fourmi — inurmex — des Myrmidons, la cigale, kékrojis, chère aux Athéniens, et toutes les bêtes qui figureront au revers des monnaies. Aussi, en exceptant toutefois le serpent, — qui a eu des temples jusqu'au temps de Lucien, — nous ne voyons pas se prolonger en Grèce le culte direct des animaux, si tenace en Egypte. Toutefois, il est tel rite, telle opération liturgique, où l'animal, mort ou vivant, manifeste encore une puissance surnaturelle JLe foie, les entrailles palpitantes de la bête sacrifiée enseignent au prêtre l'avenir et dirigent les actions des hommes. Le passage de tel ani-

imal, sur un chemin, à droite, à gauche, renferme des avertissements mystérieux ; enfin le vol et le chant des

, oiseaux commandent aux éléments, annoncent la pluie ou

i le soleil et surtout le retour des saisons, et exercent la sagacité des devins.^

Le monde végétal, auquel je viens, a fourni de nombreux éléments à la mythologie hellénique. La phytolâtrie, l'adoration de la forêt, de l'arbre, de la plante, comporte, nécessairement, un peu plus d'ingéniosité que le culte des animaux. Bien que la croissance du végétal, le mouvement et le bruit du feuillage, le gonflement et Téclosion du bourgeon, l'écoulement de la sève révèlent

! ime sorte de vie incomplète, il fallut vite recourir àl'ani- , misme, à l'idée du double, de l'esprit, pour loger sous i

/ l'écorce et dans les fibres ligneuses des intentions et des ; facultés divines, c'est-à-dire humaines. La pliytolàtrie occupe donc, dans l'évolution religieuse, un rang quelque

peu supérieur à la zoolàtrie ; on lui doit un bon tiers de ces nymphes sylvestres, qui sont une des plus charmantes conceptions du naturalisme indo-européen, et des dieux et déesses que l'imagination, sinon l'art, encore absent, doua tout de suite de formes humaines. Cependant, les arbres et les plantes, malgré leurs métamorphoses et leurs transfigurations, sont, comme les animaux, restés associés au culte ; ils ont été distribués entre les dieux, l'olivier à Pallas-Athènè, la vigne à Bacchos, le peuplier à Héraklès, le laurier à Apollon, elc. , le chêne ou le hêtre à Zeus. En outre, l'adoration antique de la forêt, si douce et si terrible, refuge et embûche profonde, a survécu dans le respect inviolable du bois sacré. Il n'y a pas de dieu, de sanctuaire, qui n'ait son parc, grand ou petit, participant de la sainteté du lieu et du patron. Tous ces bosquets divins sont des réductions de la vieille forêt qui couvrait une grande partie de la Grèce continentale, patrie dos Dryopes (mieux Dru-opesj, des hommes à figure, à apparence d'arbres, blottis dans les fourrés épais, vêtus et coifîés de feuillage. Dodone était située dans ces régions sauvages; les peuplades graïques, pélasges ou selles, vivaient là sous les rameaux ou dans les branches des chênes ou hêtres, phègos, cueillant le gland ou la faîne, frémissant au murmure du vent dans les feuilles, puis descendant pour étancher leur soif à la souice voir,ine ; les femmes (les péléiai^ péléiades), pour apaiser les terreurs ou les fureurs de la horde brutale, rhythmaient de leur chant naïf les bruits de la ramée et de la fontaine; elles en traduisaient la voix; elles prédisaient à leurs mâles chasse heureuse et nuit paisible. Ainsi se cons- ,J;ituala religion dodonéenne, le culte et l'oracle du chêne. La construction d'un édifice sacré fut des plus tardives, et il est visible, d'aprèii un passage d'Homère, qu'aa

x" siècle (ou même au vi", au temps de la première édition \ de VIliade et de VOdyssée)^ les réponses du dieu-chène, 1 désormais assimilé à Zeus, étaient données en plein air, laux environs des arbres et des eaux prophétiques.

Les sources, les lacs, les fleuves sont inséparables des

forêts et des plantes qui se pressent sur leurs bords.

L'eau sous toutes ses formes a été, elle devait l'être,

l'objet de Tamour, de l'adoration des hommes. C'est un

sentiment si universel, qu'on s'étonnerait de ne point

le rencontrer chez ces habitants d'étroites vallées, de

versants abrupts et de côtes infinies. L'eau tient déjà de

la nature une apparence de vie, l'agitation, l'haleine, la

voix ; l'homme y ajoute des âmes. Aussitôt qu'une source

a un nom, et une seule en a reçu quelquefois plus de dix,

elle prend un esprit, puis une forme plus ou moins

humaine. De même pour cliaque fleuve réel ou fabuleux :

î Hésiode ne nomme encore que vingt-cinq de ces derniers

\et les compte tous au rang des dieux. L'imagination

s'est donné carrière surtout, s'est jouée, parmi les mille

figures de la mer. La forme et la couleur de chaque flot,

pour ainsi dire, ont été personnifiées en Océanide et en

Néréide. Mais ces fantaisies appartiennent à des temps

, purement helléniques. La nomenclature de ces trois

1 mille déesses respire la joie d'une langue étonnée de ses

ressources ; il semble voir une riche palette dont quelque

peintre s'amuse à marier les nuances infinies : la violette

lanthè, la blonde Xanthê, la rose, Rhodia, Glaukè aux

yeux verts, Galathéa, Galaxaurè, blanches comme le

lait; les cavales rapides, Hippô, Hippothoè, et toutes les

variantes de la vague marine, Cumô, Kumothoè, Kumo-

dokè: puis la mystérieuse Kalypso, la stable Thétis,

Amphitritè, « tranquille sous les vents divins dans les

profonds abîmes ». Il y en a pour les promontoires, pour

les îles, pour les grottes secrètes. C'est qu'au fond ces

nymphes, rajeunies et embellies par l'anthropomorphisme, sont les antiques témoins de cet animisme dilfus, qui semait la vie dans tous les objets, dans tous les i aspects des choses. Elles font partie d'un peuple innom- ! brable, sur lequel vont régner en apparence des divinités de plus grande envergure ; mais elles n'en garderont pas moins leur puissance locale et leur liberté native.

Les montagnes, les cavernes, les rochers, les pierres ne jouent pas un moindre rôle que les plantes et les eaux. Nul pays plus accidenté que la Grèce; ce ne sont que chaînes continues, l'Iiémus, le Pinde, que cimes isolées, le Rhodope, l'Ismare, l'Olympe, rOssa,le Pélion, rOlhrys, ICEta, le Parnasse, le Cithéron, la Pentélique et, dans le Péloponnèse, le Cyllène, le Lycée, le Taygète, refuges des hommes, demeures des Nymphes, Oréades, Dryades, Hamadryades, sièges aimés plus tard des dieux suprêmes, atmosphériques et célestes. Dans leurs cavernes gîtaient les esprits et les devins, les animaux redoutables. C'était sur les montages que les Pélasges arcadiens sacrifiaient, dans des enceintes de pierres dressées, à leurs vagues divinités pastorales. •O^- La Utholàtrie était dans toute sa force, elle régnait en Europe comme en Asie lorsque les tribus thraces et helléniques firent leur entrée dans leur patrie nouvelle. L'âge de la pierre tinissait à peine; sous les laves de Santorin, des silex ont été retrouvés en grand nombre parmi des poteries curieuses, d'aspect déjà gracieux malgré la simplicité du décor, quelques-unes anthropomorphes avec des yeux et des seins rudimentaires.

L'esprit souple des Hellènes, si habiles à s'assimiler tout le travail antérieur des peuples qu'ils allaient englober, adapta immédiatement à ses propres conceptions les croyances relatives aux montagnes et aux pierres sacrées.

Il y avait en Thessalie des terrains volcaniques, les Champs phlégréens, tout parsemés de grosses pierres, peut-être des traînées de moraines, car une tradition diluvienne s'était répandue en cette contrée (comme enbeaucoup d'autres). La mythologie postérieure fit entrer ces données dans sa légende des Titans ; elle installa les dieux fils d'Ouranos sur l'Olympe, l'Ossa et le Pélion ; ici les aines, enfants de la terre et du ciel étoile, les Titans; là, les plus jeunes (selon Hésiode), les Kronides, Zeus et son corlège. Les deux groupes rivaux se bombardèrent dix années à coups d'énormes pierres. Zeus, enfin victorieux, foudroya les Titans, les enchaîna dans les abîmes, les coucha sous les montagnes et les volcans. Leurs soubresauts ébranlent encore la terre. D'autres Titanides, alliés des Olympiens, les Kyklopes, furent envoyés dans les cavernes et chargés de fabriquer la foudre sous la direction d'Héphaïstos.

Les pierres furent aussi mêlées à la tradition du Idéluge. Deucalion et Pyrrlia ont seuls échappé à l'inondalion. Toute la race des hommes a péri. Comment repeupler le monde? Le couple sauvé reçoit d'un oracle l'ordre do déterrer Ljs os de leur mère; ils ramassent les pierres de la région maudite ; ils les jettent derrière eux sans se retourner ; et le monde se trouve repeuplé en un clin d'œd comme par les dents du serpent de Kadmos. Un mythe analogue se rencontre dans les religions du Mexique et du Pérou. Le dieu de la foudre lance du haut du ciel seize cents éclats de silex qui deviennent des hommes. Partout la voûte céleste a été considérée comme un champ de pierres (carreaux de foudre); le védique Açmàn, le dieu phrygien Akmùn, est une pierre lancée du ciel. Partout règne un perpétuel échange entre le monde minéral et le monde vivant. Niobè changée en pierre avec ses enfants par les dieux lumineux Apol-

Ion et Artémis, les ennemis pélrifiés par la tète de Méduse, emblème du soleil, sont des variations sur le même motif.

Les pierres sacrées n'abondaient pas seulement en Thessalie ; le reste de la Grèce et des îles en était encombré. Aux unes les Hellènes donnèrent le nom de leurs dieux; ils enchâssèrent les autres dans le mythe de Kronos et de Zeus, Vous connaissez tous le conte de Saturne dévorant ses enfants. Mais le Saturne italien, dieu des semailles, n'a rien à voir ici. C'est Kronos, dieu grec de l'atmosphère, qui dévorait ses enfants « à mesure qu'ils descendaient des flancs sacrés aux genoux de Rhéa, leur mère ». Celle-ci, en proie à la douleur et sur le point d'enfanter Zeus, alla consulter ses parents, les dieux retraités, Ouranos et Gaîa. D'après leurs avis, elle présenta au grand clief ouranide, à Kronos, une pierre emmaillotée. Celui-ci, la saisissant, l'engloutit dans son ventre, le malheureux (dit Hésiode)! sans se douter de la substitution. Zeus fut caché en Crète, et sauvé. Quant à la pierre, Kronos l'avait vomie. « Et Zeus la fixa dans la terre au large sein, à Pytho la divine (Delphes), sous les cavernes du Parnasse, pour être un signe à l'avenir et une merveille aux yeux des mortels. » Le passage est instructif; j'y vois que la plus antique divinité de Delphes était une pierre emmmaillotéc, toute semblable aux pierres des Dakotahs, des Sibériens ou ''des Khonds. Et c'est pour la rattacher à la mythologie hellénique qu'on inventa l'aventure bizarre de Kronos. Ce n'est pas seulement l'Apollon Delphique ou Pythien, c'est le héros d'Argos, c'est le Bacchos de Thèbes, l'Hermès d'Athènes, qui s'incarnèrent dans les pierres divinisées ; et leur forme première demeura vénérée à côté de leurs statues les plus parfaites. L'Aphrodite de Paplios, figurée sur une médaille de Caracalla, était une borne

OU pyramide blanche. « Le simulacre d'Héraklès dans son temple d'Hyettes en Béotie, dit Pausanias (sous \ l'empire), n'est point une figure taillée, mais une pierre grossière, à l'antique. Le dieu Eros des Thespiens, dont l'image est extrêmement ancienne, n'est aussi qu'une pierre brute ; de même, dans un temple très ancien des Charités, à Orchomène, on n'adore que des pierres, qu'on dit tombées du ciel au temps du roi Etéocle. » Il dit avoir vu, vers Corinthe, près de l'autel de Poséidon isthmien, deux représentations fort grossières et sans art, l'une de Zeus bienfaisant, qui est une pyramide, « l'autre d'x\rtémis Patroa, qui est une colonne taillée ». Et il ajoute : « chez nos premiers ancêtres, les pierres recevaient des honneurs divins ». Mais il ne s'est pas douté que ces ancêtres, ou plutôt prédécesseurs, appartenaient à un autre régime mental. Au reste, l'art grec, dont nous commençons à connaître les humbles tâtonnements, mit assez de temps à embellir et à humaniser les dieux, pour que leur forme pélasgique, météorite, cippe mal équarri, souche de vigne ou tronc d'orme (Pallas Athènè), demeurât définitivement consacrée. Pausanias en fait la remarque : « Quoiqu'on eût érigé des statues aux dieux, les pierres brutes qui en portaient les noms ne restèrent pas moins en possession du pieux respect dû à leur antiquité ; tellement, dit-il, que les plus grossières sont les plus respectables, comme étant les plus anciennes. »

Enfin j'emprunte à Plutarque un fait de litholàtrie pure et simple, qu'on "attribuerait volontiers aux peuplades malaises et aux tribus hébridiennes adoratrices de galets bleus. Dans son traité DeFluviis^ il mentionne « certains cailloux divins que les habitants de Lacédémone tiraient du lleuve Eurotas (les œufs de Léda sans doute), et qui, s'il faut les en croire, s'élevaient d'eux-

mêmes au son d'une trompette, du fond de la rivière à la surface des eaux »,

Partout, d'ailleurs, l'iniag-ination puérile s'est exercée sur les formes et les attitudes des pierres, couchées ou dressées, pointues ou arrondies; elle les a douées de sexes et de fécondité : à ce point qu'il est impossible d'envisager séparément la litholâtrie et le culte de la génération. Sans nous appesantir outre mesure sur un sujet qui nous répugne aujourd'hui, il nous faut au moins constate;' que cette délicatesse, faite pour moitié d'un légitime retour sur les conditions animales de nos affections, pour moitié, dirais-je, d'hypocrisie — cette délicatesse donc — était absolument étrangère aux peuples de l'antiquité, comme elle Test à la plupart des sauvages. Le monde grec luttait d'exhibitions sexuelles, de processions phalliques (phallophories), avec l'Egypte, la Chaldée, la Syrie et la Judée.

Le pieu d'Aschéra, maudit par les prophètes d'Israël, les simulacres dressés dans les sanctuaires d'Asie, où Lucien les a vus par vingtaines, ne manquaient pas dans les temples et jusque dans les carrefours des cités grecques.

C'étaient des survivances. Le culte de la génération n'appartenait pas ou n'appartenait plus en propre aux tribus helléniques. Elles avaient dépassé ce stade où tant de nations se sont attardées et énervées; mais, de même que, dans l'Inde, les Aryas durent accommoder au brahmanisme le culte indigène du linyam^ les Hellènes, rencontrèrent partout l'emblème masculin, dans les pays soit pélasgiques, soit sémitisés, soit occupés par les Thraces. Ce fut, par exemple, en Paeonie et à Samothrace, le quatrième Kabire, Kadmilos, Kasmilos ; en Arcadie, sur le Cyllène et le Lycée, des pierres sacrées qui reçurent plus tard les nom? grecs d'Hermès et de |

Pan. Ces divinités génésiques en l'honneur desquelles les pâtres arcadiens entassaient des pierres su;* les chemins, même quand l'art leur eut donné une tète, puis une figure humaine, gardèrent leur attribut significatif. La grossière idole du Cyllène fut le prototype de ces Hermès peu décents, si chers aux Athéniens, si funestes à Alcibiade. Sur la côte d'Asie, nul doute que les Eoliens et les Ioniens n'aient trouvé de pareilles représentations ; Homère ne les a pas connues ou les a négligées; mais, d'où la ville de Lampsaque aurait-elle tiré son dieu spécial, Priapos, s'il n'avait pas été le patron de la contrée? Le nom, d'ailleurs, est ancien ; c'est un doublet de Priamos, de ce vieux Priam entouré de fils et de filles sans nombre.

1 .e grand dieu des Tliraces,Dionusos^avait certainement le même caractère. SâTïbrmela plus ancienne en Béolie |fut une pierre (encore vénérée au ii'^ siècle de notre ère, au temps du géographe Pausainaj»). Son triomphe, assez tardif, amena, dans toutes les régions du monde grec, une recrudescence d'éréthisme reiii^ieux. Sans doute, et la tradition le constate, les apôtres lubriques de la sainte orgie eurent à vaincre une vive résistance aux alentours du Parnasse et du Cithéron, dans le pays delphique où régnaient des mœurs et des croyances plus austères. Mais cette protestation isolée n'arrêta pas longtemps l'expansion de la nouvelle foi. qui partout s'accordait soit avec les coutumes étrangères ou nationales, soit même avec les doctrines des symbolistes et des théosoplies.

Cet accord doit être expliqué ; car il porte sur un point capital, sur un des pivots de l'illusion religieuse. Dépouillé de son appareil obscène, de ses pratiques dégradantes, le culte de la génératioa a exercé une influence, vraiment énorme, sur la pensée humaine, sur

la concepLiuii de l'univers, sur les institutions sociales. Dès que Thomme, prenant conscience de lui-même, s'aperçut que la multiplication de tous les êtres animés était un résultat de l'union sexuelle, il étendit le procédé

— par anthropisme — à toutes les productions, à tous les phénomènes de la nature ; le langage ayant sexué, fort au hasard, les objets ou êtres, les esprits, puis les personnages honorés d'un culte, tous ces mâles et femelles imaginaires durent exercer les facultés que l'homme leur avait départies. Dès lors, rien dans l'univers, qui ne procédât de quelque accouplement divin, et d'abord, avant tout, de l'union réelle, de l'étreinte amoureuse échangée chaque nuit, dit Hésiode, entre le ciel et la terre — Ouranos et Gaia, — entre Okéanos et Télhys^ et entre tous les couples faits à l'image de ceux-ci. Si bien que les noms de père et de mère furent distribués à tous les dieux et déesses, célestes, terrestres, marins, infernaux, petits ou grands, à tous les héros, comme aux chefs de familles mortelles, et après eux aux puissants et aux rois. L'idée de la maternité s'étant peu à peu

— et plus en apparence qu'en réalité — subordonnée au concept de paternité, le dieu et le roi se trouvèrent investis do l'autorité paternelle; et ils s'en sont fait de fortes rentes ; l'autorité du père, rons;^crée àson tour et fortiliée^^âuXâlltorité du dieu et du roi, revêtit cette sévéritéi^ette omnipotence abusive, qu'on se plait encore aujourd'hui à réclamer comme un drôTtT Enfin, au fond de toutes les théories d'obéissance passive, de gouvernement paternel et de droit divin, se cache le culte antique de la génération — qui enthousiasma les premiers penseurs comme une merveilleuse solution donnée à l'énigme des choses. Toutes les sottises qui ont été débitées sur l'universel amour, sur la grâce, toutes les transpositions de sentiments inséparables d'orga-

CROYAN'CES PRIMITIVES 4;j

nismes individuels vivants, toutes les attributions, disje, de relations de famille aux parties ou à l'ensemble de l'univers, sont pareillement issues de l'ingénieux, du pernicieux phallisme.

Quoi qu'il en soit, le culte de la génération avait singulièrement élargi l'étroit horizon de la pensée et de la vie primitive/. Il avait suggéré une explication telle quelle du monde; pourvu d'un organisme individuel les vagues puissances éparses dans la nature; formé entre les dieux des liens de filiation, et tous les rapports qui dérivent de l'amour sexuel ou familial ; élevé en dignité l'homme qui, par une amusante interversion des rôles, se regardait comme l'image et la créature des dieux « des dieux dont il fut l'inventeur » (nous dit La Fontaine) ; fondé la famille sur la continuité de la force génératrice, transmise par le père au fils qui doit la transmettre à son tour; consacré enfin le souvenir du premier ancêtre, bientôt confondu avec quelqu'un de ces dieux investis du pouvoir et du nom de pères.

Ces conséquences se trouvaient, d'ailleurs, confirmées \ et précisées par le culte du feu: et avec d'autant plus de force que, si la génératu)n sexuelle des choses est une fiction à peine acceptable, le carUctere igne d'une foule de phénomènes éclate^ux yeux comme une vente, comme un fait. Le feu se présente réellement, à la fois comme une découverte, une conquête de llioinme, et comme un agent universel de la nature; de cette coïncidence remarquable ont procédé, — avec des intuitions grandioses sur l'affinité et l'équivalence des forces physiques, — ces recours à des intercesseurs entre hommes et dieux, à d'inutiles médiateurs, et à des rédempteurs qui n'ont rien racheté.

De telles conclusions, de tels raisonnements, quoique fort anciens, quoique certainement ébauchés avant l'ar-

rivée des Hellènes en Grèce, ne doivent pas, sans doute, être attribués à l'époque où le feu, difficilement allumé, était porté et entretenu, sous les peines les plus graves, par les femmes de la horde, ou bien, quand la tribu s'était fixée, déposé en lieu sûr, dans un pot sacré, dans un àtre divin où seuls les membres de la famille, du clan, venaient prendre un tison ou allumer leur torche. Mais des souvenirs formels de la découverte et de la conservation du feu se sont perpétués dans la mythologie et dans h'S usages liturgiques.

Quand Fustel de Couhmges nous conte que le feu entretenu sur le foyer ou l'autel n'était pas, dans la pensée des hommes, le feu de la nature matérielle, que <( le principe du culte du feu est en dehors de la nature ])hysique et se trouve dans ce petit monde mystérieux qui est Tliomme », il cède, de très bonne foi, à Thabilude métaphysique de placer la charrue devant les bœufs, les concepts avant les faits dont la raison les a tirés. Le feu adoré sur les bàmoi, eskharai, hesliai, sur les tas de pierres qui servaient de foyer, puis d'autel, ce feu était bien l'ignis animal dont parle encore Ciréron, le précieux trésor que les prêtres dahoméens conservent dans une marmite, et que Tanthropisme régnant a tout d'abord doué de vie et de volonté ; c'est

ile feu extrait par Zeus lui-même de morceaux de bois frottés — qui plus tard formèrent le faisceau fulgurant, comparable au bereçynon des Perses; le feu que Proîné- Uhée apporta aux hommes avec le tison même, le roseau, 1 qu'il avait dérobé au foyer céleste ; le feu qu'à Athènes et à Corintlie se passaient en courant les porteurs de ' flambeaux des Helloties et des Panathénées. A ce culte direct se rattache la construction du Prytanée d'Athènes, jédifîce destiné à la heslia ijnUanitis, au foyer de la cité, ^i existait pareillement à Delphes, et en Argolide sur le

mont Crathis, consacré à une Artémis ignée (puronia), un foyer commun où Ton venait prendre le feu sacré. La Ilestia, même divinisée, ne fut longtemps représentée, comme à Hermionè, que par le feu de Tautel; et bien que ce feu ait été souvent consacré à d'autres dieux, — à Mégare, aux dieux tutélaires de la cité, à Mantinée à Dèmètèr, — la flamme était Ja première déess^ invofpiée, môme avant le Zeus d'Olympie ou de I; Crète. Dans les serments solennels, dit Pausanias, le j nom de Hostia était prononcé avant celui de Zeus Cré- ! tagénès. Le serment par Hestia demeura toujours, en Grèce, un des plus solennels. Le chantre de l'hymne homérique à Aphrodite (^laury, I, 101) chante encore (au vni* siècle) Hestia comme la plus auguste des déesses, comme celle qui s'assied au foyer domestique et qui y reçoit les prémices, comme celle qui a une place dans le temple de tous les dieux.

Hestia recevait les prémices. Retenez bien ce trait — pour ainsi dire commun à toutes les nations — qu'on retrouve en Sibérie, en Amérique, et même dans les campagnes de la Russie, de l'Allemagne, en Souabe, en Franconie. C'est parce que Hestia recevait les prémices qu'elle eut une place dans tous les temples.

La cuisson des aliments est un de ces grands événements sociaux dont une longue habitude a émoTissé le souvenir. Mais de quel prix n'était pas ce bienfait du feu pour des brouteurs de racines et de glands, pour des mangeurs de chair crue, fraîche ou pourrie ! Lorsque rassemblés gaîment autour du foyer national, puis du foyer domestique, réjouis par le fumet d'une plantureuse grillade, les hommes goûtèrent pour la première fois d'une vaste échine de porc saupoudrée de farine, ils durent saluer d'une acclamation tonitruante le feu, créateur de la cuisine, le feu qui réchauflait leurs

4G LA GTIKCE ANTIQUE

I membres et renouvelait leurs forces. Leur reconnaissance lui voua le premier morceau de cliaque mets, puis la première goutte de chaque breuvage. Le banquet sanctifié par cet hommage était digne d'être offert aux dieux; on les y convia; des portions réservées furent portées au bord des eaux, devant la demeure des animaux sacrés, sur les rochers divins, au pied des chênes, des sapins, suspendues aux branches. Bientôt la cuisine particulière des dieux l'ut installée sur les amas de ])ierres qui leur servaient d'autel. Le feu, dieu lui-même, devint l'agent nécessaire de tout sacrifice, le porteur de l'offrande, l'intermédiaire entre les hommes et les maîtres que les hommes s'étaient donnés. Les dieux eux-mêmes lui reconnaissaient ce caractère, puisque, présents mais invisibles, ils laissaient le feu manger en \ leur nom la nourriture offerte par le fidèle, nourriture "' qui accroissait leurs propres forces et entretenait / leur propre vie. Le feu était leur bouche. On conçoit ' de quelle importance était pour les hommes la propreté du l'eu où se cuisaient leurs aliments, la pureté du feu perpétuellement entretenu sur les autels. « Il n'était pas permis de l'alimenter avec toute sorte de bois; la religion (Fustel) distinguait les espèces qui pouvaient être employées et celles dont il y avait impiété à se servir. » Tout feu éteint devait être aussitôt rallumé, mais en observant scrupuleusement certains rites. « On devait surtout se garder de se servir d'un caillou ot de i le frapper avec le fer. » Les seuls procédés permis « étaient de concentrer sur un point la chaleur des \ rayons solaires ou de frotter rapidement deux morceaux [ <le bois d'une espèce déterminée. » La pureté du feu, de / la heslia matérielle, fut transférée par l'anthropomorphisme à la déesse Hestia. Hestia demeure vierge ; Hestia est chaste et aucun acte coupable ne doit être commis

CROYANTES PRIMITnTîS 47

devant elle. Mais non, comme l'insinue Fustel de Coulanges, parce que les hommes avaient conçu avant tout quelque idéal de chasteté absolue. Non ; la pureté du feu est d'un temps ; la chasteté est d'un autre, du temps où riiomme, intéressé à la pureté des femmes et des captives dont il se réservait l'usage, leur enseigna la pudeur, du temps où le développement de l'intelligence permit d'attacher uue signification morale uu culte du foyer.

Le premier temple a été la maison ; et la maison demeiira le temple de Hestia, sa créatnce^ Lorsque chacun se vit en mesure d'entretenir le feu, puis de l'allumer lui-même et pour Jui, la liorae pi'JMiil^rre- et confuse fit pince à la famille, d'où naquirent la tribu et la cité organisées. CUacun eut son foyer particulier, . réservé à la nourriture des sjenSj jjrès duquel il rassembla ses femmes, ses enfants et son butin, dans un territoire enclos de fossés et de pahs^des. L'abri néces^ saire, tente ou maison se dressa à côté ou au-dessus du foyer. La famille était fondée: Hestia en fut le centre, la protectrice et le symbole. Les mêmes honneurs que l'on continua d'accorder aux anciens foyers publics, le père de famille put les prodiguer, mais plus intimes et ,plus fervents, à sa Hestia domestique.

« Rends-nous, lui disait-il, o foyer, toujours florissants, toujours heureux ! 0 toi, qui es éternel, beau, toujours jeune, toi qui nourris, toi qui es riche, reçois de bon cœur nos oftrandes, et donne-nous en retour le bonheur, et la santé qui est si douce. » Cette prière naïve nous a été conservée par un hymne orphique. Elle nous rapproche autant que possible du culte naïf et direct. Mais bientôt, à côté du foyer, à la place, peut-être, où se trouvait le foyer primitif, s'éleva l'autel symbolique auprès duquel le suppliant cherchait un refuge, auquel

on rendait grâce des événements heureux, auquel on reprocliait les infortunes, les malheurs immérités.

Hécube y entraînait Priam : « Les armes, disait-elle, ne sauraient te défendre ; mais cet autel nous protégera. » Alceste mourante implorait Hestia : « O divinité maîtresse de cette maison, je m'incline, je te prie pour la dernière fois, car je vais descendre où sont les morts. Veille sur mes enfants qui n'auront plus de mère. Donne à mon fils une tendre femme, à nia fille un noble époux. Fais qu'ils ne meurent pas comme moi, mais qu'au sein du bonheur ils remplissent une longue existence. )>

L'homme ne quittait jamais sa maison sans adresser ime prière au foyer. A son retour, avant d'embrasser sa femme et ses enfants, de remercier les dieux, il devait s'incliner devant le foyer et l'invoquer. L'Agamemnon d'Eschyle, en débarquant victorieux, court offrir le sacrifice d'actions de grâces au foyer qui est dans son palais.

« La maison d'un Grec, dit Fustel de C, renfermait un autel ; sur cet autel il devait y avoir toujours un peu de cendre et des charbons allumés. C'était une obligation sacrée poulie maître de chaque maison d'entretenir le feu jour et nuit. Malheur à la maison où il venait à s'éteindreT Chaque soir on couvrait les charbons de cendres pour l'empêcher de se consumer entièrement ; au réveil, le premier soin était de raviver ce feu et de l'alimenter avec quelques branchages. Le feu ne cessait de briller sur l'autel que lorsque la famille avait péri tout entière; « foyer éteint, famille éteinte » étaient des expressions synonymes chez les anciens », expressions encore employées et comprises dans toutes les langues ; il n'y en a guère dont l'origine soit plus antique, et qui prouvent mieux la lénacité des sentiments primitifs.

La sainteté du mariage, l'amour paternel, avec ses nuances particulières, procèdent directement du foyer domestique, auquel nul ne peut toucher sans être initié au culte familial. La femme, la jeune lille transportée dans la maison de Tépoux, despotes^ pour en être l'unique maîtresse, despoinia, despoina^ pour en régir le personnel, serviteurs et esclaves des deux sexes, devient la prêtresse du foyer, comme l'époux en est le prêtre. Ce culte commun les revêt d'un caractère sacré. Le fils est le continuateur désigné du culte domestique, le prêtre-né de ce foyer que la fille doit abandonner un jour. Sa naissance, surtout celle du premier, qui sera, s'il vit, le premier en état de protéger la maison, de là l'inique droit d'aînesse, est donc saluée par le père avec fierté, avec espérance : le feu sacré ne périra pas.

L'amour de la mère n'a jamais varié ; il est donné par la zoologie. Dès le premier enfantement, l'amour maternel est, en principe, égal pour tous les petits, mâles ou femelles, sortis de ses entrailles, nourris de sa substance. L'amour du père est d'origine plus complexe, et s'est éveillé plus tard. Le lien naturel qui rattache l'enfant au père est invisible et douteux, inaperçu d'abord, puis probable, puis seulement assuré du jour où la clôture de la maison garantit la pureté de la femme. Qu'étaient les enfants (j'entends les mâles; pour les filles elles étaient le plus souvent supprimées) ? qu'étaient les enfants pour le primitif, que sont-ils pour le sauvage? Des serviteurs futurs, un accroissement de force pour la bande. Et ceux qui déplaisent au père probable étaient simplement jetés, exposés dans quelque lieu désert ; les vrais représentants de la famille étaient les neveux, enfants de la sœur. Telles étaient les mœurs du régime matriarcal. Lucrèce a bien vu comment l'amour pour sa compagne, la pitié pour les souffrances de la mère,

pour la faiblesse des petits ont fini par adoucir, attendrir le père ; mais le coup décisif a été le souci du foyer, l'orgueil de s'être donné un successeur auprès de la lleslia domestique. Aujourd'hui les enfants sont aimés des deux parts avec une affection, une tendresse équivalente ; mais il serait facile, je pense, de retrouver dans l'amour paternel moderne quelques traces de ses origines diverses.

La perpétuité du foyer maintient en constants rapports non seulement le fils et le père, mais tous les ancêtres avec toutes les générations. De même que TArya convoquait les mânes, les Pifris, au sacrifice d'Agni, de même étaient associés à Hestia les esprits de ces morts, longtemps enterrés dans leur maison, et qui, protecteurs invisibles, prenaient part, tous les jours, aux repas, aux projets et aux destinées de leurs descendants. L'autel du l'eu était l'autel des ancêtres.

Or, chez des peuples qui ne connaissaient ni l'écriture ni l'art d'imiter les traits humains, les ancêtres se confondaient aisément dans le plus fameux, et d'ordinaire dans le plus ancien des auteurs de la famille, dans le père de la race, dans le fondateur de la cité ; il va sans dire que ce grand ancêtre n'était le plus souvent que le nom personnifié du groupe qui le choisissait pour chef. 11 n'en était pas moins réel, et à juste titre, aux yeux de ses descendants ; ils l'invoquaient avec orgueil, heureux de se glorifier en lui. Tel fut le héros éponyme, celui qui donnait ou devait son nom à la famille, à la tribu, à la cité, celui dont le nom et le culte étaient le mot d'ordre et le lien de chaque groupe social, lien très fort au début, très durable en tant que survivance, mais auquel Fustel de C. a fait une part excessive, nous ne dirons pas dans la fondation, ni dans le formalisme étroit de coteries longtemps fermées, mais au moins

dans le développement glorieux de la cité antique. Ce qu'il faut dire, c'est qu'en adorant au foyer, en saluant surla place publique, un idéal dont nul ne devait déchoir, la famille et la ville ou colonie grecques fondaient la patrie (pairia, culte des pères), petite ou grande, centre d'affection et de solidarité morale, qui durera tant que des groupes divers, doués diversement, parlant des langues différentes, garderont le souvenir de leurs vicissitudes respectives, et de l'œuvre accomplie par chacun d'eux.

Les héros éponymes, fiction née d'une conception parfaitement objective et concrète, ont peuplé les abords de rOlympe d'une multitude de personnages fort encombrants, lort inutiles, mêlés par la Fable à d'inextricables mythes, associés aux dieux comme parents, comme favoris et comme épithèles. Cet amalgame s'est accompli très naturellement. L'invention d'un premier ancêtre avait cessé de suffire à la curiosité. La pensée, en s'allongeant, avait cherché plus haut l'origine de la famille et du dème. Le premier ancêtre ne pouvait être qu'un dieu déguisé, ou le fils d'un dieu, un demi-dieu ; telle fut la solution qui satisfît longtemps la pensée, mais qui a introduit dans la mythologie grecque un merveilleux désordre. Ni le symbolisme ni l'évhémérisme ne viennent à bout de le débrouiller. Les mythologues patients, spécialistes laborieux et utiles, qui prendront im à un tous les héros et demi-dieux s'apercevront de ce qui était d'avance évident : 1° que la plupart de ces personnages sont des dieux, quelquefois très grands, redevenus hommes sous un nom, une épithèle surabondante ; 2° que ces dieux ont été confondus par tel ou tel groupe avec l'ancêtre et le héros local ; 3" que ledit ancêtre plus ou moins factice, plus ou moins divinisé, est une survivance très antique du culte du foyer. Nous tiendrons aussi peu de compte

b2 LA GRECE ANTIQUE

que possible dans noire prochain exposé de la mythologie hellénique, de celte dernière classe des demidieux apportés ou rencontrés sur le sol grec par les fils d'Akhaios, d'Aiolos, d'Ion et deDoros; il y en a autant que de maisons, que de bourgades, de villes et de menus Etats, dans la Grèce européenne et asiatique, dans les îles et les côtes de la Méditerranée tout entière. Mais leur importance, nulle au poiirt de vue religieux, est, nous venons de le voir déjà, consÎTiéfaTTIedàns" l'ordre social et politique. Leur nombre, incalculable, prouve l'étroitesse de Ta patrie antique, le particularisme obstiné des clans grecs, ces rivalités tenaces qui ont à la fois forcé et épuisé la race. L'émulation entre les cités a produit l'admirable développement des vi^, v" et IV* siècles ; mais la force ayant manqué à l'une de ces cités pour soumettre toutes les autres, la Grèce s'est trouvée livrée aux Macédoniens et aux Romains, sans avoir jamais pu former une nation.

Cette esquisse serait trop incomplète si elle laissait dans l'ombre l'une des origines, peut-être la plus puissante, du culte des ancêtres et des héros. 11 n'y a point de croyance simple, il n'y en a pas qui ne soit une résultante. Le culte des ancêtres est situé au point de rencontre de deux lignes qui partent l'une du foyer, l'autre de la tombe. Nous avons suivi la première. La seconde nous forcerait à revenir sur nos pas jusqu'aux premiers rêves de l'homme sur le fantôme, le double, l'âme et la seconde vie. Et ce voyage nous le ferons un jour sous la conduite d'Homère, d'Hésiode, avec le prudent Ulysse, avec les Génies bienheureux, habitants des Iles Fortunées.

ESQUISSE d'une MYTHOLOGIE PRÉHELLÉNIQUE

l^es divinités péiasf,Mques. — Groupe doilonéen : Zeiis, Dioné, Dèo ; Gaîa. Dèniètér. (Ces noms sont apportés par les Gruiques et les Akhéens). — liera, déesse des deux Argos, deThessalie et d'Argolide. — Héra, face de vache. — Rhéa et Kronos, groupe phrygocrétois. — Alaîa, déesse d'Arcadie. — Athèné, face de chouette; Tritogénéia, parédre ou rivale du Thrace (?) Poséidon « qui a l'aspect d'un mailre ». — Hélios, Apollon (Aplôn). — Hépiiaïstos. — Les Kabires et les Mystères de Samothrace.

Tout en dépassant quelque peu le stade animique, les peuples qui avaient précédé les Hellènes sur les côtes et dans les îles de la mer Egée demeuraient loin encore delà période anlliropomorpïiique. Ils s'étaient bien élevés jusqu'à la conception et au culte générique de la végétation, du principe humide, de la force génératrice ou ignée; ils reconnaissaient même déjà des personnages préposés à ces catégories, détachés de ces phénomènes où l'énergie divine était d'abord enfermée, prêts à recevoir, à revêtir la figure humaine. Mais cette figure, mais ces formes, qui exprimeront, sous la main de Phidias, l'idéal varié d'un peuple ingénieux et cultivé, les Pélasges étaient incapables de les tracer ou de les tailler dans le marbre. Leurs dieux, sans figure et même, si l'on en croyait Hérodote, sans nom, restèrent à la fois vagues et localisés près de l'objet ou de l'endroit qui

en avaient suggéré le culte, sous un groupe d'arbres, aux bords d'une source, sous ui»e cime, dans une caverne, au-dessus d'un abîme où fumaient des vapeurs mystérieuses.

De même cpie, dans nos campagnes, les lieux encore liantes par les superstitions populaires, lieux que, bien souvent, l'Église a dû consacrer, de même que ces endroits témoignent de croyances immémoriales, de même tant de lieux saints adoptés et embellis par les Grecs, tant d'oracles, vraiment consultés avec foi par des Hellènes pourtant raisonneurs et intelligents, trahissent, révèlent le siège probable de quelque ancien dieu. Les poètes et les historiens, d'ailleurs, le savaient et le disent ; il faut, seulement, les lire avec précaution ; accepter leur témoignage quant à l'origine d'un sanctuaire et d'un culte; se défier du caractère et du ji<im qu'ils attribuent au dieu.

Homère, en eiîet. la plus ancienne autorité que nous puissions invoquer, nous ramène à un temps où les Pélasges vivaient dej>uis dix siècles au milieu des Hellènes, en Arcadie, en Atlique même. Lorsque écrivait Hérodote, le père de l'hisloire, Imbros, Lemnos, récemment conquises par Miltiade, étaient encore peuplées de Pélasges. 11 s'était donc opéré dans les croyances un mélange inégal, où prévalaient tantôt les pratiques instituées par les populations primitives, tantôt et surluit, les divinités et les mythes helléniques.

Ici, les Pélasges avaient adopté, pour leurs dieux, peut-être innomés jusque là, des noms grecs; là, les Hellènes, grécisant les noms de dieux pélasgiques, y avaient ajouté des fonctions nouvelles, une individualité peu compatible avec le fruste animisme des premiers âges. Dans l'un comme dans l'autre cas, et si disposé que l'on soit à admettre le affinités indo-européennes

MYTHOLOGIE PRÉHELLÉNIQUE 35

des Pélasges, des Tursènes, des Lyciens et des Cares, on ne sauraait identifier les Zeus, les Apollon, les liera, les Poséidon de la mythologie classique avec les puissances atmosphériques, lumineuses, terrestres, marines, invoquées — même sous ces noms — soit à Dodone, soit à Delphes, soit sur le Lycée, le Cyllène, le Dicté et l'Ida de Crète, soit sur les rivages d'Argos ou d'Asie, avant l'arrivée des Achéens, des Eoliens, des Doriens et des Ioniens.

\ Le point de départ du culte dodonéen a été, nous Lavons vu, l'adoration du chêne et du gland comesjtibles, de la source où s'abreuvait la horde famélique, et rde la terre verdoyante oîi le sommeil abattait le chasseur I harassé. A force d'écouter les murmures du feuillage et j des eaux, les mille bruits d'alentour, l'homme distingua le bruissement léger de la brise favorable, le souffle glacé du nord, l'automne pluvieux, les préludes menaçants de la tempête et de l'orage. Ces voix, consultées, l'avertissaient des changements de saison, des dangers proches ou lointains. Le chêne, l'eau, la terre, lui parlaient à la j fois. Le plus habile de la tribu, quelque femme hallu- ' cinée, quelque illuminé sincère ou malin, s'avisa d'interpréter, de solliciter les avis de la forêt, de la source, puis les puissances, les êtres invisibles, les esprits épars alentour :- ainsi naquit l'oracle. Le devin, la voyante s'exercèrent à fléchir et à remercier par des paroles et des offrandes les génies capricieux. Ainsi naquit le culte. L'intelligence accrue remonta, des feuillages agités, au vent qui les faisait frémir, et à l'inconnu aérien dont le vent semblait l'haleine; elle descendit de l'arbre aux racines, de la source au sein maternel de la terre, où l'arbre puise la vie, et qui donne aux fontaines cette allure de jeune fille échappée. Ainsi se condensèrent deux puissances, l'une atmosphérique, l'autre terrestre :

un dieu mâle, qui féconde par la pluie {ZevLs huei « il pleut » ; Huson^ Zeu « pleus, ciel! » Bios hudala [Platon] <( eaux pluviales », etc.) ; une déesse, qui enfante, allaite, nourrit et résorbe les mortels. Vinrent les Selloi, les Proto-Ahhéens, qui donnèrent des noms à l'Akliéloos, à TAkhéron, à IHellopie et aux dieux de Dodone : Zeus, peut être Deus; Bionè ; Gâ ou Gë ou Ga-ia (vache ou riche en vaches), ou encore Dèmètèr Pammèteira, que l'on regarde encore généralement comme une altération de Gè-mètèr ; cependant on rencontre quelquefois une déesse Dèo qui semble liée de bien près à Bionè et à Zeus. Avec le. nom de Zeus, le dieu mâle de Dodone reçut nécessairement Toflice et la prééminence du Bjaus védique, « splendeur du jour » [eudios, endios, « serein », « midi »), qui était le dieu national des Aryas au moment où les Helléno-Latins s'éloignèrent du berceau indo-européen. La Terre, qui partagea longtemps les honneurs de Zeus, et qui eut des oracles à Delphes, à Athènes (sur l'Acropole) et dans plusieurs cavernes — antre de Trophonios, dWmphiaraos, ne laissa à Bionè qu'un emploi mal défini. Bionè, forme féminine de Zeus, complément nécessaire du dieu mâle en un temps où l'idée de génération sexuelle était inséparable de toute production, Bionè avait sans doute été tout ensemble céleste, humide et terrestre. Déesse de la fécondité, elle fut, dans la mythologie postérieure, donnée pour mère ou identifiée à une Aphrodite génétyllide ; déesse des eaux. Hésiode la range parmi les Néréides. Apollodore la dit fille d'Ouranos, Hygin, fille de l'Air. Zeus eut d'ailleurs assez à faire de contenter les très nombreuses divinités féminines qui représentèrent, isolément ou à la fois, l'étendue obscure et lumineuse, aérienne et terrestre : dans TArgolide, Hèra; sur le Cyllène, Maïa; sur rida, Rhéa : ailleurs Lèlo ou Alkmènè, ou Thémis.

MYTHOLOGIE PREHELLENIQUE 57

Car Zeusfut partout porté, installé partout, surtout sur\ les hauteurs, et substitué au dieu local, dont il prenait/ le nom comme épithète. On le voit non seulement sur l'Olympe de Bithynie, sur le Lycée d'Arcadie, sur les Idas de Troade et de Crète, et, dans cette île, au mont Dicté, où la lég-ende a placé son refuge, son enfance, ses Corybantes, et même son tombeau. Toutes les histoires de ce genre, sont évidemment fort anciennes, puisque Homère et Hésiode y croyaient sans hésiter; mais, comme bien vous pensez, elles ne s'appliquaient ni au Zeus, père des dieux et des hommes, au roi des immortels, figuré par Phidias à Olympie, ni au Zeus pélasgique, seigneur de Dodone, invoqué par Akhilleus, celui que les prêtres et les Péléiades ou Grées (Strabon), définissaient ainsi dans leurs hymnes : Zeus en, Zeus esli, Zeus essélai, û 'inégalé Zeu ! Zeus était, Zeus est, Zeus sera, à grand Zeus! ajoutant comme un corollaire sacré : Gâ karpous aniei, dio klèzélé mêlera Gaxan : la Terre produit les fruits ; chantez ta Terre mère!

Parmi les déesses associées de toute antiquité à Zeus, probablement même antérieures au Zeus hellénique, .^è?'«, Rhéa, Bèmètèr, Maïa, la première est restée en possession du rang suprême. Qu'est-ce d'abord que ce nom Héra ? Doit-il être rapproché du latin lieras, de l'allemand Iterr ? « la maîtresse, la souveraine ». Maury accepte trop aisément cette signification. L'aspiration initiale manque aux formes les plus anciennes Era, Erras, Eéra. La. lettre H (êta), qui ne marquait d'abord que l'esprit rude, indique seulement une contraction de la forme Eéra. 11 y a une évidente parenté entre EraeiEros, plus tard écrit avec un 5 long {Erôs, l'amour), qui fut un surnom de Zeus : é'poç, êppoç. Era est, en grec, un ancien nom de la terre, parent sans doute de l'allemand Ei'de (que Tacite orthographie Hertha). La ressemblance

de ce nom avec Aor, Kèr^ Tair, a fait de liera une divinité céleste. Mais la Hëra pélasgis, qui, de Thessalie, d'Iolcos, a passé avec les Argiens dans le Péloponnèse, dans TAi-goIide, était et est restée longtemps une déesse tellurique. Vers le xiv" siècle encore, à Mycènes, à Tii-ynthe, elle était adorée sous la forme d'une vache ; Schliemann en a mis au jour de grossiers et nombreux spécimens; Tépithète consacrée, boôpis, face de vache, lève d'ailleurs tous les doutes. « A Argos, on faisait remonter rinstitution de son culte au premier législateur, le fabuleux Phoronée, père, selon Hellanicos, de Pélasgos, à qui Pausanias l'attribue ». Ces traditions nous reportent aux origines mêmes de la société hellénopélasgique. Cette déesse d'Argos ne paraît pas. dans le principe, avoir été unie à /eus. Les mythes postérieurs qui nous la montrent souvent opposée, même violemment, à son divin époux, ne sont pas une malice des poètes introduisant les mésaventures humaines dans le ménasre céleste; il faut v voir une idlusion aux conflits suscités par un culte nouveau qui enlevait à la déesse nationale la souveraineté de la terre et du ciel. Les Pélasges d'Argos n'avaient aucun besoin de Zeus. Leur héros éponyme Argos aux yeux innombrables, type du pâtre terrestre, était chargé de garder le troupeau des étoiles ; et la divine Hèra, parlhénia, parlhéaos numpheuoménè, protégeait de son sceptre virginal les naïfs pasteurs du pays d'Argos. Il semble que la Crète ait été le principal théâtre de cette union de deux cultes distincts, union symbolisée par le mariage des deux divinités.

Hèra, dit fort bien A. Maury, est une des formes d'une ancienne divinité pélasgique, dont Gerhard croit retrouver certains traits dans l'Aphrodite hellénique, dans la Pallas-Athènè, dans l'Artémis d'Ephèse. Ces divinités semblent n'être, au fond, que des personnifica-

MYTHOLOGIE PRÉHELLÉNIQUE 59

tioas de la Terre cuusidéi'ée coiuiiie épouse du Ciel. Elles sont presque toutes représentées assises sur un trône; le po^j6-, qui leur sert de coiffure (d'abord imitation grossière des cornes bovines, puis du croissant lunaire, puis de la moitié inférieure du globe céleste), résume pour ainsi dire, leur histoire, leur transtiguration. C'est Tanthropomorpliisme (jui distingua Hèra de ses congénères Dèmètèr et Dionè ; il en fit le prototype complet de la femme, vierge, épouse, mère et même veuve. Téménos [VQWQQinie sacrée primitive) qui, suivant une tradition fort ancienne, avait élevé Hëva, lui avait consacré à Styraphale trois temples différents, l'un à la déesse enfant {pais), l'autre à la déesse nubile, accomplie {téléia), la troisième à la déesse veuve {yjip^)- Tardivement acceptée par les Doriens et les Ioniens, Hèra fut de bonne heure ime des divinités suprêmes des Achéens ; à Argos, comme à Samos, comme à Sardes en Lydie, elle conserva longtemps sa physionomie pélasgique.

Rhéa {Wiéia, Rhéé) offi-e plus d'une analogie avec Demèlèr et liera. Invoquée en Phrygie sous les noms de Ma, Mâslaura (mère-vache), c'est l'aïeule des dieux, la Terre-mère, mais une terre humide {rhéô, couler i, la personnification des sources et des fleuves. C^'est la Cybèle phrygienne, transportée eu Crète avec ITda et sa caverne natale, et de là dans le Péloponnèse, puis dans l'Attique, laBéutie et la Thessaiie, d'où elle venait peutêtre. Fortement localisée en Crète dans un centre pélasgo-achéen, associée à d'anciens dieux du pays, Kourèles et Daktulea idéens, sojur des Ouranides et des TiîaiiS, mère de Zeus, elle relia le culte des vaincus à celui des vainqueurs. Mais ces artifices, consacrés par la Théoyo)iie d'Hésiode, n'appartiennent pas à notre sujet. Nous en dégageons l'antique Rhéa, terre-épouse du dieu Kronos. Ce Kronos, vieille divinité du matin, de

riiorizon, du soleil et du ciel, en Attiquc, en Elide, en Crète, n'est point du tout Khronos, le Temps ; assimilation postérieure. Presque oublié à l'époque helléni([ue, il n'avait plus {[u'un hiéron, attribué à Cécrops, à Athènes, au pied de l'Acropole, et, à Olympie, une colline sainte où ses prêtres, les basilai, lui offraient un sacrifice à l'équinoxe dans le mois Elaphios. Le nom du mois qui lui était dédié, Kronios, avait lait place à celui d'IIécatombaiôn. Kronoi, auquel les laboureurs rendaient hommage comme au créateur des saisons, à l'auteur du jour, Zeus terrestre [chthonios) opposé au Zeus d'en haut, mettait fin chaque malin à l'hymen nocturne de la terre et du ciel, par suite au Chaos, où tous les éléments étaient confondus. Tel est le sens du mythe hésiodique. La fameuse faux, cette arme donnée à Kronos par la Terre sa mère pour la séparer radicalement d'un époux (jui l'obsède et rétoulïe, c'est l'aube, la bande brillante et pâle, qui va, lançant la lumière, à l'horizon oriental. Craude et belle imaye, à la l'ois élargie et défigurée par le mythe.

Maïa^ la mère, la nourrice, celle qui fait grandir, a été négligée, comme Kronos, par la mythologie hellénique. Elle est devenue une simple nymphe des montagnes, oréia [oréadé), comme fille d'Atlas. Mais cet Atlas, ce mont, portait le ciel ; ainsi du CyTlène, où Maïa, la grande déesse d'Arcadie, donna naissance à Hermès. Zeus. en l'épousant, l'absorba, lui prit son tils et sa royauté ; elle dut s'efl'acer, comme Dionè, comme Rhéa, devant Héra et Dèmètèr. Mais son origine pélasgique est démontrée, et par son isolement même, chez les Pélasges arcadiens, et par le rôle qui lui est dévolu dans la vieille religion italiote, où elle figure, sous le même nom, en qualité de ma(/na dea,bona dea, de patronne du printemps, du mois de mai [Mahis].

MYTHOLOGIE PREHELLENIQDE 61

Une autre déesse, promise à des destinées plus hautes, et que nous croyons purement hellénique, quant au nom du moins, nom patronymique des ^4-Mè?îae (tribus de même nourrice, de même sang"), la glorieuse éponyme d'Athènes, la belle jeune fdle [pallao:), Pallas-Athènè, nous ramène cependant jusqu'aux plus naïves conceptions de l'animisme. N'a-t-elle pas été liibou, Glaux, ou plutôt, n'al-elle pas hérité — pour la figure ou les yeux — d'une chouette, Glaukôpis? Elle a visiblement remplacé un ancien fétiche local, animal sacré, lotem des populations primitives. S'appelait-elle alors Athènè ou Paf/as, nous l'ignorons; mais à coup sûr, elle portait un surnom d'une haute antiquité, qui décèle son origine, en apparence marine, réellement atmosphérique : Tritogénis, Trilonia. Ce mot, tout à fait incompris desérudits grecs, et qu'on ne songeait pas même à rapprocher de Triton^ d'Amphitrité, de Tritopatores (épithète des Vents divinisés), a conduit Hérodote, par exemple, à placer la naissance d'Athènè — qui l'eût cru ! — en Afrique, sur les bords d'un certain lac Trilon; il est vrai qu'il croyait reconnaître la déesse attique — en lisant à rebours — dans la Neith égyptienne. Or il s'agit ici d'un grand dieu de l'atmosphère, Trila, TrUa-Aptya (fils des eaux), dieu indo-européen, mais si vieux que le souvenir s'en efface déjà dans les hymnes du Rig-Véda. On entrevoit seulement qu'avant Indra, avant Dyaus, Trita a joué le rôle de combattant céleste, de héros à la fois lumineux, fulgurant et humide, vainqueur des nuées stériles, distributeur des pluies fécondes. Ce Trita donc, soit connu des Pélasges, soit apporté par les Achéens, a fait souche de dieux marins. Triton et Amphitrite, et célestes sans renoncer aux affinités marines, les Tritopatores, et TritogénéiasQ. fille par excellence. Celle-ci était toute désignée pour entrer en relations étroites avec les

maîtres nouveaux du ciel et de la mer, dédoublements de Trita. Une légende en fait la fille, la parente ou la rivale de Poséidon ; à Pliénée en Arcadie, elle partageait le sanctuaire de Poséidon liippios; à Athènes elle opposait le don de l'olivier à la création du cheval — sans doute amené par les Thraces. Enfin le mythe classique l'associe à /eus, au ciel chargé d'ondes heureuses et de douce lumière enfermées sous son crâne, mais qui, pour délivrer ce trésor, a besoin d'un coup de hache ou de foudre. Au reste, Poséidon et Zeus sont frères : le premier avait résorbé, épousé ou subordonné les anciennes diviuités marines, soit pélasgiques, soit achéennes, Aîgeus^ Proieus (le premier des êtres, Prologonos) Triton, Amphi Iritè ; comme Zeus avait fait de tous les dieuxet déesses cosmiques.

Il y a bien peu d'épithèles que Zeus ne partage avec quelque autre dieu ; il est Alélosios, veillant aux troupeaux comme Pan ; il est C/ithonios comme son frère ou aller ego, Ploutôn, Aidés ; il est Hélios (soleil) ; il est Phégonios, Ahrios, Karaios, Korup/iaioa, Pélôros, dieu du chêne, des cimes, des sommets, des prodiges ; Krusaoros, A igiokhos, Estrapis, Terpsikeraunos, fulgurant ; Astérios, étoile, comme Argos etOuranos. Il napas toujours pleinement réussi dans cette mainmise universelle ; ou plutôt, il n'a voulu que se réserver le domaine éminent, la possession de chaque attribut, faire de tous ses prédécesseurs ou congénères des délégués, et tout marquer de l'empreiote hellénique. C'est ainsi qu'il a laissé une certaine indépendance aux dieux solaires ; tout en s'arroofeant, comme nous venons de le voir, le nom même du soleil, il a permis à Hélios, à Phaéthôn de vivre et s'est montré paternel pour Phoibos-Apollôn. Non pas qu'il ne se fût emparé des surnoms Lnkaios, Clarios — le lumineux, l'éclatant, — mais dans un temps où Apollon

MYTHOLOGIE PREHELLENIQUE 66

n'était pas encore arrivé des régions septentrionales.

Les origines de ce personnage, que les Doriens prirent pour patron sont mystérieuses et intéressantes.

Tout d'abord le nom a donné lieu, dans l'antiquité, à des étymologies souvent bizarres. Euripide y voit une variante de apoflus, destructeur ; Platon, une contraction de apoballôn aklinas^ lançant des rayons ; Speusippe Yivéïèreapopolldnaktinôn, de ses nombreux rayons ; Chrysippe, a pvimii'iï et pollôn, unique; Cléantlie sous-entend toute une phrase : ap'nUôn kai allôn topôji tas anato/as 2)owu?nénos, faisant ses levers d'endroits en endroits; Cornilicius propose anapobjn, remontant au ciel : d'autres apélauuôn nosous, aspcl/ens niala^ éloignant les maladies. Tous ont été guidés par le désir d'expliquer les divers attributs du dieu. Mais ils ont omis ou ignoré (sauf Platon, Cralylej la forme tliessalienne Aplùn, la forme étrusque Aplu; lune se lit sur les vases; l'autre sur une inscription découverte entre Tempe et Larisse : Aplani Tempéita, à Y Aplôn de Tempe.

Si l'on s'en rapporte à une tradition qui fait venir ce dieu du nord, des contrées byperboréennes, des sources de ristros (Diodore, Strabon), on sera tenté de l'identifier à l'italo-gaulois Alelio^ Abellio, peut-être au Belenas d'Aquilée, qui sont, comme lui, des dieux solaires. Mais la géographie du nord était si vague encore, même au temps dllérodote, que les Alpes étaient confondues avec les Pyrénées (Purènèi, probablement avec l'Uémus, et les Hyperboréens avec les Tliraces : pour Hérodote, l'istros coule du nord et ses embouchures font face au delta du Nil. D'indications si lointaines on ne peut conclure qu'à une origine indoeuropéenne, mais antérieure à l'immigration hellénique.

Les Pélasges ont-ils connu cet Aplôn thessalien i Je

64 LA gAÈCE antique

penche à le croire, et il me semble le retrouver dans le nom de YApulie, Aplu, Apulus. Le fonds des populations delà grande Grèce était pélasgique. Le suffixe lu, ulu, si commun dans les dialectes latins, rendrait compte de la terminaison Ion (Ap-lôn); et le radical significatif se retrouverait dans Ap-t's, un fils légendaire d'Apollon médecin, dans Ap-ia, nom antiquedu Péloponnèse, peutêtre dans Op-is<n, les Osgues. Si ces rapprochements avaient quelque réalité, il faudrait que le primitif ^p-W?r eût été un dieu des champs [ap-ion fruit), et non du soleil. Et pourquoi non ? n'a-t-il pas, à Delphes, succédé à un fétiche de la Terre.

Je donne ces hypothèses pour ce qu'elles valent, pour des exercices linguistiques qui, dans leur ensemble, viennent à l'appui des origines nord-orientales des peuples de la Grèce et de lltalie, et des affinités primordiales de leur culture intellectuelle. Un fait reste évident, c'est que le culte d'Apollon et d'Artémis, sa sœur, est venu de Thessalie à Delphes, où il a remplacé, sans l'effacer, l'adoration de la pierre emmaillotée, Pythô, à la fois météorite, donc sidérale, céleste, et emblème de la terre ; il a passé de là en Crète, de Crète à Délos, en même temps que les Doriens venaient l'installer dans le Péloponnèse. En Arcadie, et en divers lieux de l'Asie Mineure, notamment en Lycie, l'Apollon thessalo-dorien a rencontré un autre dieu solaire à qui Zeus avait déjà ôté son existence indépendante, Luks, Ltikos; et il a emprunté à Zeus lépithète bien connue de lukaios, lukios.

Ce radical luk, leuk [leukos, brillant, blanc), lik, lunk (Lyncée, d'où : yeux de lynx), est commun, vous le savez, au grec et au latin {lux, la lumière, etc.) ; le latin l'a employé largement, le grec en a oublié le sens, à ce point de rapporter au loup, lukos, les noms de per-

MYTHOLOGIE PREHELLENIQDE 65

sonnages tels que Lukaon, l'éclatant, Lukabas (père de Minos) « qui marche avec la lumière », Lukabète, montagne d'où monte le soleil, Lukos, fondateur du Lycée k Athènes, ou Telchine qui éleva sur les bords du Xanthe un temple à Apollon ; enfin Lukaios^ Lukaia, noms de la montagne arcadienne et de la Lycie, surnoms de Zeus, d'Apollon et d'Artémis, dieux par excellence de la lumière diurne et nocturne.

Tout auprès de ces divinités lumineuses, je crois qu'il faut placer Héphaïstos, dont les Hellènes paraissent avoir oublié quelque peu le rôle cosmogonique. On a proposé diverses conjectures sur l'origine de ce nom qui a une physionomie grecque à la vérité, mais qui ne présente point d'affinité bien nette avec le vocabulaire grec. Si on en voit le radical dans la première syllabe, on le rapproche de haptô, haphô « souffier, brûler » ; la terminaison indiquerait un superlatif. Si au contraire le sens est renfermé dans aïst, c'est à la racine idh « brûler » qu'il faut avoir recours ; et nous avons un proche parent de Ileslia. Enfin, la réunion des deux groupes n'aurait rien que de satisfaisant. Héphaïstos serait le souffie brûlant, ou celui qui est doué dune haleine enflammée. Ce sont là, d'ailleurs, des conjectures. Le nom demeure isolé.

L'antiquité du dieu résulte de deux circonstances : c'est de pays pélasges que les Hellènes l'ont reçu ; enfin il tient, nous l'avons indiqué, dans l'Olympe grec, un rôle de bouffon, de plastron, peu compatible avec ses fonctions véritables : dieu de vaincus, on l'admet aux banquets des vainqueurs, parce qu'on ne peut se passer du feu, qui prépare la nourriture sacrée et qui distribue la vie, l'ambroisie, l'immortalité ; mais c'est aux éclats d'un rire homérique que l'échanson boiteux circule autour du festin. Il lui reste cependant assez de ses anciens attributs pour révéler le maître de la flamme souterraine

06 LA GRECE AiNTlQUE

et céleste, le créateur de la foudre, le forgeron dont le marteau a façonné l'argile humaine et, du front fendu du ciel, fait jaillir la lumière, Pallas Athènè.

Lorsque les Thraco-thessaliens vinrent s'établir dans l'Atlique, et les Achéens, puis les Doriens, dans le Péloponnèse, les Pélasges durent s'écarter ou s'enfuir devant ce double torrent ; les uns, comme le rappelle Denys d'Halicarnasse, refluèrent sur Dodone, sur l'Epire, sur la grande Grèce, où ils trouvèrent des populations de même race ; d'autres se cantonnèrent dans la presqu'île livadique, à Krestone, à Plakiè, à Skulakè, où Hérodote les signale encore ; d'autres, chassés des Cyclades, reculèrent d'île en île, jusqu'à Samos, Lemnos, Imbros, Samothrace, et jusqu'à l'Hellespont. Ils emportaient avec eux leurs divinités, notamment Héphaïstos dont le culte s'établit dans l'île volcanique de Lemnos. L'art métallurgique était alors inventé, soit qu'il s'agît de travailler l'or de Thasos, grande île voisine, soit de forger le bronze, apporté d'un côté par les Thraces, de l'autre par les Phéniciens. Les Kuklopes, qui faisaient partie, comme les Telkhines, comme les Kurètes, des peuples fabuleux transformés en êtres surnaturels par la tradition pélasgique, furent adjoints à Héphaïstos; et dans les cavernes de Lemnos — plus tard de Lipari — les forgerons mystérieux se mirent à marteler des chaudrons, des trépieds, des lampes ; pour les héros des cuirasses et des glaives, pour les dieux des tridents, des sceptres et des foudres. De Lemnos, Héphaïstos revint à Athènes habiter, comme patron des artisans, un temple derrière le Céramique et rendre Athènè mère d'Erichthonios (un héros local).

Mais le culte d'Héphaïstos ne se répandit pas dans l'Hellade ; et, dans le Péloponnèse, la seule Olympie lui rendit un autel ; on le retrouve à Naxos et en Crète, où,

MYTHOLOGIE PREHELLENIQUE 67

vraisemblablement, un noyau pélasgique s'était maintenu.

Les Pélasges donc, sans avoir constitué une mythologie proprement dite, étaient parvenus à cette phase élevée de l'animisme où des divinités cosmiques commencent à se dégager de la foule des esprits et des génies. En combinant les idées que leur suggérait le culte de la génération et celui du feu avec leurs notions très confuses sur la pluie, l'air, l'eau et la terre, le ciel et les astres, ils paraissent avoir trouvé l'expression de leur courte sagesse, de leur philosophie informe, dans le groupe, malheureusement énigmatique, des Kabires. Le secret des Mystères dits de Samothrace, bien que révélé à tant d'initiés, durant tant de siècles, a été, en somme, si bien gardé que. sans une indiscrétion des scoliastes alexandrins, nous ignorerions jusqu'aux noms de la triade primitive.

« Hérodote (Lenormant; caractérise la religion cabirique comme essentiellement propre aux Pélasges. Nous eu retrouvons les traces dans toutes les parties du monde grec où cette race a dominé, en Troade, en Béotie ; mais surtout dans cette chaîne d'îles qui va de l'Eubée à l'Hellespont, Lemnos, Samothrace, Imbros, où les Pélasges grecs se sont maintenus le plus tard, et chez les Tursènes, Pélasges émigrés. »

« Ce qui concerne les Kabires, a dit Fréret, est un des puints les plus compliqués de la mythologie grecque. Les traditions qui les regardent sont tellement confuses et si souvent opposées les unes aux autres que l'analyse en paraît à peine possible. » Ce jugement est toujours vrai en grande partie. L'obscurité du sujet tient aux mélanges, aux superfétations infinies qui se sont greffées d'âge en âge, pendant plus de deux mille ans, sur l'idée à la fois simple et vague des Pélasges : la nature préside à la génération ; le feu, par l'intermédiaire de la

fi8 LA GRECE ANTIQUE

génération sexuelle, est le principe des choses, de la terre, de la mer et du ciel. Le feu de la vie est éternel, l^leint ici, il se rallume là. C'est ce que symbolise, non sans une évidente allusion à d'anciens sacrifices humains, la résurrection d'un dieu tué par ses frères.

(Mais l'introduction d'un quatrième Kabire, la substitution perpétuelle des Titans et des dieux de l'Olympe aux Kabires proprement dits, l'assimilation inévitable des I Kabires aux Telkhines, Kuklopes, Daktules, Kurètes, Korubanles, tous d'origine antique et diverse, mais revêtus d'un caractère igné ou solaire ; enlin la confusion des Kabires pélasgiques avec les Kabirim sémites, (lieux marins ou atniospliériques de la Phénicie, ont recouvert de broussailles inextricables le fonds originel, la donnée première, admissible, en somme, de ces Mystères fameux.

Le mot Kabire^ Kabeiros, Kabèros a été rattaché par Welcker à kaiô (brûler) dont les dérivés kausô (futur), kaiima, kaims, « chaleur, brûlure », révèlent la présence d'un digamma, remplacé par u puis par b. Les Kaeiroi^ I Kabeiroi (les brûlants), peuvent avoir été d'anciens 1 prêtres, allumeurs du feu, comnie ces Kabarnoi qui des- [ servaient l'autel de Dèmètèr à Paros. Kabira ou Kabirô^ fille de Protée, est lune des épouses d'Héphaïstos ; les Kabires, à J^emnos, sont les fils et les ouvriers d'Héphaïstos, comme les Daktules : Akmon u l'enclume », Kelmis « le fondeur », Da^nnaméneus, le marteau « dompteur du métal » ; ils fécondent le sol, la vigne, par l'activiié des feux souterrains : Héphaïstos est le Kabire par excellence. A Imbros, l'adjonction des Titans Koios, Kreîos Hypérion, lapétos et AVonos donne aux Kabires un caractère cosmique et solaire.

A Samothrace, centre des Mystères, il y a en principe trois Kabires, dieux grands, dieux puissants et forts,

MYTHOLOGIE PKEHELLENIQUE 60

mégalui^ dunaloi, iskhuroi^ à savoir : Axiéros, Axiokersoa^ Axiokersa. Comme nous l'avons dit en passant, Axios est leur titre : noble, divin, comme dans Axié taure, « divin taureau, puissant Bakkhos! » Eros, donblet de Era, est la terre féconde. Welcker, Ottf. Mùller, Gerhard, y voient la forme primitive de Eros, l'amour. Mais Axiéros est une femme. Fréret en fait un comparatif archaïque « la plus puissante ». Kersos et Kersa (Hésychius), variantes de Koros et Koré, représentent l'époux et l'épouse.

Ces êtres que la mythologie postérieure a rabaissés au rang de daimones, de demi-dieux, étaient jadis le centre d'un culte ; autour d'eux se rangeaient des propoloi, serviteurs, des nymphes Kabirides, des Kabires fils de Zens et de KaUiope. des héros tels que Jasion, Dardanos, et leur sœur Harmonia.

« Suivant Mnaséas et Dionysodore (Alexandrins), Axiéros était Dèmètèr, Axio-Kersa, Perséphonè, Axio- Kersos, Hadès (Aïdès), Zeus chthonien. » En dépit de ces renseignements, très précieux pour le rapport qui s'est établi entre les divinités kabiriques et helléniques, nous verrons que Axiéros, selon moi, a changé de sexe (à moins qu'elle n'ait été androgyne), après l'intrusion d'un quatrième Kabire, Kasmilos, devant lequel s'efface Axiéros. En effet, une inscription romaine, hommage de quelque initié, porte seulement: Cœlo xterno, Terrse matri, Mercurio menestratori (au ciel, à la terre, à Mercure serviteur).

Quoi qu'il en soit, les Orphiques, Strabon, bien d'autres, associent Dèmètèr et Korè aux Kabires, ce qui rapproche singulièrement le groupe samothracien et la triade éleusinienne. L'entrée de Kadmilos, Kasmilos ou Kosmilos (le Camillus latin et gaulois), dans le groupe initial, est évidemment fort ancienne, et se rap-

70 LA GRKCE ANTIQUE

porte à la légende du Kadmos grec époux d'JIat'monia, et à celle du Kadmos phénicien, inventeur de l'alphabet ; Ce Kasmilos, (y.âçw, y/j^w, « prendre soin », Kosmos), dieu cosmique, ordonnateur, est d'abord, sans doute possible, rHermès pélasgique, ithyphallique. Fils d'Héphaïstos, il devient le chef et le père des Kabires; il est aussi l'amant passionné d'Axiokei'sa, de Koré, de Perséphonè. Selon Lucien et d'autres, il n'y a dans le groupe qu'une femme: Rhéa. ou Kubèlè, ou Dèmètèr; et deux mâles: Zeus (Axiokersos) et Dionysos (Kadmilos).

Un autre système d'assimilation (Lenormant) nous est révélé par un monument d'une importance capitale, que Gerhard a rattaché avec certitude aux Mystères de Samothrace. C'est le triple Hermès du Vatican qui représente sur ses trois faces Axiokersa drapée en cariatide, Axiokersos, barbu, ithyphallique, et Kadmilos adolescent, — qui tient évidemment la place d'Axiéros. Cette stèle est rendue plus précieuse encore par les ligures en relief qui se détachent sur les faces au pied des divinités kabires: Eros devant Kadmilos; Aphrodite devant Axiokersa ; Apollon-Hélios devant Axiokersos. C'est un texte bilingue en plastique. Grâce à ce texte, nous comprenons mieux une note de Pli ne l'ancien ( XXX VI , 25) sur trois statues, de Phaëthon, de Vénus et de Pothos, exécutées pour Samothrace par le statuaire Scopas, et le rôle de Pan Phosphoros. Phaos, d'Aphrodite et d'Hermès sur un vase du musée Blacas. A'ûleuvs Hécate remplace Aphrodite; Zeus, Apollon ; Hermès est parfois Imbros, Imbramos ou Himéi'os, ou encore Saos ou Samôn, dieu éponyme et protecteur de Samothrace, où il fut porté par des colons samiens. Le mythe a évolué : ce n'est plus la nature ou la terre sanctifiant l'union sexuelle qui régénère tout ; ce n'est plus le fils, le délégué, du feu divin venant s'associer, puis se substituer à la grande déesse Axiéros- Dèmètèr ;

MYTHOLOGIE PREHELLENIQUE 71

C'est le ciel, le soleil, le principe lumineux et mâle attiré vers la nature toujours jeune, soit chaste et voilée, soit riante et féconde, parle Désir, par Y Amour ^ qui est à la fois la cause et l'effet de leur accouplement, et, conclusion bizarre, à la fois fils et mari de sa mère: bizarre en apparence : ces incestes purement verbaux expriment seulement la suite ininterrompue des générations, où le mâle et la femme jouent indéfiniment et tour à tour les rôles de mari, de père, de fils et de frère, d'épouse, de mère, de sœur et de fiancée.

Toutes ces assimilationsdiverses forment tout d'abord un véritable brouillard ; mais si l'on considère « qu'elles ont eu pour objet de définir » et d'helléniser, d'accomoder d'âge en âge à la théologie courante, des divinités d'origine préhellénique, de caractère ondoyant et complexe, on arrive à en saisir l'enchaînement, les transformations successives et correspondantes aux trois ou quatre stades que nous venons d'es({uisser.

Fr. Lenormant a dressé avec beaucoup de soin la liste des concordances kabiriques d'après les documents écrits ou figurés ; je la résume, en marquant les périodes :

1° Triade Pélasgique : Axiéros; Dèmètèr (Rhéa, Dia). — AxioKERSos ; Aïdès (Zeus, Pan). — Axiokersa ; Perséphonè, Hécate. Il y a alors un Kabiremâle entre deux femmes ; Yarron a rapproché ce groupe de la triade du Capitole : Junon, Jupiter et Minerve.

2° Adjonction de Kadmilos ; Héphaïstos, Hermès ithyphallique. premier Kabire ou même Kabire par excellence, Kadmilos a^^ao-. — Axiéros. — Axiokersos, Zeus, Ouranos, Phaéthon, Pan-phaos, Apollon-Hélios, Dionysos adulte. — Axiokersa, Korè, Aphrodite.

3° Retour à la triade : Axiéros est résorbé en Kadmilos (Eros, Pothos, Himéros, Hermès adolescent et Dionusos

-;2 LA GUliCE ANTIQUE

enfant). Le couple Axiok. ne varie pas. Il n'y a plus alors qu'une divinité féminine avec deux Kabires mâles.

Entre ces deux dieux mâles qui vont devenir plus spécialement les Kabires, soit jumeaux et assimilés aux Dioscures (Kastor et Poludeukès), soit d'âges différents, fils d'Héphaïstos et de Kabiro (et formant parfois avec Héphaïstos une triade mâle) ; — entre ces deux Kabires, existe, comme l'a remarqué Ottf. Millier, le contraste d'une majestueuse immobilité et d'une perpétuelle agitation : d'une part Axiokersos, Pluton-Zeus, impassible source de lumièreetde vie ; et d'autre, lejeune Kadmilos- Hermès-Himèros, qui ne cesse de vivre que pour revivre encore.

Peut-être doit on voir dans une rêverie de ce genre le lien, bien faible, qui a rattaché à la religion kabirique l'aventure des Korybantes, meurtriers de leur frère Zagreus^ sorte de Bakkhos crétois massacré et ressuscité. C'est surtout sur des vases et miroirs étrusques que cette fable bizarre se développe, avec ses divers épisodes : ici l'artiste a figuré trois Kabires mâles, calmes et unis; ailleurs les à^wy. Kabires- Dioscures décapitant ou mutilant le frère plus jeune qui est entre eux, voilant et cachant la tête de la victime ; plus loin, c'est Hermès touchant le corps de sa baguette magique ; puis les deux meurtriers présidant, avec une bonne grâce engageante, au mariage de leur frère ressuscité.

La mythologie kabirique admettait bien d'autres variantes, selon qu'elle était adaptée ou arrangée à Thèbes, à Anthèdon, en Troade, à Chypre, à Corinthe, à Olympie ou à Amphissa de Phocide; chaque ville a soin d'y faire entrer le héros éponyme ou la patronne de la cité; mais les traits généraux demeurent; et je n'y vois de personnages nouveaux que Prométhée dans le

MYTHOLOGIE PRÉHELLÉNIQUE 73

rùle d'Axiokersos. Ailiènùdans celuid'Axiokersa, el Kadmos dans celui de Kadmilos son synonyme.

Il ne faut pas trop s'étonner, c'est du nmoins le conseil d'Horace, que de telles divagations, comparables, après tout, à la légende juive, où Jahvè forme avec Eve et Adam une sorte de triade kabirique et, par parenthèse, un des Kabires s'est appelé ^4t/ai«, par abréviation de adamas, adamasté-s, surnom de Aïdès l'indomptable), — il ne faut pas, dis-je, être trop surpris que le temps, la curiosité, aient perpétué les Mj-stères d^ Samothraçeij que des milliers d'initiés aient été demander aux prêtres ou Basiles {basitai, hasilées, — nom prédestiné !) — des amulettes, des médailles bénites et salutaires. Non, cet étonnement ne nous siérait guère.

Parmi les initiés de marque, je citerai Dardanos et Jasion, qui apportèrent du mont Ida les trois Kabires primitifs; Orphée; les Argonautes, fort bien accueillis à Samothrace ; Jason, les Dioscures, Iléraklès (Diod. de Sicile), Ulysse, Agamemnon ; Antalcidas, Lysandre ; Diagoras de Mélos, qui faillit boire la ciguë pour avoir dévoilé les Mystères ; Olympias et Philippe, qui s'y virent pour la première fois. Ainsi nous devons aux Kabires Alexandre. Lysimaque veilla sur leur sanctuaire ; Arsinoë-Philadelphe leur éleva un grand temple dorique, anaÀ/o?-o/2;Persée, — le vaincu de Pydna, — Ptolemée Philomètor, y cherchèrent un reluge. Plus de vingt villes ou nations y envoyaient des théories annuelles. Rome les honorait comme demeure des pénates troïens. Voconius manqua Mithridate, pour s'être attardé à leurs fêtes. Néron voulut être Kabire, et se (it frapper une médaille, avec ces mots : Kabire de Thessa/onique. Au temps de Libanius, les Mystères se célébraient encore régulièrement.

Qu'étaient maintenant ces cérémonies, où les enfants

Ti LA UKECK ANTIQUE

et les femmes étaient admis aussi bien que les hommes? Des purilicalions accomplies par le Khoès, Khoiès (celui qui verse l'eau), sous Tautorité de riiiérophante ou du Basileus (magistrat de l'Ile Sainte) ; des confessions auriculaires (auxquelles Lysandre s'est adroitement dérobé), des danses armées, des représentations ou théophauies où des prêtresjouaient les rôles des trois ou quatre Kabires, et en révélaient les noms sacrés aux tnystes, mustai, « initiés ». Cicéron, qui est souvent bien informé, dit que ces offices mystiques figuraient la naissance des choses, la genèse de l'univers ; mais il n'y avait pas de sermon, point d'enseignement dogmatique. Les plus f grands rapports doivent avoir existé entre les Mystères de Samothrace et ceux d'Eleusis, empruntés peut-être par les Thraces, qui les auraient importés en Attique.

Nous avons vu le Zeus achéen, hellénique, s'avançant de Dodone vers tous les sanctuaires de l'Hellade et du Péloponnèse, absorber les dieux inconnus, épouser les déesses, mettre la main sur tous les cultes locaux. Toutefois, sous des noms nouveaux, un certain nombre de divinités, Dèmètèr, Héra, Rhéa, Athènè, Apollon, ont gardé quelques traits de leur nature première et maintenu leur personnalité indépendante ; enfin la physionomie pélasgique, bien que graduellement altérée, s'est particulièrement conservée dans les célèbres Mystères de Samothrace. dans les Kabires générateurs, ignés, puis cosmiques et solaires, révérés par Orphée, visités par Lysandre, consultés par le père d'Alexandre le Grand, jalousés par Néron, et dont la vie a dépassé en longueur la durée de beaucoup de dieux passés et présents.

Les Pélasges d'Asie : Tantale, Midas. — Les Thraces de l'Egée, de la Troade, de la Phrygie : Dionusos, Dardanos. — Les Assyriens en Paphlagonie, Mysie, etc.: Ilos, Assarakos. — Les Araméens, Fiutennu, Ludoi, en Phrygie. en Lydie : Bel, .\dad, Samdan, Melkarth-Héraklés. — Le caractère indo-européen prévaut dans le panthéon de l'Asie Mineure égéenne : Bagaïos, Subazios, Mazan; Kubèlè-hippa, Ma, .Mastaura. — Les Phéniciens ; conf|uctes successives deBiblos, Bidon et Tyr; Ogèn (Agénor), Ogugès. Okéanos ; le Chaos ; l'œuf cosinogonique et le serpent Ophionée. — Caractère sémitique du culte de la Gybèle phrygienne et de l'Artémis mamelonnée d'Ephèse. — Les dieu.v ressuscites, Attys, Adonis. — Astarté de Chypre, épouse de Moloch. de Melkarth- Iléraklès : collèges de prêtresses, Hétaïres. Le nom (VAphrodilè: origines possibles.

Les traditions historiques, ou plutôt l'histoire mythique de l'Asie Mineure, se sont mêlées de bonne heure aux vagues souvenirs des Hellènes ; et il est difficile de douter que ceux-ci n'aient rencontré, sur les côtes de la Troade, de la Lydie et de la Lycie, des populations fort analogues à celles qui avaient occupé avant eux les îles del'Egée et la Grèce européenne, c'est-à-dire des autochthones d'origine inconnue, recouverts par des Cares, des Lélèges, des Pélasges, des Thraces et de nombreuses infiltrations sémitiques.

Beaucoup parmi les anciens personnages de la fable sont communs à l'Asie et à l'Europe.

7f. LA GRECE ANTIQUE

TaiitaK', qui régnait soit en Paphlagonie, suit au pied du mont Tmolos en Lydie, soit à Sipyle du Méandre chez les Magnètes, a pour père Zeus ou Aïdès, pour épouse Euruanassa, Dionè ou Taugétè, pour enfants Pélops et Niobé ; il n'est pas un seul de ces noms qui ne rappelle soit Dodone, soit la Laconie, soit l'Elide, soit Argos, ou Thèbes. Anassa est le titre des déesses pélasges ; Dionè^estja^ati^piilie de Dodone; Taugétè, la montagne célèbre ; Pélops, roi de Pise, d'Olympie, de Mycènes, favori de Tolympe ; Niobé, reine de Thèbes, rivale malheureuse de Lèto. Brotéas, un des fils de Tantale, avait dressé en Magnésie, sur le mont Kodinos, la première statue en pierre de la mère des dieux Kuhèlè, déesse de Pessinunte (Phrygie), si semblable à la pierre de Delphes et aux déesses Terre de la Grèce, Ce Tantale,/ aïeul de toute la race des Atrides danaëns ou akhéens,! lils et convive des dieux, puni de supplices divers pour! avoir fait goûter à ses amis le nectar et Tambroisie, ou pour avoir dérobé un chien d'or gardien du temple de | Zeus, est certainement un ancien dieu pélasgique, dépos- ' sédé par des dieux plus nouveaux; Polygnote Tavait peint, dans la Lesché du temple de Delphes, comme un Titan vaincu.

Midas, autre roi d'Asie, fondateur d'Ancyre, qui habitait Gordion, en Phrygie, à une époque indéterminée, possédait au pied du mont Bromion, en Macédoine, des jardins dont la renommée durait encore aux temps d'Hérodote. D'autres plaçaient ces domaines et la source de Midas dans le voisinage de la Pannonie. Apparenté aux Satyres dont il avait les oreilles pointues, ami de Silène qu'il avait surpris ivre et lié de chaînes de fleurs, grand propagateur du culte de Dionysos, à une époque i oii la Grèce ne connaissait encore ce dieu que comme (fils où époux delà Dèmètèr éleusine, arbitre malencon-

treux entre l'antique flûte du vieux Pan et la lyre neuve du jeune Apollon, victime enfin et plastron des Olymj piens, le roi, le riche Midas, qui changeait tout en or, 1 comme font les rayons du soleil, dont le trône d"or était [montré dans le trésor de Delplies, dont le tombeau, retrouvé sur les rives du haut Sangarios, porte l'inscription Mida Fanakli, était non moins certainement le dieu ou le héros éponyme d'une tribu thrace mêlée, en Europe comme en Asie, aux populations pélasgiques. Nous avons vu, tout récemment, f|ue la Lycie ou le Lycée d'Arcadie désignaient par le même nom le dieu de la lumière, Lykaon, instituteur des sacrifices humains en Arcadie, et Lukos. Lukabas. II y avait d'ailleurs une Lycie au sud de la Troade, une Lycie en Attique.

Remarquez que, jusqu'ici, dans les plus vieilles légendes de la Grèce et de l'Asie grecque, rien de sensiblement sémitique n'apparaît encore. Certes, 1" influence assyro-lydienne et phénicienne doit être comptée pour beaucoup dans l'éducation, dans la culture est hétique surtout du génie grec, mais elle n'est pas, pour ainsi dire, antérieure à l'histoire ; on la voit le plus souvent naître, puis se développer à la suite de quelque événement, de quelque mouvement de peuples, ou de quelque guerre suffisamment datée. Il ne semble pas qu'elle ait nulle part précédé l'invasion des Thraces, même la conquête de l'Hellopie dodonéenne et de la Thessalie par les premiers Akhéens (2200-1300). Mais il est bon de dresser, avant tout, une carte très sommaire de l'Asie Mineure ; nous pourrons plus aisément distribuer les divers groupes ethniques probables, et suivre les chemins et les conquêtes soit des Thraces, soit des Sémites, Assyriens, Araméens et Kananéens, dans l'intérieur des terres ou sur les rivages.

L'Asie Mineure (Maspéro) comporte un plateau massif

borné et sillonné par de hautes chaînes de montagnes; à Test, c'est le dédale montagneux de l'Ourarti (Ararat), où naissent TEuphrate elle Tigre; au nord, des chaînons du Caucase projettent à travers la Colchide et la Paphlagonie une suite de hauteurs interrompues par VIris, YHa/ys, le Sangarios^ le Rhyndakos — et qui viennent finir à l'Olympe de Mysie; au sud, le Tauros, fermant la Syrie, court parallèlement à la Méditerranée, jusqu'au promontoire triopien ; du sud-est au nord-ouest, des lignes de montagnes, qui se dressent subitement sur la surface unie de la plaine, le Latmos, le Messogis, le Sipyle, le Tmofos, le Temnos, bordent les vallées du Méandre, du Kaïstre, de l'Hermos, du Kaïkos, et rattachent les cimes volcaniques de la f^ycie au groupe septentrional de Vida. « Nulle part, dit Curtius, contraste n'est plus saisissant entre la région (ki littoral et celle de l'intérieur. » Tandis que, sur le plateau, les rivières se perdent dans des bas-fonds, lacs marécageux, dont le plus grand, le Tatta, est salé et varie d'étendue selon les saisons, les larges vallées ouvertes à l'occident conduisent à l'Egée les alluvions de beaux fleuves qui jadis roulaient des paillettes d'or. La côte, profondément dentelée, est semée de grandes îles fertiles, Imbros, Lesbos, Chios, Samos, Cos, Rhodes, assez proches du continent pour en commander les débouchés, assez éloignées pour être à rai>ri d'une invasion soudaine. Richesse du sol, abondance de marbres et de métaux, ports nombreux et sûrs, tout assurait à cette région occidentale un développement rapide. C'est là que se sont formés les mythes auxquels je viens de faire allusion, là qu'après les Pélasges, les Thraces sont venus perdre quelque peu de cette rudesse, de cette ivrognerie violente qui est restée si longtemps le trait saillant de leurs tribus d'Europe.

INFLUENCES ORIENTALES t'J

Laissant, sur le Danube et la côte occidentale du Pont- Euxin, les Gèles adorateurs de Zalmoxis, et qui, comme les Gaulois et les Dahoméens, envoyaient des messagers aux morts ; lançant vers Toccident les Triballes, dévots à Cotys et à Cotj'tto, les Illyriens, les Dalmates ; les Thraces s'étaient avancés jusqu'en Phocide, en Béotie, en Eubée. jusqu'en Attique, à Eleusis, où leur barde ou roi Eumolpos passe pour avoir fondé les Mystères et importé la culture de l'orge ; leurs barques avaient découvert Thasos^ SamoUirace, Lemnos, Naxos qui devint un des centres d'expansion de la religion dionysiaque. — L'hymne homérique 'au viii" siècle encore) nous montre le jeune dieu, sur un navire tursène, cinglant vers Naxos, et changeant en dauphins les matelots.

A l'orient, sous le nom de Thiniens ou Bithyniens, de Dardanes, de Eriges, Bébriges ou Phrygiens, les Thraces passaient l'IIellespont (Dardanelles), subjuguaient la Troade (Teucriens), la Mysie, et toute l'Asie Mineure égéenne, jusqu'à THalys. Une des trois [lios, déterrées par Schliemann, est sans doute celle où régna Dardanos, héros éponyme des Dardanes, et qui, encore aux jours de Y Iliade, étendait sa suzeraineté sur toute l'Asie mineure, jusqu'en Lycie, et envoyait des troupes en Syrie contre Toutmès (xviii'^ s.). Mais bien avant le grand choc entre les Troïens et les Hellènes, soit Danaëns, au temps de Laomédon, soit Akhéens, au temps de Priam,deux invasions venues d'Orient avaient passé sur les populations pélasgo-thraces ; l'une, assyrienne sans doute, fendant ou entraînant les tribus métallurgistes des Tublaï et des Mosks, chassait Tantale de Paphlagonie, tuait le prince de Troie, et installait à Ilios, à Jiiina. une dynastie sémite, Ilos, Assarakos ; l'autre, araméenne, passait l'Halys, forçait Pélops, fils de Tantale, à chercher un refuge dans le Péloponnèse, où avait régné jadis son

aïeul Pélasffos, el constituait dans la Phry^'ie antérieure un nouvel Etat, la Lydie, sous des rois issus d'un Héraklès oriental, Bel, ou Adar, ou Melkarlh, ou Samdan. Le nom de Lydiens, Ludoï, Lud dans la Bible juive, paraît (d'Arbois) identique à Ruten^ par lequel les monuments égyptiens désignent les peuples du moyen Euphrate (au nord des Khétas). Ces Rulennu, lydo-araméens, et non, comme on l'a cru longtemps, un labuleux Sésostris, ont pénétré fort avant vers l'ouest et laissé sur certains rochers quelques entailles, figures de guerriers ou de divinités. M. Georges Perrot a vu et étudié ces grands bas-reliefs.

Toutefois, ces pointes lointaines, en introduisant çà et là quelques goûts d'ajustement, quelques habitudes esthéthiques, et déjà les pratiques licencieuses des cultes ft'minins, en détruisant des villes, en changeant des dynasties, n'ont que bien peu modifié le sang, même l'esprit, des Thrako-Pélasges. Les affinités de ces peuples vont toujours aux îles et à l'occident ; ils parlent des langues certainement indo-européennes apparentées au grec de plus près peut-être que le haut allemand au gothique (iNIaspéro); leur dieux, Bagaios, Sa-Baz-ios (adoré en Thrace),|Mas'a;?, ou Mazeus ([Ast!;ojv, fjié7t<7To;), ne peuvent être séparés deBakkhoset de Zeus;les déesses Kuhèlè-hip'pa, Enyo de Comana (Cappaduce et Pont) ne diffèrent point, pour les fonctions et pour le rang, des Rhéa, Héra, Maïa, Dèmètèr, Kubèlè. Ma, Mastaura (mère vache), nymphe, mère de Bakkhos, paraît une variante de Kabira, Kahiro^ nom de Dèmètèr Kabeiria ; Hippa, la cavale, déesse des cavaliers thraces, n'est autre que la Dèmètèr archaïque à tête de cheval^ que Poséidon viola sous sa forme chevaline dans les pâturages d'Arcadie.

Les éléments sémitiques enchâssés dans la mythologie grecque ne lui viennent donc pas, ou viennent pour

la moindre part, de ces invasions continentales, violentes et passagères. Elle les doit à l'ambition, à l'avidité persévérantes des pirates et des marchands phéniciens, qui, pendant plus de dix siècles ont jalonné de leurs comptoirs et de leurs colonies toutes les côtes, toutes les régions de la Méditerranée et du Pont-Euxin, déposant partout les richesses, les denrées, les produits industriels, les idées et les dieux de l'Asie et, plus tardivement, de l'Egypte.

Si vous suivez, vers l'orient, à partir du promontoire où s'établira, au xi" siècle, la Doride asiatique, les âpres et torrentueux rivages des Lèkes, Lélèges ou Lyciens, des Erembes, des Solymes, delà Cilicie Trachée et la vaste plaine formée parles alluvionsdu F'yramoset du Saros, vous rencontrez un golfe profond ouvert entre les monts Tauros et Amanos, et où la côte tourne brusquement du nord-est au sud-ouest ; dans l'angle même, qui semble reculer devant la pointe d'une île habitée par les Masinaï (l'île de Chypre), domine la nation vaillante des Hittites ou Khétas, qui arrêta au xv^ siècle les armées de Rams'es II (Sésostris), peuple dont l'écriture cunéiforme n'a pas encore révélé la langue. Franchissez l'embouchure du fleuve Oronte ; une étroite lisière maritime, aux pieds du Liban et du Carmel, vous conduira par Arad, Simyra, Gébel ouBiblos, Béruth, Sidon, Tyr, Acco, Jopé, Ascalon, Gaza, jusqu'à l'isthme de Suez. Sur cette bande étaient venues, vingt -cinq siècles avant notre ère, se masser — là où la mer arrêtait leur exode — des tribus cananéennes, originaires, croit-on, de la basse Cbaldée, avant-garde d'une race ou nation éparse entre le golfe Persique et la Méditerranée, entre l'Euphrate et la mer Rouge.

Le même mouvement qui amena les Poin ou Pun, les Phéniciens, sur la côte de Syrie, avait jeté les Ilyksos

sur l'Egypte. Ou plutôt ces Hyk-Shôs, chefs pasteurs, nomades, refoulés jusqu'à Avaris, jusque Memphis, et qui mirent fin aux dynasties du moyen-empire, étaient, pour la plupart, des Cananéens demeurés sur la rive gauche du Jourdain. La domination des Hyksùs (2300- 1800: assura aux Phéniciens cinq siècles de liberté. Au milieu et en dépit de sanglantes rivalités, d'interminables discordes intestines, la Pliéuicie accumulait dans ses ports toutes les richesses apportées dn fond de l'Asie par les caravanes lointaines. La terre lui manquant, elle s'empara des mers et continua sur les eaux les routes du commerce, de l'échange. Quand les Hyksos furent absorbés ou chassés par les pharaons nationaux, elle fut d'abord entraînée dans la résistance et la défaite des Khétas et des Cananéens de l'intérieur, qui luttaient contre le retour offensif de l'Egypte. Puis, vassale des Toutmès et des Aménolep, elle devint leur alliée nécessaire; elle leur prêta sa marine, garda ses profits et repi-it avec une énergie nouvelle son œuvre intéressée et civilisatrice.

Arad, Biblos, surtout Sidon, puis Tyr, furent tour à tour les reines de la mer. Les Phéniciens du nord et leurs colonies ciliciennes, Kibyra, Masoura, Rouskopous, Sylion, Mygdalé, Phasélis, Sidyma, les plus antiques assurément, n'ont joué qu'un rôle effacé; le pays, d'ailleurs, était fortement sémitisé; les marins sémites s'y établirent sans résistance. De même, les Giblites fondèrent aisément Golgos sur la côte orientale de Chypre, peuplée de Khétas. Mais la mauvaise volonté des Lyciens arrêta un moment ces chercheurs d'aventure. Du promontoire sacré à la pointe de Gnide, il n'y eut qu'un seul comptoir important, Astyra, en face de Rhodes. Les Cares se montrèrent plus accommodants. C'étaient des errants, des pirates, des débris

d'une ancienne race que Ton trouve partout dans TEgée et en Grèce, aux origines de l'histoire. L'alliance était facile entre ces anciens et ces nouveaux écumeurs de lu mer. La Carie devint Phoinikè, une Phénicie, tant les relations et les mariages mêlèrent les deux sangs. Ils laissèrent les Phéniciens s'établir à Rhodes, ils partagèrent l'île avec eux. Ce fut le grand point de départ de l'expansion sidonienne.

Maîtresse de Chypre déjà, par Kittim (Cittium), Amathus et Paphos, de Rhodes par lalysos, Lindos et Kamiros, Sidon, avec l'aide des Cariens, colonisa Karpathos, Paros, Dèlos, Oliaros, Mélos, déjà visitée par les Giblites, installa des pêcheries de pourpre, des teintureries et des manufactures d'étoffes à Nisyra, Gyaros, Cos, Amorgos, exploita les mines de soufre à Mélos, les métaux à Théra, Siphnos, Lemnos, Samothrace, Thasos même, et, en Thrace, les mines dor du mont Pangée. Kuthéra (Cythère) (Porphyroessa : Murex-Brandaris),au sud du Péloponnèse, et les deux rivages de la Crète, Arad, Gortynos, Lébènè, Itanos, Kairatos, Lappa, avaient également reçu des comptoirs sidoniens. De Cythère, les Sidoniens gagnèrent la Laconie (Gythium), l'Argolide, l'isthme de Corinthe, Egine, Salamine, l'Attique, la Béotie. Et partout l'influence sémitique laissait des traces plus ou moins durables ; tel estàThèbes le souvenir d'un Kadmos, fondateur de la ville (la Cadmée) et inventeur des lettres. De même, sur la côte asiatique de l'Egée, trop peuplée pour que les étrangers pussent s'y fixer, les Lydiens, Mysiens, Dardaniens surent profiter des contacts fréquents avec un peuple plus cultivé, plus dégourdi ; ils apprirent à équilibrer leurs barques à l'aide de quilles, à construire le « cheval de mer », pirate de commerce, au large ventre, à manier la voile, à se guider sur l'étoile polaire, ou plutôt sur la Grande-Ourse.

Cependant, toujours en quête de nouveaux débouchés, les pilotes sidoniens ou cares découvrent et franchissent THellespont, s'assurent la possession du détroit par la fondation de Lampsaque, d'Abydos,de l^ronectos, celleci à proximité des mines d'argent, au fond du golfe Ascanios, dans la Propontide ; ils se risquent dans le Bosphore, malgré les menaces des Symplégades, fabuleux écueils, et, longeant à l'aventure des rivages inconnus, bordent le Pont-Euxin, du Bosphore à la Colchide, de postes fortifiés, Héraklée-Pontique, Sésamos, Karambys, Sinope, plus tard villes florissantes sous leur nom hellénisé. Tyr, qui avait suivi Sidon de près, et jusque dans les plaines de la Russie méridionale, eut une colonie à l'embouchure du Dnieper.

Toutes ces entreprises s'accomplissaient dans le temps même où les tribus hellènes se frayaient péniblement leur chemin le long du Pinde, dans les défilés de la Thessalie et de la Phocide. Peu à peu, Danaëns, Argiens, Akhéens, passant à leur tour d'île en île, gagnant la Crète, s'approprièrent les établissements phéniciens des Cyclades. C'est de Crète que partit la révolte contre la conquête sidonienne. I.e légendaire Minos, chef, soit des vieux Cretois réfugiés dans les montagnes, — Etéo-Krètai (nul mot plus indo-européen: étéo=sat}/a, réel, véritable, rac. as), soit des immigrants Akhéens, chassa les Sémites des cent villes qu'ils avaient fondées, réprima la piraterie, et régna sur les Cyclades. L'œuvre de Minos fut continuée par les Shardanes {Sardos, éponyme de Sardes), Tursènes, Méoniens, fils de Maïa, Teucriens de la côte lydo-troïenne ; achevée par les Hellènes d'Europe. Les Sidoniens ne se maintinrent, à grand'peine, que sur trois ou quatre points de l'Egée, à Théra, Mélos, Thasos. Les compensations ne leur manquèrent pas ; ils perdaient la souve-

raiiieté, mais ils gardaient le commerce ; d'ailleurs, la grande Grèce, la Sicile, la Sardaigne, puis l'Espagne et l'Afrique, devaient largement et longtemps dédommager la Phénicie, durant sa période tyrienne, des échecs de Sidon dans le bassin de l'Egée.

Mais nous n'avons pas, ici, à suivre les destinées historiques — et bien connues — des colonies phéniciennes. Il s'agissait uniquement de montrer ce qui a rendu inévitable le mélange des idées sémitiques et des idées indo-européennes. On a, soit méconnu, soit exagéré singulièrement la part et le rôle des premières.

Les Grecs, certainement tributaires de la Phénicie pour les premiers linéaments de la civilisation, lui ont rendu beaucoup plus qu'ils n'ont reçu d'elle ; et c'est seulement après les expéditions d'Alexandre que la Grèce, à la fois souveraine et esclave, s'est abandonnée aux éiiervements tantôt voluptueux, tantôt ascétiques de la Syrie et de la Phénicie, tombées elles-mêmes en déliquescence.

Dans les temps primitifs, où nous nous maintenons, les religions cananéennes, malgré quelques rites cruels ou obscènes, — tels que le sacrifice des premiers-nés et la prostitution sacrée, non seulement des prêtres eunuques et des prêtresses courtisanes, mais de toutes les femmes ou filles de la nation, — ces religions, dis-je, contenaient bien des doctrines, des mythes et des personnages, assez différents et assez rapprochés à la fois de leurs similaires pélasges, thraces ou helléniques, pour séduire — sans danger — l'esprit naïf et curieux des Grecs.

Par exemple, les traditions diluviennes venues, avec les Phéniciens, de la basse Chaldée, réminiscences d'un temps où les alluvions de l'Euphrate et du Tigre avaient émergé, tout humides encore, au-dessus des eaux du

golfe Persique ; elles se rencontraient peut-être avec des souvenirs pareils en Pélasgie, c'est-à-dire en Thessalie, en Attique ; le déluge d'Ogygès, qui eut lieu sous le règne de Phoronée, père de Pélasgos, version attique du déluge thessalien (Deukalion et Pyrrha) semble être d'importation orientale. Ogygès, bien que roi de Béotie, père de trois filles ou villes (Alalcomènè, Telkhinoia et Aulis), bien que le nom d'ogugios, ogugias ait été donné à une fille de Zeus ou de Niobé, et à Dionysos, est parfaitement isolé et superflu dans la mythologie grecque : au contraire, il a quelque rapport avec une divinité marine, Ogèn, qu'on assimile à un héros ou roi phénicien (dont le nom a été grécisc) : Agénor, — depuis fils de Poséidon et de Tocéanide Kurunomè ou Libuè. — Ogèn serait la forme primitive de Okéanox.

A vrai dire, si OUéanos ne faisait double emploi avec une foule de dieux, soit marins, soit maîtres des eaux, je croirais volontiers à une coïncidence fortuite. Le grec ôkus (Ssc. oçoa) « rapide », rendrait parfaitement compte du nom Okéanos. On ne peut non plus objecter (|ue les Hellènes, longtemps éloignés de la mer, perdus au milieu, peut-être au nord, des Scythes, dans les plaines de la Russie, n'avaient point de dieux véritablement marins, el (|ue leur Poséidon était à l'origine et est resté, à beaucoup d'égards, un dieu fulgurant et atmosphérique. Car Okéanos ne représente pas davantage la véritable mer. C'est un fleuve idéal, figuré par Héphaïstos autour du bouclier d'Achille ou dlléraklès, c'est l'espace qui environne à la fois les terres et les mers. Orbe immense et qui s'alimente lui-même, il n'a ni source, ni embouchure. Bien que ses flots soient contigus à ceux de la haute mer, qu'il entoure, ils ne s'y mêlent jamais. S'il donne naissance à toutes les mers, à tous les fleuves, à toutes les sources, il est aussi le

séjour des astres, de l'aurore et du soleil, qui se retrempe chaque nuit dans le bain occidental, Loutra Okéanoio. De ce que la conception de cet espace circulaire, extérieur au monde terrestre, appartient à la cosmogonie de la Chaldée, il ne s'ensuit pas qu'elle soit étrangère aux Indo-européens.

Quoi qu'il en soit, l'importance particulière, le rôle primordial du principe humide dans les mythologies de la Chaldée et de la Syrie, l'antériorité maritime des Phéniciens par rapport aux Grecs, le système de Thaïes, Ionien d'origine phénicienne, autorisent à penser que l'Okéanos des Hellènes est apparenté à quelque divinité de Biblos et de Sidon. Comme les dieux archaïf|ues, comme Ouranos (le ciel), comme Gaïa (la terre). Okéanos n'a qu'une personnalité vague et intermittente. Sa nature, purement physique, bien qu'imaginaire, se sent encore dans le fameux passage de V Iliade (XIV, 200) : « Je vais, dit l'auguste Héra, aux limites de la terre féconde, voir Okéanos, origine ou père des dieux, et la mère Tèthus, qui m'ont nourrie et élevée dans leurs demeures, m'ayant reçue de Rhéa, lorsque Zeus à la vue immense précipita Kronos dans les abîmes de la terre et de la mer stérile. » Hésiode, après l'avoir mis au rang des Titans, comme fils aîné de la Terre et du Ciel, ne l'envisage plus que comme une chose immense et mystérieuse. Rien de plus obscur que ces indications de la Théogonie {passion, 736-790) : <« Okéanos a sa racine et son extrémité, comme la Terre, « le Ciel et le Tartare, dans un lieu proche des enfers, « prison des Titans, séjour de la nuit, demeure de la « nymphe Styx... Les neuf dixièmes de ses eaux, cou- " lant sous la terre à travers la nuit, tombent en tour- « billons d'argent dans le lit des ondes autour de la i< terre et sur le vaste dos des mers... Un dixième seu-

88 LA GRKCE ANTIQUE

« lement, au grand dommage des dieux, s'échappant « d'une roche élevée, forme l'eau de Stux, sur laquelle « jurent les immortels. « C'est un passage précieux, bien que la pensée du vieux poète y flotte indécise. A côté d'allusions purement helléniques et indo-européennes,— le serment prêté sur une eau consacrée, — on y sent comme une réminiscence des rêveries cosmogoniques plus obscures encore, recueillies par Sanchoniathôn.

C'est surtout la conception du Chaos, père de la nuit et de rErèbe,d'où se dégage la Terre, mère du Ciel, qui semble garder l'empreinte profonde de la genèse sémitique. Elle appartient, sans doute, à bien des races et des nations diverses; mais telle qu'Hésiode la présente, elle apparaît comme une traduction anticipée, améliorée, du morceau que je cite en partie (d'après Maspéro : « Au commencement était le Chaos [bohou), et le Chaos était plein de ténèbres et troublé, et le souffle [roi(ah) flottait sur le Chaos. — Et le Chaos n'avait pas de fin, et il fut ainsi des siècles et des siècles. — ^Nlais alors le souffle se prit d'amour pour ses propres principes, et il se fit un mélange, et ce mélange fut nommé désir (khephets) : — or le désir fut le principe qui créa tout. — Le souffle et le Chaos se mêlèrent, et Mût naquit, et de Mal (le limon, cf. Moût et Bouto des Egyptiens) sortit toute semence de création, et Mût fut le père de toutes choses : or Mot avait la forme d'un œuf. — Et le soleil, la lune, les étoiles et les grandes constellations brillèrent. — 11 y eut des êtres vivants, privés de sentiment, et de ces êtres vivants naquirent des êtres intelligents. — Or l'éclat du tonnerre dans la lutte de ces éléments, qui commençaient à se séparer, éveilla ces êtres intelligents comme d'un sommeil, et alors les êtres mâles et les êtres femelles

commencèrent à se mouvoir et à se recliercher sur la terre et dans la mer. »

C'est une variante de la genèse hébraïque, empruntée elle aussi aux traditions chaldéennes. Rien détonnant, les Hébreux, comme les Phéniciens, étant des Cananéens. Mais nous ne nous arrêtons qu'aux emprunts possibles des Hellènes. L'Amour et le Désir i absents du védisme antique;, jouent dans Hésiode le même rôle que dans Sanchoniathôn; c'est la marque dune 'connexion évidente. Eros, forme 'ici masculine) de Era, la terre ou l'étendue, naît du Chaos, après la Terre et le Tartare ; c'est le plus antique et le plus beau des dieux. Himéros, le désir, est son inséparable compagnon. Eros, il est vrai, figure parmi les Kabires pélasgi([ues (Axiéros), mais non dans le rôle cosmogcnique et avec le sexe qui lui sont attribués par Hésiode. Cette coïncidence prouverait seulement que le culte de la génération était commun aux Pélasges et aux Sémites, ce qui est hors de doute.

Le Mât, l'œuf cosmogonique, inconnu d'Homère et d'Hésiode, se retrouve dans un des surnoms de l'amour,

Ioogénès, fils de l'œuf, et dans les œufs de Léda d'où sortent les deux crépuscules, le jour et la ntiit. les Dioskoures. Dans la mythologie chaldéenne, il est la tète coupée du dieu Bel, qui, tranchée en deux parts, forme le ciel et la terre; et, ce semble, dans le mythe d'Athènè, la tète de Zeus fendue par la foudre, et d'où jaillit la lumière ; l'orphisme thrace, qui ne se répandit en Grèce qu'après Homère et Hésiode, plaçait l'œuf dans les replis d'Ophionée, le serpent originel, autre Chaos, autre Okéanos. Enfin l'une des moitiés de l'oeuf forme la coupe ou la nef de l'Ht-raklès tyrien, du dieu Melkarth.

Ce Melkarth, fondateur de Tyr, que nous reconnaissons

aisément dans Thumble dieu marin Mélikerte, a fourni de curieux éléments à la légende d'Héraklès. C'était un des nombreux bnalim ou éloînm des Cananéens, un des nombreux patrons des tribus éparses dans la Mésopotamie et la Syrie. Le monothéisme sémitique, on ne l'ignore plus, n'est qu'une illusion de la théologie judéo-chrétienne. Il date tout au plus, sous sa forme juive, de la captivité de Babylone. Encore les Juifs reconnaissaient-ils, en les maudissant, les dieux des autres peuples; et lahvé, .Téhova, le futur père éternel, n'était que le patron local de la tribu de Juda. Connu sous le nom de lao par les Phéniciens, il ne nuisait en rien aux Dagon, aux Samdan, aux Kémos, aux Moloch, encore moins aux divinités féminines des autres nations, ï^a vérité est que nul polythéisme n'est plus touffu que le polythéisme assyro-chaldéen. Le nom pluriel, générique, de Baalim, d'Elohim, de Kabirim, implique autant le monothéisme que le nom de ihéoi\ de déi, de dèvas attribué à tous les dieux grecs, latins ou hindous. Les planètes, les astres, le soleil et la lune, le feu, le ciel, la terre, la mer avaient tous des noms, des personnes et des fonctions dans le panthéon sémitique ; mais, comme dans toutes les religions, une hiérarchie avait coordonné ces puissances ; au sommet de tous les panthéons furent établies, non pas une, mais deux divinités suprêmes, génératrices, irréductibles, l'une mâle, l'autre féminine, l'une et l'autre plus ou moins célestes et sidérales, marines et terrestres, humides et ignées selon les préférences locales : llou et Istar, Bel et Zarpanit ou Mylitta, Dagon et Derkéto, Baal et Tanit, Moloch et Aschéra, Melkarth et Ashtoreth, Samdan et Omphale, etc. Très souvent la déesse est supérieure au dieu, simple parèdre auquel la Fécondité est obligée de recourir pour entretenir la vie dans l'univers, elle le

mutile parfois lorsqu'elle n'en a plus besoin, ou le ranime et le surexcite lorsque la chaleur printanière ramène la saison des amours. Mais quelles que soient les folies, les frénésies, les inepties de ses prêtres et de son culte, auxquelles, d'ailleurs, elle participe avec une impassible lubricité, elle demeure belle et grave, comme il sied à la mère des êtres, des hommes et des cités. Une couronne de tours est posée sur sa tête ; sur sa vaste poitrine se pressent des rangées de mamelles inépuisables.

On aura reconnu sans doute c[uelques traits de la Cybèle phrygienne, amante d'Adgistis ou d'Atys ( Atthis), servie par des eunuques affolés, et aussi l'Artémis d'Ephèse. Ces déesses ne doivent aux Sémites ni leur nom, qui est indo-européen, ni leur caractère de terre mère et de nourrice des êtres. Mais la liturgie de l'une et le grossier symbolisme de l'autre procèdent du chthonisme asiatique, qui considérait les formes de la terre, surtout les vallées ombreuses, les marais sourcilleux, les roches humides, les antres et les abîmes, comme autant de sièges, d'organes de la puissance féconde. (]es croyances, propres surtout à la Babylonie, s'étaient glissées en Phrygie par le Pont et la Cappadoce, et de là, descendant l'Ilermos et le Méandre, étaient venues, incarnées dans une gaîne mamelonnée ou fixées dans une pierre conique, attendre le débarquement des Hellènes, pour les corrompre à la longue et les efféminer. Les Cananéens, comme leurs parents du Nord, rendaient hommage à ces déesses souveraines, a ces couples où le mâle tenait lieu de jouet, tour à tour chéri, brisé, et pleuré, et réparé chaque année ; témoin le mythe et le culte d'Adonis mort et ressuscité, très antique à Biblos et porté jusqu'en Sicile. Mais ces peuples actifs avaient besoin de dieux plus forts, plus

'J2 ],A GUKCE ANTIQUE

virils; de déesses plus douces et plus riantes; surtout de protecteurs et de protectrices qui s'accommodassent à leur vie aventureuse, qui courussent avec eux les mers, veillant pour eux sur les verits et les étoiles. Aussi leurs dieux mâles gardent, en général, une indépendance, et sinon une primauté, au moins une égalité vis-à-vis des déesses, qui contraste avec le rôle humilié des dieux phrygiens et lydiens ; leurs déesses ont moins de solennité, de raideur que les Cybèle et les Artémis d'Ephèse ; elles ont sur les lèvres le sourire engageant de la jeunesse. Au moins, est-ce ainsi, je pense, qu'il faut interpréter le sourire niais, mais bienveillant, de la Vénus chypriote, — d'après le beau moulage du Trocadéro : d'autant que cette expression — stéréotypée, comme on dit — étant traditionnelle, s'était imposée à l'art lorsque les Cananéens eurent appris à représenter tant bien que mal la figure humaine : — leur Aschéra ou Astarté n'avait été, pendant des siècles, qu'un pieu ou une pierre conique entre deux colonnes ; de nombreuses monnaies et médailles en font foi, et ces emblèmes ont été conservés longtemps encore après l'invention des [ statues. Lucien et Plutarque les ont vus, tout comme Hérodote six cents ans avant eux. '

Voici, à ce propos, un passage d'Hérodote qui va nous servir : « Ayant ouï dire qu'il y avait là un temple consacré à Héraklès, je partis pour Tyr en Phénicie ; et je vis ce temple richement orné de nombreuses et diverses offrandes. Il contenait deux colonnes, l'une d'or affiné, l'autre de jaspe vert {alias émeraude) qui jetait un vif éclat pendant la nuit — (colonnes portées devant les Hébreux dans le désert?) Je m'entretins avec les prêtres et leur demandai depuis combien de temps* le temple était érigé ; selon eux, le temple a été bâti en même temps que la ville a été fondée, et « Tyr est habi-

tôt- depuis deux mille trois cents ans ». Je vis encore dans cette ville un autre temple d'Héraklès, dont le surnom indiquait qu'il était thasien. Alors je mis à la voile vers Thasos et j'y trouvai un temple d'Héraklès, bâti par les Phéniciens qui, pendant un voyage à la recherche d'Europe, établirent cette colonie ; et cela arriva cinq générations d'hommes avant la naissance en Grèce de Héraklès, fils d'Amphitryon. Le résultat de ces recherches prouve clairement que Héraklès est un ancien dieu. »

Parfaitement raisonné. Hérodote aurait pu dire deux anciens dieux : Héraklès et Melkarth, tous deux représentant le soleil, par conséquent tous deux voyageurs. Quand les Hellènes ont trouvé dans toutes les îles qu'ils enlevaient aux Phéniciens des sanctuaires consacrés au dieu des cieux et des mers Melkarth, ils les ont transférés à leur Héraklès. C'est ainsi que Héraklès a hérité de quantité de lieux et de villes vouées à Melkarth, notamment de Hérakloon, port de Cnosse en Crète, fondé par les Phéniciens, de Monaco (Fanum Herculis Monœci), ancien temple de Melkarth, enfin des deux colonnes élevées par les marins de Tyr aux environs du détroit de Gadès. Le retour de Héraklès k travers l'Ibérie et la Gaule, le transport à Gadès et dans les régions occidentales des pommes d'or et des aventures chez Augias et Créryon, se réfèrent uniquement à Melkarth. Quant au voyage d'Héraklès dans une coupe ou nef d'or, c'est une aventure d'un dieu-soleil lydo-chaldéen ; et la servitude aux pieds d'Omphale est le fait du dieu lydien Samdon (autre nom du soleil) associé et asservi à une déesse épouse et mère.

Astarté — à laquelle je viens enfin — épouse de Moloch (le minotaure de Crète), à Sidon^ de Melkarth, à Tyr, commença de bonne heure le voyage méditerra-

94 LA ORKCE ANTIQUE

néen. Portée à Chypre sous sa forme traditionnelle, qui se conserva dans le temple de Paphos jusqu'à Vespasien, ou sous la figure d'un hermaphrodite barbu, bientôt honorée à Kittion, à Amathus, à Idalie, déesse suprême de Pile entière, elle envoyait une fois Pan les filles de Chypre offrir sur le rivage leur virginité aux marins de la mère patrie. Peinte ou sculptée à la proue de tous les navires sidoniens, elle était bienveillante aux matelots. Sa seconde station la plus célèbre fut Cythère. On la suit à Corinthe, où elle régna sur les courtisanes ; à Erux et à Panorme en Sicile ; à Marseille, à Port-Vendres (Portus-Veneris).

A Corinthe, puis à Lesbos et en lonie, l'avènement d'Astarté coïncida avec l'institution désormais nationale de l'hétaïrisme. Que ce règne, si curieux, des courtisanes, lettrées, poètes, habiles à la musique et à la danse, soit le produit d'une influence étrangère : il est impossible d'en douter. Ces collèges de femmes libres, où les politiques et les philosophes recrutaient leurs amies et, les Aphrodites, leurs prêtresses, n'étaient que la transformation fort embellie des troupes lubriques logées dans les sanctuaires d'Asie, dans le propre temple de Salomon. Ils ne sont pas tout de suite arrivés à cette perfection des Sapho, des Laïs et des Aspasie ; longtemps ils sont dem.eurés dans les temples, comme dans une chrysalide. Ils n'avaient pas encore essaimé, aux temps homériques, ou plutôt à l'âge auquel se rapportent les traditions recueillies par les rhapsodes. On ne trouve rien de semblable dans V Iliade et V Odyssée ; les mœurs y sont naïves et brutales ; la femme y est tour à tour respectée et avilie; mais nulle part il n'y est question de prostitution libre ou officielle.

A Corinthe, les courtisanes étaient entourées de considération, Pindare les chanta. Prêtresses, elles étaient

chargées d'offrir à la déesse les vœux des citoyens (Athénée; ; ce fut elles qui allèrent implorer Aphrodite, lors de l'invasion perse, et lui rendre grâces après Salamine. En cette occasion, les Corinthiens vouèrent à la déesse un tableau décrit par le poète Simonide, où figuraient toutes ces courtisanes. Un lot d'hétaïres était une des offrandes les mieux accueillies d'Aphrodite.

Les Hellènes avaient-ils une déesse de l'amour et de la beauté nommée Aphrodite, et qui, se rencontrant avec l'Astarté phénicienne, en aura pris les attributs : caractère maritime, tempérament voluptueux, colombes symboliques. A. Maury et bien d'autres sont disposés à le croire, et s'appuient'de raisons très sérieuses : l'identification d'Axiokersa, ou Korè, ou Perséphonè avec Aphrodite, l'existence certaine de divinités génétjdlides chez les Pélasges et les Thraces. les centaines de surnoms donnés à la déesse et parmi lesquels plus d'un rappelle sans doute quelque antique déité hellénique. Une nymphe védique, Sourâ, est la fille de Varouna, dieu des eaux célestes ; de même Hésiode l'ait naître Aphrodite de la semence d'Ouranos tombée dans les flots. Je ne décide pas ; et cependant je sens, dans le nom Aphrodite, quelque chose de factice. La terminaison dite conviendrait mieux en latin qu'en grec ; on voudrait ici thétos ou dotas. Aphros, l'écume des eaux est très ingénieusement trouvé et commenté par la fiction d'Hésiode, mais semble justement imaginé pour expliquer l'origine maritime de la déesse de Cythère et de Chypre : Kuthéréia, Kupris, et la fable agréable deïAnadi/omène, une Aurore s'élevant des ondes orientales, ou même une Nuit féconde, à en croire un hymne pseudorphique : « O Nuit, mère des dieux et des hommes, ô Nuit, principe de tout, et que nous appelons Aphrodite. »

D'après M. Hignard [Annales Mus. Cruimet, t. I"),

'.m; la gkkce antique

Aphrodite serait un mot étranger, précisément phénicien. Au dire de Splin, qui cite l'historien Cassius Hémina, Enée avait apporté de Sicile une statue qu'il consacra à Vénus Frulis ; et il y avait à Rome un Frulinal, un temple de Vénus Frutis. Le nom de Frutis appartenait à la déesse phénicienne du mont Eryx. « Ce mot, dit notre auteur, a embarrassé les latinistes. Scaliger a supposé qu'on pouvait le tirer de Aphrodite. » N'est-ce pas le contraire qu'il faudrait tenter? Car les Romains l'ont pris à sa source même, dans les traditions du sanctuaire d'où leur est venue la déesse qu'ils ont assimilée à leur Vénus.

Le mot phril, phrut, en chaldéen et en phénicien, est le nom de la colombe, cet oiseau intimement associé à la grande déesse sémitique, à Sammouramith comme à Istar, àl'Astartèsidonienne comme àl'Aphroditè grecque. Avec l'article phénicien, ou un de ces a prosthétiques nullement rares en grec (Cf. a-ndros, rac. m-î), Aphrud, la colombe, la déesse à la colombe, aura aisément suggéré Aphrodis, Aphrodite.

Nous prenons ici congé de la déesse de Biblos et de Sidon ; nous n'aurons plus affaire désormais qu'à la fille de Dioné ou de Lèlo, à la mère des Grâces et des Amours.

Nous avons tenté, dans ces notes préliminaires, de reconstituer le milieu social, moral et religieux auquel ont dû s'accommoder les tribus helléniques, lorsque, dégagées à grandpeine des Thraces, en se frayant passage à travers vingt peuplades ou groupes rangés sous le nom de Pélasges, ils rencontrèrent dès la Béotie, et bientôt sur toutes les côtes et dans toutes les îles de l'Hellade et de l'Asie Mineure, les arts, les industries,

les dieux de TOrient sémite, apportés soit par des infiltrations continentales, soit surtout par les pirates colonisateurs et trafiquants de la Phénicie.

Il est temps d'aborder l'objet principal de nos études : les peuples et les dieux de la Grèce indo-européenne ; Homère va devenir notre premier, notre plus précieux guide; nous dirons quels poètes l'ont précédé, nous chercherons ce qu'il fut, et s'il a existé, et enfin nous étudierons, d'après les poèmes qui portent son nom, les Grecs des temps héroïques.

Anciens poètes ou Aoidoi, surtout liturgiques, regardés comme antérieurs à Homère. — Temples et prêtres d'Homère (les Homéndes de Ghios). — Plusieurs villes, sept (?), possédaient des exemplaires ou fragments des Poèmes homériques. — L'Iliade et ÏOdyssée étaient récitées aux grandes Panathénées. — La première édition des deux épopées fut exécutée à Athènes par les soins de Pisistrate et d'Hipparque. — Les Koinni, éditions populaires. — Recensions d'Aristophane de Byzance et de Zénodote. — Textes et commentaires d'Aristarque et de son école. — Rares et courts fragments sur papyrus antérieurs à notre ère.

— Ilias picta et Palimpseste sj/riaque. parchemins du v siècle.

— Manuscrits byzantins. — Commentaire d'Eustathe (xii" siècle).

— Premier Homère imprimé, Florence, li88. — Découverte des Scholies de Venise, 1781. — Editions de Villoison, 1788, de Wolf, de Heine, 179."), de Payne Knight. de Paley, d'Alexis Pierron. — Origine fragmentaire et lente formation des deux épopées : thèse de Wolf et de Lachmann. — Deux cj'cles de Rhapsodies très anciennes se sont condensés vers le x" siècle en lonie (Iliade), an ix" dans la Grèce occidentale [Odyssée), et ont reçu au vi° leur forme définitive. — Gonsacrés à la gloire des Achéens, ces poèmes relatent des traditions antérieures à la grande invasion dorienne, xii° siècle. — Les hommes, les usages, l'industrie, l'art y conservent un caractère archaïque (xiv°-xiu° siècles) ; les dieux y sont rajeunis; l'Olympe s'y est peuplé de divinités successivement apportées par les tribus immigrantes, et dont le souverain pouvoir de Zeus contient à grand'peine les rivalités et les rébellions.

— La part de la réalité et de la fiction dans les Poèmes homériques. — Vérité morale et sociale, authenticité profonde, de l'Iliade et de VOdyssée.

Des inscriptions égyptiennes des xvi*, xiv* et xiii^ siècles attestent la présence des Téna ou Danaëns (?),

des Akhaiuasha [Akhaïvos] ou Achéens dans la Méditerranée orientale, à plus forte raison dans l'Egée et dans l'Hellade. A partir de cette époque, tout document historique proprement dit nous fait défaut, jusqu'à l'ère des Olympiades (776). Nous possédons bien le fameux Marbre de Paros ou d'Arwidell, apporté en Angleterre en 1627, et qui, en quatre-vingt-treize lignes, déroule les fastes de la Grèce, depuis Cécrops (1580), jusqu'à l'année 264. Mais ce précieux monument ne nous fournit, sur les temps anciens, que l'opinion accréditée au m' siècle avant notre ère. De plus, cette nomenclature ne jette qu'une faible lumière sur l'histoire véritable, qui est celle des mœurs, des institutions et des idées.

Bien plus précieux sont les ruines et les objets mis au jour par Schliemann, soit à Hissarlik en Troade, soit à Mycènes et à Tirynthe en Argolide. Mais ces débris, authentiques, ne parlent pas. 11 faut les interpréter à l'aide de poètes, de géographes, qui ont vécu sept ou huit cents ans après la période révélée par les fouilles.

Les anciens ont cité quelques compositions attribuées à des poètes que la tradition plaçait à l'origine de la civilisation grecque, et sur le seuil des âges héroïques. Ces hymnes portaient les noms d'Orpheus, de Linos, de Mousaios, d'Eumolpos. Mais quelle que puisse être l'antiquité du nom Or ph eus, rapproché des Rbhous védiques, il est certain que les vers dits orphiques ont été composés, en divers temps voisins de notre ère, par une école de symbolistes théosophes. Linos est la personnification d'un chant funèbre, d'un thrènos ou mélopée, qui se chantait, ou se pleurait, aux funérailles. Mousaios, bien que les Athéniens montrassent son tombeau sur une de leurs collines, n'est pas moins allégorique. Quant à Eumolpos, c'est le héros éponyme des Eumolpides, des Thraces d'Eleusis. Sans doute, il faut

tenir compte de ces traditions, et même admettre au besoin l'existence d"un Philammon, d'un Chrysothémis qui auraient concouru à Delphes pour un hymne à Apollon, d'un Olèn de Lycie, auteur dhymnes, de nojnes, pour les Déliens, d'un Thamuris ou Thamuras (mentionné dans Homère et Hésiode) frappé de cécité pour avoir bravé les Muses, peut-être pour avoir voulu affranchir la poésie de ses fonctions liturgiques. Il est manifeste que les plus anciens sanctuaires, surtout ceux d'Apollon, conservaient d'antiques litanies, prières, actions de grâces, dont le recueil aurait pu former quelque chose comme un Ric/-Véda, trésor qui a péri parce que le génie hellénique a dépassé rapidement ces ébauches naïves, d'où peut-être est sortie la Théogonie d'Hésiode. 11 existait en Grèce, comme chez tant d'autres peuples, des aoïdoi, des chantres attitrés, parfois nommés au concours, ou invités sur leur renommée, qui se chargeaient d'embellir et de développer les légendes des divinités protectrices.

Mais enfin, de ces bardes, de ces aèdes ou rhapsodes, le temps nous a tout envié. Par bonheur, et comme pour remplacer (avec quel avantage !j ces productions dévotes, toutes enfermées dans le cycle étroit de quelques divinités locales, il nous reste Homère, « Homère, spectre aux lauriers toujours verts » — seniperflorens — qui, selon Lucrèce, visité par Ennius aux Champs Elyséens, « lui développa la nature des choses » ; Homère, Bible de nos races, mais Bible sans dogmes impérieux, presque sans rites, digne de cerveaux encore simples, mais déjà instinctivement libres.

Il nous reste Homère : tout un monde évoqué, pléiade force et de vie, de vertus et de vices sans fard, d'actions héroïques et honteuses, de sentiments nobles et de brutales fureurs, d'épouvantes et de joies, de tendresse et

i02 LA GRECE ANTIQUE

de haine, de patiente audace et de sombre mélancolie. C'est une vision, peinte au réveil et sans retouche, en deux cadres grandioses, et vêtue d'un coloris inaltérable. La race grecque, affinée et triomphante, aimait à se regarder dans ce miroir du passé, qui s'est transmis d'âge en âge à l'admiration de la postérité; elle y reconnaissait ses héros et ses dieux, Thémistocle en Ulysse, Miltiade en Diomède ou en Ajax, Périclès en Zeus Olympien; pour elle, Homère était la source de toute religion, de toute morale, de toute philosophie. En vain Xénophane (vi* s.) et Parménide, esprits chagrins, reprochaient à Homère d'avoir glorifié dans ses dieux ce que les hommes appellent scélératesse, adultère, inceste et cruauté. En vain Socrate et Platon, dénués de tout sens historique, prétendaient le bannir de leur République à la fois communiste et réactionnaire — ce ne sont pas des termes inconciliables; — en vain des épilogueurs, tels que Zoïle, dans son Homéromastix , fouet d'Homère relevaient les naïvetés de ses personnages, et ces intempérances de langage qui traduisent si heureusement la fougue de leur tempérament ou le laisser-aller de leur pensée. Anaxagore cherchait dans chacun de ses vers des symboles et des allégories ; Aristote écrivait un commentaire sur Yltiade. Il n'y avait pas de raisonnement, d'assertion, qui ne s'appuyât volontiers d'un passage ou d'un souvenir d'Homère. Aux yeux de Strabon, de Plutarque, de Lucien, Homère est le maître impeccable. Au reste, Homère était dieu; il avait des temples, et des prêtres, les Homérides, Sept villes se disputaient l'honneur de lui avoir donné le jour :

Symrna, Chios, Colophon, Salamis, Rhodos, Argos, Atlienae.

Au vi*' siècle, peut-être dès le vii^ avant notre ère, la récitation complète de Viliade et de VOdyssée faisait

LES POEMES HOMERIQUES i03

partie intégrante des Panathénées, de la grande fête nationale de toutes les Athènes, de tous les dèmes, qui constituaient la nation athénienne.

Maintenant, pourquoi cette dévotion particulière d'Athènes pour l'auteur légendaire de chants, probablement composés sur la côte ou dans quelque île d'Asie? Sans doute, Athènes, « ville magnifique, cité du magnanime Erechthée, fils de la terre féconde, élève de Pallas, qui le reçut dans le riche sanctuaire où les jeunes Athéniens, à chaque fin d'année, offrent des bœufs et des agneaux à la déesse bienveillante », Athènes — si ces vers n'ont pas été interpolés — est mentionnée avec honneur dans rénumération des contingents helléniques. Mais elle joue un rôle secondaire ici, et qui la laisse fort loin des Achéens d'Argos et de Mycènes, de Pylos et de l'Elide, loin des Achéens de Thessalie et de Phocide. Toutefois Athènes avait soin de réclamer pour sien celui qui célébrait en langage iono-éolien l'une des premières tentatives de la race grecque contre l'Asie pélasgothrace ; Athènes se donnait pour la cité ionienne par excellence, et la patronne de tuutes les colonies ioniennes, notamment de Smyrne. Ce culte pour Homère était donc ingénieux, d'autant qu'il est fondé sur une demi-vraisemblance.

C'est à Athènes, bien probablement, qu'a été fixé le premier texte, oral ou écrit, des deux grands poèmes et des hymnes. Une tradition, qu'il est difficile de contrôler, puisque les Grecs des vu" et vi* siècles écrivaient peu de livres, et ne nous en ont laissé aucun, attribuait à Pisistrate (366), ou à son fils Hipparque, l'initiative de ce grand travail ; il s'agissait de réunir, de collationner, de recoudre, au besoin, les copies, complètes ou fragmentaires, que chaque ville d'Ionie et Athènes ellemême considéraient comme de précieux trésors. Les

noms des éditeurs ou diorthuntes n'ont rien d'authentique; on les a rassemblés tardivement, sans aucun souci des dates, associant, par exemple, Cynèthos, poète du vil* siècle, avec Aristarque, lequel vivait au ii" siècle à Alexandrie. Il paraît certain, c'est du moins l'avis d'Alexis Pierron, que l'exemplaire d'Athènes, celui des Panathénées, a été combiné avec une Iliade de VEélicon, gardée dans le temple des Muses, et avec les rédactions diverses que pouvaient avoir conservées les Homérides de Chios.

î On peut croire, en toute assurance, qu'il n'existait I aucun Homère manuscrit avant le vi* siècle; le papyrus égyptien n'a dû pénétrer en Grèce qu'à titre de rareté, de curiosité, avant l'établissement de Naucratis dans le Delta sous le règne de Psamétik (vu* siècle, 630); jusque-là il n'existait entre l'Egypte et la Grèce aucune relation directe. L'écriture, d'ailleurs, était fort imparfaite, ne disposait que des seize cadméennes, ignorait l'accentuation et la ponctuation ; l'orthographe, très sommaire, ne distinguait ni Vè ni Vô brefs de l'ë et l'ô longs, marquait à tort et à travers l'aspiration (H) et le digamma. Les caractères, tracés de droite à gauche ou de gauche à droite, ou alternativement dans les deux sens, ou encore en lignes verticales ou obliques, se prêtaient tout au plus à quelques inscriptions en creux ou en couleur sur les tombeaux ou sur les vases. Si l'on excepte un passage obscur sur le «rf/fia, le signe fatal .; confié à Bellérophon, on ne trouve dans Homère luii même aucune allusion à l'usage des lettres. 11 y a donc f tout lieu de penser que, sauf les exemplaires déposés \ dans le trésor des villes et des citoyens ou rois opulents, i — et qui tous furent des copies directes ou médiates de I V Homère panathénaïque, — la grande majorité des vul- ■ gâtes, ou éditions populaires, Koinai^ ne comportaient

LES POÈMES HOMÉRIQUES lOS

1^ que des fragments, des épisodes détachés. Tel est le cas des cinq seuls manuscrits antérieurs à notre ère qui soient venus jusqu'à nous.

Disons un mot de ces débris vénérables.

Les plus anciens, Papyrus Bâtissiey 1 et 2 (Louvre), ont été donnés en 1855-1856, par M. L. Bâtissier, consul à Suez; ils proviennent de la Vallée des Tombeaux (Biban-El-Moluk) de Thèbes. Long-périer regardait le 2 comme antérieur à la critique alexandrine ; il ne présente ni accents, ni esprits, et ne donne que les débris ! incorrects de 39 vers du VP chant de V Iliade. La notation des accents remonte à Aristophane de Byzance, la division de Viliade en livres, à Zénodote. Bâtissier 2 appartient donc peut-être au iii^ siècle avant notre ère. Bâtissier 1, plus soigné, renferme quelques accents; mais il n'est guère plus considérable que le précédent : 61 fragments de vers, lambeaux du chant XVIII.

Le Papyrus rf 3, signalé et reproduit dès 1838-1840, daterait du premier siècle (50 bribes de vers du ciiaut XIII). Il n'y est tenu aucun compte des travaux alexandrins ; il procède des anciennes éditions populaires.

Le Papyrus deBankes, qui provient d'Eléphantine, et qui est du même temps, n'a pas plus de valeur philologique. Tous les genres de fautes y pullulent; mais il est beau ; c'est même le plus beau et le plus grand de tous les papyrus connus. « Le volume, ou rouleau est presque complet. La feuille mesure 2 mètres et demi sur 30 centimètres. Celte feuille est divisée en seize colonnes de 40 et quelques lignes chacune. C'est le chant XXIV de Viliade, sauf trois colonnes qui manquent au commencement. » (Pierron.)

Enfin le Papyrus Harris (307 vers du chant XVTll) est le plus imparfait et le plus récent de tous. Et tous reproduisent ou altèrent le texte populaire, émané sans

106 LA GRECE AMTIQUE

doute du vieil exemplaire d'Athènes. Aucun ne se réfère aux éditions savantes, critiques du moins, des Zénodote et des Aristarque.

Nous cherchons pour le moment à donner une idée des vicissitudes par lesquelles ont passé, en général, tous les textes de l'antiquité. Ces notes, que nous réduisons au strict nécessaire, nous permettront tout à l'heure de nous prononcer sur l'authenticité, la valeur et l'âge du texte à peu près définitif que nous lisons aujourd'iiui. Ce point fixé, nous pourrons former quelques hypothèses probables sur les états antérieurs et l'origine des poèmes homériques, sur les modifications qu'ont dû subir la langue et l'ordonnance de ces chants, enfin sur la valeur des documents réunis dans Viliade, VOdi/ssée et les Hymnes.

Pas plus que les papyrus égyptiens, les deux manuscrits que nous allons citer n'ont servi à la constitution du texte homérique, et pour deux raisons : ils n'ont été connus qu'en ce siècle; de plus, ils ne renferment aucune variante de quelque intérêt. Mais leur antiquité relative mérite un peu de respect. Ils datent du v^ siècle après Jésus-Christ.

L'un, publié en 1819, par Angélo Mai, Codex Ambrosianus, lUas picla, 08 feuillets in-4'' de parchemin, renferme 800 vers en 58 fragments, et quelques miniatures médiocres. Le copiste paraît avoir tenu compte de quelques corrections alexandrines. Laissons-le à l'Ambrosienne de Milan.

L'autre appartient au British Muséum. C'est le fameux Palimpseste syriaque, lu avec une extrême habileté, et édité, en 1854, par Careton, dans un luxueux et magnifique fac-similé in-folio. Un palimpseste est, comme on sai,t un manuscrit souvent précieux gratté pour recevoir un texte nouveau, souvent insipide : une litanie, un psaume, un traité de théologie, déposé sur un ouvrage

de Cicéron ou J'Aristole. Ici, outre un évangile de Luc et un livre d'Euclide, 59 feuillets en vélin d'une Iliade ont été raclés en riionneur d'un certain Sévère, patriarche d'Antioche. vers 500 et quelques, et qui avait éprouvé le besoin d'argumenter longuement contre un certain Grammaticus; l'épais syriaque s'étale, en travers et à reculons (droite, gauche), sur une moitié environ du poème, 3.873 vers.

C'est d'après des manuscrits plus modernes, mais moins partiels ou mutilés, que l'Occident a connu le j texte d'Homère. On en compte plus de cent, dont dix où V Iliade est suivie de ï Odyssée. Naturellement, le plus grand nombre est venu de Byzance en Italie après la chute de l'empire grec, et s'est, de là, répandu dans toute l'Europe.

Le premier Homère imprime a paru à Florence, en 1488, aux frais de trois jeunes gens, — les frères Nérili et B*° Accajoli, — en deux volumes in-folio, imprimés par Démétrius de Crète (de Milan) sur le texte de Démétrius Chalcondyle, d'après le commentaire d'Eustathe (xii* s.). Un juste hommage est dû et à ces étudiants, qui ont sacrifié 100.000 francs peut-être à la gloire des lettres, et à l'habile artiste qui a dessiné et fait fondre les types, enfin au maître consciencieux qui a consacré toutes ses forces à un tel monument. Cette édition princeps, que l'on pourrait appeler la Vidgate byzantine^ est demeurée, en somme, le fonds de toutes les autres, au moins jusqu'à la fin du xviii'' siècle. Parmi les centaines d'Homères qui ont pullulé, surtout au XVI* siècle, il en est jusqu'à deux qui ont amélioré en quelques points l'œuvre de Chalcondyle. Tout d'abord celui de notre Henri Estienne — qui n'a pas été dépassé jusqu'à Yilloison et Wolf — et, à certains égards, celui de Barnes, professeur à Cambridge.

Enfin, en 1781, mêlé à un fonds Bessarion, un in-folio en parchemin, qui dormait dans la bibliothèque Saint- Marc de Venise, vint à frapper les yeux d'un jeune membre de notre Académie des Inscriptions, d'Ansse de Villoison, qui, à vingt ans, avait eu la chance déjà de retrouver un lexique homérique d'Apollonius. Villoison tombait ainsi sur le plus ancien de tous les manuscrits complets (x* siècle), et sur le plus précieux, savamment enrichi de toutes les notes, ou scholies, qui procédaient dAristarque et de son école, Didyme, Hérodien, Nicanor, etc.

Ce manuscrit de Venise, trésor des philologues, a engendré des milliers de volumes, depuis la publication, malheureusement imparfaite en elle-même, de Villoison, 1788 : h' Iliade d Ilorahre^ revue cVapr'es un ancien manuscrit de Venise, avec des scholies très antiques, éditées pour la première fois. Les Prolégomènes restent fameux, à côté de ceux de Wolf et de Heyne, 1795. Nous n'avons pas à nous étendre sur l'antagonisme, plus apparent que réel, de ces deux derniers. Heyne, professeur de ^Volf, voyait à regret grandir la soudaine renommée de son élève. Le texte de Wolf est excellent, celui de Heyne est fort bon.

Vous demanderez peut-être en quoi diffèrent toutes ces réce7isions, qui, en somme, aux yeux du public, même lettré, donnent la même Iliade ou le même Homère complet. C'est qu'il n'en va pas de même pour un livre publié par l'auteur lui-même, et pour une œuvre traditionnelle indéfiniment remaniée par les éditeurs. Les uns préfèrent telle ou telle leçon, plus ou moins heureuse pour le sens ou l'harmonie ; d'autres, d'après l'opinion qu'ils se sont faite sur les formes de la langue éolienne ou ionienne primitive, suppriment ici l'augment d'un aoriste, là des centaines d'explétifs Se, xe, ap, ov, 7e, etc..

OU élargissent les désinences des cas et des verbes. Les uns évitent, les autres recherchent les hiatus, les rencontres de voyelles ; ceux-ci multiplient les dactyles (- - - ) qui allègent le vers ; ceux-là cherchent à placer entre les voyelles le digamma, lettre éolienne perdue par l'alphabet classique, et qui représente un ancien V. Cette dernière tentative, suggérée par Heyne, mais avec discrétion, tourne à la manie chez les anglais Payne Knight et Paley qui, peu versés dans la grammaire comparée, prodiguent le digamma sans raison, là où Vv et Voi sont indiqués, là même où l'esprit rude marque la chute d'un S primitif. Un intéressant travail de M. Francis Meunier a fait voir que, sur dix ou vingt K supposés par Payne ou Paley, il n'y en a pas deux qui tombent au bon endroit. On peut juger, d'après le premier vers de P. Knight, le désordre que cette invention jette dans le texte ; — [Ilias devient FtXFt«ç , on ne sait pourquoi : le nom Ilias est très postérieur même à Pisistrate, et il n'a jamais comporté ce digamma, surtout initial (cf. Ilos)\\ — M/iviv, aPsA, Ssa 7:ï)).sFta'îceF a;^i).eFo;, c'est un des moins fautifs; qu'on juge des autres, où huiosy fils (pour .SM2'os), est imprimé Fuios; héos [suus, «reFoç), est écrit Feos, etc.

Chez nous, le dernier éditeur, A. Pierron, revient au texte — amélioré — de Yilloison, c'est-à-dire d'Aristarcjue, en y joignant un choix considérable de notes, empruntées d'ordinaire aux scholies de Venise expliquées par Karl Lehrs. Il n'entend pas reconstituer un Homère antérieur au ii* siècle avant Jésus-Christ. Comme publicateur, il a raison, puisqu'il se sert du texte critique le plus ancien et le plus complet qui soit venu jusqu'à nous. Au reste, il ne doute pas que la récension ou diorthose alexandrine ne soit fondée sur l'Homère athénien de Pisistrate. Et voici comme il

MO I,A GHECK ANTIQUE

résume la question (autant vaut le citer lui-même) : « Il y avait en Grèce, dès la fin du vi^ siècle, des exemplaires complets d'Homère. L' Iliade que lisaient les contemporains de Périclès ne différait pas, dans son ensemble, de V Iliade qua nous lisons aujourd'hui. La vulgate primitive, transmise de Pisistrate ou d'Hipparque aux Alexandrins par les éditions communes, avait subi, çà et là, des intercalations et des remaniements, mais qui n'ont jamais affecté sérieusement l'ordre général du poème. Les éditions des villes étaient identiques, sauf quelques mots, quelques vers, quelques tirades peut-être, sauf aussi une transcription plus soignée, aux éditions communes. Antimachus, Euripide le jeune, Aristote, ne paraissent pas avoir suivi d'autres errements que les diorthuntes des villes. Les variantes d'Aristote, pour être quelquefois assez notables, ne sont toujours que des leçons de détail.

M Aristophane de Byzance et Aristarque ont constitué le texte classique (altéré par Zcnodote). Ce texte n'est lui-même que la vulgate primitive, mais corrigée d'après les diorthoses anciennes, écrite avec toutes les ressources de l'alphabet perfectionné, accentuée, ponctuée, divisée en vingt-quatre chants.

« Les Byzantins, mille ans durant, ont perfectionné à leur façon le style d'Homère... Bien souvent, il suffisait qu'une expression présentât quelque difficulté, pour qu'un diorthunte d'occasion lui fit vider la place, en faveur de telle platitude censée équivalente. Et nos meilleures éditions anciennes, Henri Estienne par exemple, ne représentent, en définitive, que la perfection d'un exemplaire byzantin du xiv^ ou du xv* siècle... La critique, au xviii^ siècle, avait confessé ces misères, mais elle confessait son impuissance à en trouver le remède. La paradose alexandrine nous a été rendue par Villoison. »

LES POÈMES HOMERIQUES ill

Wolf, en refusant, peut-être à tort, d'admettre l'existence d'une Iliade complète au vi^ siècle, en attribuant la compilation, la composition des épopées homériques, soit à Antimachus, soit à Aristophane de Byzance, en déclarant qu'Aristarque ne lui suffit pas, a ouvert la porte à des conjectures qui débordent, si elles ne l'ébranlent pas, la thèse de M. Pierron. Toute une école, où il est juste de distinguer Lachmann, conclut à l'origine fragmentaire, à la formation lente des deux grandes épopées. Elle distingue dans V Iliade une Achilléide, une ou plusieurs batailles devant llion, une Dolonie, une Mort de Patrocle, etc. ; dans VOdyssée, une TélémacJiie, une Odi/sséide^ une Nècyomancie, un Massacre des Prétendants, etc. Et qu'importe si l'arrangement des poèmes est dû à Pisistrate, ou à Cynèthos, ou à Antimachos, ou même à un personnage réel nommé Homère? Un indianiste, Holtzmann, a vu dans homèros, la forme ' grecque du sanscrit samâsa, assembleur, et comparé Homère à Vyasa, le fabuleux collecteur du Mahahharata.

La question est donc celle-ci. Y a-t-il eu, au x* siècle avant notre ère, un homme dont le génie a résumé en deux épopées les vieux souvenirs de la race hellénique ? Ou bien a-t-il existé, du xii*^ siècle au viii*, de nombreux rhapsodes (Homère nous l'apprend lui-même) attachés, comme Phémios, comme Démodocos, aux chefs de famille, aux rois des tribus, dont les chants ont été groupés et raccordés ou refondus à des époques diverses ? C'est ainsi que Lonnrot, recueillant, de nos jours, les traditions mythiques des Finnois, les a juxtaposées dans le Kalévala.

Pour M. Pierron, l'existence d'Homère, l'unité de ses poèmes, sont, comme pour les Grecs d'ailleurs, des articles de foi. « L'unité de l'Odyssée, s'écrie-t-il, est

aussi éclatante que le soleil ! » Et il faut voir avec quelle vaillance, quel dédain, il rejette Wolf et Paley, et autres impies. Les Athéniens du vi' siècle connaissaient Homère tout entier, et non des rhapsodies détachées, inégales. Soit; mais avant le vi* siècle? — M. Pierron sent bien que son unique argument ne va pas au fond des choses. Et il invoque le sens critique, le goût, la grande poésie. En quoi donc Ylliade serait-elle moins grandiose et moins précieuse, si elle était composée de cinq ou six morceaux plus ou moins bien fondus ? Qu'enlèverait à la valeur esthétique de \'0<hjssée la préexistence de trois épisodes f iVous ne sommes point, quant à nous, éblouis par l'unité de ces épopées, dont les divisions classiques, de l'aveu de M. P., nont été introduites que trois siècles après Pisistrate. Des interpolations, des additions, dont on admet la possibilité, ne suffisent pas à expliquer linconsistance de la trame de VOdyssée et de V Iliade. Le voyage de Télémaque (si précieux comme document) pourrait manquer. Les aventures d'Ulysse pourraient êlre plus nombreuses, et en action, au lieu d'être en récit, sans que Y Odyssée perdît de son charme. Enfin, pourquoi les sept villes qui se disputaient Homère ne seraient-elles pas les principaux centres où des bardes locaux auraient élaboré les éléments du cycle mythique et national i Les hom'eroi, d'après Théopompe, Thucydide, Plutarque, étaient des otages, des attachés, des gens de la suite. Les Homérides de Chics, tout en conservant le dépôt des textes originaux ou des rhapsodies chantées (non écrites encore), tout en vénérant leur propre nom générique, personnifié en Homère, ne continuaient-ils pas de composer des poèmes détachés, les Hymnes homériques — qui auraient pu trouver place aussi dans les deux épopées ou dans quelque autre ? La langue dHomère, déjà vieillie sans doute aux

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temps de Solon et de Pisistrate, n"a-t-elle pas — le travail critique des Alexandrins en est la preuve — été, tantôt rajeunie, tantôt restaurée, surtout unifiée d'âge en âge ? C'est comme à regret que les correcteurs ont dû respecter tant de locutions isolées, tant d'apaxlégoména, qui appartiennent sans doute à l'antique langage achéen. Ces problèmes devaient être posés. Je ne puis, évidemment, les résoudre. Mais les vraisemblances sont bien fortes du côté de la critique moderne.

Maintenant, où ont été composées les rhapsodies homériques, et en quel temps ? Quelle part font-elles à la réalité ? En quelle mesure faut-il admettre, en quel sens faut-il entendre cette vérité générale que les Hellènes reconnaissaient aveuglément, et que nous discernons, avec plus de clairvoyance, sous la confusion des mythes et des événements ?

La Méonie, les rives du Mélès, les îles d'Asie, la région intermédiaire entre TEolie et Flonie, ont été sans doute le berceau de V Iliade. L'établissement des Ioniens en Asie n'étant guère antérieur au xi* siècle, et la langue homérique ayant une physionomie surtout ionienne, il est peu probable que les chants aient été composés avant Tan 1000. Mais on ne peut descendre au-dessous de cette époque ; en effet, ces poètes, qui chantent en ionien, ne connaissent guère les Ioniens, ne parlent qu'une fois des Doriens ou Héraclides, dont l'invasion (xii^j a été la cause de l'émigration ionienne ; ils célèbrent les Achéens, les Eoliens, les Etoliens, les Épirotes, les Argiens, les fils de Danaus : les Hellènes antiques, maîtres déjà de la Grèce entière et de la majeure partie des îles, mais pas encore de la côte d'Asie. Au reste, le sujet de V Iliade est un épisode de la longue lutte engagée entre les Grecs et les Pélasgo-Thiaces.

Une fois assurés de la Thessalie, de THellade, du Péloponnèse, où ils s'entassaient à côté ou au-dessus des Pélasges, les Achéens, aventuriers hardis, mais navigateurs malhabiles, se sont hasardés vers le nord-est — qui leur laissait de vagues souvenirs — et, par Lemnos, par Samothrace, Imbros, ils ont gagné les détroits, TEuxin, la Colchide (Argonautes); ou bien, s'arrétant à THellespont, sous un prétexte quelconque, ils ont par deux fois, sous Laomédon (Héraklès), sous Priam, attaqué le royaume le plus important de la côte asiatique. La destruction d'Ilion, mettant fin à cette puissance, a livré aux Achéens, aux Eoliens, les rives de la Troade et de la Mysie. Mais l'Iliade, même V Odyssée, ne mentionnent pas ce résultat visible de la guerre de Troie.

Ainsi, composées ou chantées dans la forme que nous connaissons, au x^ siècle avant notre ère, les rhapsodies homériques racontent des événements passés depuis deux, ou peut-être trois cents ans. Si, en effet. Ton considère que les armes et les vases trouvés à Mycènes et Tirynthe sont entièrement conformes aux descriptions homériques, et que ces objets remontent à une époque antérieure aux Doriens ; d'autre part, que les inscriptions égyptiennes des xiv" et xiii® siècles signalent parmi les peuples de la mer les Teucriens, Dardanes, Turshas, Sardanes, etc., à côté des Achéens et Danaëns ; on placera les entreprises et les victoires asiatiques de ces derniers aux environs du xiii* siècle. Il n'y a aucune difficulté à admettre la réalité dune ou plusieurs guerres de Troie ; les fouilles de Hissarlik ont révélé, sur le même sol, les ruines de trois cités d'âges divers, détruites sucessivement par les flammes,

L'Iliade nous a donc conservé le souvenir d'un événement réel, et, chose bien remarquable, encadré en un

milieu tout à fait convenable à l'action, sans anachronisme visible dans la distribution géographique des peuples engagés dans la lutte, dans les mœurs probables, les habitations, les sentiments de ces barbares guerriers. L'auteur de la Chanson de Roland peint les armes, les mœurs, les sentiments féodaux du xi® siècle après Jésus- Christ, et non du viii* siècle (où l'action est placée). Mais les hommes de V Iliade ne sont pas les Ioniens ou les Doriens de l'âge homérique ; ce sont bien les antiques et primitifs Achéens. Si je ne m'abuse ici, des chants plus anciens, déjà remis au point par les rhapsodes du X* siècle, avaient fourni le canevas deV Iliade ; ces chants s'étaient transmis dans certaines familles, de chanteur en chanteur, avec les flatteries et les exagérations nécessaires. C'est l'emploi de ces matériaux, en quelque sorte authentiques, qui a maintenu dans V Iliade cette unité, cette vérité des mœurs et des idées.

Passerons-nous aux détails, aux noms et aux exploits des héros, à la colère d'Achille, à l'enlèvement d'Hélène par le lâche et beau Paris? Accepterons-nous l'hypothèse excessive qui fait de \ Iliade un mythe solaire, le combat de la lumière contre les ténèbres, — le jour viendrait alors de l'Occident; la nuit, Aphrodite, Hélène, de l'Orient; croirons-nous que les Ulysse, les Nestor, étaient d'anciens dieux, figurés sous des traits humains, comme Héraklès, comme Persée, comme Bellérophon? Oui et non.

La mythologie comparée a bien le droit de remarquer (\\x Ahhilleus est le héros éponyme des Akhéens, qu'il avait des temples jusque chez les Gréco-Scythes du l'ont-Euxin, sur le chemin possible des immigrations helléniques; de voir en Agamemnon une épithète de Zeus, un Zeus argien « aux vastes pensées » ; de constater que la lutte de deux races au sujet d'une femme se

retrouve dans le Ramayana; qu'Hélène (Sélènè), son nom, sa naissance, sa mère, Léda (la Nuit), appartiennent au mythe. Mais rien n'empêche non plus que ces noms aient été portés par des mortels, aussi bien que par des dieux.

Au reste, les dieux d'Homère tiennent de près aux héros et aux rois, leurs fils ou leurs descendants. N'était la rapidité de leurs mouvements, le don d'invisibilité, de métamorphose, et parfois leur stature gigantesque, ils ressemblent en tout aux habitants de la terre. Leur corps est tout humain ; leurs chairs divines, vivifiées par un sang, plus pur, il est vrai, que le nôtre, et qu'ils nomment ichor, sont susceptibles de souffrances aiguës, quoique passagères ; ils peuvent se blesser ou être blessés, même par des mortels; leurs armes, — javelots, boucliers, casques et plumets, — leurs passions et leurs actions, sont celles des humains. Ils sont seulement un peu moins justes, un peu plus déraisonnables, un peu plus violents et partiaux que leurs adorateurs. De quoi leur servirait leur force, s'ils n'en abusaient pas? Sans la crainte de leur colère et l'espoir de leurs faveurs, adieu les prières, les offrandes et les grasses fumées du sacrifice.

Mais nous traiterons à part de l'Olympe homérique. Nous voulions seulement en signaler l'anthropomorphisme, cette précision de contours, si différente du vague où nous avons vu flotter jusqu'ici les divinités des Pélasges et des Thraces. L'imagination des Hellènes a devancé les arts plastiques. C'est là un trait de race. Il y a lieu, toutefois, de s'étonner de cette précocité, d'autant que la Théogonie attribuée à Hésiode nous présentera les dieux sous une forme beaucoup moins arrêtée, beaucoup plus archaïque. Or, la Théogonie est certainement postérieure, et de cent ans au moins, à l'âge homérique. J'inclinerais à penser que l'O/yw^'^ d'Homère

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a subi de nombreuses retouches, qu'en passant débouche en bouche, de récension en récension, les dieux de l'épopée ont été peu à peu modelés sur leur représentation fissurée. Si bien que, dans le texte définitif, ils nous apparaissent plus modernisés que les hommes, plus voisins de la statuaire, inaugurée à Olympie par les images des athlètes vainqueurs, que des rudes conceptions achéennes. En un mot, les hommes d'Homère sont restés du xin'', du xii^ siècle ; les dieux d'Homère ont été accommodés au goût du vrii* et du vi^ siècle. Phidias et Polygnote n'ont plus eu qu'à les copier.

Nous avons plus parlé de Y Iliade que de V Odyssée. Ce n'est pas que celle-ci soit moins précieuse à nos yeux. Plus vaste et plus variée que sa grande sœur, elle entre plus profondément dans la famille et dans la société antiques. Comme tableau complet d'une époque *\c transition oii l'industrie, le commerce, la culture des champs, la patiente énergie tendent à prévaloir sur la fougue irrépressible de l'adolescence, elle offre le plus heureux contraste avec le tourbillon furieux de \ Iliade. Ce n'est pas que la violence y manque, ni le sang, ni l'horreur. Mais combien, au sortir de l'antre de Polyphème ou du redoutable pays des morts, l'esprit et le cœur jouissent de la paisible hospitalité d'un Alkinoos, d'unMénélas, ou même d'Eumée, le vaillant porcher! Combien sont amusants ces conseillers municipaux dlthaque, si solennels et si indécis, si fiers de leur bâton, de leurs propriétés, de leur butin, et qui se traitent de princes et de rois. Tl y a du rire dans Y Odyssée, et de la malice sous la naïveté. Je ne sais vraiment si la perte d'un pareil trésor n'eût pas été plus déplorable que celle d'une moitié de V Iliade.

Mais V Odyssée a moins exercé la critique, l'exégèse philologique : aucun débris ancien, aucune récension

antérieure aux xix" et xv' siècles, sauf les scolies de Venise, mais moins complètes; toutes les éditions imprimées, jusqu'à celles d'Améis et de Pierron, procèdent de manuscrits byzantins modernes. Et voyez! En est-elle moins la sœur authentique de cette Iliade tant controversée. Sœur cadette évidemment, mais de bien peu, par le sujet et par la langue. L'Iliade marque les débuts de l'expansion hellénique vers l'Orient; V Odyssée, les commencements de la marche vers l'Occident. L'une est antérieure à la conquête définitive de llonie, l'autre, à la colonisation de la Grande-Grèce italique, c'est-à-dire au viii" siècle ou environ. C'est sur les traces d'Odusseus que les Grecs, Eoliens, Doriens, Ioniens d'Asie, Athéniens, Corinthiens, passeront entre Charybde et Scylla, égrenant sur les rivages de la Sicile et de la Campanie tout un collier de villes florissantes.

U Odyssée est-elle du même Homère que Y Iliade? A-t-elle été recueillie, combinée par les mêmes rhapsodes et dans les mêmes régions ? L'opinion contraire peut s'appuyer de probabilités bien fortes. L'une est directement issue, et sur place, des traditions orientales. L'autre, à ces mêmes souvenirs, transmis de proche en proche, ajoute des événements postérieurs, directement connus des Phémius et des Démodocus occidentaux. Mais, celle-ci formant la suite de la première, toutes deux ont été réunies de bonne heure en un couple indissoluble.

Nous ne les séparerons pas. Les tenant pour vraies, d'une vérité générale bien entendu, vérité supérieure à l'exactitude d'une chronique au jour le jour, vérité compatible avec l'invention ou la transfiguration poétique des personnages et des faits, nous essayerons d'en tirer, en les combinant, le fidèle tableau du monde et de la vie helléniques avant l'histoire datée, entre le xiv- et le VI II* siècle avant notre ère.

Quant aux personnages, aux héros d'Homère, leur réalité individuelle nous inquiétera aussi peu que celle d'Ogier le Danois, Olivier, Renaud, Roger, Roland, Ferragus, Rodomont, ou même de Yempereù'e M ad barba florit. Il nous suffit qu'ils représentent les variétés de l'homme, de l'Indo-Européen, de l'Hellène, il y a quelque trois mille ans.

La légende des Argonautes, postérieure, par sa rédaction, aux poèmes homériques, conserve cependant les vestiges dune époque reculée, où les Hellènes se confondaient encore avec les Thraces et les Pélasges. Dans les temps homériques, les Achéens. maîtres de l'Hellade entière, du Péloponnèse et des îles, ont rompu avec les Thraces d'Europe et d'Asie. Les Pélasges se partagent entre les deux camps. C'est à grand'peine que l'Argos pélasgique de Thessalie, achéen par e.xcellence, représenté par A/cliillen.t, accepta la prééminence de l'Argos danaën. Argos du Sud, représenté par Agamemnon et Ménélas. — Armée d'ilion ; troupes d'Europe : Pélasges de Larissa. Péones de l'Axios, Kikones, Thraces; auxiUaires d'Asie : Bithyniens, Paphlagones, Enètes, Phrygiens, Halisones, Méoniens, Mysiens, Gares. Lélèges ou Lyciens (Sarpédon et Glaukos) ; Dardanes (Enée^ : peuples de l'Ida (Pandaros) ; Troïens (Hector. — Armée hellénique : Béotiens, Minyens, Phocéens, Locriens, Abantes (de lEubée) ; Ioniens d'Athènes, gens de Salamine (Ajax) ; Argiens (Diomède); ceux de Mycènes, Corinttie, Sicyone (Agamemnon) : Arcadiens ; Laconiens (Ménélas); Messéniens N'estor); Epéens. Etoliens; Zante, Ithaque et Céphallénie (Ulysse); Crète (Idoménée); Rhodes, Syma, Carpathos, Cos. L'Argos pélasgique : Dodoniens, Magnètes, Lapithes ; Pélasges d'Argissa. de Méthone. etc.. gens de Phéres,deGlaphyra, d'Iolcos, enfin ceux d'Alos. Alopè, Trakhis.de laPhthie (Hellade proprement dite) « peuples qu'on nomme .V//»-midons. Hellènes et Adiéens, sous le commandement d'Achille. — Précieuses indications de cette liste, ou catalogue (c'est le nom consacré), sur l'immigration et le tassement des Grecs dans les cantons étroits d'mie terre déjà très peuplée avant eux.

Nous avons sommairement exposé les vicissitudes par lesquelles a passé le texte de VlUarJe et de l'Odyssée

depuis l'exemplaire manuscrit d'Athènes (vi* siècle avant notre ère) jusqu'à la première édition imprimée, dite Homère de Florence (1488), et depuis la découverte des Scholies de Venise^ par Villoison (1781-88), jusqu'à nos jours. Nous avons passé en revue les hypothèses variées et intéressantes qu'on a formées sur l'auteur unique ou les auteurs des deux épopées, sur le berceau probable, l'origine et la coordination des chants ou rhapsodies qui les constituent. Considérant que ces poèmes nous reportent à des temps antérieurs à la conquête de l'Ionie et à l'établissement des colonies helléniques sur les côtes de l'Italie et de la Sicile, je me suis rangé à l'opinion traditionnelle et vraisemblable qui place respectivement au x^ et au ix* siècles l'époque où furent arrêtés et fixés leurs contours généraux. Enfin la parfaite sincérité, la concordance, qui régnent en ces peintures de sentiments, de mœurs, d'institutions visiblement archaïques, m'ont permis, m'ont forcé d'admettre la transmission orale de souvenirs presque contemporains des événements arrangés et transfigurés par un ou plusieurs Homère. En effet, à quelque système qu'on se rallie, les deux épopées sont le monument élevé à la gloire des Achéens, maîtres incontestés de la Grèce et des îles qui l'environnent, depuis Rhodes jusqu'à Ithaque, et de la Crète à Chios. Or, dès le xii* siècle, l'invasion dorienne avait mis fin à la prééminence des Achéens, réduits désormais à la mince lisière marine qui court sur le golfe de Corinthe entre Sicyone et Patras.

Précédés seulement par les Selles et les Graïkoi à Dodone, par les Danaëns dans le Péloponnèse, les Achéens ont formé le premier ban de la nation hellénique ; ils ont partout éliminé on absorbé les Thraces et les Pélasges, qui parlaient, surtout les premiers, des

dialectes indo-européens et ont dû se fondre sans trop de peine avec la population envahissante. 11 s'est opéré entre les croyances, les dieux et les héros de ces trois races de bizarres amalgames, que Ton devine et qu'on prend quelquefois sur le fait dans les mythes cabiriques et éleusiniens.

Un des plus curieux imbroglios nés de ces confusions inévitables, c'est la légende des Argonautes, dont les éléments réels ont été dénaturés, et noyés dans une incohérente imitation de VHio.de et de VOdyssée. Etant donnés les noms de l'Eolien ou Thrace Athamas, fils d'Eole, de lasôn ou lasiôn\ héros sauveur ou dieu de la santé, de Chirôn, le sage cavalier (sans doute un Gandharva ou personnage solaire), de Héraklès, un des plus grands dieux de la race, de Phrixos (le Phrygien), de Hellè (la nation des Hellènes), enfin d'Argos (l'Argos pélasgique) ; étant donné aussi le souvenir très tenace d'anciennes entreprises où Pélasges, Thraces et Hellènes s'étaient réunis ou combattus; étant données enfin la tradition de la guerre de Troie et de la dispersion des vainqueurs dans tout l'univers alors connu : — des poètes, moins heureux dans leur conception que les rhapsodes homériques, ont inventé ce naufrage d'Hellè dans le détroit qui porte son nom, cette nef Argo, qui conduit vers la Toison d"or, vers les richesses et le soleil de l'Orient, une troupe d'aventureux pirates, hommes et dieux ; ces premiers démêlés avec Ilion dont Héraklès renverse les remparts (circonstance déjà notée

' Le fils de Lasôn, Eunéos, est représenté par Homère comme un riche propriétaire de Samothrace et de Lemnos. A Lemnos, il acheta d'Achille le jeune Lycaon, fils de Priam, petit-fils d'Altès, roi des Léléges de Pédase, sur le Satnioeis. De Samothrace, il envoie à Agamemnon une cargaison d'excellent vin, qu'Atride sait déjà très bien revendre à ceux qui en veulent hoire.

124 LA GRKCE ANTIQUE

dans Ylliade) ; puis ce retour des Argonautes à travers les steppes du Tanaïs, l'Asie Mineure, TEgypto, l'Afrique, la Gaule, leur visite à Circé dans iEthalia (l'île d'Elbe , leur navigation surunistros, un Rhodanos et un Eridan fabuleux, puis dans le détroit de Messine et chez les Phéaciens ; tout ce cycle qui se termine aux tragédies d'Iolcos et de Corinthe, et qui, déjà connu de l'auteur de VOdyssée, est plus familier à llésiode. Le monde d'Homère est moins étemJu. plus ancien, par conséquent, que celui des Argonautes. Mais ce n'est pas à dire que certains éb'ments mythiques et certaines traditions locales des Eoliens ou Minyens d'Orchomène, de la Thessalie et de la Traclu'nie, si richement interprétées par Pindare et par les grands tragiques du V® siècle, ne rappellent point des âges antérieurs aux temps homéri(iues, des mœurs plus féroces, des actes plus sauvages, des superstitions plus odieuses, enfin des événements contemporains des toutes premières invasions achéennes, des premiers essais de navigation lointaine, alors que le merveilleux navire Argo, si grand qu'il pouvait contenir douze ou treize héros, si léger que ces douze aventuriers le portaient sur leur tête, constituait toute la marine de TArgos pélasgique. On était loin, alors, des mille vaisseaux qui jettent cent vingt mille hommes sur les rives de la Troade.

Notre apparente digression n'aura pas été inutile ; c'est une transition : elle laisse entrevoir les siècles de désordre, d'aventures isolées, qui ont précédé l'ordre social relatif dont témoigne une guerre de dix ans, où vingt-neuf chefs de corps reconnaissent la suzeraineté d'un généralissime. Elle relie les obscurs débuts à l'apogée de la puissance achéenne. Jamais, pas même à l'époque des guerres médiques, la Grèce ne s'est approchée autant de cette unité nationale qui devait, pour son

malheur, lui èlre imposée par Alexandre ; jamais autant que sous le sceptre d'Agamemnon. Il s'agit bien ici d'une entreprise commune, d'un service militaire obligé, auquel les indifférents n'ont pu se dérober qu'au prix d'une amende plus ou moins proportionnelle à leur fortune. Certes, la préparation a été laborieuse, les tiraillements infinis. Il a fallu l'éloquence insidieuse, la diplomatie d'un Ulysse et d'un Nestor pour rallier les indécis, pour amorcer par l'appât du butin les vieux Achéens du nord, jaloux des Péloponnésiens orgueilleux, pour apaiser les dissensions renaissantes qui ont failli plus d'une fois sauver l'empire et la cité de Priam. La colère et la désertion d'Achille, lui-même le déclare à Ulysse et à Ajax, ne sont point uniquement provoquées par l'enlèvement de Briséis. L'outrage d'Agamemnon n'est qu'un prétexte, la goutte qui fait déborder le vase, le coup qui tranche un lien déjà faible. L'Argos pélasgique refuse de s'humilier devant l'Argos danaën. Achille pressent que la prise d'ilion, surtout sa propre mort, consacreront la primauté des gens de Mycènes et de Sparte. Et, de fait, Néoptolème ou Pyrrhos, son fils, ne régnera pas sur la Phthie ; il lui faudra passer le Pinde et se tailler un royaume en Epire ; le centre de la Grèce descendra vers le sud, tandis que l'antique séjour des Hellènes, rendu presqu'à la barbarie, paraîtra plus voisin de la Macédoine et de la Thrace que de l'IIellade ; à ce point que Darius et Xerxès y trouveront des pourvoyeui's, des vassaux et même des allit'-s. Plus d'une fois, d'ailleurs, Achille trahit, dans ses paroles, une sorte de bienveillance envers ses voisins du nord et de l'orient, qui diffèrent peu des peuples régis par son père, le Pélasge Pelée; il regrette d'être venu attaquer Priam et ses fils qui ne l'ont jamais offensé ; au moment de tuer le jeune Lycaon, il déclare qu'avant la mort de Patrocle,

il épargnait volontiers les Troyens, « qu'il en a pris et vendu beaucoup. » Peu s'en est fallu qu'il restât neutre ou que, avec ses proches voisins, les Pélasges de Larissa, les Paioniens de l'Axios, il prît parti pour les Bébryces et les Dardanes. Et nul n'aurait pu 1 en blâmer. Car, au point de vue ethnique, bien faibles étaient les nuances qui pouvaient distinguer l'Hellène antique du Thrace ou du Pélasge hellénisé. Achille était dieu, chez les Thraces d'Olbia. Selon Denys d'H., Achaïos, Phthios et Pélasgos étaient tous trois iils de Poséidon et Larissa. En Asie, les différences dialectales étaient peut-être plus tranchées. — Homère rapporte que les Troyens et leurs auxiliaires parlaient des langues diverses ; — mais les dieux, les mœurs, le régime social étaient, à peu de choses près, identiques, dans le palais de Priam comme dans celui de Pelée, comme sous la tente d'Achille ou de Nestor, ou d'Agamemnon.

Quoi qu'il en soit, c'est le corps hellénique tout entier, que l'ambition de quehjues chefs et le besoin d'expansion, naturel aux peuples jeunes, ont précipité sur la citadelle de l'Asie, sur l'Etat autour duquel se groupent toutes les nations égéennes encore rebelles à l'hellénisme. Dans l'armée troyenne, les auxiliaires, même lointains, dépassent en nombre les contigents troyens et dardaniens.

Ce sont, d'abord, des troupes européennes, qu'on s'étonne de ne pas voir rangées sous les ordres d'Achille. « Hippothoos, nous dit le poète, commande les tribus de Pélasges, habiles à lancer le javelot, qui habitent la féconde Larissa (en pleine Thessalie) ; Puléos le seconde, tous les deux rejetons dArès, fils du Pélasge Léthos, né de Teutamis... Purechmos commande aux Péoniens, à l'arc recourbé, peuple lointain venu d'Amudone, arrosée par le large Axios, dont les eaux limpides débordent sur

les campagnes. » Ce sont les futurs Macédoniens, et, à coup sûr, des adorateurs de Paiéôn, Paiân, dont le nom a subsisté dans le cri de guerre ou de victoire lo Paeân. Paeân, dieu des Edoniens ou Thraces, médecin de l'Olympe homérique, s'est confondu avec Apollon et Asklèpios. Nous avons déjà remarqué le nom Axios, commun aux trois Cabires primordiaux, qui a passé dans le langage courant des Grecs, avec le sens de « digne ». Un autre héros, précisément petit-fils du fleuve Axios, — fleuve tourbillonnant qui s'unit à la jeune vierge Péribée, — vient amener des renforts aux guerriers de la fertile Péonie ; il se nomme Astéropeus. Fils de Pélégon, il attaque le fils de Pelée, mais, bien qu'ambidextre, il le manque à la fois de ses deux javelots ; il a vu la onzième aurore depuis son arrivée en Troade, mais il ne verra pas la douzième. Car « la lutte est terrible contre les descendants de Zeus, même pour les rejetons d'un lleuve ». Ainsi parle Achille ; et son glaive couche le guerrier sans vie sur la berge du Xanthe (autre tleuve qui n"a pu sauver le fils de son collègue), k Astéropéo gît sur le sable; l'eau profonde le baigne ; autour de lui les anguilles, les poissons s'empressent, arrachent la graisse de ses reins et la dévorent avec avidité. »

A côté des Péones, marchent les Kikones belliqueux, autres Pélasges, commandés par Euphèmos, fils de Trézène, élève de Zeus; puis les Thraces « que ceint le rapide Hellespont », conduits par Akamas et le héros Piroos, plus tard renforcés par l'infortuné Rhésus à qui Diomède et Ulysse enlèveront ses chevaux et la vie.

Si nous passons en Asie, nous y rencontrons des Thraces encore : les Bithyniens, ceux de Percote, des rives du Praktios, de Sestos, d'Abydos, de la divine Arisba, obéissent au noble Asios, fils de Hurlakos, qu'ont amené d'Arisba arrosée par le Selléis de grands

et superbes coursiers. Cet Asios — éponyme de l'Asie — aura son heure de gloire, il poussera les Achéens vaincus jusqu'aux palissades de leur camp, et tombera sous les coups d'Idoménée.

Thraces encore sont les Paphlagones-Enètes, riches en mules sauvages, qui ontquitté, pour défendrellion, les hauteurs d'Erythine, les bords riants du ileuve Parthénios, les livages de l'Euxin et les colonies sidoniennes de Kutor et de Sésame. Pylémène les conduit, secondé par son fils Hurpalion, liôle de Paris, destiné à la flèche mortelle du Cretois Mérion, l'habile archer, le savant danseur.

Toute la Phrygie est en armes, sous Askanios, semblable à un dieu, sous Phorkus, deux chefs impatients de combattre dans la mêlée. Du Sangarios,le mouvement a même gagné, au delà du ileuve Ilalys, les Halisones, lesChalybes, « peuple lointain venu d'Alybe, d'où l'argent tire son origine.» Aux Phrygiens, il faut joindre les Méoniens du lac Gygès et du mont Tmôlos, les Mysiens, les habitants des hautes cimes du Téréos, d'Adrastée, d'Apèse et de Pityée. Parmi les chefs de ces derniers, il est bon de noter un devin, Eunomos, que ses augures ne sauveront pas du fer d'Achille et des eaux du Scamandre, et les fils d'un devin « infaillible », Adrastos et Amphios « armé d'une cuirasse de lin. » En vain leur père, Mérops de Percote, les a-t-il conjurés de ne point partir pour la guerre dévorante. Poussés par les Aères de la mort, ils ont été sourds à ses prières.

Enfin, les Cares et les Lyciens (Lèkes, Lélèges) se sont souvenus que les Dardanes ont combattu avec eux dans le pays des Khétas contre les pharaons de la XVIII^ dynastie; ils sont irrités contre les Achéens qui leur ont ravi Rhodes, Carpathos et la Crète, qui ont mis fin dans les Cyclades à la suprématie des Cares et des

Sidoniens. La haine est réciproque, surtout entre les Gares et les Grecs. Achille dira qu'il méprise Agamemnon à l'égal d'un Gare. Et Homère traite le carien de jargon :

« Nastès est à la tête des Gares, au langage barbare, de Milet, du mont Phthiros, ombragé de forêts, des bords du Méandre et des hautes cimes du Mykale. Nastès et Amphimachos commandent ces peuples, tous les deux fils illustres de Nomion. Amphimachos, dans les batailles, est couvert d'or comme une élégante vierge. L'insensé, sa parure ne le sauvera pas du fougueux Achille; il succombera dans le sein du fleuve, et son or sera la proie du belliqueux ^Eakide. »

Le rôle des Gares sera effacé. Mais les Lyciens, leurs chefs, Sarpédon, fils de Zeus, et l'irréprochable Glaukos, allié de près aux dieux de la mer, brilleront au premier rang. Pourquoi ? Parce qu'Homère voit en eux, sinon des Hellènes, au moins d'anciens habitants de la Grèce centrale et du Péloponnèse, proches parents des Arcades, unis par les croyances et les légendes aux Pelages et aux Achéens, parce que Zeus et Apollon portent leur nom, parce que chez eux le héros grec, ou plutôt indoeuropéen, Bellérophontès a vaincu la Khimère. Aussi les porte-t-il au premier rang parmi les défenseurs de Troie. Hector, plus d'une fois, avoue qu'ils sont le rempart de son armée. Sarpédon emporte les fossés et l'enceinte du camp achéen. Sa mort illustre Patrokle ; et si Zeus, contraint par la loi du Destin et par la colère de Héra, laisse périr un fils qu'il chérit, laisse ses armes précieuses tomber au pouvoir des Murmidons, il charge Apollon d'enlever, de purifier le corps et de le transporter aux rives du Xanthe lointain, où l'attendent de royales funérailles. Glaukos est reconnu par Diomède pour son hôte paternel ; et l'entretien de ces deux

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princes, l'échange inégal de leurs armes, forme un des plus piquants épisodes de Y Iliade. Glaukos descend de TArgien Sisyphe, le plus rusé des mortels, qui régnait dans Ephyre; il est petit-fils de Bellérophon.Or, Œneus, aïeul de Diomède, a été l'hôte de Bellérophon, a échangé avec lui les présents de l'hospitalité. Cette antique alliance suflit à faire tomber les armes des mains des deux héros ; et pour la renouveler, ils échangent leurs cuirasses, leurs boucliers et leurs épécs. Le poète remarque avec un malin plaisir, avec un naïf contentement, que le troc est tout à l'avantage du roi d'Argos. Il y a là un trait de mœurs. Voici le passage (Ch. vi) :

« Les deux héros sautent de leurs chars, et, se serrant la main, cimentent une alliance inviolable. Alors Zeus, fils de Kronos, ravit à Glaukos la raison, car il échange avec le fils de Tydée son armure : de l'or pour de l'airain, le prix d'une hécatomloe pour le prix de neuf bœufs. »

Tels sont les auxiliaires de Troie; seize contingents, quatre fournis par l'Europe, douze par l'Asie Mineure. Tous — sauf les Ghalybes — appartiennent à des peuples fortement indo-européanisés, mais qui se sentent menacés par l'expansion de la race achéenne. Le poète a, sans doute, grécisé ou imaginé la plupart des noms d'hommes. Mais celle réserve ne peut infirmer en rien l'évidente communauté, la parenté générale, qui se manifeste dans les croyances et les mœurs des Grecs et de leurs adversaires. La même remarque doit être étendue aux trois corps d'armée fournis par la Troade proprement dite, et commandés par Hector, Enée etPandaros. Le second de ces chefs, surtout, est un personnage à moitié mythique dans lequel se réunissent des éléments pélasgiques, thraces, sémites et sidoniens ; Enée eut des autels en Macédoine, même à Argos et à Olympie ; il descendait à la fois de Dardanos, d'Assarakos; sa mère,

Aphrodite, étail à la fois Flstar babylonienne et l'Astarté de Phénicie.

« Le noble fils d'Anchise, dit Homère, est à la tête des Dardaniens. Ce héros a reçu le jour de laugusle Cypris. Sur le sommet de l'Ida, la gracieuse déesse s'est unie à un mortel. » Deux lils d'Anténor, autre héros dardanien, accompagnent Enée. Il n'est pas encore le Pater JEneas, un peu trop égoïste et larmoyant, que Virgile a choisi pour ancêtre des Romains ; mais il diffère cependant d'Hector par un courage plus prudent, et par une sorte de confiance dans sa destinée particulière. On sent qu'il compte sur les dieux.

Pandaros, illustre fils de Lycaon, chef de ceux qui, à l'extrémité de la Troade, au pied de l'Ida, au bord des eaux profondes de l'Aisèpe, entourent la riche cité de Zélia, Pandaros, instruit par Apollon lui-même, n'est qu'un habile et peu scrupuleux archer. Mais Hector, le chef suprême de l'armée de défense, intéresse par un mélange de sentiments virils et tendres, et par des lueurs de justice et des pressentiments funestes, par un dévouement à sa famille et à son pays qui, tour à tour, paralysent et surexcitent sa valeur. II maudit le rapt fatal et le courage trop intermittent de Paris ; il souhaite qu'Hélène soit rendue; mais il continue de voir en eux son frère et sa belle-sœur. 11 désapprouve la guerre, mais il conduit bravement la bataille jusqu'aux vaisseaux de l'ennemi. « La vraie religion, s'écrie-t-il, est de défendre sa patrie », et il dédaigne un présage tiré du vol d'un aigle ou de la chute d'un serpent. Ce n'est pas qu'il soit moins dévot que d'autres, moins effrayé par ce qu'il croit être un avertissement de quelque divinité. Non. Mais la chaleur du combat, la victoire probable, ont, ce jour-là, fait évaporer la superstition. Chez tous ces Barbares, dominés par la passion du moment, le bon

sens, le raisonnement juste, apparaissent ainsi, par brusques éclairs. L'entretien fameux d'Andromaque et d'Hector est une de ces éclaircies, soudain effacées par les nuages orageux. C'est un morceau qui vaut à lui seul toutes les mêlées et toutes les rodomontades qui encombrent le poème ; nous y reviendrons en traitant de la famille et des institutions. Il nous faut de même, à regret, saluer le patriarche Priam, qui a fait des siennes en son temps, et la vénérable Hékabé, qui couvre de sa maternelle indulgence non seulement ses enfants, mais les fils, encore plus nombreux, de Priam.

Donc, le grand Hector, u dont le casque lance des éclairs », commande les Troyens. Sous ses ordres, les plus nombreux et les plus vaillants guerriers revêtent leurs armes, impatients de lancer leurs javelines. Il marche au centre ; les Thraces, les Lyciens formant les deux ailes. A quelques centaines de mètres, vers la mer, Vost des Grecs (La Fontaine) se déploie. La terre mugit sous les roues, les sabots et les pas ; l'éclat des armes jaillit jusqu'à l'éther. Il semble que les flammes dévorent la plaine.

Une célèbre énumération, le Catalogue des vaisseaux, nous fait connaître tous les peuples qui prirent part à la grande expédition. C'est comme le livre d'or de la Grèce aux temps héroïques. Ceux qui ont considéré VIliade comme un ouvrage strictement historique, — et ils sont nombreux, depuis les temps de Solon, — se sont mis martel en tête pour faire concorder le catalogue avec l'ordre de bataille, surtout avec les plus minces péinpéties du grand assaut livré à la flotte par Hector, Asios et Sarpédon. Un savant grec moderne, M. Nicolaïdès, croit y être parvenu. C'est une douce illusion patriotique, et nous la respectons, d'autant que le travail est plein de clarté, d'érudition aussi, et paraîtrait des plus vraisem-

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blables s'il s'appliciiiaiL à une guerre menée par des tacticiens et des stratégistes. Mais comme tout, dans la mêlée confuse qui s'agite entre la mer et les portes d'Ilion, est livré aux hasards de la force et de la chance individuelles, bien plus, au caprice des dieux protecteurs de l'une ou de l'autre armée, nous croyons prudent d'adopter le texte d'Homère tel qu'il nous est parvenu, en y joignant quelques commentaires sur les groupes et sur les chefs que le poète leur a donnés.

« Je ne pourrais, dit-il lui-même, rappeler ni nommer la foule, lors même que je serais doué de dix langues, de dix bouches, d'une voix infatigable et d'un cœur d'airain, lors même que les Muses, divinités de l'Olympe, filles du dieu qui porte l'égide, me rappelleraient tous ceux qui vinrent aux champs d'Ilion. Je ne dirai donc que les chefs et le nombre des navires. »

La Béotie ouvre l'énumération, pour deux motifs ; elle a été le théâtre de guerres acharnées entre les Danaëns du midi, les Achéo-Pélasges du nord, et les colons phéniciens ; luttes que l'on devine sous les mythes de Kadmos et d'Œdipe, encore peu connus d'Homère, et dont les derniers épisodes sont tout récents à l'époque de la guerre de Troie, puisque l'armée compte dans ses rangs les fils de Tydée et de Capanée, deux des sept chefs devant Thèbes. C'était un pays plein de villes antiques, dont quelques-unes ont marqué dans 1 histoire. La seconde raison qui a déterminé Homère est que la Béotie a été, pour la plus grande partie des flottes confédérées, le point de concentration et de départ. L'Aulide homérique est une plage béotienne.

Les Béotiens sont c"mmandés par des chefs qui feront leur devoir sans grand éclat. « Les uns habitaient Huria; les rochers de l'Aulide, Thespies, Graïa — un nom qu'il faut ajouter à ceux qui prouvent l'existence

Kii l.A URÈCE ANTIQUE

des Graïoi, Grnïkoi dans la Grèce centrale ; — d'autres sont venus deThisbé où abondent les colonnbes, d'autres de Coronée, de la verdoyante Haliarte ; d'autres de Platées ; d'autres, de la superbe ville âillypothèbes. et d'Oncheste la sainte, où est le bois sacré de Poséidon, etc. » — La région est particulièrement connue du rhapsode. — La Béotie a fourni cinquante navires montés chacun par cent vingt jeunes hommes.

Les Minyens, qui viennent ensuite avec trente larges navires, tribu antique d'où sont sortis la plupart des héros argonautiques, fondateurs d'Iolcos sur le golfe Maliaque et d'Orchomène en Béotie, sont conduits par deux fils d'Ares et d'une princesse Astuochè, — celle qui possède la ville. — La mention d'Ares semble révéler une origine thrace.

Les Phocéens rangent à la gauche de ce groupe béotien quarante navires peints en noir; ils ne songent pas encore à jeter sur la côte d'Asie cette belle ville de Phocée, d'où partirent, vers l'an 600, les fondateurs de notre Marseille ; mais ils quittent sans regret, déjà, les rochers de Pytho (Delphes), la divine Grisa, Daulis, Panopée, les sources et les rives du beau Képhisos. Leurs chefs, Schédios, Epistrophos, ne sont pas à dédaigner; mais dans leurs rangs obscurs se cache un prince déchu, petit-fils d'Aïakos, et proche parent d'Achille et d'Ajax, fils du roi qui a donné son nom à la ville de Panopée, le gigantesque Epéos, mauvais guerrier, mais sans égal aux combats du ceste et fameux charpentier, Epéos, constructeur du cheval de bois, et véritable destructeur de Troie. M. Rossignol, dans son piquant opuscule Les Artistes homériques, a savamment restitué la généalogie de ce personnage plus qu'à demi fabuleux, qui aurait, comme tant d'autres fugitifs, abordé en Italie et construit, près de Alétaponte, un temple

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dédié à son inspiratrice Pallas-Athéné, et consacré à la déesse la hache et les outils qui avaient assuré la victoire des Achéens. Reste à savoir si Epéos n'est pas Téponyme des Epéens, peuples de l'Elide, jetés à la mer par quelque invasion dorienne ou autre. Nestor déjà se vante, en ses dig-ressions infinies, d'avoir battu et pillé les Epéens.

Les Locriens, qui habitent, derrière l'île d'Eubée, Kunos, Opunte, Scarphos, la riante Augies (la ville d'Augias), ont armé aussi quarante navires. L'agile fils d'Oïlée, Aïas, est à leur tète. C'est un des plus intrépides guerriers grecs ; il défend à outrance les vaisseaux menacés par Hector, il abat autour de Patrocle d'innombrables fuyards; il brave jusque dans la mort la haine, mal expliquée, d'Athénè et de Poséidon. C'est le héros national de la Locride ; la tradition rapporte que, dans les combats, les Locriens réservaient une place vide à son ombre redoutable. Homère aime cet audacieux. « Sa petite taille, dit-il, est bien loin d'atteindre celle d'Ajax; il ne porte qu'une cuirasse de lin. Mais, par son adresse à lancer le javelot, il surpasse tous les Hellènes et les guerriers de l'Achaïe. »

L'île d'Eubée, longue et mince, excellent rempart de la Locride et de la Béotie, mais faite pour être occupée et traversée par les nations voisines, jouit encore de son autonomie. Les Abantes y dominent. Ces Abantes, les plus justes des hommes, adorent Ares; ils semblent d'origine thrace, mais pleinement hellénisés. Homère vante leurs villes : Chalcis, plus tard mère de colonies nombreuses. Erétrie, Ilistrée, fertile en raisins, Cérinthe que baigne la mer, Caryste et Dion escarpée; leur prince, hls d'Ares, le magnanime Elépénor, leurs quarante vaisseaux ; leurs guerriers, qui « respirent la force », légers à la course, au front couvert dune cheve-

lure llottante. Ils excellent à manier le javelot, à briser, sur les poitrines ennemies, les cuirasses d'airain.

Nous avons cité déjà l'éloge d'Athènes, la ville du magnanime Erechthée, fils de la terre, nourrisson d'Athénè. Ses cinquante vaisseaux peints en noir obéissent à Ménesthée. Nul, parmi les humains, ne sait mieux que lui ranger en bataille les chars et les guerriers. Le seul Nestor peut lui être comparé. Ménesthée, bien que mentionné avec honneur, reste au second plan; une seule fois, il est dit chef des Ioniens aux longues tuniques. Si vous vous rappelez l'ardeur des Athéniens à reviser et à éditer V Iliade, vous soupçonnerez ici quelque interpolation, d'une timidité trop adroite. Les légendes d'Athènes méritaient plus de développement, si les rhapsodes homériques les avaient moins vaguement connues; et une part plus grande aurait dû être faite à ses guerriers. L'interpolation est certaine dans les deux vers consacrés à Aîas, fils de Télamon : « Aïas a conduit de Salamine douze navires, qu'il a placés près des phalanges d'Athènes. » On sait que la dernière indication a été introduite par Solon pour créer à Athènes des droits incontestables sur Salamine. Reste une seule ligne pour Ajax, deux fois vainqueur d'Hector, pour ce vaillant qui remplit de son fracas toute V Iliade ; on peut dire que, précisément, ses actions parleront pour lui, et que la brièveté de la mention convient à la faiblesse du contingent salaminien. La raison est bonne, mais n'écarte pas l'idée d'une altération. Au reste, c'est affaire aux philologues.

Le groupe côtier central, qui paraît avoir formé l'aile droite, est relié par Ajax Télamonien à la grande masse péloponnésienne et insulaire (cinq cent cinquante-quatre navires) directement soumise à l'autorité ou à l'influence des Atrides.

LES ACHEENS 137

Diomède, fils de Tydée, qui ne craindra pas de blesser et de railler Aphrodite et Mars, hardi et féroce, d'ailleurs bon compagnon et capable d'amitié, conduit ceux d'Argos, de Tirynthe aux murs épais, d'Hermionè, d'Asinè aux golfes profonds, de Trézènes, d'Epidaure aux riants vignobles, d'Egine. Il est assisté de deux lieutenants : Sthénélos, fils chéri de l'illustre Kapaneus, et Eurualos, semblable aux immortels. Tous trois étaient petits-fils d'un roi d'Argos, Adraste, l'un des sept chefs contre Thèbes ; mais par son père Tydée et son aïeul Oineus, Diomède était étolien. Tydée, à la suite d'un meurtre, avait dû fuir de Calydon, laissant le pays à Thoas. Beaucoup de ces roitelets grecs étaient ainsi des étrangers qui avaient eu la main malheureuse, et qui n'en étaient pas moins bien vus de leurs hôtes nouveaux. Cette petite Argolide de Diomède est au rang des grandes puissances maritimes; elle fournit quatre-vingts vaisseaux. Le roi suprême n'en a que cent.

Tout le nord du Péloponnèse obéit à Agamemnon, ou quel qu'ait été le nom de ce fameux roi de Mycènes, dont Schliemann a prétendu reconnaître le nez — écrasé et préservé par un masque d'or — dans une des tombes découvertes sous Vagora de Mycènes ; c'est là du moins que les poètes et les géographes ont placé sa sépulture ; à côté de lui s'allongeaient les grandes épées de bronze à clous d'or et d'argent qui peut-être ont fait de rudes entailles dans les cous et les ventres dardaniens. Il faut d'ailleurs joindre à l'armée d'Agamemnon le contingent arcadien, transporté sur des vaisseaux mycéniens (soixante-dix), les soixante navires de Ménélas, les quatre-vingt-dix de Nestor, les quarante des Epéens d'Elide.

Agamemnon et Ménélas ne comptent point parmi les figures les mieux réussies de V Iliade. Celui-ci, dans une

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situation quelque peu ridicule, montre certainement du courage et beaucoup d'affabilité; c'est pour lui que meurent tant de braves; il le sent et il le dit; mais il est trop doux et pas assez fort, dans ce milieu où triomphent avant tout la force et l'éloquence. Encore est-il aimable ; mais Ao-amemiion, avec la prestance et, parfois, le langage d'un souverain, manque de mesure et de tenue, sa morgue est insupportable, ses excuses vont jusqu'à la platitude. AiTogant dans la victoire, énervé et découragé dans la défaite, il a sans cesse besoin d'être adouci par Nestor, relevé par Diomède, surtout par Ulysse — qui est, au fond le véritable héros d'Homère, l'idéal de la race hellénique, l'éloquence, l'adresse, la ruse sans scrupule, servies par une force très exercée, par un courage clairvoyant, et par un sang-froid, une énergie imperturbables. Le portrait d'Ulysse, dans V Iliade, montre quelques hésitations, quelques raccords imparfaits; il est tantôt grand, tantôt moyen, avec de larges épaules ; tantôt presque vieux, tantôt dans tout l'éclat de la virilité. On regrette aussi qu'il n'ait pas plus de part au commandement effectif; mais, comme le grand Ajax, il commande à un petit nombre d'hommes; s'il descend quelque peu des dieux, par le voleur Sisyphe, s'il a pour constante amie la plus intelligente des déesses, Athènè, il ne peut lutter de noblesse avec les fils d'Atrée qui, par le fabuleux Pélops, remontent d'un côté à Tantale, de l'autre à Danaos et à Pélasgos. Partout sa valeur personnelle le porte au premier rang; mais la médiocrité de ses possessions le maintient dans une réserve prudente. Quant au vieux Nestor, c'est la vérité même. Sa bienveillance pour tous, son intarissable faconde, cette loquacité, souvent hors de propos, mais si naturelle, ce plaisir qu'il éprouve à vanter ses antiques prouesses, un sentiment fort juste du respect qui est dû

LÎÎS ACHEENS 139

à son âge, à ses services, mais sans aucune raideur, sans solennité, sans pruderie, tout cela, joint à beaucoup de décision et de vrai courage, compose une physionomie inoubliable: et qui ne voudrait, au risque d'écouler plus que de parler, sous la tente de Taimable vieillard, recevoir des mains de la belle captive Hékamédè la coupe de vin pourpre, saupoudré de fromage râpé et de farine blanche? — régal bizarre, pourtant.

Mais suivons Homère de plus près. Ceux de Mycènes, ville magnifique, disions-nous, ceux de la riche Corinthe, de la superbe Cléones; ceux d'Ornées, ceux de la riante Aréthyrée et de Sicyone, ou Adraste régna le premier ; ceux d'Hypérésie, de la ville escarpée de Gonôessc ; ceux de Pellène, ceux d'zEgion, de toute la côte et des plaines qui entourent la vaste Hélikè : voilà l'armée d'Agamemnon. Ces guerriers sont les plus nombreux et les plus braves. Lui-même a revêtu l'airain étincelant, fier de ce que, parmi tant de héros, il est le plus remarquable par son pouvoir, par le nombre et la valeur de ses soldats. Héra surtout le protège, comme représentant des fondateurs de son culte. Lacédémone en sa vallée profonde, Pliaris, Sparte et Messa où abondent les colombes, Amyclée, liélos que baigne la mer, Làas, Oitulè ont fourni le contingent du second Atride. Le vaillant Ménélas, fier de son courage, brûle (depuis neuf ans!) de venger l'enlèvement et les soupirs d'Hélène. Ceux de Pylos, de la riante Arène, des rives de l'Alphée (la Messénie et une partie de l'Elide) ont suivi le « cavalier Nestor, héros de Gérénia. » Agapénor conduit les Arcadiens, guerriers expérimentés, mais étrangers aux travaux de la mer, braves lutteurs du Cyllène, rudes pâtres d'Orchomène aux florissants troupeaux, de Stymphale ot d'Enispè battue des vents, hommes de Phénée, de Ripliée, de Tégée et de Parrhasia.

liO LA GRECE ANTIQUE

J)e 13uprase, de la vaste Elide (Pise et Olympie ne sont pas nommées), quatre chefs aux noms retentissants, mais obscurs, ont amené de forts bataillons épéens. L'Etolie, qui n'est séparée de rAchaïe et de l'Elide que par le golfe de Corinthe, s'est jointe aux îles Echinades, à Dulichios, et aux îles Ioniennes (moins Corfou) pour renforcer l'armée argienne. Thoas commande les Etoliens, Mégès, égal à Ares, les Dulichiens ; enfin Odusseus, Ulysse (douze vaisseaux), égal en prudence à Zeus, les magnanimes Céphalléniens, les guerriers d'Ithaque, de l'ombreux Nérite, de l'àpre .Egilippe, de (Zacynthe) et « du continent opposé », sans doute quelques cantons d'Acarnanie ou d'Elide.

La Crète envoie toute une flotte (quatre-vingts navires) ; c'est encore l'île aux cent villes, parmi lesquelles Cnosse, Gortyne aux murs antiques, Luktos et Lukaste la blanche, etMilet et Phestos et Rhution, cités célèbres; mais (ju'est devenu l'empire de Minos? Minos a été tué en Sicile (premier essai de colonisation) ; son fils Deucalion a légué la royauté à Idomeneus {esprit sage), qui commande aux Cretois, assisté de Mérion, un vaillant qui fait plus de besogne que de bruit. Idoménée est uu roi qui donne encore de sa personne, et avec succès ; mais il est un peu pesant.

Trois petits corps insulaires venus de Rhodes, de Syma, de Carpathos et de Cos, nous montrent errants par le monde quelques-uns de ces Héraclides qui se mettront à la tète des Doriens pour envahir le Péloponnèse : Tlépolème, fils d'Héraklèset d'une noble princesse captive (Astuokhè) et qui, ayant tué, on ne sait pourquoi, un oncle de son père, avait dû s'enfuir à Rhodes; Phidippos et Antiphos, tous deux fils du roi Thessalos, l'un des Héraclides, — ce dernier, thessalien sans doute.

Enfin, à l'extrême gauche, près du cap Rhaetée, selon

LES ACHEENS 141

Nicolaïdès, TArgos pélasgique aligne encore deux cent quatre-vingts navires avec des troupes solides et de vaillants chefs que dominent la haute stature, la force incomparable et la fulgurante vitesse d'Achille. Enumérons d'abord les contingents les plus septentrionaux.

Ceux d'Ormène, ceux qu'arrose la fontaine Hypérie, ceux d'Astérie et des cimes blanchissantes du Titane. Remarquez ces noms jetés en passant, qu'Homère n'explique pas, et qui appartiennent à des mythes connus d'Hésiode: Hypérion, Astérie sont au nombre des Titans. A côté des Magnètes du Pélion, voici les Enianes, les Perrhèbes innombrables dont les demeures s'élèvent autour de la froide Dodone et dans les riantes plaines arrosées par le Titarèse qui verse dans le Pénée son onde brillante, sans se confondre avec ses tourbillons argentés, mais en surnageant comme l'huile, car ses eaux légères sortent de la formidable Stux qui rend irrévocables les serments. Singulière tradition, énigme mythique dont le sens est perdu. Voici les Pélasges d'Argissa, de Gurtone,d'Elone, de la blanche Oloossone, ces Lapithes que Pirithoos, fils de Zeus, délivra des Centaures velus; le fils de ce héros, l'inébranlable Polupoïtès, les commande, assisté de Léonteus, rejeton d'Ares, puis ceux de Tricca, de l'âpre Ithome, d'Oikhaliè où régna Eurutos, conduits par deux fils de Paiéôn ou d'Asklèpios, Podalire et Machaon, guerriers vaillants et médecins renommés ; et encore ceux de Méthone, de Thaumakia, sous les ordres de Médon, fils d'Oïlée et de la belle Rhéna. Philoktète, le grand archer, était leur prince et leur chef ; mais ce héros, en proie à d'incurables douleurs, git dans l'île divine de Lemnos, où les Grecs l'ont abandonné, dévoré par la blessure que lui a faite un serpent venimeux. Le lils d'Admète et d'Alceste (Alkèstis), « la plus nul>lc dcsi'cnimes, la plus belle des

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filles de Pélias » (cette charmante Alceste immortalisée par Euripide); son fils donc, Eumèlos, amène la jeunesse de Plières, de Boïba sur le lac Boïbis, de Glaphyra, de la superbe lolcos. Après les chevaux d'Achille, à la voix humaine, Eumèlos possède les meilleurs; leurs pieds sont aussi rapides que les ailes des oiseaux : « de même âge, de même taille, de même couleur, nourris par Apollon au sein de la Piérie (ce sont les proches parentes de Pégase), les deux cavales d'Eumèlos répandent la terreur dans les batailles. » Le belliqueux Prolésilas conduisait des champs fleuris de Pyrase consacrés à Dèmètèr, d'itone, mère des troupeaux, de la verte Ptélée, d'Aiitron que baigne la mer, de Phulakè, une belle flotte noire (quarante vaisseaux) ; « mais depuis longtemps la terre le recouvre, sa tendre épouse qu'il a laissée à Phulakè, en ses demeures inachevées, a meurtri son beau visage : car un guerrier dardanien l'a terrassé lorsque, le premier des Achéens, il sauta de son navire. »

« Après eux, ceux qui habitent TArgos des Pélasges, ceux d'Alos, d'Alopè et de Trakhis ; ceux de la Phthie et de l'Hellade renommée par ses belles femmes, peuples qu'on nomme Myrmidons, Hellènes et Achéens, ont traversé la mer avec cinquante vaisseaux que commande Achille. » J'ai cité ce passage, textuellement ; il est, je crois, éclairci d'avance par nos précédents chapitres. On y voit que l'Hellade primitive s'est avancée de l'Olympe à Dodone, puis sur les confins de la Thessalie méridionale, de la Phocide et de la Béotie ; et qu'elle passe, aux temps mêmes de la guerre de Troie, sur les rivages du golfe de Corinthe et de l'Attique. De cette déchéance, Achille a le pressentiment, et c'est ce qui l'irrite jusqu'à la haine. Lui, le fils de la déesse antique, le petit-fils du Zeus des Pélasges et de Dodone, il gémit

LKS ACHÉKNS 143

de voir la gloire de la Phthie éclipsée ; il ne retournera pas dans le riche palais de Péleus, et son fils n'y régnera pas. Et, comble de misère! 11 a saccagé Lemnos, détruit Lyrnesse et la Thèbes de Troade (la ville d'Andromaque) ; il a chassé Enée de son domaine de l'Ida, il a comblé de butin les confédérés ; et voici (ju'un arrogant, un insensé, lui reprend, dans sa tente, presque sur sa couche, une captive qu'au fond il aimait! Périssent donc ces ingrats, périsse hélas! cet ami (que je lui préfère cent fois) le magnanime Patrokle ! Achille restera sous sa tente, et, rien que pour lui plaire, le grand Zeus favorisera l'homicide Hector, jusqu'à l'heure où cette fantaisie aura passé.

Nous avons vu aujourd'hui, je ne dis pas étudié, les hommes d'Asie, et les hommes d'Europe, tous vaillants soldais, médiocres généraux. Avant de les suivre, soit au combat, soit au conseil, soit au banquet, soit au sacrifice, il nous faut dépeindre leurs dieux, qui, à leur exemple, se sont divisés en deux camps, si habitués à vivre avec les hommes qu'ils oublient d'agir en divinités.

l'olympe homérique, zeus

Vestifîes de rites et de dieux archaïques. — L/anthropomorphisme, tout en rapprochant les dieux de l'hoiunie, leur laisse quelques traits de leur caractère primitif et de leur première forme, les dons de métamorphose, d'invisibilité, de transport rapide. — JBien que le palais et la table de l'Olympe réunissent chaque jour tous les dieux sous la présidence souveraine de Zeus, il y a deux camps au ciel comme sur la terre : du côté des Troïens, les dieux thraces, ou phrygiens et orientaux. Ares, Apollon, Aphrodite : pour les Hellènes, les dieux akhéens ou même établis en divers lieux dès avant l'invasion achéenne, Héra, Athénè, Poséidon, etc. ^fs rivalités, si tranchées encore dans Ylliade, s'cl'aceront dans ÏOdi/ssée. — Zeus est le dieu suprême des deux partis qui se heurtent aux rives du Simoïs; souvent partial pour les Troïens, il est surtout spectateur amusé du drame qui se déroule à ses pieds. 11 penche d'ailleurs pour la paix, pour la pitié — à défaut de la justice, naturellement interdite aux dieux — et se montre infiniment plus rapproché de la raison et de Vliumanité que tout le personnel olympien. C'est qu'il est un des types les plus embellis et affinés par le génie hellénique. — Dieu antique des colonnes indo-européennes immigrantes, il apparait dans Homère et, nous le verrons, dans Hésiode, comme le plus nouveau des dieux, parce qu'il a vaincu, épousé, englobé réduit à la terreur, sinon toujours à l'obéissance, les divinités locales qu'il a rencontrées sur sa route. — Sûr de sa force, il se montre indulgent, même pour liera, son acariâtre et vindicative épouse. — Il atl'ectionne avant toutes la fille de son cerveau, la déesse Athènè. — 11 écoute les Prières et les exauce quand il peut; mais il a, le plus souvent, les mains liées par le Destin, qui est, au fond, le maître des dieux comme des mortels. — Eclat, vie, incohérence de l'Olympe homérique.

Pour les Grecs du vi* siècle, HomfH'e-ffsLJe fondateur <lu paulhéon hellénique. C'est lui, en effet, qui a donné

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liG LA GUHCE ANTIQUE

aux dieux, — à la plupart des dieux, — ces traits et ces contours précis dontJ'art sleât inspiré. C'est de lui que procèdent et Pindare et les tragiques, et Polygnote et Phidias. Même en faisant la part des très nombreuses variantes qui tiennent soit au goût individuel des écrivains et des artistes, soit aux suggestions du symbolisme métaphysique, soit à des causes beaucoup plus profondes, on doit reconnaître que les dieux grecs ont gardé les physionomies, les types respectifs dont Homère les a doués. AJais il s'en faut de beaucoup que l'Olympe homérique représente l'état primitif des croyances apportées ou adoptées par les diverses tribus immigrantes. Chaque famille, chaque tribu, chaque nation avaiFses divinités particulières, qui durent assimiler ou encadrer d'autres divinités établies dans chaque localité conquise, et qui se moditiaient en avançant du Pinde à rOthrys et au Parnasse, de l'Olympe à l'Œta et au Cithéron, de l'Hellopie à l'Hellade, et de l'Hellade au Péloponnèse. S3ns doute la périocle éo.lo-achéennp, à laquelle se rapportent les traditions recueillies parjes rhapsodes de V Iliade et de VOçh/^^, avait accompli une fusion — telle quelle — entre 2es diy£xses données mythiques. Mais, au temps où les rhapsodies furent rassemblées en poèmes, l'invasion dorienne avait changé la face du monde hellénique, rendu à la barbarie l'Argos du nord, et troublé profondément, pour cinq siècles au moins, l'ordre social à grand'peine constitué dans la Grèce centrale et dans le Péloponnèse. Elle n'avait pas seulement déplacé, rejeté dans les îles, dans les colonies de l'Asie Mineure, de la Sicile, de la Grande-Grèce d'Italie, les races autrefois dominantes; elle avait aussi introduit dans l'Olympe achéen, déjà factice, des dieux ou nouveaux, ou accommodés à l'esprit dorien. De là encore, un compromis, une convention tacite de tolé-

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