‹ La Grèce antique; entretiens sur les origines et les croyancesChapitre 7 sur 7 · DI0?4US0S · texte numérisé non relu

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richesses ; c'est une divinité qui nous a envoyé une telle prise. » Et voici [que de grands prodiges éclatent aux yeux. C'est d'abord un vin délicieux, parfumé, qui coule, exhalant sa douce odeur à travers le sombre navire. Puis une vigne, projetant ses rameaux couverts de grappes suspendues, monte jusqu'au haut de la voile, tandis qu'autour du mât grimpait un lierre fleuri, couvert de graines gracieuses ; des couronnes éclosent aux chevilles des rameurs. La stupeur saisit les nautoniers, ils pressent le pilote de regagner la terre. Mais le dieu, changé en lion, rugit à la proue, une ourse furieuse se dresse à ses côtés. Le capitaine est saisi par le lion ; les matelots, sautent à la mer et s'y changent en dauphins. Le pilote seul trouva grâce devant le « retentissant Dionusos, qu'enfanta la cadméenne Sémélè, amoureusement unie à Zeus «. — Salut, dit l'aède, fils de la belle Sémélè ! Celui qui t'oublierait, ne saurait donner de charme à ses chants. » Visiblement, nous avons ici une variante d'une bizarre aventure d'Apollon (Hymne I), lorsque ce dieu, sous la forme tout à fait imprévue d'un dauphin gigantesque, saute sur le pont d'un navire Cretois, qui faisait voile du côté de Zacunthos, et que par cent merveilles, illuminant et dorant au loin les choses et les êtres, il décide l'équipage à débarquer dans le golfe de Crissa et à se consacrer au culte d'Apollondauphin, c'est-à-dire delphien: Delphios, Delphinios ; de même que delphus, le ventre, avait suggéré l'idée de VOmphalos {umbilicus), nombril du monde, de même la ressemblance entre Delphoi et Delphin avait entraîné la métamorphose d'Apollon en dauphin. Ensuite, les affinités particulières que nous avons signalées entre Apollon et Dionusos, l'expansion du culte dionysiaque dans les îles, ont transféré d'un dieu à l'autre l'aventure, fort modifiée il est vrai, du navire et du dauphin.

L'hymne XXV kous retrace dans leur simplicité première les fêtes du Dionysos rustique. « D'abord, chantons Dionysos, dieu bruyant couronné de lierre, illustre fils de Zeus et de la glorieuse Sémélè, que nourrirent des nymphes aux belles tresses, l'ayant reçu en leur sein, du roi son père. Elles le soignèrent tendrement dans les vallons de Nysa; et, par la volonté de son père, il grandit dans une grotte parfumée, compté X)armi les immortels. Mais lorsque les déesses l'eurent élevé, digne de nombreuses louanges, il se mit à parcourir les retraites des forêts, enveloppé de lierre et de laurier; toutes les nymphes le suivaient, il marchait à leur tête, et le bruit de leurs pas remplissait la forêt immense. Ainsi, je te salue, ô Dionysos, riche en raisins, fais qu'avec joie nous reprenions encore le cours des saisons. »

Entre cet hymne et le suivant, XXVI (malheureusement fragmentaire), la légende s'est développée et répandue au loin : « Les uns disent, fils de Zeus, cousu clans sa cuisse, que Sémélè, s'étant unie au dieu que réjouit la foudre, t'a enfanté à Drakane; d'autres disent, dans la venteuse Icare ; d'autres, à Naxos ; d'autres, vers le tourbillonnant Alphéc (Elide) ; d'autres enfin, ô roi, prétendent que tu es né à Thèbes; tous parlent contre la vérité. Le père des dieux et des hommes t'a enfanté loin des mortels, se cachant de Hèra au sein blanc. Il est une Nusa, haute montagne, couverte d'une forêt, loin

de la Phénicie, près du cours du fleuve Aiguptos » Le

reste est mutilé. Il y est question de nombreuses statues dans les temples, de complètes hécatombes sacritîées tous les trois ans. La fin nous ramène une sorte de refrain consacré : « Nous, les aèdes, nous te chanterons on commençant et lorsque nous cesserons; à qui t'oublie, il n'est point permis de se souvenir des chants sacrés. Salut, et salut à Sémélè, qu'on appelle aussi Thyonè. »

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Nous venons de rencontrer pour la première fois une des circonstances les plus connues de la naissance du dieu, enfermé dans la cuisse de Zeus. Pindare nous contera que, à l'instigation de Hèra, la vaniteuse Sémélè supplia son amant divin de se montrer à elle dans tout l'éclat de sa puissance souveraine. Zeus, cédant à cette fantaisie, apparaît couronné de rayons, brandissant la foudre ; et Sémélè tombe morte pour avoir vu face à face le dieu tonnant. C'est alors que Zeus tire du sein maternel et cache en sa propre cuisse l'embryon qui sera Dionysos, surnommé dilhurambos, dimclôr, deux fois né. Maury rapproche ces épithèles d'un nom donné à Agni, à Soma, dvidja^ dvidjan'inan^ deux fois né aussi, fils de la flamme de l'autel et de la lumière céleste. L'assimilation proposée me laisse dans le doute. Car si, d'une part, le vin a pris dans la liturgie grecque la place du Soma, d'autre part les Hellènes ne paraissent avoir gardé aucun souvenir de Sotna, en tant que liqueur fermentée, aucune trace non plus du mot Agni (le latin IgniSy le slave Ohni). 11 n'y a là sans doute que des coïncidences, des idées et fictions parallèles. 11 me semble, d'ailleurs, que l'action bizarre de Zeus n'est qu'une variété d'un mythe qui nous est familier. Ouranos a emprisonné ses enfants, Kronos a dévoré les siens, Zeus a enfermé dans son ventre Mélis enceinte d'Athènè ; de même il place dans sa cuisse le fils de Sémélè ; seulement, le sens du mythe s'est oblitéré ; alors, pour en pallier la puérilité, l'insignifiance, on a imaginé l'imprudence et la mort subite de la mère foudroyée. Tous ces ornements cachent une vérité des plus banales, soupçonnée encore des mythographes qui ont donné pour mère à Dionusos Gè, Dcmètér et même Korè, V Acciokersa cabire, assimilée à Pemëphonè. Sémélè, dit Fr. Lenormant, n'est qu'unu forme béotienne de TAc^mJ/é,

la Terre, fécondée par Tatmosphère orageuse, par le dieu de la pluie et de la foudre, Purisporos^Brontogénës . Le germe formé dans son sein a besoin, pour naître et pour fructifier, de l'incubation céleste ; tel est le simple mystère de la double naissance de Dionusos. « Que le corps de ton père soit pour toi le sein maternel, jeune Dionusos, » dit Euripide [Bacchantes, 526), qui emprunte peut-être ses paroles à quelque hymne thébain; et il fait ajouter par le chœur : « J'instruirai les Thébains à t'adorer sous le nom glorieux de Dithuramhos. »

M L'éducation du demi-dieu, dit Maury, devint un des sujets les plus populaires de la mythologie hellénique, comme en témoignent les monuments et les vases peints. Dionysos y est figuré enfant et porté par Hermès à ses nourrices. » Un autre motif souvent reproduit, indiqué déjà par Homère et par Hésiode, c'estl'aventure d'Ariadnè, soit abandonnée à Naxos, soit ramenée en triomphe par son époux. Ariadnè, peut-être Ariagnî? (la vénérable), lille de Minos, était une déesse (peut-être lunaire) de la fertilité. La fable de son hymen et de son abandon se rapporte déjà à ces mythes asiatiques qui symbolisaient les périodes de fécondité et de stérilité terrestres, l'été et l'hiver. « Son sommeil, notamment, est une allusion au sommeil de la nature pendant la saison des frimas. C'est aux alternatives de réveil et de sommeil de la végétation que se rapportent les deux genres de fêtes, les unes gaies et les autres tristes, que l'on célébrait en l'honneur d'Ariadnè, » comme au reste, les divagations mystiques, et fort creuses, qui vont dénaturer le culte primitif du Dionysos béotien.

Nous avons vu que ce culte, apporte à Thèbes par une invasion thrace, s'y est implanté violemment. Les tragédies légendaires de Lycurgue, de Penthée, tué par sa mère Agave, plus tard d'Orphée déchiré par les

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Ménades, les courses effrénées de femmes furieuses sur le Parnasse et le Cithéron, rappellent cette période de sauvagerie sanguinaire. Ces manifestations extravagantes, ne furent jamais oubliées, mais elles perdirent leur caractère de férocité antique, et s'associèrent à des divertissements, soit naïvement licencieux, soit épurés, relevés par des inspirations religieuses et esthétiques. Dionysos avait fraternisé avec Apollon ; l'influence des Muses tempérait et guidait l'enthousiasme bachique. C'est surtout en Atlique, au contact d'une population artiste et spirituelle, que le jeune éphèbe au visage de femme se corrigea quelque peu de ses instincts grossiers. Euripide peut dire de lui : « Dionysos est le dieu des plaisirs; il règne au milieu des festins parmi les couronnes de fleurs; il anime les danses joyeuses au son du chalumeau. Il fait naître les rires folâtres et dissipe les noirs soucis ; son nectar, en coulant sur la table des dieux, augmente leur félicité, et les mortels puisent dans sa coupe riante le sommeil et l'oubli des maux. » Il s'en faut bien toutefois que la décence présidât à ces fêtes ; mais les anciens, peu vêtus, ne rougissaient guère. Et je ne parle pas de ces orgies de femmes, d'où les hommes étaient exclus, solennités nocturnes et funèbres du solstice d'hiver, Nyktèlies, Triétét^ies, où le deuil, l'ivresse, les torches, les cymbales surexcitaient jusqu'au délire et à l'hystérie les Bacchantes, Clodones, Ménades, Thyades, Mimallones, armées de la férule et du thyrse magique. Non, je parle des pompes joyeuses et des ^^zases pacifiques qui, aux champs ou à la ville, réunissaient tout le peuple, tous les sexes, tousles âges pour célébrer la maturité du raisin, la vendange et le pressoir, et le vin nouveau : Anthestéries, Lénéenues, Dionysies, etc. Vous en jugerez par quelques traits recueillis çà et là.

Aristophane, dans ses Acharniens, nous a laissé un

tableau des petites Dlonysies champêtres, où régnait, encore de son temps, toute la naïveté des premiers âges. Après qu'on avait imploré le dieu, la famille se rendait processionnellement au temple pour y sacrifier. La fille marchait devant comme canéphore ; suivaient les enfants, les esclaves, portant Temblème viril, enfin le père de famille fermait la marche en chantant l'hymne « phallique. » Des courses entre porteurs de grappes, des danses sur Foutre pleine terminaient les Oschophories et les Lénéennes rustiques. Les fêtes urbaines, Lénées d'automne, Anlhestéries printanières, grandes Dionysies, recevaient un éclat tout particulier des libéralités des riches citoyens, des opulentes matrones et des magistrats de la cité. Elles comportaient de grands festins, des danses, des luttes, des processions et mascarades, accompagnées de pantomimes et de chants sacrés. Une cavalcade escortait jusqu'au Céramique une vieille image de Dionysos, jadis apportée d'Eleuthères à Athènes. Ce nom d'Eleuthères a singulièrement aidé à la transfiguration mystique du dieu, EleuLhéreus, Lksïos, « le libérateur » ; il a procuré quelques bonnes journées aux esclaves et aux captifs, auxquels on accordait un congé en l'honneur de Bacchos. Les chœurs des jeunes garçons portaient le masque, kômos, et s'exerçaient aux grimaces, aux poses grotesques, tant de fois figui'ées sur les vases peints. Des hommes vêtus en Satyres, faisaient cortège à des chars d'où pleuvaient les bons mots, les injures, et les fleurs. « Oui, s'écrie Pindare, c'est maintenant l'heure de répandre sur la terre qui s'épanouit d'une nouvelle jeunesse les bouquets de violettes odorantes, de mettre des roses dans ses cheveux ; la flûte a fait retentir de mélodieux accords, et les chœurs chantent Sémélè à la riche parure... Oui, invoquons Bromios (le bruyant), le dieu de la joie, l'enfant du père tout-puissant et de la

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vierge cadméenne. » C'était une réjouissance universelle de plusieurs jours : les élèves faisaient des présents aux sophistes leurs maîtres ; les enfants au-dessus de trois ans sautaient, couronnés de Heurs, autour de petites chapelles. Le Lénéon (sanctuaire) était jonché de toutes cesilcurs nouvelles, tandis que, au fond du sanctuaire, l'épouse de Tarchonte-roi, accompagnée de quatorze femmes âgées et vénérables, choisies par l'archonte et liées par un serment, offrait pour le salut de l'Etat, selon des rites gravés sur une table de pierre, un sacrifice mystérieux. Ainsi tout se mêlait en ces solennités, l'inconscience enfantine et l'allégorie poétique, la candeur des vierges et l'obscénité voulue des pseudo-Satyres et des adolescents protégés par le masque, la grosse joie populaire et la gravité touchante de ces vieilles femmes priant pour la gloire d'Athènes.

Parmi toutes les attractions qui faisaient affluer la Grèce et l'Ionie aux Dionysies athéniennes, la partie du chant acquit rapidement la première place. C'est que, de l'hymne ou dithyrambe, et des chœurs, se dégageaient peu à peu le dialogue dramatique, la tragédie, le drame satyrique et la comédie. Figurez-vous, dans quelque prairie ou sur une vaste place, un échafaud (éléos) où montaient tour à tour les bons chanteurs, chargés de déclamer le dithyrambe, l'éloge du dieu, pièce composée par Stésichore ou Pindare, ou Simonido. A l'entour allaient et venaient en mesure des groupes de Choreutes couverts de peaux de cerf ou de mouton, couronnés de lierre, d'if, de chêne, qui répétaient ou développaient le refrain, au son des crotales et des grelots agités parla foule des iEgipans et des Satyres. Ce diseur de dithyrambe fut longtemps le premier venu. Thespis, semble-t-il (d'après Charles Magnin), eut l'idée de le remplacer par un acteur véritable, et de combiner les

évolutions et les chants du chœur avec le dithyrambe ou monodie, ou récit. Phrynichos apporta plus d'art à ces compositions, sortes d' odes-symphonies, dirionsnous aujourd'hui. Enfin Eschyle, mettant le récit en action, substitua le dialogue à la monodie, dialogue raide encore, et symétrique, parfois d'autant plus puissant. Le drame satyrique — un seul nous reste complet, le Cyclope d'Euripide — demeura plus fidèle à la bouffonnerie bachique. Mais les chœurs, si habilement employés par Eschyle et par Aristophane, marquèrent longtemps encore les origines de la tragédie et de la comédie ancienne.

Dans les fêtes qui viennent de nous arrêter un instant, le caractère thébain de Dionusos domine encore ; et cependant le dieu y est déjà singulièrement agrandi, relevé peut-être, faut-il dire, à son rang originel de fécondateur universel, de principe de la végétation. Il reste par excellence le dieu du vin qui inspire et qui délivre ; mais tous les autres fruits, la figue, notamment, sont un don de ses mains. C'est que, de très bonne heure, les traditions orientales et Cretoises ont pénétré en Grèce, les unes, naturellement, par les colonies éolo-ioniennes, alliées d'Athènes, les autres par le Péloponnèse. Toute la côte d'Eolie et d'Ionie célébrait des Dionysies, peut-être avant que le jeune dieu eût été accueilli en Attique par la déesse Athènè elle-même ; et tout de suite le cortège du Bromios, du Lénéos, s'était accru d'un contingent oriental. Silène et sa bande et Priape et les Onocentaures, compagnons du Lydien Bassareus, dont Dionusos prit la barbe noire, le costume {bassaris), le nom et les aventures; le Tmolos devint sa montagne natale ou du moins sacrée ; il visita Midas en ami, et les Nijsa parsemèrent toute l'Asie Mineure. Ce dieu lydien, Bassareus, qui, d'après Lenor-

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manl, était dérivé d'un mot signifiant renard (animal solaire : les renards de Samson), Bassareus donc, comme tout dieu-soleil, était un voyag-eur, un conquérant. Sa grande fête annuelle, au mont Tmolos, était une commémoration de son retour victorieux. Aussitôt, les villes grecques de la côte, adoptant le cycle des exploits de Bassareus, célébrèrent Diouusos vainqueur des Amazones, sauveur d'Ephèse, maître de l'Orient. Le Dionusos d'Euripide, transformé déjà par l'influence lydienne, est le conquérant de la Phrygie, de la Médie et de la Bactriane. On le voit sur un beau vase peint (du iv*^ siècle), assis entre les deux bosses d'un chameau, escorté d'acrobates, de Lydiens et de Bassarides. Le cercle des conquêtes dionysiennes s'étendit avec la prépondérance ou la domination grecque. La moindre ressemblance dans les attributs suffisait pour assimiler à Bacchos et le phénicien Baal-Kliammon, dieu solaire de la Libye, et les arabes Dusarès, Ourotal, et l'hébreu Jahvè- Sabaolh, à cause de la vigae d'or du temple, et les dieux de Syrie, de Mésopotamie, etc., Melkarth, Hadad, Sardanapale ; enfin, après Alexandre, Soma, le Bacchus indien. Hérodote, tout rempli des fables arrangées par les prêtres d'Egypte, avait sans peine identifié Dionusos avec Orisis, lecjuel — comme tous les dieux cités — avait dans ses symboles les raisins, les épis, le thyrse et la nébride (peau de cerf). L'erreur d'Hérodote ne porte que sur l'origine de Bakkhos, mais non sur certains caractères qui étaient communs au dieu grec et à Osiris, visiteur, puis roi des enfers, soleil caché. IS'ous allons voir ces traits paraître sur la physionomie du Dionusos mystique. Rien d'étonnant que Bakkhos ait parcouru l'Egypte, l'Ethiopie, la Libye, qu'il ait rencontré et vaincu en Syrie, tout en fondant Damas, le géant Askos [l'Outre], en Arabie Lykourgos, son ancien

ennemi béotien et, dans l'Inde, la cuisse même de Zeus, le mont Mérou (Strabon, xv). (Cuisse se dit il/èro5 en grec). Alexandre avait tout intérêt à appuyer ces légendes qui établissaient, à son avantage, une comparaison entre lui et un puissant dieu, dont il avait renouvelé Tœuvre et égalé la gloire. Second Bakkhos, fils comme lui de Zeus, d'Ammon, il avait droit à l'immortalité et aux honneurs divins.

On ne pense pas que le Bassareus lydien fût très différent d'Attis le parèdre de Cybèle, d'Adon, l'époux d'Aschéra, ni des dieux phrygiens Bagaios et Sabazios. L'assimilation de Dionusos avec ceux-ci ne fut pas moins rapide qu'avec le premier,

La mythologie phrygienne, fort obscure en ses détails, repose sur la plus simple des données, l'union d'un principe mâle, inégal, intermittent, avec une puissance féminine constante, toujours prête à la fécondation et à l'enfantement. Le premier, céleste et solaire, à la fois humide et igné, est sujet aux vicissitudes des saisons, l'été, l'hiver. La seconde, semblable à elle-même en tout temps, la Terre, la Nuit profonde ou vaguement éclairée par la lune et les étoiles, se lamente des éclipses ou des défaillances de l'époux, se réjouit du réveil printanier de la force virile. Tantôt le dieu est languissant, engourdi, mort, efféminé, hermaphrodite, eunuque, mutilé : c'est Anchise, Pâris-Alexandros, Adgistis, Attis, Adonis; tantôt il ressuscite, il revit; ivre d'amour et d'énergie, il redevient le père et le maître resplendissant : c'est Sabazios, Bagaios, Papas, Mazeus, Midas qui change en or ce que touchent ses mains et ses regards. Alors tout est joie, danse, chansons, folie. Rien n'est assez insensé, assez extravagant, assez crûment obscène pour exprimer le ravissement, la frénésie voluptueuse, extatique, de la grande déesse chthonienne,

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du Sipyle, du Latnios et de l'Ida, Ma, Kubblè, Ajihrodiiè. Rien ne se prêtait mieux que le culte et le personnage de Dionusos à ces débordements de joie enthousiaste et de désolation profonde. — Mais j'allais omettre deux éléments accessoires et qui viennent compliquer encore les religions de l'Asie Mineure : l'un, qui s'est glissé dans la cosmogonie d'Hésiode, c'est la maternité universelle et primordiale de la Terre ; l'autre c'est la vertu purifiante et vivifiante des eaux, eau des fleuves, eau ou liquide sacré de la libation. De là tant de fables étranges où le dieu mâle, ciel ou soleil, est présenté comme époux de sa mère ; de là ces bains mystiques, ces onctions saintes qui rendent à la déesse épuisée la beauté et la jeunesse, la virginité et la fécondité. Un bain de ce genre terminait la fête d'Atys. A Pessinunte, c'était la pierre sacrée que l'on plongeait dans l'eau. UTest curieux (Maury) de retrouver des cérémonies analogues chez les Grecs et d'autres nations européennes, pour des divinités ayant également le caractère de mère. A Argos on baignait solennellement Pallas ; Hèra se trempait aussi dans une source enchantée ; c'est dans les eaux de l'Eurotas que Léda s'abandonnait au cygne divin. Rappelons encore une coutume des Germains, rapportée par Tacite ; dans une île de la Baltique, l'image de Hertha, la Terre, était lavée tous les ans dans un lac mystérieux.

Sabazios était, après Atys, le dieu le plus important de la Phrygie. On a rapproché son nom du sanscrit sabhadj^ honoré, et d'une exclamation, Saboi, Saboé, « salut, gloire » que les fidèles poussaient en l'honneur d'Atys. Ainsi, du cri Euoi, Evoé, s'était formé un des noms de Bacchus, Euios, Evius. Les lieux consacrés à Sabazios se nommaient Saboi. Ce dieu était appelé pankoiranos, souverain de l'univers. Fils de Kaprioa

(ie bouc, proche parent des Satyres et cher à Dionusos\ il s'unit à Kubèlè, sa mère, sous la forme d'un serpent, d'un drap^on, YOphionée d'une cosmogonie attribuée à Phérécyde ; ou sous la forme d'un taureau. — Dionusos est aussi taiiréos, et de même la plupart des dieux màlcs, indo-européens ou sémitiques. — Quoi qu'il en soit de ces fictions confuses et fragmentaires ; que Sabazios fût une variante de Mèn, Lunus (divinité mâle de la lune), un parèdre ou une épithète d'Atys, de Papas, de Bagaîos, un Zens phrygien, il s'est si profondément identifié à Dionusos qu'on peut malaisément démêler, dans les iS'aJazî'es grecques, ce qui appartient au dieu hellénique, ce qui vient de l'Asie. Maury, cependant a, de son mieux, éclairé ce sujet obscur.

Ainsi, dit-il, « le Dionysos Khoiropsalès ou à sexe féminin, adoré à Sicyone, n'est évidemment qu'une métamorphose de l'hermaphrodite Alys, confondu avec Sabazios ou Mèn. Le rôle que jouent, dans la légende du dieu deNysa, Midas et Silène, dénote plus sûrement encore, une origine phrygienne ». Silène, le précepteur, Midas, l'ami de Dionusos et le propagateur de son culte, étaient d'antiques divinités de l'Asie. Si Midas, l'adversaire, le rival d'Apollon, avait des oreilles d'une, c'est comme les Gandharvas indiens, musiciens célestes, avaient des têtes de cheval. L'âne, prophète en Judée, comme on sait, n'est pas, en Asie, un animal méprisé. Il n'importe; c'est bien de Phrygie que Dionusos, maintenant Bakkhos, a ramené Silène et l'Ane, l'un portant l'autre, et les Onocentaures, et tous ces personnages qui fraternisent aisément avec les Nymphes et les Satyres. Mais nous ne pouvons ici qu'efileurer une foule de questions, intéressantes en elles-mêmes, obscures seulement et que n'a pu élucider encore l'érudition la plus minutieuse. 11 nous suffit de constater que Dionusos nous

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revient d'Asie, plus dissolu, plus efféminé, plus troublant que jamais, traînant après lui une foule de compagnons fort équivoques et un fatras de mythes, innocents au fond, mais bizarres et comme enveloppés de mystagogie lubrique, délire d'une imagination malsaine. Il a grandi pourtant. L'inventeur du vin, le joyeux meneur de l'orgie champêtre est désormais le conquérant du monde, le dieu de la nature entière et, ce qui importe plus encore, un dieu mort et ressuscité, à la fois céleste et infernal.

Cette conception, ou du moins le germe de cette conception se retrouve dans les croyances primitives des Pélasges ou des Thraces ; elle était connue de tous les initiés aux mystères kabiriques. Vous vous souvenez qu'un des Kabires était mis à m.ort par ses frères et rappelé à la vie par cerlaines déesses, assimilées à Artémis, à Athènè, à Aphrodite. Cette tradition, mise de côté, oubliée par la mythologie grecque proprement dite, avait été emportée en Italie par les Etrusques, et déposée, d'autre part, en Crète, où elle s'était sourdement développée. C'est en Crète qu'elle s'est attachée à la légende deDionusos, de Bakkhos.

Zagreus, dieu enfant, fils de Zeus, avait été, comme Zcus lui-même, confié à des Daktyles, à des Corybantes, ou à des frères aînés qui relevaient à l'insu des dieux dans quelque grotte de l'Ida crétois. Un jour, il est attiré par des traîtres, ses propres frères, qui lui présentent un jouet, appât fait pour son âge. On le massacre. On dépèce son cadavre. Ses lambeaux sont jetés et bouillis dans une chaudière. Puis ses meurtriers, couronnés de pourpre vont les enterrer au pied d'une montagne. Comment s'est formée cette fable? il est bien difficile de le savoir, tant elle a été défigurée par les mythographes et par les compilateurs chrétiens qui

nous l'ont transmise. Il semble que les luttes cosmiques soient au fond de ce mythe. Zagreus serait un Ouranos, un Zeus assailli et vaincu par les Titans. Quant au meurtre, rappelle-t-il le temps des sacrifices humains, ou l'immolation des enfants au Moloch sémitique? Rien de plus vraisemblable. Au reste, les accessoires ont pris ici beaucoup plus d'importance que le fond. Zagreus ressuscité se trouva composé de morceaux tout neufs, qui sans doute ne lui avaient jamais appartenu : tout ensemble étaient entrés en lui Sabazios, Osiris et Dionusos.

Des théosophes — les orphistes — dont nous résumerons bientôt les théories, s'étaient attachés, vers le vi^ siècle, à remanier toute la mythologie. Ils s'emparèrent de Zagreus, du Dionusos crétois, lui donnèrent pour mère Perséphonè, séduite par Zeus avant qu'elle eût été enlevée par Pluton; le sang divin, versé soit par les Kabires, ou par les Korybantes, ou par les Titans, devint la sève, la semence universelle, le principe de vie enfermé dans le sein de la terre ; l'intervalle entre la mort et la résurrection, ce fut l'hiver, l'apparente stérilité sous laquelle se cache le travail, la fermentation du sang, du monde chthonien. « (Maury) Dionysos étant l'âme universelle, et les âmes humaines en tirant leur source, ce sang devenait le germe des êtres, et les humains étaient alors représentés comme issus du sang de Zagreus; ils en étaient la chair, les membres; et le vin consacré à Dionysos devenait ainsi l'image de la communion des hommes [Proclus). Voilà pourquoi Dion Chrysostome dit que les hommes sont issus du sang des Titans. »

Pendant cette période d'occultation, Dionusos voyage et règne aux enfers. Ces idées étaient courantes au v* siècle; Aristophane a osé nous en léguer une délicieuse

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parodie : la comédie des Grenouilles. Le dieu, peu rassuré, poltron jusqu'à la colique, descend au pays des morts pour juf^er entre Eschyle et Euripide, qui se disputent la palme tragique ; idée fort ingénieuse, puisque le théâtre est issu des fêtes de Bakkhos. Dans la donnée orphique, Dionusos descend dans l'Erèbe, soit pour y renaître dans le sein de Perséphonè, soit pour l'épouser, soit pour rendre à la vie et à l'immortalité sa mère Sémélè ; en bon fils, il tire sa mère après lui et l'associe à sa divinité. L'assomption suit l'ascension.

Onomacrite, contemporain d'Hipparque, passe pour avoir, en un de ses poèmes (qu'il attribuait à Orphée raconté le meurtre affreux, les souffrances, la passion de Dionusos. Passion^ pathèmata : c'était le terme consacré. Le même auteur avait recueilli ou inventé tous les détails de la résurrection. Une seule partie du corps mutilé avait échappé aux bourreaux, le cœur — bientôt l'organe mâle. — Pallas donc enleva ce débris, quel qu'il fût, et le porta à Zeus. Indigné de tant de scélératesse, le souverain des dieux lança la foudre sur les fratricides, et chargea ensuite Apollon de recueillir les membres dispersés. Celui-ci s'acquitta de cette recherche, et ensevelit sous le mont Parnasse les restes arrachés à la fureur des monstres. Nous avons parlé, au début, des relations entre Apollon et Dionusos et d'un tombeau delphique du lils de Sémélè. C'est par ce souterrain ténébreux, qu'on montrait, en effet, dans le sanctuaire de Delphes, que Dionusos-Zagreus opéra sa descente aux enfers.

Ce que les Egyptiens racontaient (Maury) d'Osiristué par son frère Typhon et ses complices, et coupé en treize ou vingt-six morceaux, est sans doute entré de fort bonne heure dans l'histoire du dieu crétois. C'est dans le Nil qu'Isis dut chercher les membres dispersés de son époux. Un seul organe, essentiel, lui échappa; un ^k)is-

son, rOxyrrliynque, l'avait avalé. Il fallut le remplacer par une vaine image qu'Hérodote a vu jouer, dans les magnifiques processions égyptiennes, un rôle des plus significatifs. Bref, Isis ne ressuscita qu'un Osiris refroidi, un soleil éteint digne désormais de régner sur les morts, tandis que Horus, époux de sa mère, succédait à Osiris dans le ciel des vivants. Ces analogies (Maury) expliquent comment, dans les derniers temps, le culte de Sérapis (Osiris mort) fut associé à celui de Dionysos-Zagreus. Le sort du dieu grec, du dieu orphique, plutôt, ne fut pas aussi triste que celui d'Osiris. S'il descend aux enfers, il ne s'y attarde pas ; il est vrai qu'il en remonte sous la forme d'un enfant, jeune soleil issu du soleil éteint. Tel il apparaîtra dans les Mystères d'Eleusis, sous le nom d'Iakkhos, tour à tour fils, nourrisson, époux de ses parèdres Dèmètèr et Korè.

Je résume les principaux traits d'un tableau trop chargé.

Dionusos est une antique divinité thrace, atmospliérique et lumineuse, humide et ignée, sans doute adorée par des tribus qui avaient trouvé la vigne et l'art d'en tirer le vin. Il entra en Grèce avec le caractère et le titre de dieu du vin, mais sans perdre tout à fait son antique dignité. Dieu du vin, de la joie et de la végétation universelle, dieu inspirateur, il rencontra en Thessalie, en Béotie, une vive résistance de la part des hommes (t des dieux. Finalement accepté comme ami et allié par Apollon et les muses, introduit en Attique par Athènè ellemême, il reçut du pauvre comme du riche un accueil enthousiaste. Dans ses fêtes naquit la récitation lyrique, puis le dialogue, soutenu par des chœurs, enfin le théAtre grec.

Tandis qu'il frayait ainsi sa voie dansl'IIellade, Dionusos courait d'Ile en île jusqu'à Naxos, puis jusqu'en Crète.

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Du Bosphore, ou de Naxos, il gagnait la côte d'Asie, puis ]a Lydie et la Plirygic. Associé au dieu lydien Bassareus, il acquérait la renommée d'un conquérant universel, vainqueur pacifique des Mèdes, des Bactriens et des Indous. il parcourait l'Asie avec un nouveau thiase de Bassarides, de Silènes, de rois à oreilles d'âne. Déjà fort lié en Lydie avecCybèle, il s'assimile, sous le déguisement phrygien de Sabazios, à divers dieux fils et amants de cette déesse, tous dieux à la force intermittente, mutilés ou morts durant la saison froide, ressuscites et vaillants au retour du printemps. Tel est précisément le cas d'un Osiris en Egypte, d'un Zagreus en Crète; celui-ci, notamment, est assimilé à Dionusos- Bas?areus-Sabazios-Bakkhos, lui donne une nouvelle mère, la reine des enfers, Perséphonè. Mort en Zagreus, Dionusos ressuscite en lakkhos, dans les Mystères d'Eleusis,

Antiquité de Dèmètèr (variante thrace ou pélasge de Gaîa, Pammèteira, Rhéa, Thémis, Déô, Brimô, Hippô, etc.) — Sa légende attique, sommairement connue d'Homère et d'Hésiode, se développe dans un grand hymne tiomérique (vu" s.), et s'achève par une intime union avec celle de Dionusos-Zagreuslakkhos. — Enlèvement de Perséphonè (Perséphassa, Rorè, Despoina) par Aïdès (Aidoneus, Ploutôn, Zeus Rhthonios); c'est l'énergie souterraine qui fait pousser les germes, et qui, au printemps, s'échappe avec eux des enfers. — Aidés peu à peu s'elface devant Dionusos, qui est tantôt le frère, tantôt l'époux ou le flis de Korè, ou même de Dèmètèr. — Les Mystères d'Eleusis, qui sont tout d'abord une représentation des aventures de l'une et l'autre déesses, s'imprègnent bientôt du mysticisme orphique et dégénèrent en aberrations fanatiques sur l'expiation, la rédemption, etc. et la médiation d'un dieu mort et ressuscité. — L'initiation, longtemps refusée aux Doriens et aux ennemis d'Athènes, auK adolescents même, finit par être prodiguée aux enfants et aux passants. — L'existence des Mystères s'est prolongée jusqu'aux derniers temps du paganisme.

11 n'est guère de culte plus ancien que celui de la Terre. Mais cette divinité a reçu plusieurs noms et fourni divers personnages, selon qu'elle était honorée comme puissance cosmique et mère universelle {Gaîa, Pammèteira), comme infernale et fatidique, comme forte et solide, comme humide et changeante, Thémis, Rhéa, comme productrice des animaux, surtout des chevaux, Hippô, enfin comme déesse des moissons, Dèmètèr. Celle-ci, apportée, dit-on, avec la culture de l'orge, par

une invasion Ihrace, peut-être sous le nom de Brimô ou '{[q Dèô, a fini par se substituer à la plupart des antres divinités telluriques, réduites à une situation honoraire; et, tout en se créant une légende personnelle des plus compliquées, elle a gardé en grande partie leurs attributs, que Ton voit reparaître dans les ThesmopJiorie.s et dans les célèbres Mystères d'Eleusis. Les Athéniens rappelaient pélasgis, la pélasgique, pour marquer son autochthonie — ils se vantaient, vous le savez, de leur origine pélasgique — et, que l'on s'en rapporte ou non à ses prêtres, les Eumolpidcs, issus d'un fabuleux héros thrace (Eumolpos), on ne saurait douter que le culte de Dèmètèr ne fût établi à Eleusis avant la réunion des diverses Athbnai en une seule ville, avant la conquête d'Eleusis par les Athéniens. Jusqu'à cet événement, dont la date est indéterminée, la déesse végétait, sans doute, assez obscurément dans son humble bourgade : sa renommée s'était répandue quelque peu, mais non ses aventures.

Homère sait qu'elle a de longues tresses blondes, que, « cédant aux désirs de son âme, elle s'est unie d'amour à Jasion, dans les guérets d'un champ fertile », et que le Zeus akhéen frappa de la foudre le héros audacieux. C'est là une fable étrangère aux mythes éleusiniens ; les Akhéens l'auront rencontrée en Thessalie ou chez les Minyensd'Iolcos, avec les soiivenirs des Argonautes ; car Jasion, lason^ comme lasios, dieux sauveurs et bienfaisants, appartiennent à ces régions.

Hésiode connaît Dèmètèr pour une très auguste déesse, fille de Kronos et llhéa, sœur et épouse do Zeus, mère de Perséphonè. Cette dernière est, dans VOdyssée^ la chaste, l'inexorable souveraine des enfers; dans la Théogonie^ il est dit que, du consentement de Zeus, elle fut enlevée et épousée par Aïdoneus. Dans les Travaux

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et les Jours, le poète donne une fois à Bèmèlèi* le nom de Athènaiè; il ne manque jamais de rappeler que les céréales sont un don sacré de Dèmètèr, à la belle couronne ; il établit déjà des relations étroites entre les moissons et les forces souterraines; — et c'est un trait des plus notables, pui.sque de ces rapports découlent toutes les fictions et toute la liturgie d'Eleusis. Il recommande au laboureur d'invoquer et Zeus Chlhonios et la sainte Dèmètèr.

Ainsi quatre personnages, deux couples qui, à bien des égards, ne sont que des doublets l'un de l'autre, commencent à se dessiner, Zeus et Dèmètèr, Aïdès et Perséphonè. Aidés étant Zeus considéré comme Chlhonios, Perséphonè, ravie par Aïdès, est simplement une Dèmètèr chthonienne ; et de constants échanges pourront s'opérer entre les époux, les oncles, frères, parents et enfants. On peut admettre que, vers le viii* siècle, les aèdes étaient en possession de tous les éléments du mythe ; dès le vu", la première partie de l'histoire est achevée ; il n'y sera plus ajouté que des accessoires aussi superflus que nombreux; quant à la conclusion, elle se fera attendre jusqu'à l'assimilation de Dionusos avec Zagreus, avec un Zeus Chthonios, époux ou tils de la Dèmètèr Chthonia, de Perséphonè.

Le grand hymne homérique à Dèmètèr est donc ici fondamental. C'est le texte le plus ancien qui raconte l'enlèvement de Perséphonè, la douleur, la course de la mère éplorée et la fondation du sanctuaire d'Eleusis. Et il est antérieur à la fusion du culte de Dionysos avec celui des deux grandes déesses. Je la résume, en la commentant.

Je chante, dit l'aède, Dèmètèr aux beaux cheveux, déesse vénérable à la faucille d'or, aux riches moissons ; et sa fille à la démarche légère, que, du consentement

de Zeus, Aïdoneus enleva dans une riante prairie, comme elle se jouait, en cueillant des fleurs, avec les nymphes aux puissantes mamelles, filles de l'Océan. Parmi les roses, les glaïeuls, les jacinthes, les belles violettes, une touffe éclatante de narcisses, dont les cent corolles faisaient l'admiration des hommes et des dieux, embaumait la vaste plaine de Nysa et le vaste ciel et l'abîme salé des mers. C'était là le piège que la Terre avait préparé, pour complaire à l'insatiable Aidés. A peine la vierge attirée a-t-elle étendu les mains vers ce trésor champêtre, que le sol s'ouvre, livrant passage aux chevaux immortels du dieu souterrain. Le fils de Kronos emporte sur son char d'or la jeune déesse en pleurs. Elle résiste ; elle crie, elle invoque en vain le souverain des dieux. ^lais Zeus, complice du rapt, était alors assis dans un de ses temples, savourant quelque gras sacrifice ; et nul parmi les dieux, nul parmi les humains n'entendit les plaintes de la fille désolée et les cris de ses compagnes chargées de Heurs. Seuls, la bienveillante Hécate, la fille de Perses, en sa grotte profonde, et le roi Hèlios, illustre fils d'Hypérion, universel témoin, avaient entendu les appels de la victime. Aussi longtemps que la déesse vit le ciel étoile, les flots impétueux, les rayons du soleil, elle ne désespéra pas de retrouver sa vénérable mère et la famille des dieux éternels. Et les cimes des monts, et les gouffres marins retentissaient de ses gémissements. Sa mère auguste, enfin, les entendit ; et son cœur fut percé d'une douleur aiguë. Les cheveux épars, jetant sur ses épaules un voile sombre, la mère vénérable s'élança comme un oiseau sur la terre et sur les vagues. Pendant neuf jours, cherchant au hasard, secouant des torches enflammées, elle parcourut le monde, sans qu'un augure, un messager des dieux ou des hommes voulut lui révéler la

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vérité. Neuf jours elle oublia l'ambroisie et le délassement des bains parfumés. Quand vint la dixième aurore, Hécate la rencontra el lui dit ce qu'elle savait, mais elle ignorait le nom du ravisseur. Hèlios fut plus explicite : « Fille de Rhéa, puissante Dèmètèr, le coupable, c'est l'assembleur de nuages, c'est Zeus qui, à son frère, accorda une llorissante épouse. Aïdoneus l'a enlevée sur son char et l'entraîne au ténébreux empire. Mais, déesse, fais trêve à ta douleur, à ta colère impuissante. Ce n'est pas un gendre indigne de toi que le roi des régions infernales ; il est aussi ton frère, issu des mêmes parents, honoré du tiers de l'héritage paternel. » Ainsi parla le fils d'Hypérion, et ses coursiers agiles emportèrent son char, étendant leurs ailes d'or.

Ce discours accrut l'indignation de la déesse. Irritée contre Zeus, abandonnant l'assemblée des dieux et le vaste Olympe, elle s'enfuit jusqu'aux cités des hommes, déguisée et méconnaissable. Elle s'arrêta seulement auprès du palais de Kéléos, qui régnait alors sur l'odorante Eleusis. Tout à fait semblable à ces vieilles nourrices de rois, fidèles économes des riches maisons, elle se reposait sous un vaste olivier près du puits de Parthénia, lorsque quatre belles fdles, dans toute la fleur de la jeunesse, vinrent puiser en des cruches d'airain l'eau nécessaire aux besoins domestiques. C'étaient les tilles de Kéléos. Elles virent la bonne vieille et, lui parlant avec douceur, l'invitèrent à chercher quelque emploi dans les demeures voisines, soit chez le sageTriptolème, chez Dioclès ou Polyxénos, soit chez l'irréprochable Eumolpos ou chez Dolichios, enfin chez leur propre père, où un petit garçon tout jeune pourrait être confié à ses soins.

Après leur avoir conté une fable qui rappelle sensiblement les récits mensongers d'Ulysse dans VOdyssée,

histoire do pirates qui l'auraient enlevée en Crète pour la vendre et dont elle aurait enfin trompé la surveillance, la déesse accepte la proposition et, sous le nom de Dèo, toujours enveloppée du voile sombre qui descend et tournoie autour de ses pieds, elle suit les princesses qui, relevant les plis de leur péplos, légères comnie des biches, bondissantes comme les génisses dans la prairie, s'élancent vers le cliemin creux où roulent les chars. La matrone Métanire, ayant à la mamelle son enfant nouveau-né, se lève pour recevoir Tétrangère; un moment elle est saisie de terreur, car elle a cru voir se répandre sur les portes un reflet divin, et monter jusqu'au plafond la tête de Dèô ; tremblante, elle lui offre son trône d'or. Voilée, muette, immobile, sans faire un geste, sans goûter ni mets ni breuvage, la déesse demeure longtemps les yeux baissés, consumée par le regret de sa fille à la riche ceinture. Cependant, les caresses, les gaietés innocentes de la jeune lambè, déridèrent peu à peu la sainte, la vénérable déesse. La reine Métanire lui ayant présenté une coupe remplie d'un vin doux comme le miel, elle préfère un breuvage mêlé d'eau et de farine avec du pouliot broyé (le fameux Kikéon). Alors, prenant le vase « l'auguste Dèmèlèr accomplit les choses sacrées ». Puis, s'adrcssant à Métanire : « Femme, je te salue de tout mon cœur, puissent les dieux te combler de biens. J'élèverai ton fils, et j'espère que les soins de sa nourrice le garantiront des enchantements. Car je connais les herbes salutaires et je sais le remède aux pernicieux sortilèges. » L'enfant prospérait sur le sein, sous le souffle de la nourrice divine, oint d'ambroisie, pareil à un dieu. Alais une nuit que la déesse avait jeté son nourrisson dans le feu pour le mettre à l'abri de la vieillesse et de la mort, la mère, réveillée par hasard, ne put retenir un crid'étonnement.

(' Humains ignorants et insensés, s'écria Dèmètèr, incapables de prévoir les suites de leurs actes ! 0 femme, je plains ton imprudence. Car j'atteste, et c'est le grand serment des dieux, j'atteste l'onde redoutable de Styx; Ion enfant chéri, j'allais le délivrer à jamais de la mort, l'associer aux honneurs impérissables. Et maintenant, le charme est rompu ; il ne m'est plus possible de le soustraire à la vieillesse et aux destinées. Sa gloire, du moins, ne périra point, parce qu'il a monté sur mes genoux, dormi dans mes bras. Je suis Dèmètèr, bienfaitrice vénérée des dieux et des mortels. Mais, allons, que tout le peuple, sous la ville et le superbe rempart, au sommet du Kallikhoros et de la colline dominante, me bâtisse un grand temple et un autel. Moi-même je vous initierai à mes orgies, afin que désormais vous en pratiquiez les rites et que vous apaisiez mon esprit. »

A ces mots, la déesse change de taille et d'aspect; sa vieillesse s'évanouit ; sa beauté resplendit. De ses voiles parfumés se dégage une odeur délicieuse ; une lumière émane de son corps immortel, et le palais est plein de rayons comme si la foudre l'eût traversé. Dèmètèr a disparu, laissant flotter sur ses épaules ses boucles blondes. Mais lorsque le puissant Kéléos, ayant convoqué à l'agora le peuple, d'origines diverses, eut ordonné, puis achevé la construction du sanctuaire, la déesse accepta cet asile. Là, toujours ulcérée, toujours voilée de noir, elle cosse de présider aux travaux des champs. Année terrible et cruelle ! La terre n'eut à faire germer aucune semence ! Dèmètèr les avait toutes cachées. Les bœufs au labourage traînèrent vainement la charrue recourbée. Alors, la race entière des humains, dénuée d'orge blanche, eût péri sous les atteintes delà cruelle faim; bien plus, elle eût privé les dieux de récompenses et de sacrifices, si Zeus n'y eût songé sérieusement. 11 envoie

Iris, porteuse de douces paroles ; Dèmètèr ne iléchit pas. 11 envoie tous les dieux tour à tour. Chacun offre des présents magnifiques ; chacun promet de nouveaux honneurs, et tout ce qu'elle pourra désirer chez les immortels. La mère courroucée repoussa toutes ces avances. « Ce que je veux, dit-elle, c'est ma fille. Je ne remonterai pas sur l'Olympe, je ne permettrai pas à la terre d'enfanter des moissons, avant que j'aie vu de mes yeux ma fille aux regards attraj'ants. n

11 fallait céder. Le subtil meurtrier d'Argos, Hermès à la baguette d'or, fut député vers l'Erèbe et, par de douces paroles, obtint d'Aïdoneus un sacrifice que Zeus jugeait nécessaire ; il trouva le seigneur aux sombres cheveux assis sur sa couche auprès de son épouse attristée : « Le père Zeus, leur dit-il, m'ordonne de ramener à la lumière l'illustre Perséphonè, afin que Dèmètèr, l'ayant vue de ses yeux, renonce à de funestes desseins. Cette mère irritée prétend affamer les humains et priver les dieux de leurs honneurs. »

Il dit, et le roi des morts accède en souriant aux désirs du souverain céleste. « Va, dit-il, Perséphonè, auprès de ta mère voilée de noir; mais ne t'afflige pas outre mesure; je ne suis pas un époux indigne de toi, moi le frère du roi suprême. A ton retour, tu jouiras ici des plus grands honneurs et tu régneras, sache-le, sur tout ce qui respire. Toujours les pervers seront punis, à moins que par des sacrifices, par l'accomplissement des rites, ils ne s'assurent ta bienveillance. » Toutefois il attire à part la déesse toute frémissante de joie, cl lui fait manger secrètement quelques grains de grenade, craignant qu'elle ne se laissât retenir à jamais près de sa mère vénérable. Aussitôt, il attelle lui-même ses coursiers immortels. Elle monte sur le char d'or ; Hermès a pris le fouet et les rênes. Ni les ténèbre^

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épaisses, ni les mers, ni les fleuves, ni les vallées verdoyantes, ni les cimes des monts ne retardent l'essor des chevaux rapides ; ils volent, fendant la profondeur des airs ; ils ne s'arrêtent que devant le temple embaumé où demeure Dèmètèr à la belle couronne; et la mère et la fille, courant comme des Ménades des montagnes à travers les sombres forêts, tombent dans les bras Tune de l'autre. Tout un jour, unies de sentiments, pleines d'une mutuelle tendresse, elles épanchent leurs souvenirs, échangent les caresses et les présents agréables. Perséphonè raconte son enlèvement, ses larmes, ses cris désespérés. « Enfin te voilà, dit la mère, tu vas demeurer avec moi, avec le père, maître des sombres nuées. Mais aurais-tu accepté là-bas quelque nourriture magique? S'il en est ainsi, tu retourneras pour un tiers de l'année dans les régions souterraines. Seulement, dès que la terre se couvrira des fleurs odorantes du printemps, tu sortiras de nouveau des ténèbres épaisses, tu paraîtras au jour, grande merveille pour les dieux et pour les hommes. »

Et voici que, du haut Olympe, déléguée par Zeus, la vénérable Rhéa s'était élancée; elle arrive au champ Rharios, jadis féconde mamelle de la terre, maintenant stérile et sans verdure, mais dont bientôt les sillons engraissés porteront les épis onduleux et les riches ^moissons dorées. C'est là que, du fond de l'inépuisable élher, descendit l'aïeule auguste. « Viens, ma fille, reprendre ta place et tes honneurs au sein de la race immortelle. Zeus, d'un signe de sa tête, a scellé ses promesses. Ta fille ne te manquera plus que dans la triste saison. Viens, mon enfant, obéis, oublie ton ressentiment contre le fils de Kronos, et prodigue aux mortels les fruits qui soutiennent leur vie. »

Elle dit, et Dèmètèr ne résiste plus, et les cultures

soudain verdoient, et la terre plie sous le poids des feuilles et des fleurs. La déesse en parlant instruisit les rois gardiens de la justice, Triptolémos et Dioklès, dompteurs de chevaux, et le fort Eumolpos et Kéléos, chef des peuples. Elle leur enseigna le ministère sacré; elle les initia tous, Triptolémos et Poluxeinos, surtout Dioclès, à ses orgies augustes qu'il n'est permis ni de négliger, ni de sonder, ni de divulguer, car le profond respect des dieux retient la voix. « Heureux parmi les habitants de la terre celui à qui les choses saintes ont été dévoilées! Même après la mort, sous les épaisses ténèbres, le destin n'est pas égal pour le profane et pour l'initié. » Quand la plus noble des déesses eut achevé ses enseignements salutaires, elle rentra dans l'assemblée des dieux. Là, vénérables et augustes, Dèmètèr à la riche couronne et la belle Perséphonéia siègent auprès du dieu que réjouit la foudre. O fortuné celui qu'elles aiment dans leur cœur ! Elles lui envoient bientôt, hôte du foyer de sa vaste demeure, Ploutos, qui distribue la richesse aux mortels. « Mais, allons, toi qui possèdes l'odorante Eleusis, et Paros entourée des eaux, et Tt^pre Anlhrôn, reine auguste, arbitre de la maturité et des splendides présents, toi et ta fille, pour prix de cet hymne, accordez-moi une heureuse fortune ; et moi, je me souviendrai de vous dans mes chants! »

Voilà le canevas déjà riche sur lequel les fantaisies individuelles et les traditions locales ont brodé tant d'aventures surabondantes et saugrenues. Nous n'entrerons point dans l'inextricable forêt des mythes secondaires. Matière inéptiisable, si vous songez qu'autour de la légende centrale, prépondérante, fixée par les prêtres d'flleusis, vingt autres peut-être s'élaboraient dans les autres sanctuaires consacrés soit aux deux déesses, soit à l'une des deux, à Dèmètèr, à Despoinè, à

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Damia, à Anxésia, à Perséphatta, en Arcadie, à Sparte, à Argos, à Trézène, à Hermionè, à Egine, dans les Cyclades, en Asie et dans les colonies éparses sur tous les contours de la Méditerranée. En Attique même, et à Athènes — qui n'est pas nommée dans l'hymne homérique, — des fêtes et des cérémonies nombreuses étaient consacrées à Dèmètèr et à sa fille, Démétries, Proérosies, Anthesphories, Théogamies, Anacalyptéries, Phéréphatties, Korées, sans parler des Panathénées où Athènè prenait la place et le rôle de Dèmètèr, comme éducatrice des peuples, déesse de la charrue et des arts agricoles,

La grande solennité de la Dèmètèr ionienne, législatrice, s'appelait Thesmophories. Elle était, dans le principe, indépendante des Mystères éleusiniens. Avant de revêtir le caractère équivoque et désordonné qui a si fort égayé Aristophane, les Thesmophories célébraient les premières lois, inscrites sur des tables antiques, la sainteté de la famille, la chasteté des mères et la candeur des vierges. Puis un symbolisme grossier y introduisit les lubriques intermèdes autorisés par les orgies bachiques. Les femmes, qui s'emparèrent de ces fêtes, en chantant la déesse des semailles se souvenaient trop du dieu des vendanges, des fureurs du Cithéron. Tant Tinlluence de Dionusos avait corrompu les âmes!

Ce dieu délétère, encore absent de l'hymne que nous venons d'analyser, allait bientôt pénétrer dans le sanctuaire fermé d'P]leusis. Déjà les champs Ni/siens, théâtre primitif de l'enlèvement de Perséphonè, annoncent le voisinage du prétendu Zeus de Nysa. Déjà, dans les Alôa rustiques, on fêlait en commun Dionusos et les deux grandes déesses, à l'occasion du battage des grains dans l'aire. Déjà l'enfant Iakhhos, fils de Zeus et Dèô, ou de Zeus et de Korè, avait son sanctuaire parti-

culier dans le voisinage de la porte du Pirée : Iakkhos, qui semble n'avoir été d'abord que le cri sacramentel de certains prêtres, était devenu à la fois un conducteur et surveillant céleste du chœur des astres, (Sophocle, Anligone \ 132-1 135), et le feu, l'Ame de tout ce qui respire. Dionusos etZagreus se réunissaient en lui. Pindare [Isthmiqucs VII) mentionne Dionusos comme un parèdre de Dèmètèr, idée, notez-le bien, toute naturelle : comment séparer le dieu du vin de la déesse du pain, et la vigne de la terre qui la porte? Nous avons dit que Sémélè, pour Thémélè, n'est qu'une variante de Demètèr ; celle-ci était donc facilement reconnue pour mère de Dionusos ; or Dionusos, confondu avec Ploutos, fds de Dèmètèr et de l'obscur lasiôn, — ce Ploutos qui, sous le nom de Ploutôn, remplaça Aïdès, — Dionusos, souterrain, infernal, est précisément Zagreus, fils de Zeus ou d'Aïdès et de Korè, ou encore de Dèmètèr : — car les deux déesses (tw (îew) ne sont que deux phases de l'année, deux aspects de la terre, delà vie végétale, engourdie et renaissante. Korè, Perséphonè, c'est la torpeur apparente et le travail sourd de la nature soudain réveillée au printemps, des semailles changées en verdure et en llcurs. Dèmètèr c'est l'épanouissement des moissons et des fruits. Elles sont inséparables comme la plante aérienne et le germe souterrain. Mais, ce germe, qui l'a nourri, qui l'a formé? L'Aïdès, le Ploutôn, le Zagreus, le Dionusos infernal, frère, époux ou fils de Dèmètèr et de Perséphonè.

Inévitable donc était la confusion de ces stériles richesses, qui ne laissent à l'analyse que le plus mince des résidus, la simple remarque du retour régulier des saisons, et encore faussée par une chimérique analogie entre la persistance d'une force générale, d'une propriété inhérente à tout agrégat organique, et la continuation de la vie individuelle après la mort. Car bien

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loin de s'en rapporter sur la destinée humaine à l'évidence, à l'expérience, les peuples, même les penseurs antiques — les modernes ne sont guère plus avancés — se délectaient au vain bruit de l'avare i.\chéron, strepùus Acheruntis avari. L'oreille collée à terre, ils écoutaient voltiger l'essaim des âmes; et, s'ingéniant à loger ces fantômes dans lesnama ler (jna, à leur distribuer des peines et des délices proportionnées aux actes, aux mérites, aux crimes de l'existence terraquée, ils finissaient par se procurer des hallucinations d'enfers, de paradis, d'épreuves et de renaissances. Ainsi et pas autrement s'est perpétuée la croyance à la vie future, qui, pour être en elle-même fort inoffensive, pour avoir été employée, tant bien que mal, par les moralistes sincères ou intéressés, à redresser, à contenir, à effrayer et à consoler les ignorants, les timides et les malheureux, n'en a pas moins préparé une des plus longues décadences que l'esprit humain ait subies. Toujours estil qu'elle a promptement, du vii'= au v^ siècle, transformé les cérémonies et les fêtes agricoles d'Eleusis en Oi-géiai (ep'/iv), en Télèlai et en Myslèria (fiuw, fermer la bouche, les yeux), c'est-à-dire en Œuvres pies, en Observances sacramentelles et en Mystères de salut, qui par des expiations, des purifications appropriées et par une foule de ces simagrées chères aux dévots de tous les temps, assuraient aux initiés une place éminente dans les vagues pays d'Aïdès, de Zagreus et de Korè. La vertu rédemptrice et le caractère secret des Mystères d'Eleusis apparaissent déjà tout à la fin de l'hymne homérique, et ne cessent plus d'être attestés par tous les écrivains postérieurs. Ce secret était chose fort sérieuse. La peine de mort, la confiscation, étaient prononcées contre les profanateurs des Mystères. Ainsi ces sottes parades mystiques avaient introduit le fanatisme

intolérant dans la riante ou grandiose mythologie d'Homère et dHésiode. Eschyle, accusé d'avoir dévoilé sur le théâtre quelque épisode des Mystères, n'échappa qu'avec peine au supplice. Alcibiade, soupçonné d'avoir, étant ivre, avec l'orateur Andocide et d'autres convives, parodié les saints acteurs de ces tragi-comédies, succomba sous l'accusation. Des imprécations formidables furent lancées contre lui, avec des gestes très redoutables, par les prêtres et prêtresses secouant vers l'Orient leurs robes teintes de pourpre. Ce qui est plus grave, sa patrie fut privée de ses talents, dont elle avait grand besoin. 11 fut banni. Diagoras, pour quelques paroles familières sur l'enfant Iakkhos, vit sa tête mise à prix, et par décret spécial, inscrit sur une colonne d'airain. Socrate avait toujours évité l'initiation ; mais il passa, ainsi que Platon, pour avoir emprunté quelques idées, quelques préceptes aux Mystères. Aristote, pour avoir imité dans un sacrifice funéraire en l'honneur de sa femme les cérémonies élcusiniennes, fut accusé d'impiété par le grand-prêtre Eurymédon. Les Eumolpides s'arrogeaient droit de vie et de mort sur le profanateur surpris en flagrant délit. Il fallut refréner leur ardeur, soumettre du moins leurs sentences au Sénat, présidé par l'arclionte-roi, et au tribunal des Héliastes. L'infamie fut inlligée au dénonciateur dont l'accusation ne ralliait pas le cinquième des suffrages.

Ces férocités cagoles joignaient le ridicule à l'odieux. Les rites des Mystères étaient consignés en détail dans des livres; ils étaient connus d'initiés dont le nombre alla croissant ; je veux bien (ju'on ne les divulguât pas — telle est la puissance d'un mot d'ordre! mais ils étaient à la portée de qui désirait les connaître. Du reste, une très grande partie de ces pompes sacrées était publique et laissait à peu près deviner le reste.

DÈMÈTER 3^3

(Maury). Les Athéniens distinguaient deux sortes de Mystères en Ihonneur des grandes déesses : les peliiex et les grandes Élensùnes, celles-ci consacrées surtout à la douleur et aux recherches de Dèmètèr, celles-là au retour, à l'ascension de Korè. Les petites Eleusinies, fêtes printanières, succédaient aux Anthestéries et duraient neuf jours; elles étaient originaires d'un bourg, devenue un faubourg d'Athènes, Agrai; c'est pourquoi on les appelait aussi Mystères d'Agra. Un scholiaste d'Aristophane rapporte que, Héraklès s'étant un jour présenté à Athènes pour être initié aux Eleusinies, les habitants ne purent l'admettre à cause de sa qualité d'étranger. Mais, ne voulant pas éconduire leur bienfaiteur, ils imaginèrent les petits Mystères, quipouvaient être conférés à tout le monde sans distinction de nation. Le plus probable est que ces fêtes d'Agra, propres à Agra puis à Athènes, étaient d'abord indépendantes des Eleusinies proprement dites ; elles comprenaient une lustration expiatoire sur les bords de l'ilissus, diverses abstinences et des représentations nocturnes en l'honneur des morts et de la résurrection de la nature. Plus tard, lorsque le fabuleux Erechthée eut conquis Eleusis et acheté du meurtre de sa iille aînée la connaissance des Grands Mystères, les petites Eleusinies furent considérées comme un prélude, comme un premier degré d'initiation. On peut aussi conjecturer, avec vraisemblance, que, faisant suite aux orgies dionysiaques des Anthestéries, elles préparèrent l'entrée d'Iakkhos, de Zagreus, dans le cycle d'Eleusis.

Les Grandes Eleusinies, fêtes d'automne, coïncidant avec l'époque des semailles, commençaientdansAthènes, le 15 du mois Boédromion. Sous le portique du Pœcile, V Hiérophante^ pris dans la famille des Eumolpides, et le Jjadouque, pris dans celle des Lycomèdes, proclamaient

394 LA GRÈCi: ANTIQUE

les conditions exip^écs pour l'admission aux Mystères, et le programme (/programma) des cérémonies. Les Mysles, futurs initiés, qui s'étaient réunis « tumultueusement», dit Plutarque, et « en se heurtant les uns contre lesautres », gardaient pendant la proclamation un profond silence. Le lendemain, ils se rendaient au bord de la mer pour y faire les ablutions prescrites, au cri de : Haladé Miisloi! « A la mer les Mystes ! » Le 17 et le 18 se passaient en dévotions privées et publiques. Des sacrifices très solennels étaient offerts dans TEleusinion d'Athènes, à à Tangle N.-O. de TAcropole, vers l'Agora. Le 19, les Epidauries rappelaient l'adoption du culte d'Asklèpios, apporté d'Epidaure à Athènes. Le 20, avait lieu la grande procession ou panégyrie qui, durant plusieurs heures, se développait sur la voie sacrée, le long de la mer, parcourant à pied les 150 stades qui séparent Athènes d'Eleusis. Un cortège magnifique de Mystes couronnés de myrtes, de jeunes canéphores portant des cistes ou corbeilles, de chœurs, de magistrats, conduisait aux déesses l'image du médiateur, l'enfant Iakkhos. Tout le long de la route, des sacrifices, des danses, des pantomimes, des intermèdes joyeux (ou géphyrismes), au passage d'un pont, en souvenir des plaisanteries d'ïambe, variaient et allongeaient l'imposante cérémonie. L'air retentissait d'hymnes et d'acclamations. C'est la nuit, à la lueur des ilambeaux que la Panégyrie atteignait la ville sainte.

Le temple de Dèmètèr et de Korè passait pour avoir été bâti du temps de Pandion, roi fabuleux de l'Attique. Il s'élevait, comme l'hymne nous l'apprend, près de la ville, sur une colline, au-dessus de la source Kallikhoros C'était près de cette fontaine que les femmes d'Eleusis avaient formé, disait-on, le premier chœur (d'où son nom), en l'honneur de Dèmètèr. Saccagé coup sur coup

DEMETEK 395

par les Perses et par le roi de Sparte Cléomène, ce vénérable sanctuaire fut réédifié par Périclès. lelinos en fit un des monvMiients les plus vastes et les plus magnifiques de la Grèce, le palais par excellence des deux déesses (to semnon anaktorontain théain). Il comprenait alors le temple proprement dit, des bâtiments accessoires, et la grande nei" ou basilique, aussi vaste qu'un théâtre et spécialement appropriée aux Mystères, le Téleslerion raècjaron.

L'initiation durait quatre jours, surtout quatre nuits, car les plus hauts grades étaient conférés dans les veillées sacrées, pannychis. Des puriiications, des jeûnes, des repas symboli(|ues, d'où étaient exclus la grenade, la fève, le millet, constituaient la halliarsis (purification], qui semble résumée dans cette formule conservée par Libanius: « J'ai jeûné, j'ai bu ]ekykéon, j'ai pris dans la kiste ; après avoir goûté, j'ai déposé dans le kalathos; j'ai repris du kalathos et déposé dans la kiste. » Le rituel de cette communion rappelait le repas de Dèmètèr chez Réléos. D'autres rites et sacrilices formaient un second degré, prélude ou sustasis ; les Mystes revêtaient les les longues robes de lin, costume des Ioniens antiques, et des cigales d'or relevaient leurs cheveux ; puis en l'honneur d'Iakkhos, ils se couvraient de la nébride ou peau de faon ; une troisième cérémonie avait pour objet la collation des insignes sacrés, reliques, amulettes, et la révélation des mots ineflables, noms divins oubliés du vulgaire, mots d'ordre et de reconnaissance : c'était la lélélè, accomplissement, ou muèsis. Enlin Véjiopsie ou autopsie, couronnait cette longue suite d'épreuves. L'épople était promu au plus haut degré de sainteté, et jouissait de privilèges aussi merveilleux ([u'imaginaires.

L'épopsie, autopsie^ le mot l'indique, était la vue, la vision des choses invisibles. Les initiés prenaient part à

396 LA CmECE ANTIQUE

un drame hiératique habilement niacliiné. La légende était mise en action sous leurs yeux ; ils assistaient au rapt de Perséphonè; ils voyaient le sombre Aïdoneus sur son char d'or emportant sa proie ; ils entendaient les cris des Nymphes, les gémissements de la vierge, les mugissements d'airain de la mère éplorée, ils suivaient la course de Dèmètèr, son char traîné par des serpents, ses colloques avec Ilékate et Ilèlios, avec tous les dieux envoyés pour la fléchir, tous les épisodes do l'hymne homérique, et bien d'autres, imaginés par les prêtres '. De pénibles circuits dans les ténèbres les conduisaient au Tartare. Là, sous des lueurs sépulcrales, frôlés par des Euménides, par de sinistres ailes, épouvantés, assaillis de voix lugubres, de rumeurs sourdes et de tonnerres souterrains, ils contemplaient le couple inexorable, Aidôneus aux cheveux bleus, Perséphonè désolée, présisidant aux supplices infernaux.

Tout à coup la nuit s'illuminait de splendides clartés. Le jeune Iakkhos, Zagreus ressuscité, ramenait la jeune déesse à la lumière du jour. Des scènes d'allégresse, des chants de triomphe succédaient aux terreurs de la passion douloureuse. Le grain de blé lançait hors de terre son lilament pâle et grêle, espoir de la moisson future ; les héros de la charrue, de la faucille, les Triptolème, les Dioclès, les Eumolpos accomplissaient leur œuvre sacrée. Le van d'Iakkhos chassait dans l'air, avec les poussières, les impuretés et les passions. Les initiés, couronnés de myrte et de fleurs, étaient reçus dans des lieux de délices, pleins d'apparitions merveilleuses, d'harmonies divines et de danses enchanteresses. Les propylées du temple s'ouvraient, les voiles tombaient

1. Personnel des grandes Eleusinies : hiérophante, dadouque, hiérokérax, épibôtne, 10 hiéropoies, rarchonle-roi, 4 épiuiéiètes.

et, radieuse, apparaissait dans sa gloire, l'image de la déesse. Enfin le grand prêtre prononçait la formule solennelle Conx, ompax ; et la foule sanctifiée se retirait en silence. Des banquets, des jeux, des réjouissances diverses reposaient durant quelques jours les spectateurs de celte apothéose. La panégyrie, vers la fin du mois, reprenaitle chemin d'Athènes, et une dernière cérémonie, les Plèmokées, libations aux divinités de l'Orient et de l'Occident, du monde supérieur et du monde inférieur, terminaient les grands Mystères d'Eleusis.

On s'est demandé si des sermons, des prônes et commentaires étaient ajoutés à cet enseignement parles yeux, si la doctrine secrète, ésotérique, était développée par les prêtres. « Aristote, écrit Synésius, est d'avis que les initiés n'apprenaient rien précisément, mais qu'ils recevaient des impressions, qu'ils étaient mis dans une certaine disposition à laquelle ils avaient été préparés. » et le bon Plutarque s'exprime ainsi : « J'écoutai cette chose avec simplicité, comme dans les cérémonies de l'initiation qui ne comportent aucune démonstration, aucune conviction opérée par le raisonnement. » Les choses elles-mêmes parlaient, et les hymnes, d'ailleurs, les litanies qui accompagnaient les cérémonies, les représentations, suffisaient à en déterminer le sens, que Plutarque a parfaitement saisi ; « Mourir, dit-il, c'est être initié aux grands Mystères. Toute notre vie n'est qu'une suite d'erreurs, d'écarts pénibles, de longues courses par des chemins tortueux et sans issue. Au moment de la quitter, les craintes, les terreurs, les frémissements, les sueurs mortelles, une stupeur léthargique, viennent nous accabler; mais dès que nous en sommes sortis, nous passons dans des prairies délicieuses, où l'on respire l'air le plus pur, où l'on entend des concerts et des discours sacrés ; enfin où l'on est frappé de visions

célestes. C'est là que Ihomine devenu parfait par sa nouvelle initiation, rendu à la liberté, vraiment maître de lui-même, célèbre, couronné de myrte, les plus augustes Mystères, converse avec des âmes justes et pures, et voit avec mépris la troupe abjecte des profanes non initiés à jamais plongée et s'enfonçant d'elle-même dans la boue et dans d'épaisses ténèbres. » Mais on pourrait dire que Plutarque a été touché sans le savoir par le souffle chrétien. Rapportons-nous en à Pindare, à Sophocle et à Platon. « Les initiés, dit Sophocle, sont qualiliés de trois fois heureux, alors qu'ils pénètrent dans l'IIadès. A eux seuls est donnée la vie éternelle. Quant aux autres, il n'y a pour eux (juc des souffrances. » OnWtdansle Pïiédon : « Le non initié {amvstos,alefestos), croupit dans le bourbier de l'IIadès ; celui ([ui a été purifié et initié, jouit, dans l'autre vie, de la société des dieux »; et, dans la République, 11,6: « Musée et son fils (Eumolpe) accordent aux justes, au nom des dieux, des récompenses encore plus grandes ; ils les conduisent, après la mort, dans la demeure d'Hadès, et les font asseoir couronnés de fleurs au banquet <les hommes vertueux. » — Ainsi donc les Mystères étaient par-dessus tout un recours assuré contre les peines du Tartare. C'était une série de sacrements, qui rachetait les fautes, et en dehors de laquelle il ne pouvait y avoir de salut. Il y ayait bien des sceptiques, même parmi les dévots, je pense, et parmi cette exécrable engeance des esprits forts, si peu goûtée des esprits faibles et des bons esprits. Diogènc de Laërce rapporte que, pour engager son fameux homonyme d'aulicfois, le cynique Diogène, a demandé l'initiation, les Athéniens lui assuraient que les époptes, après la mort, régnaient sur les autres hommes dans les enfers. « Mais, répondit le philosophe, Patécion est ^^r\ brigand, et Patécion est initié. Rpami-

DKMKTER 399

nondas n'est ni l'un ni laiilre. Le sort du brigand, dans FErèbe, sera donc meilleur que celui du héros ? » Ce raisonnement ne paraît pas avoir perdu de sa force.

il nous revient, en ce moment, que, sous un autre régime religieux où abondent les mômeries éleusiniennes, un prêtre, en public, a fort correctement résolu la question posée par Diogène. Deux personnes étaient mortes le même jour, l'une sur Téchafaud, l'autre dans son lit. Celle-ci, comme Marot, avait « mangé le lard » un mercredi de carême, et ne s'était ni repentie ni lavée d'une telle abomination. L'autre avait haché ou violé trois victimes, mais il avait depuis fait les gestes sacramentels, il avait écouté et redit les paroles puissantes; la pâte expiatoire était descendue jusque dans ses entrailles, a Or, mes très chers frères, disait le dadouque ou l'hiérophante, voyez la vertu suprême du Catholicon! Le meurtrier infâme est pardonné, j'ai vu son âme blanchie enlevée 'par les messagers célestes. L'honnête homme négligent des prescriptions sacrées s'enfonce pour jamais dans les fournaises infernales. » 11 paraît que le moderne Eumolpide dut quitter le temple un peu vite, il y avait des Diogènes parmi les Mystes. Comme on contait l'aventure devant une dame des plus initiées, elle fit cette remarque tout à fait judicieuse : « C'était vrai, mais il ne fallait pas le dire. »

Pardonnez ce rapprochement. Les mystères d'Eleusis et leur moralité ont si peu changé qu'on a peine à croire que vingt-cinq siècles nous en séparent. En fait, ils ont duré, sous leur nom historique, jusqu aux derniers jours du paganisme. Depuis longtemps, il est vrai, ils étaient devenus une insignifiante formalité. D'abord locaux et fermés à tous ceux qui n'étaient point d'Eleusis, membres ou clients des familles sacrées ; puis ioniens, interdits au Dorien Héracklès ; ensuite nationaux, réservés aux Hellènes,

inaccessibles aux Mèdes et aux Perses; ouverts enfin à tous les passants, à tous les curieux, sauf toutefois les Epicuriens, ils montraient le chemin des béatitudes éternelles aussi bien au turbulent et sanguinaire successeur d'Alexandre, au proconsul ou au César romain, qu'au déplorable héritier des IMiltiade et des Démosthènes, écrasé, aplati sous la domination de la Macédoine ou de Rome.

Ils n'admettaient jadis que les gens qu'on supposait arrivés à l'âge de raison, et que les personnes libres. Mais peu à peu les petits enfants pénétrèrent dans le sanctuaire antique à la suite de leur jeune camarade chargé du personnage d'Iakkhos ; on diminua seulement pour eux les fatigues de la grande initiation. On allait à Eleusis, comme partout où se multiplièrent des cérémonies analogues, en famille, femmes, enfanls, esclaves, pour s'amuser aux parades foraines, aux exibitions aussi pieuses qu'indécentes prodiguées par un symbolisme peu mystérieux, enfin pour goûter les menues surprises, les petites émotions de fantasmagories désormais percées à jour.

Mais reprenons rapidement les étapes qui, d'un mythe primitif, très naïvement physique, ont amené la pensée grecque à des comparaisons, très imparfaites, entre le réveil printanicr de la nature et la destinée de l'homme dans une seconde vie, puis à l'emploi de gestes, de paroles, d'épreuves hiératiques pour conquérir un rang privilégié dans l'aulre monde : (car ces belles choses ont été inventées plus de cinq siècles avant l'ère chrétienne).

Tout au début, on entrevoit une Aurore dévorée, enlevée par le dieu du jour, Zeus sur son char d'or. C'est un (''pisod(; V(''di([uc. Puis Pcrsèphaëssa est une Aurore du soir ravie pai- le ciel nocturne, emportée aux régions

DKMETKR 401

infernales. La terre alors se lamente et pleure la lumière perdue ; la terre ou la nuit, portant des torches, interrogeant les astres, Flécatc, puis Ilélios qui va commencer sa course, demande, poursuit, obtient le retour de la jeune déesse.

Comme toujours, il y a confusion entre les ténèbres et l'hiver, entre la lumière du matin et la belle saison. Le retour de Perséphonè devient le signal de Téclosion des germes, de la renaissance des fleurs, des fruits, des moissons. Sa disparition dans les entrailles de la terre, c'est la descente du grain, de la vie, aux régions infernales, au pays des morts. Là le dieu générateur, le riche, le mâle, humide et igné à la fois, Ploulos ou Ploutôn^ Dionusos, Iluès, Zogreus, Iakkhos, etc., féconde la déesse et la graine, et les ramène au jour, se posant ainsi en rédempteur, en médiateur entre la mort et la vie.

Ainsi se déforme et se complique le thème primitif ; les cérémonies commémoratives se compliquent aussi, s'enrichissent d'épisodes, d'emblèmes, sur lesquels travaillent des générations de prêtres et d'aèdes. Une évolution vers le symbolisme moral, dont on voit déjà les indices dans Hésiode et dans les Hymnes homériques laisse de plus en plus dans l'ombre le côté naturaliste des Mystères. Le vain problème de la vie d'outre-tombe se substitue aux représentations contrastées de la saison triste et des brillantes époques de la moisson et des vendanges. Les imitations grandioses de ces éclipses et de ces retours dégénèrent en sacrements préservatifs contre les châtiments des Enfers.

Le mouvement qui emporte ainsi le poétique polythéisme grec vers les menus exercices de la dévotion, a reçu le nom d'Orphisme. Cette mystagogie, qui n'a pas exercé moins d'influence sur la philosophie que sur la religion, demande une étude à part.

xvni

L ORPHISME

De Yanthropisme au symbolisme. — Préoccupation de la mort. — Purification, expiation. — Orphée, inconnu dHomére et d'Hésiode, parait avoir été nommé pour la première fois au vi' siècle. — Conjectures sur le nom et sur l'existence d'Orphée : les Rbhous védiques, prêtres ou rites personnifiés (?) — L'Orphisme est apporté du nord de la Tlirace, par des missionnaires errants, les Orphéotélestes. — Les premières cosmogonies orphiques, attribuées h Onomacrite (un favori d'Hipparque), ont péri, et il est peu de fragments orphiques antérieurs à notre ère. — Caractère mixte des doctrines orpiiiques, surtout connexes au mysticisme du Dronusos-Zagreus. — Influence de r(>rphisme sur Phérécyde, Pythagore, Philolaos, Empédocle. — Polygnote fait figurer Orphée dans une vaste composition à Delphes. — Pindare, Eschyle, Euripide, Aristophane, Platon, Aristote, s'inspirent plus ou moins ou s'occupent de l'Orphisme. — La métempsychose, importation probablement égyptienne, semble adoptée par l'Orphisme, qui s'empare aisément des .Mystères d'Eleusis,^ et les accommode à sa théosophie panthéiste.

Le point de départ du sentiment religieux, et de toutes les religions, c'est ce contre-coup de la sensation qui force l'enfant, le sauvage, l'homme primitif d'attribuer à des intentions, à des volontés hostiles ou propices tous les contacts du monde ambiant. C'est là l'illusion fondamentale que nous nommons anthropisme. Le rêve, la vision, y ajoutèrent la croyance à des doubles, fantômes des morts, âmes des vivants, esprits cachés dans les choses, dans les phénomènes, et où résident la vie et

la volonté ; cet animisme, dilîus d'abord, c'est-à-dire répandu dans la nature entière et appliqué à tous les objets réels ou imaginaires, concrets ou abstraits, s'est peu à peu condensé en polythéisme, en catégories dont le trait dominant, le nom générique, s'est individualisé en un dieu directeur, de plus en plus rapproché de la figure humaine, de plus en plus distinct et détaché de la série de faits qu'il résume et qu'il gouverne.

La hiérarchie, s'introduisant dans la multitude divine, a constitué les panthéons ou olympes des divers groupes ethniques; elle a, bon gré mal gré, tiré des rangs quelques protagonistes, et soumis à leur autorité tous les bataillons de l'armée surnaturelle. Une trentaine, une douzaine de dieux se sont vus préposés au gouvernement de l'univers, ordinairement sous le commandement de trinités, dyades, couples suprêmes, puis d'un seul dieu souverain. Tel a été le développement de Yanthropomovphisme. Les aventures, les combats, les passions et les amours de ces dieux, tous doués de formes, de membres et de sexes humains, ont fourni le canevas de la mythologie, d'abord sobre et grandiose dans les deux grandes épopées, puis enrichie, surchargée d'épisodes et de variantes par les traditions locales, par l'infiltration de légendes étrangères, enfin par la fantaisie collective ou individuelle des collèges de prêtres, dos aèdes et des artistes.

En prêtant aux vagues génies issus do ranimismc la forme agrandie, idéalisée, de l'homme et de la femme, l'anthropomorphisme les avait élevés au-dessus de la nature, leur avait communiqué la conscience et la vie; mais en fixant leurs traits, leurs actions bonnes ou mauvaises, leur histoire, la poésie, l'art et le culte les rabaissèrent au niveau commun de l'humanité. Encore les dieux restaient-ils souvent au-dessous de la

y^ ' l'oRPMISMË 403

moyenne; La dévotion des naïfs leur demeura fidèle; mais rey/jemerw/ne sceptique arriva, fort vite, à ne plus voir en eux que d'anciens rois, d'anciens héros divinisés par la crainte ou la reconnaissance; tandis que le sytnbolisme, semblant les ramener à leur antique origine, les considérait comme des emblèmes, altérés, obscurcis, des forces de la nature et des facultés intellectuelles ou affectives : ce que la métaphysique appelle des principes, des types, et la philosophie naturelle des enlilés, des concepts simplement verbaux.

Le symbolisme, qui se développe à mesure que les dieux se dégradent, est fort ancien ; dès la phase animique, il se manifeste dans le passage du culte direct au culte générique, dans la substitution de Tesprit-chef, du futur dieu, à la troupe confuse de ses congénères. Le symbolisme est un effort de la raison pour concilier les suggestions de l'anthropisme avec les découvertes, bien lentes, bien fragmentaires, de l'expérience inexpérimentée. - —

La raison, classement réfléchi des faits recueillis par la mémoire, était bien pauvre à sa naissance, bien vacillante et, de plus, viciée dès le principe, puisque le premier fait enregistré par la mémoire a été une erreur : l'illusion anthropique, le caractère intentionnel des contacts ambiants auxquels l'homme est exposé. La raison donc, élaborant, au lieu de les éliminer, les données qui suffisaient aux curiosités hàlives de l'ignorance anticjue, entreprit d'en extraire (juelques notions réelles, quelques hypothèses vraisemblables sur la succession des choses, sur l'ordre du monde et sur la destinée humaine. Sans enlever aux dieux leur caractère anthropomorphique, par une interprétation juste ou erronnée de leurs noms, elle les rallacha plus étroitement aux phénomènes et aux objets que l'imagination avait personnifiés en eux.

4Ô5 LA GRECE ANTIQT3E

Elle présenta leurs filiations, leurs amours et leurs inimitiés comme les images et les causes des événements qui s'accomplissent dans l'espace et dans le temps, des combinaisons et des conflits qui se produisent entre les éléments, aériens, terrestres, ignés, humides; elle modela Tune sur l'autre, elle identifia la théogonie et la cosmogonie ; elle fit rentrer l'Olympe homérique dans le cadre, vague encore, mais grandiose, d'Hésiode. Telle fut l'œuvre de la raison, œuvre ingénieuse et, à tout prendre, bienfaisante, puisque, dévoilant plus d'à moitié la véritable nature des dieux, elle frayait la route à la conception scientifique de l'univers, puisqu'elle faisait du surnaturel une expression symbolique, métaphorique, de la réalité.

Mais, quasi triomphante du prétendu mystère divin, la raison échoua sur le problème de la destinée humaine. Troublée déjà par l'illusion toute réflexe, tout inconsciente, de l'anthropisme, elle fut bien autrement faussée et dévoyée par les croyances convaincues et réfléchies de l'animisme, par l'invention du double et de la seconde vie. Fiers de leur force, emportés dans le tourbillon des combats, heureux de se reposer dans l'abondance patriarcale de la paix, enivrés par la joie de vivre, les Akhéens d'Homère n'aimaient pas à regarder au delà de l'existence présente. Tout en bravant la mort, ils la redoutaient, ils lu maudissaient, avec une bonne foi naïve. Ils jetaient un voile sur les horizons lugubres ou inquiétants de l'immortalité. Vainement leur montrait-on, derrière le lointain et lamentable Aïdès, la lueur, plus lointaine encore, de certaines îles ou régions fortunées. Ils se défiaient de ce mirage et, en attendant, jouissaient fortement de l'existence.

Mais lorsque le feu de la jeunesse fut tombé, lorsfjue les querelles intestines, les abus des petites tyrannies

L ORPHISME 407

locales, et plus encore les longs et sanglants désordres amenés par les invasions doriennes, eurent assombri la vie, incertaine et précaire, les rêveurs, les poètes, les sages se retournèrent vers la mort, cherchant derrière la tombe une consolation et un refuge. Cette préoccupation est déjà sensible dans Hésiode. Sans doute il ne dit pas adieu à l'espérance, il la retient et l'en ferme dans la boîte de Pandore. 11 sait que la justice n'est pas étrangère au Zeus homérique, au grand dieu des Akhéens ; il compte encore que, même en ce monde, même en ces âges d'airain et de fer, Dikè, fille et compagne du dieu tonnant, ramènera quelque jour, du ciel où elles sont remontées, la Pudeur et la Vertu, le Châtiment et la Récompense. Mais déjà il peint avec complaisance, avec envie, les honneurs et les plaisirs réservés aux immortels de l'âge d'or et de l'âge héroïque. Bientôt la légende d'Méraklès montrera le chemin de l'immortalité, elle présentera la vie comme une suite d'épreuves, dont la divinité est le prix. Mâle exemple, et leçon noble encore, puisqu'elle tendait contre le destin toutes les énergies de l'homme.

Dionysos au contraire, énervant les courages qu'Héraklès surexcitait, enseigne à ses fidèles comment on se procure, dès cette vie, les béatitudes d'outre-tombe par le délire furieux et les prostrations de l'ivresse, par l'enthousiasme et l'extase mystiques. Puis ce sont les renaissances de Zagreus, d'Iakkhos, l'ascension de Perséphonè, les fantasmagories des Mystères, qui de plus en plus décolorent et déprécient cette vulgaire existence terrestre, si douloureuse parfois, si monotone toujours, « l'ombre d'un rêve » , dira Pindare ; simple préparation à la mort » diront Socrate et Platon. Sagesse délétère, contresens morbide, qui fait définitivement de la mort le but de la vie.

Quoi de plus faux! quoi de plus stérile, que cette sanction morale remise auxkalendes de l'inconnu, ces fades béatitudes de spectres flottants, ces supplices ridicules (un peu plus variés toutefois), qu'il est si facile d'obtenir ou d'éviter par quelques simagrées rituelles, par quelques purifications expiatoires ! Certes, dans la société grecque, aux temps où nous sommes parvenus, il n'y [avait pas que des Mystes et des Époptes ; c'est précisément l'âge des grands penseurs, des grands artistes, des grands poètes ; c'est le glorieux apogée, si court hélas ! d'Athènes victorieuse des Perses. Quelle influence pourtant n'ont pas exercée le mysticisme funéraire et, plus encore peut-être, le faux symbolisme, l'attribution de volontés, de facultés humaines aux phénomènes physiques, sur le génie des Pythagore et des Parménide, des Anaxagore et des Platon, sur la sérénité désolée d'un Héraclile, sur l'infatuation sincère d'un Empédocle.

Cet aperçu, à Ja fois trop long et trop sommaire, ce raccourci de l'évolution religieuse dans le monde hellénique, était une préface indispensable au sujet le plus complexe et le plus ondoyant que nous ayons abordé jusqu'ici. UOrphhme a été à la fois une tentative de réforme dans la cosmogonie, un essai de fusion plus intime entre l'olympe grec et les panthéons de l'Asie Mineure et de l'Egypte, un appel à l'ascétisme et en même temps à l'hypocrisie des menues pratiques, une doctrine pure associée aux exhibitions les plus grossières ; mais surtout, l'orphisme a été un état d'esprit résultant de ce long travail de la raison, dont nous venons de suivre les t;\tonncmenls. ;

Ni Homère, ni Hésiode n'ont connli' Orphée. Un poète

du VI* siècle, Ibukos, l'avait, paraît-il, nommé ; mais je

n'en ai pas trouvé trace dans les fragments de ce lyrique.

[La première mention d'Orphée (la première que nous

l'oRPHISME i09

connaissions) appartient à Pindare [lY^ Pythiqtce,\.3i3.) Xnumérant les Argonautes, compagnons de Jason, Pindare cite d'abord trois fils de Zcus, Héraklès, Castor et Pollux, deux fils de Poséidon, Euphémos et Périkiuménos ; « puis, vint encore, dit-il, le joueur de lyre, père des hymnes (ou des poètes, aoidôn), lillustre Orpheus, fils d'Apollon '». Ainsi, dès le premier texte où nous le rencontrons, si tardivement, Orphée apparaît comme un demi-dieu, comme l'égal et le compagnon de personnages entièrement fabuleux. Le peintre Polygnote, contemporain de Pindare et d'Eschyle, dans la vaste composition dont il décora la Leschè de Delphes, donne à Orphée la place d'honneur. Bientôt la légende d'Eurydice, .suivie jusqu'aux enfers, du héros déchiré par les Bacchantes, de sa tête jetée dans l'Hèbre, et portée par les flots soit à Lesbos, soit jusqu'aux rives du Mélès, est partout répandue et enrichie d'une foule de variantes contradictoires.; Orphée est à la fois le fils d'Apollon et de Calîiope, lo'^pere de Musée, le maître de tous les Aèdes (pii ont composé les hymnes sacrés de Delphes et de Dèlos, Olèn de Lycie, Pamphus, Philammon (ces trois derniers paraissent avoir existé) ; il est à la fois, dis-je, le propagateur du culte d'Apollon — comme tel, ennemi de Dionysos et des Ménades, — puis le chantre de ce même Dionysos, de Zagreus, l'inventeur des Mystères. Ipiaton le range à côté de Musée et d'Homère comme inspirateur de tous les rhapsodes. Qu'il ait existé, au dire des mythographes, cinq Orphées, ou qu'il n'y en ait jamais eu un seul, — c'est l'opinion, très motivée, d'Aristote (relatée par Cicéron), — il n'en est pas moins Vrai que ce personnage mythique a exercé sur les âmes un empire extraordinaire, et qui s'est prolongé jusqu'aux derniers temps du paganisme.

Comment est-il sorti tout à coup de l'ombre et du

silence? Comme l'Apollon et rHéraklès dorien, comme Dionysos, et après eux, il est venu du Nord ; les traditions sont en général d'accord pour fixer sa patrie, son berceau, en Thrace et dans la région du mont Olympe. A-t-il donc été apporté, lui aussi, du fond de l'Orient, par quelque tribu bellénique retardataire, lorsque la Grèce était pleine, lorsque le panthéon national avait pourvu à tous les offices divins ? A-t-il langui pendant des siècles, épithète oubliée, doublet surabondant de divinités adorées soiis d'autres noms?

Un savant indianiste, Nève, de Louvain, qui enseignait il y a environ quarante ans, a proposé une explication séduisante du nom d'Orpliée. Plusieurs hymnes védiques sont adressés à des dieux ou prêtres divinisés appelés Ribhous (Rbliou). Or, étant donné que le bh sanscrit répond à un phi grec, il est difficile de ne pas reconnaître dans Orpheu la transcription exacte de Rbhou. J'ajoute, en passant, que Riphées, nom d'une chaîne de montagnes vaguement située dans le Nord, soit en Thrace, soit chez les Ilyperboréens, est une autre forme du même mot. 11 se peut donc que des Ribhous, ou une tribu sacerdotale attachée au culte, à la liturgie des Riblious, ait longtemps végété dans la vague région de ces monts Riphées'. Orphée aurait été non pas un individu, mais un nom collectif, un clergé instituteur et gardien de certains rites.

Cette hypothèse n'est pas une simple curiosité étymologique. Elle est confirmée par un fait, par l'apparition, au vi" siècle, d'une confrérie ascétique, les Orphéoté-

1. Quant aux monts Riphées, il est^plus probable encore qu'ils doivent (s'ils ont existé quelque part) leur nom à une expression homérique : rhi/x' lioiéào. In fureur, le sminio impclueux de Borée, du Nord. \\ . d'Arliois de Jubainville, HuhHintls priiniUfs de l'Europe, tome 11).

LORPHISME 41 i

lestes, înitiateurs orphiques et non pas prêtres d'Orphée, ordre mendiant qui prêchait la pénitence, Tabstention de toute nourriture animale, et condamnait l'effusion du sang même dans les sacrifices. Ces brahmanes thraces avaient sans doute adopté chemin faisant, nous le verrons, nombre d'idées et de mythes venus d'Asie et d'Egypte et les combinaient de leur mieux avec la cosmogonie courante, celle d'Hésiode, et avec les légendes de Dionysos-Zagreus et de Dèmètèr; ils avaient composé de nombreux rituels et traités mystiques. Mais leur principal objectif, c'était la délivrance finale par l'expiation, par la purification morale et litur-

Ces idées d'expiation et de purification, qui ont donné lieu à tant de coutumes bizarres ou ridicules et à tant de phrases onctueuses et solennelles, elles n'ont, pour le dire en passant, qu'une très modeste origine. Au temps où il n'existait pas encore de justice sociale, où le vol et le meurtre ne constituaient que des offenses individuelles, les chefs detribu, les devins, deux classes de personnages sacrés, se servirent adroitement des dieuxpour excommunier le criminel, l'éliminer ex piis, des choses saintes, communes à la tribu. Telle fut d'abord l'expiation : une expulsion prudente d'un homme qui pouvait susciter dans la tribu des discordes, des querelles intestines. L'exilé s'en allait chercher quelque asile au dehors et, très ordinairement, se voyait fort bien accueilli de ceux qui n'avaient pas eu à souffrir de son crime. Puis, comme il tenait, en somme, à l'amitié des dieux, il trouvait facilement un prêtre ou un roi pour le purifier, pour laver dans une eau sacrée le sang qui avait pu souiller sa main. Dès lors, il marchait tête haute comme si de rien n'était. Tous les violents, hommes et dieux, Oreste, 'J'hésée, Héraklès, Apollon, ont eu plus

d'une fois recours à ce procédé commode. En somme, l'expiation, la purification ont été d'abord de simples expédients pour écarter momentanément et pour amnistier les criminels un peu distingués.

Trouvant le terrain préparé, en Attique même, par les orgies dionysiaques et éleusiniennes et par les leçons du thaumaturge crétois Epiménide, qui était venu purifier Athènes en proie à la peste, au début du vi^ siècle, les Orphéotélestes insinuèrent aisément leur réforme dans les Mystères. Ils tombèrent, il est vrai, dans un discrédit rapide. <^ Ainsi que cela est arrivé dans d'autres religions, fait observer MauryjQa pratique du culte finit par l'emporter sur l'enseignement même, et au lieu de conduire àla vertu, la purilicationdesOrphéotélestes ne fut plus qu'un moyen facile de calmer dans l'àme du méchant o\x du superstitieux les terreurs du châtiment futur.) ;Lcs prêtres orphiques descendirent à la condition diTc'ïïarlatans, de diseurs de bonne aventure.VPlaton déjà nous les décrit comme des devins, des sacrïiicateurs amljulanls qui assiègent les portes dis riches [République^ H, 7), annonçant qu'ils ont obtenu des dieux, par certains rites et enciiantements, le pouvoir de remettre non seulement leurs péchés, mais encore ceux de leurs ancêtres, et de leur assurer la félicité dans l'autre vie. Tliéophraste nous représente le superstitieux se rendant cha»iue mois cliez les Orphéotélestes, afin de se faire purilier avec toute sa famille. Leur simonie allait jusqu'au tralic d*indulg:ences infaillibles, de philtres et d'amulettes bénites; ils vendaient au premier venu des secrets pour le délivrer de ses adversaires, quels qu'ils fussent, méchants ou hommes de bien. (Platon, ibid.)» Mais leurs doctrines premières n'en avaient pas moins passé dans la théologie «grecque, et aussi dans la théosophie de Phérécyde et de Pylha-

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^ore. Et (le leur nom mémo était sorti, était né, le personnage fictif d'Orphée désormais immortel. Il se peut encore que la personnification d'Orphée soit due aux écrivains apocryphes qui s'adonnèrent à la littérature orphique.

Le plus ancien de ces simulateurs paraît avoir été Onomacrite, poète et familier du tyran Hipparque, un des éditeurs et correcteurs de V Iliade et de VOdyftsée. C'était une idée fort ingénieuse que de mettre sous l'autorité imposante d'un révélateur antique, révélateur dont le nom des Orphéotélestes semblait attester l'existence, une série d'hymnes, d'œuvres inspirées par les doctrines nouvelles. De toutes parts, se multiplièrent des compositions analogues, acceptées avec empressement par tous ceux dont elles flaflaiont les tendances ; et elles ne cessèrent de s'accumuler dura)it dix siècles, jusqu'aux temps de Porpliyre, de Jamblique et de Proclus. Tout ce fatras, par bonheur, a péri, ou à peu près ; mais il est fâcheux que ce qui nous en reste n'appartienne pas aux premiers âges de l'Orphisme. Lorsqu'on lit les Hymnes^ les Argonautes, les Vertus des Pierres et autres fragments attribués à Orphée ou à Musée, on n'y trouve pas le caractère antique et sim.ple qu'on s'attendait à rencontrer en des traditions attribuées aux origines mêmes des croyances religieuses. Tout annonce dans ces écrits un travail de refonte, un syncrétisme qui cherchait à amalgamer des idées fort diverses ; on y sent la main des Gnosliques néo-platoniciens et néo-pythagoriciens. Non seulement on ne saurait dire si Ton possède un hymne ou une ligne d'Ononiacrile, même du pythagoricien Kerkops, cité par Arislotc ; mais il est douteux que les plus anciens écrits orphiques soient antérieurs à notre ère. On en tient compte cependant, parce qu'ils sont demeurés conformes

aux doctrines, connues d'Euripide, d'Aristophane et de Platon.

On voit par ce dernier que les premières cosmogonies orphiques plaçaient à l'origine des choses Ouranos et Téthys,dont l'union avait engendré tous les êtres. C'était, vous le voyez, un compromis entre Hésiode et la variante plus ancienne recueillie dans Y Iliade. Hésiode a choisi Ouranos et Gaîa. Homère faisait d'Okéanos et Téthys le couple primordial. Au fond, les deux dyades étaient identiques : Okéanos, le grand tleuve qui fait une ceinture à l'horizon n'est autre que le Ciel ; et il n'y a pas plus de distance entre Téthys et Gaîa, qu'entre Rhéa et Dèmètèr. Continuant à côtoyer pour ainsi dire la théogonie ordinaire, les novateurs acceptaient la légende des âges, assignant toutefois l'âge d'argent à Kronos. Puis, tentés par une apparence de profondeur et par une ressemblance de son, ils établirent à l'origine des choses ce dieu de l'aurore dont la faux grandiose avait séparé le ciel de la terre, Kronos confondu avec Khronos, le Temps, ce bon vieux Temps que nous voyons encore sur certaines pendules — et il est là tout à fait à sa place. — Comme dieu, il manque de prestige. Pardonnez si je manque ici de déférence au plus vide et au plus innocent des concepts métaphysiques. Mais dire que des combinaisons élémentaires, des successions de phénomènes, sont filles du temps, c'est raisonner exactement comme La Palice, puisque le temps n'est autre chose que ces successions*nK'm(is. Celte puérilité fut cependant trouvée admirable, et nous verrons comme elle fut amplifiée par les Gnosliques. Les fameux Eons, Aione'i, qui président aux grandes périodes du monde, ne sont en elîet que des fils de Chronos, d'Aiôn, le Temps (en latin ^-Evum), Aiôn(\\ù. assiste et souvent remplace le Chronos orphique.

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De Chrunos donc sortirent le Chaos etTEther (Aithèr). Le Chaos, masse informe, d'une profondeur insondable, était la source de l'indéterminé, de l'infini ; l'Éther produisit le fini, le borné, le déterminé. Les inventeurs de ces belles choses se comprenaient-ils eux-mêmes ? C'est ce qu'il faudrait demander au pythagoricien Philolaos, dont la triade première (Kronos, Chaos, Ares) paraît calquée sur la donnée orphique. Il est probable que, par Chaos, indéterminé, infini, les symbolistes entendaient la matière, susceptible de prendre toutes les formes, que par Aithèr, le déterminé, ils désignaient le principe igné, lumineux, aérien, Pnenma, le souffle, Zeus enfin, chargé de modeler la substance.

Le Chaos était enveloppé comme d'un voile par une nuée obscure [skotoessa omikhlè), par les ténèbres premières, par la Nuit qui porte la vie {Nux Zuphera), épouse de Zeus ou de Aithèr. Cette Nuit enveloppante formait autour du Chaos, de la masse où étaient confondus les éléments des choses, une sorte de coquille. Car la matière en se condensant avait pris une forme ovoïde, — suggérée évidemment par la courbe de la calotte céleste. — (Un vers cité parDamascius,dit que le grand Kronos façonna l'Ether divin en œuf d'argent). — Plus d'une fois nous avons mentionné cet œuf primitif, image qui, à plus d'une reprise, s'est naturellement présentée chez différents peuples ; et elle vaut un peu mieux que la niaiserie prétentieuse de Chronos ; elle n'appartient guère plus aux Chaldéens qu'aux Finnois, aux Peaux-Rouges ou aux Aryas.

Les Indous chantaient qu'avant le jour, l'œuf ou matrice d'or, Jliranyagarbha, était enveloppé dans les nuages, dans une masse ténébreuse. Phérécyde de Syros cachait cet œuf primordial dans les replis du Serpent Ophionée, sorte d'Ouranos ou de fleuve Océan. Aris-

tophane l'a célébré, fort à propos, dans sa charmante fantaisie des Oiseaux : « Il n'existait alors que le Chaos, et la Nuit, et le sombre Erèbe et le Tartare spacieux : ni Terre, ni Air, ni Ciel. Puis, dans le vaste sein de l'Erèbe, la Nuit aux ailes noires enfanta, avant toutes choses, un œuf plein d'un souffle vivant, d'où s'élança, quand les temps furent accomplis, le désirable Erôs aux brillantes ailes d'or, rapide comme les tourbillons aériens. Erôs uni au Chaos, dans le vaste Tartare, produisit notre race et la poussa vers la lumière. Mais le peuple des immortels n'existait point .ivant que l'Amour accouplât toutes choses; des éléments mariés par l'Amour, naquirent Ouranos et Okéanos et Gè, et la race incorruptible de tous les dieux bienheureux. » On voit combien ces idées étaient familières au public athénien duv* siècle. Nous y retrouvons cet Eros d'Hésiode qui, dès que les dieux avaient des sexes, devait présider à leurs accouplements, ce sentiment — réservé aux seuls vivants — dont l'intrusion dans la cosmogonie a faussé pour vingt siècles la notion de ce que nous appelons les lois de la nature. 11 tenait aussi une très grande place, vers le commencement du vi^ siècle, dans la genèse demi-phénicienne de Phérécyde.

Au temps de Celse et de Diogcne Lacrce, on possédait encore une partie de cette théogonie, qui ne dilTère de la précédente que par quelques nuances et quelques noms ; l'illusion anthropiquey est plus accentuée encore^ L'être primordial s'y nomme Zeus, mais avec le sens de vivant, synonyme masculin de Zoè, la vie. Ce Zeus est triple et un : feu (:iûp, àlOmp), souffla (zv»û(*a), et eau (wôojp), selon Eudème ; ou bien, selon les néo-platoniciens : principe actif, amour (Erôs) et démiurge — élaborateur, et non pas créulour, comme on dit volontiers. En cette dernière (jualité, il tirait le monde du principe

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matériel Chthôn ou Chthonia, qui, entre ses mains et sous l'action du Temps [Chronos), devint la terre, solide et liquide, Gè et Ogèn (Okéanos). Nous retrouvons aisément dans ce principe chthonien, aussi ancien que le démiurge, le Chaos d'fiésiode et des Orphiques, l'abîme, la Tavti que les Assyriens donnaient pour épouse à Baal- Dagon, Seulement ici la matière, que nulle subtilité n'a pu supprimer ni éliminer, n'engendre plus les choses et les êtres ; elle est passive et subordonnée au concept anthropomorphique de vie, d'amour, — et bientôt d'intelligence et de raison. Ici, le spiritualisme proprement dit, qui n'est autre que l'animisme quintessencié, commence à s'emparer, pour longtemps, de la philosophie dominante ; mais c'est un spiritualisme panthéistique, celui dont Virgile a donné la formule en trois mots : mens agitai molem, si difficiles à traduire : « une force pensante agite, anime la substance », ou encore : « l'intelligence met en œuvre la matière ».

Apprends qu'une âme infuse en l'immense univers

Anime ce f);!"and corps et circule au travers.

Un souffle intime court dans les veines du monde,

Fécondant l'air, la terre et les plaines de l'onde,

Et la lune argentée et l'astre radieux.

C'est la source qui verse au peuple ailé des cieux,

A Ihomme, aux animaux, aux monstres que Nérée

Porte sous les replis de sa rohe marbrée,

L'étincelle de vie et le germe éternel.

Mais l'iHre, embarrassé dans le lien charnel,

De la crainte au désir et de la joie aux peines

Flotte, attendant la mort qui va rompre ses chaînes

Prisonnier de la nuit, ses yeux cherchent en vuin

La lumière perdue et le foyer divin.

C'est bien là le fond de la conception orphique, l^nouma, l'Ame, enfermé d'abord dans la cavité de l'œuf cosmique, se répand au sein de hi uiatioi-e animée (hufè

empsuchos) et se porte à la périphérie, comme les bulles qui s'échappent de la masse liquide [û^rzto év Ù7fw nop»o/.u;). Le Pneuma est donc TAir, qui vient se placer entre rÉther et les éléments plus lourds. Et nous avons cette superposition si connue, acceptée d'Kpicure lui-même, le feu, l'air, l'eau, la terre, étages selon leurs poids. « Dès lors, paraît-il, tous les éléments s'étaient coordonnés et étaient devenus propres à la génération. » N'oubliez pas je vous prie, ce Pneuma échappé de l'œuf primodial ; il sera tout à l'heure le prototype de l'âme délivrée par la mort.

Cependant l'œuf ne peut durer toujours ; il faut (ju'il éclose. La première manifestation de l'être, Phanès, Protogonos, Protogénès, va le faire éclater. Phanès, que Renan rapproche de mots juifs et samaritains, est bien purement grec. Comme épiphane, il est l'adjectif du \erhe phainô^ paraître. Il est lintolligence. Métis ; il est la lumière. Eriképaios, qui hrise^ qui sépare l'œuf en deux moitiés, le monde et la voûte étoilée. Il procède, est-il dit, de l'œuf primordial où réside le germe vivant. Dans une autre cosmogonie attribuée au pliilosophe Acusilaos, Phanès ou Métis constitue, avec Eros et Rilher» les trois hypostases intelligibles (substances insubslantielles!) nées du Chaos, qui lui-même a donné naissance à l'Erèbe, principe m;Me, et à la Nuit, principe femelle. Ailleurs (cosmogonie d'un certain Iliéronymos), Phanès est représenté par Héraklès-Panthéos, premier né de Tœuf ou était renfermé l'animal, le vivant, que Platon, dit Proclus, appelle excellemment « celui qui existe par luimême », Aulozôon. Ce Panthéos s'était manifesté sous rinfluence de deux principes premiers: l'I^au, élément d'attraction et de cohésion, et la matière, J^M/è, mère ou synonyme de ChOiôn, la Teire : Hulè étant l'expansion, la diffusion, la répulsion ({\.lJusion évidente aux deux

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forces alternantes d'Empédocle, Philotès et Neikos ou. Eris : « Tamitié, Tatlraction », cr la discorde et la haine » qui président à Tordre universel, fait de combinaison et de dissolution). De ces deux principes d'Hiéronymos, il en naissait un troisième, tricéphale, à tête de bélier, de taureau et de lion monstrueux, IHéraklès-Panthéos. La polycéplialie était aussi accordée à Phanès. Toutes ces divagations tournent dans le même cercle. Tantôt Phanès uni à la Nuit enfante le ciel et la terre. Tantôt Ericapaios, verbe créateur et semence divine est le père de tous les dieux. Tantôt c'est Zeus, issu de Phanès, qui donne le jour à Ouranos et à Gè, souche de toutes les générations divines, et qui, avalant Phanès ou Métis, ou le monde, le reproduisait à son tour, mais plus parfait et ordonné définitivement avec le concours de Dikè, la Justice. On reconnaît ici un souvenir d'Hésiode.

Mais tout en se rattachant aux anciennes croyances, tout en dédiant leurs hymnes à la plupart des dieux grecs, età quelques autres (Apollon, Poséidon, Kronos,IIéraklès, Pan, Hépiiaïstos, Adonis, Eros, Némésis, les Nymphes, les Euménides, les Muses), les Orphiques changeaient totalement le caractère de la mythologie ; ils étaient toute personnalité à ces êtres si puissamment animés par l'anthropomorphisme homérique. Les uns n'étaient plus que des noms honorifiques de phénomènes ou de choses, le soleil, l'eau, le feu, les sources, les forêts ; les autres représentaient des concepts métaphysiques ou moraux, la force, la végétation, l'afilnité des éléments, le châtiment, la vengeance, etc. Par exemple lesMoirai, les Destinées, n'étaient plus que les phases de la lune. Aphrodite, par contre, devenait le principe d'amitié, d'harmonie répandu dans l'univers, 1>t).ia toG novroç. Ou bien c'étaient les aspects divers d'une vague divinité, à la fois matérielle et intelligente. Comme les brahmanes

s'écriaient! « Agni, tu es Indra, tu es Varouna, tu es Vichnou; Sourya, tu es Savitri, tu es Pouchan, tu es Aditi tout entière »; les Orphiques ressassaient : « 6^n est Zeus, un est Aïdès, un est Hélios, un est Dionysos. » Peu leur importaient les noms innombrables de la puissance génératrice (Pneuma, Phanès, Eros) aux prises avec la matière ; tantôt célébrant par un symbolisme obscène l'union des deux principes, tantôt ou en même temps, représentant la délivrance du Pneuma, les aventures de l'âme dégagée de la prison corporelle.

Comme Ta remarqué Aristote, « lame, dans leur système, n'était que le pneuma, le souflle, qui s'échappe de l'être organisé {lo hvlon), pour se confondre avec le souffle universel, où elle était portée par les vents. » Ils regardaient, dit Socrate [Cratyle, 38), l'enceinte corporelle comme une prison où l'âme est gardée. « L'âme dans son enveloppe de chair ressemblait au mort dans le tombeau. Ainsi conçue, la vie se présentait comme un état inférieur et non plus comme la carrière de l'activité liumaine. Du moment que l'ânie était considérée comme une prisonnière, il fallait admettre qu'elle subit une peine, un châtiment infligé pour des délits antérieurs, pour les péchés d'une autre existence ; et, au sortir du corps, elle devait passer dans d'autres prisons, et parcourir tout un cycle d'épreuves, à moins que, dès cette vie, des purifications suflisantes n'eussent coupe court aux expiations futures.

Nous nous sommes étendu longuement naguère sur cette doctrine de la transmigration, de la métem— psychose, qui est le grand vice, la maladie incurable du brahmanisme et du bouddhisme. Sinnmmn Jus, summa injuria. Elle veut être la suprême expression de la justice, et elle est l'iniquité suprême, puisqu'elle courbe l'innocent sous l'ombre pesante de crimes imaginaires.

l'orphisme 4«1

C'est un corollaire presque inévitable du panthéisme. Dès que Tàme et la vie sont impersonnelles, et qu'elles passent de corps en corps, prises, comme disent les Orphiques, dans les nœuds d'un filet, d'une trame indéfinie dont la mort vient tour à tour dénouer les mailles incessamment rétablies, la fatalité des métempsychoses fournit une explication facile, — mais beaucoup trop facile, — des inégalités sociales et des misères imméritées. Elle fait plus que les expliquer,' elle les justifie. Sous prétexte de solidarité entre les morts et les vivants, elle aboutit à l'égoïsme du salut individuel. Aiguillon moral, mais empoisonné, elle insinue dans les veines des nations le marasme, l'apathie désespérée.

La métempsychose n'est point hellénique ; et elle n'a jamais pu s'établir fortement en Occident. Enseignée par rOrphisme, par Pythagore et, dit César, par les Druides, elle n'a jamais pénétré dans les masses. Elle est restée la croyance de quelques penseurs isolés, l'amusement de quelques confréries, thiases, éranes, de certains collèges de prêtres ou de théosophes, enfin un thème commode à déclamations poétiques. Si Pythagore, qui avait été coq, n'avait prudemment condamné ses adeptes au silence, je pense que plus d'un aurait ri, lorsque le maître reconnut, parmi les ex-voto d'un temple d'Italie, le casque et le bouclier que son âme avait portés jadis sous les murs de Troie. Maintenant, où Pythagore et les Orphéotélestes avaient-ils emprunté la métempsychose? Elle n'apparaît pas dans le Piig-Véda. A plus forte raison était-elle inconnue des Aryas lorsque les tribus helléniques s'écartèrent du berceau commun. Mais il n'est pas besoin de supposer un voyage de Pythagore dans l'Inde brahmanique. L'Egypte était là, ouverte depuis un siècle au commerce grec ; et la métempsychose figurait parmi ses dogmes les plus sacrés et les plus anciens.

Il m'est arrivé de révoquer en doute Tinfluence de l'Egypte sur la mythologie ancienne de la Grèce. L'importation tardive de la métempsycliose vient confirmer mes réserves, et marque précisément l'époque où les mythes et les dieux égyptiens commencèrent à envahir le panthéon hellénique. Bientôt Hérodote, abusé par les récits des prêtres d'Osiris, va donner le signal d'une fusion intime qu'achèveront les Ptolémées.

Mais laissons la métempsychose. Il nous reste à dire comment rOrphisme s'empara des Mystères, à ce point qu'Orphée en devint le fondateur reconnu, incontesté. Il y avait bien quelque vérité dans cette attribution ; les doctrines orphiques cachaient leur hardiesse sous le voile du mystère, sous l'obscurité des formules et des cérémonies emblématiques; leurs adeptes étaient à la fois des initiés et des initiateurs, qui furent sans doute d'une grande ressource aux nobles prêtres d'Eleusis, pour animer la monotonie et accroître le prestige de simples fêtes agricoles. Les Orphéotélestes apportaient donc avec eux des Mystères, dont les profanes étaient exclus, et renseignement secret. Plusieurs des hymnes qui nous sont venus sous le nom d'Orphée commencent par l'injonction de fermer les portes. Non seulement les Orpliiques apportaient des Mystères, mais ils apportaient ou accompagnaient un dieu, venu comme eux de la Thrace, Dionusos. Ce dieu, ils l'avaient tout d'abord assimilé à leur Phanès, à leur Prologonos, à leur Panthéos; c'était tantôt le soleil et la lumière « Hèlios, que nous nommons Dionusos » tantôt Iladès, Ploulôn, le maître de la germination, de la richesse, de la puissance chthonienne. C'était l'Ame du monde, «< le commencement, la fin et le milieu de tout ce qui est », — formule recueillie par Platon, Lois, IV, 7. — Macrobc, d'après un fragment orphique, nous dit que le dieu

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suprême, appelé Zeus-Dionusos, est le père de la terre et des eaux, le Soleil qui engendre tout, le Pan aux mille formes, éclatant comme Tor, (khruséophengès), et qui fait tourner éternellement sur les gonds célestes la sphère du vaste univers.

Les relations des Orphiques avec Dionysos étaient fort anciennes, car ils le connaissaient sous le nom deOmèstès^ Omadios, Omophagos, mangeur de chair crue, du moins c'est ainsi qu'ils interprétaient ces mots, qui viennent, à l'instant même, de me suggérer un rapprochement dont je vais vous faire part, quitte à approfondir la question. J'en finis d'abord avec le mangeur de chair crue, évidemment un dieu antique et barbare, honoré sans doute de sacrifices humains ; eh bien ! le plus haut degré d'initiation orphique était encore, à Chios, àTénédos, bien longtemps après que le caractère de Dionysos se fût adouci, une Omophagie, une communion de viande crue, assimilée, bien entendu, à la chair sacrée de Zagreus.Mais voici l'idée dont je vous parlais : Si Omeslès était précédé d'un esprit rude : Homestès ; l'esprit rude rempla(;ant d'ordinaire un S, on pourrait dire que le dieu Soma est retrouvé, le dieu védique de la libation, de la liqueur fermentée, auquel tous les mythologues identifient Dionusos. Dionysos, Véclalant mangeur de Soma. Mais quoi! l'esprit rude manque. 11 y aura lieu de chercher s'il ne manque pas ailleurs ; déjà nous le trouvons assez souvent où il n'a que faire : Hippos, liera, Ileslia; et de plus nous savons que l'accentuation grecque n'a été fixée (^ue très tard. Déjà en possession du mot Sôma, peut-être sang, vie, avant de signifier corps, et d'autre part du mot fhnos cru, la langue a pu laisser tomber la forme aspirée hôma, et ne la garder, en l'altérant, que dans les trois épithètesdeDionusos. Songeons au haoma des Perses transcrit par Plutarquc sans

aspiration : dw, omômi. Je n'insiste pas davantage sur cette hypothèse qui m'a souri au passage.

Confondu avec l'être suprême et immanent, avec Phanès, etc., « devenu animateur universel », honneur qu'il peut devoir à ces origines indo-européennes, [Soma^ Agni), soit à sa fusion complète avec le grand dieu phrygien Sabazios, Dionysos entrait à Eleusis comme époux de Dèmètèr. Et il entrait avec les Orphisles; ceux-ci, tout d'abord charmés de Perséphonéia, de cette descente aux enfers, de ce retour printanier vers la lumière, élargirent et transformèrent la légende. PersépUonè, — Korè — , comme on la nomme de préférence à Eleusis, n'est pas seulement, pour eux, la fille de Zeus et de Dèmètèr, l'épouse qu'Aïdôneus a conquise par la violence, c'esl l'ordonnatrice [diakosmos) de l'univers, c'est la source de la vie. Ancienne aurore du soir emportée par le soleil nocturne, puis considérée comme une image de l'âme ravie par la mort, puis comparée au germe souterrain qui remonte en plante verte, espoir de la moisson, Korè est désormais tenue pour un nom de la force organisatrice qui circule dans la matière. Elle prend le titre de Mounogénéia Ihea^ Hlle unique et première-née que '/eus engendra dans de mystérieuses générations, [arrhcloisi rjonais), phaesphoros, porte lumière, aglaomorjihos, à la forme éclatante; et, tout en continuant de figurer avec Ploutôn sur le trône des enfers, de représenter le germe enfoiii et rcssucité, la vie et la mort à la fois (Zw»i xai0âvaTo; aoûv»), — elle se confond avec la lune, principe féminin de l'univers.

Nous avons cxpliciué déjà le mythe de Zagreus, le dieu bienfaisant déchire par ses frères et dont le sang féconde la nature, le Dionusos Chthunien, (ils de Zeuslaureau et de Dèmètèr-Dùô, ou de Z(!Us-dragoa et de Korè ; c'est lui que Cicéron désigne conniie le dieu des

L ORPHISME 42ÎS

Mystères Orphiques : « Bacchus fils de Jupiter et de la Lune. » Ces unions sexuelles, auxquelles assurément, personne ne croyait au v* siècle, étaient pourtant l'occasion de cérémonies honteuses, acceptées sans la moindre vergogne par des hommes graves et des penseurs subtils ; simples allégories, sans doute, mais spectacles corrupteurs pour les foules animales, et qui juraient avec les doctrines de nos ascètes purificateurs. Ceux-ci, voulant concilier toutes les liturgies, se croyaient obligés d'introduire dans le sanctuaire des chastes déesses les obscénités de Cybèle et d'Isis ; car déjà Cybèle — sinon Isis sous le nom delo — étaient confondue avec Rhéa, avec Dèmètèr et Korè dans l'épouse du dieu suprême, Zagreus fut, à l'égard de Zeus et de Korè, ce que celle-ci avait été entre Zeus et Dèo : la troisième ou la première personne d'une triade, prôtogonos, le premier-né, « celui qu'en ses éternels desseins, Zeus avait résolu d'engendrer en Perséphonéia ». Et le voici monarque universel, le plus roi de tous, ba^iletitatos pantôn; sous mille formes et sous mille noms, il préside à la végétation et à la mort: donc, nous le savons, à la renaissance.

C'est par l'interprétation nouvelle et ingénieuse de ces mythes combinés, c'est par la transfiguration de Dionysos en Hèlios et en Zeus, de Zagreus en Dionysos, en Protogonos, quelquefois en Héraklès, de Korè en déesse infernale et lunaire, en principe féminin de la fécondité, c'est en faisant de celte triade entière l'arbitre de la mort, la résurrection et la vie [resurrcclio el vita)^ que l'Orphisme s'est imposé aux théosophes d'Eleusis aussi bien qu'à tous les autres Mystes, mystagogues et mystifiés.

Il a exercé une véritable fascination sur les poètes, les penseurs et les écrivains les plus célèbres de la Grèce; ou pour mieux dire, il s'est manifesté parlout à la fois, dans les lettres et dans l'art, et si les prêtres (Orphéo-

télestes) qui lui ont donné son nom lui eussent fait défaut, on l'aurait trouvé dans la Cosmogonie de Phérécyde, dans les utopies de Pythagore, de Philolaos, d'Empédocle, dans la théodicée de Platon. C'était un de ces mouvements de l'esprit qui se produisent à leur heure, lorsque la raison commence à jouer avec les traditions, à interpréter les croyances au lieu de les éliminer comme des contes de nourrice. En subtilisant ce qu'elle nomme la sagesse des vieux âges, elle en détruit la grandeur naïve et n'en garde que la quintessence illusoire; de l'anthropisme, de l'animisme, elle cvtrait la conception métaphysique du monde et de la vie. Elle invente enfin, six ou sept siècles avant les Gnostiques et les Pères, ces triades et ces hypostases et ces rêveries funéraires qui nous seront présentées comme des révélations divines.

L'Orphisme, après une longue incubation, s'est déclaré à la veille même de l'apogée hellénique ; mais il n'a pas préservé du déclin cette civilisation si rapide, si éclatante ; il n'avait rien en lui qui pût relever les courages, redresser les échines pliéessousla rude et cruelle main de la Macédoine et de Rome. L'excitation passagère qu'il avait peut-être communiijuée à la pensée rendit plus profonds l'énervement et le désarroi de races fatiguées.

Telle était cependant la vitalité du génie grec que, dans sa carrière posthume, en dépit des aberrations mystiques et des défaillances morales, il continua de présider à la civilisation, à ce qui en restait du moins, et ne périt que sous Justinien.

Rc.siuué de Ihistoire de U Grèce indépendante. — La patrie aclioenne dissoute par l'invasion des Doriens. — Dispersion coloniale ; éclat de la Grèce extérieure. — Athènes, en éditant Homère, se déclare la métropole de la race ionienne. — En prenant parti pour les Ioniens d'Asie, elle attire sur elle les fureurs de Darius et de Xercès. — Ses victoires de Marathon, de Salamine, de l'Eurymcdon, lui assurent la prééminence. — Ci mon et Pcriclès. Admiral)le apo^'ôe. — Egoïsme rancunier de Sparte; humiliation d'Athènes. — Sparte, aussi maladroite qu'insolente en sa victoire, abandonne les Grecs d'Asie, et voit sa puissance à jamais abattue par Epaminondas. — Entrée en scène de la Macédoine. — Philippe et Alexandre, champions de la Grèce, mettent fin à l'indépendance liellénique. — L.i, Grèce, muralement annexée à 1 Asie, eu subit toutes les i uni i-imus, en reçoit les cultes a la fois obscènes et mystinuci do Cybèle, de Ma, d'Adonis, jjuis d'Osiris et Sérapis, que le syncrétisme orphique jimal^'ame sans peine avec la légende de Dionysos-Zagreus. — Le monde s'habitue aux dieux morts et ressucités, aux aberrations d'oulre-tombc. — L'éclipsé du génie grec prélude à la nuit de dix siècles ; son réveil, son exhumation, déterminera la Renaissance.

Bien que mêlée inlimemcnt aux sujets que nous Iraitons, riiisloire proprement dite paraît absente de nos entretiens; mais elle n'est pas oubliée; elle est seulement sous-entendue. Ses événements, ses péripéties sont à la fois les résultantes et les causes des aptitudes originelles ou acquises, de l'évolution religieuse, morale et sociale. Si la race hellénique, par exemple, n'est jamais

parvenue à l'unité, c'est qu'elle s'est avancée lentement, par tribus et par étapes, dans un pays coupé de montagnes et très peuplé déjà. Si les traditions achéennes ont été recueillies sur les côtes d'Asie, c'est qu'une invasion tardive avait réduit à l'émigration les premiers occupants grecs de l'Argos thessalien. Si Héraklès, Dionusos, les Orphiques sont venus modifier profondément l'ancienne mythologie et l'ancien culte, c'est que la grande trouée dorienne avait livré passage à des dieux et à des rites jadis confinés au nord de l'Olympe, en Thrace et en Macédoine. Le développement précoce de la Grèce extérieure, coloniale; la longue éclipse, l'éclatant réveil, le déclin lamentable et rapide de l'Ilellade; la diffusion et la corruption du génie grec : autant de phénomènes simultanés ou corrélatifs dont l'histoire explique l'enchaînement, et qui eux-mêmes éclairent l'histoire.

L'âge héroïque, l'âge achéen, qu'on entrevoit dans V Iliade et VOdyssée comme on devine sous les folles arabesques de l'Arioste les grandeurs des temps carlovingiens, marquait une certaine tendance vers l'unité, du moins vers une fédération amiable de tous ces clans et ces roitelets groupés sous le commandement d'Agamemnon. Mais l'âge dorien coupa court à ces espérances. La désunion, le conflit sans fin devinrent le régime politique de cette Grèce déjà si petite, si morcelée, si impuissante contre des masses disciplinées.

Certes, les Doriens étaient une forte race et nullement inférieure aux autres tribus helléniques. Leurs colonies, lorsqu'ils se répandirent à leur tour sur les rivages de la Méditerranée, ne tardèrent point à égaler, souvent à dépasser, en éclat, en richesse, en culture, leurs rivales ioniennes. Leur dialecte énergique et sonore s'tunpara de la poésie lyrique, des chœurs même du

drame athénien. Mais leur rudesse, longtemps confinée dans les étroits cantons de la Doride, enraya une civilisation naissante. Leur intrusion violente brisa les liens, faibles encore, que commençaient à former une langue et une religion communes. Ils s'enfoncèrent comme un coin dans la Béotie et la Phocide populeuses, dans le Péloponnèse déjà trop plein ; il leur fallut meurtrir, broyer, expulser tout ce qui s'opposait à leur passage. Et quand, au prix de cinq invasions, de nombreuses défaites et de cruelles représailles, ils se furent établis, au nombre de quelques milliers à peine, dans la profonde vallée où avait régné le pacifique Ménélas, quand ils eurent réduit en servitude les malheureux habitants de la Laconie, ils se retournèrent contre le Péloponnèse refermé derrière eux. Trois cents ans de guerres, de massacres, d'embûches les rendirent maîtres de la Messénie dépeuplée, d'une partie de l'Arcadie et de l'Argolide, et leur assurèrent l'hégémonie, sinon la domination, sur la plupart des villes péloponnésiennes. Une constitution sauvage, horrible mélange de communisme oligarchicjue avec une double royauté héréditaire, féconde en rivalités, en assassinats, et livrée au caprice de surveillants nommés Ephores, conserva chez les Spartiates une brutalité, vaillante assurément, maisnullementinconciliable avec la perfidie, avec la corruption des mœurs, bientôt avec la vénalité la plus éhontée. Ces lois, dites de Lycurgue, ignorées des colonies doriennes, et bonnes tout au plus pour un camp de bandits toujours prêts à l'attacjue et au pillage, ont stérilisé l'esprit dorien à Lacédémone, à ce point qu'on n'y citerait pas, en mille ans, plus de deux ou trois artistes ou poètes. Quant à des historiens ou philosophes, ce n'est pas à Sparte qu'il en faut chercher. Quelques exemples de courage, exaltés outre mesure, et une dizaine d'habiles généraux, ne peuvent compenser

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les cinq ou six siècles (xii''-vi°) perdus pour l'Hellade, et tant de malheurs déchaînés par l'aveugle égoïsme des Doriens de Sparte.

La vie intellectuelle, le commerce, l'art s'étaient réfugiés à quelque distance de ce repaire, là où n'atteignaient pas tous les jours les griffes de ces brouillons féroces, un peu à Argos, à Corinthe, à Egine, à Sicyone^surlouth Athènes. Les îles proches et lointaines, Lesbo», Chios, Samos, Naxos, Rhodes, Chypre, les cités prospères de la côte d'Asie, Halicarnasse, Ephèse et Milet, et Smyrne, et Colophon, et Pliocée, et Sinope, la grande Grèce avec Tarente,i\Iétaponte, Sybaris, Crotone,Locres, la Sicile avec Syracuse, Himère, Agrigente, Sélinonte, librement épanouies, formèrent autour d'un centre faiblement éclairé comme une ceinture resplendissante. Mais tous ces menus Etats, monarchies, républiques, dictatures minuscules, vivaient chacun pour soi, reliés sans doute à leurs métropoles par des cultes communs et des solennités qui réunissaient momentanément tous les membres de la famille hellénique, mais incapables de se constituer en corps de nation : incohérente fraternité de petites patries jalouses. Ce fut la grandeur d'Athènes d'avoir exercé, durant un siècle, bien court et bien rempli, une attraction véritable sur toutes ces parcelles isolées, d'avoir paralysé quelque temps la force dissolvante de Sparte.

L'Atlique avait échappé à la conquête dorienne. Asile des Ioniens chassés du Péloponnèse, elle avait recueilli, avec les vieilles familles achéennes, toutes les traditions, tous les souvenirs mythiques qui faisaient le fond et le sujet des antiques rhapsodies. Athènes se trouva donc représenter, en face de la barbarie Spartiate, toute la culture acquise depuis mille ans par une race affinée, industrieuse, artiste, et non moins vaillante que les pré-

tendus héritiers de Iléraklès. Les rapports de ce héros avec la déesse Athènè, son amie (presque sa mère, sous le nom d'Alalcoménéia, d'Alcmènè), semblaient rapprocher les deux peuples, et leurs relations se maintinrent longtemps sur le pied d'une sorte de neutralité amicale. Mais le contraste des tempéraments, des mœurs, des lois présageait une éclatante rupture. Pendant que Lacédémone, encroûtée dans sa morgue farouche, imposait à ses alliés, à ses vassaux, sinon l'imitation de son étrange régime, tout au moins le gouvernement oligarchique, l'esprit libéral d'Athènes, réduisant la monarchie à un archontat temporaire, puis annuel, inclinait à la démocratie. Les réformes censitaires de Solon, en atténuant les privilèges de la noblesse, allaient permettre à Clisthènes d'instituer l'égalité entre les citoyens proprement dits; et déjt'i une législation assez douce rendait le séjour de l'Attique tolérable et môme agréable aux habitants de la campagne et aux étrangers. L'usurpation, la tyrannie, d'ailleurs brillante et intelligente, des Pisistratides n'avaient porté qu'une atteinte passagère à l'ordre social nouveau. Pisistrate n'accrut pas seulement la puissance athénienne par quelques expéditions heureuses, il fit d'Athènes, par la récension de VIliade et de VOdyssée, îa métropole de toute la race ionienne. Les anciens ne semblent pas avoir compris toute la grandeur de cette entreprise ; ils n'en ont pas mesuré la portée; mais un tel acte parle de lui-même. S'emparer d'Homère, réclamer pour compatriote le chantre des héros accourus de tous les points de la Grèce, c'était prendre possession des gloires passées, revend icjuer en tout un droit d'aînesse, une prééminence — que même ses plus grandes infortunes ne lui ravirent jamais.

Lorsque les révoltes des villes ioniennes contre la domination perse, et l'immixtion inévitable des Grecs.

d'Europe dans ces querelles, si funestes à leurs frères d'Asie, eurent éveillé la colère et attiré sur l'Hellade les armes de Darius, c'est Athènes qui fut honorée du premier choc, Ilippias, le tyran qu'elle avait chassé, lui rendit ce service en conduisant les trois cent mille Perses aux rivages de Marathon; et là, dix mille Athéniens, aidés d'une petite division platéenne, luttèrent seuls pour l'Hellade entière. Les Spartiates, qui pouvaient arriver à temps, étaient restés en arrière pour laisser écraser leurs rivaux. Dix ans plus tard, un de leurs rois, Léonidas, moins heureux que Miltiade, était vaincu et tué aux Thermopyles ; et, sans la ruse et la ténacité de Thémistocle, qui les contraignit à gagner avec lui la bataille de Salamine (480), ils auraient déserté la cause commune ; il leur suffisait qu'Athènes eût été livrée aux ilammes par les multitudes de Xercès, Leur conduite correcte à Platées et à Mycale (479) rachète à grand peine ces vilenies. Athènes sortit grande de ces luttes si disproportionnées, que Cimon, le fils de Miltiade, termina par un coup d'éclat, la double victoire de rKurvmédon, gagnée sur terre et sur mer (470) ; elle en sortit maîtresse de la mer, libératrice des Grecs d'Asie, tré.sorière d'une riche fédération d'îles et de colonies, suzeraine de la Chersonèse, de l'iïellespont, du Pont-Euxin, alliée des rois gréco-scythes du Bosphore cimmérien (la Crimée). Vainement Sparte, par d'odieuses chicanes, essaya d'empêcher la reconstruction de l'Acropole et des Longs Murs qui relièrent Athènes au Pirée. L'adresse de Thémistocle triompha de cette mauvaise volonté. Trois ports désormais, abritant les flottes de guerre, recevaient les blés de Russie, les minerais de Thasos et du Pangée, toutes les richesses de l'Orient. Cimon et Périclès, appelés tour à tour par leur gloire, leur talent, leur éloquence, à diriger les affaires de la république, embel-

lirent leur ville de magnifiques édifices. Temple de Thésée, Parthénon, Propylées. Le second surtout, orateur et chef du parti démocratique, a attaché son nom à l'une de ces périodes si rares, souvent si courtes, où le primate homo se montre à peu près digne du nom d'homme, où les misères, les catastrophes, les trahisons, les taches de sang et de houe, — si nombreuses soientelles encore! — disparaissent, s'évanouissent dans un rayonnement prestigieux.

Le foyer principal, c'est Athènes, sans doute; mais autour d'elle tout le monde grec resplendit, sauf l'obscure Etolie, peut-être, et Sparte jalouse, couvant sa rage dans une bouderie hautaine. Partout s'élèvent au-dessus des cités les beaux, temples aux triglyphes d'azur, aux frontons rougeâtres, aux péristyles frottés de teintes légères qui atténuent la blancheur crue des marbres ; partout des hauts reliefs animent les frises et les murailles ; des statues de dieux, de déesses, majestueux ou charmants, décorent les rues, les places, les sanctuaires; partout de vastes théâtres ont pour toile de fond les horizons de la mer et des montagnes, et la muse triomphale d'Eschyle y fait retentir les gémissements de Xercès et la chute des Perses. Puis ce sont des solennités religieuses et gaies, des flottes de pèlerins qui, sans crainte de nourrir les ambitions sacerdotales, portent à Délosles offrandes de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique; ce sont les Jeux nationaux de Pise ou Olympie, de Delphes, de Némée, de Corinthe, et une foule d'autres Jeux locaux, qui rapprochent les colonies et les métropoles, qui mêlent aux exercices de force et d'adresse les chants, les déclamations lyriques, les travaux de la pensée. On raconte qu'Hérodote lut, aux Jeux olympiques, le premier livre de son histoire, et son œuvre entière aux Panathénées d'Athènes : car tout ramène et tout revient

à ce cerveau de la civilisation antique; de la périphérie lointaine, des courants nerveux y apportaient toutes les idées, toutes les doctrines qui allaient bientôt inquiéter les conservateurs dévots, ces conceptions plus ou moins hardies des Pythagoriciens, de Parménide, d'Heraclite, deDémocrite,d'Anaxagore, que le symbolisme orphique insinuait dans la théologie.

De la rencontre, du choc de tant de pensées, interprétées diversement par les philosophes, les poètes, les peintres, les sculpteurs, naissait une animation inconnue, une émulation féconde d'esprit et de génie. La langue, assouplie, enrichie jusqu'à la surabondance, se prêtait avec une aisance égale à la sublimité d'Eschyle, à la grandeur de Sophocle, à la noblesse de Périclés, à la causticité de Socrate, à la subtilité des sophistes, au laisser-aller d'un Alcibiade, à la puissante fantaisie d'Aristophane et d'Euripide, ù l'harmonieuse complexité de Platon, à la simplicité froide de Xénophon, à la solidité concise de Thucydide. Temps heureux, moment inoubliable, où des banquets sans faste réunissaient les sages sans pruderie, les orateurs sans prolixité, les belles femmes lettrées ; ou les flûtes, les lyres, les danses alternaient avec les récits, avec les narrations enjouées et graves; où les hommes tour à tour magistrats, soldats, généraux, écrivains, échappaient à la routine des fonctions permanentes ; où le fardeau des sciences accumulées ne fatiguait pas encore la jeunesse vigoureuse; où les exercices corporels, sagement combinés avec l'étude, ajoutaient à la liberté de l'esprit la grâce des mouvements et la perfection des formes!

Je ferme les yeux pour iixer en moi cette vision lumineuse; je les rouvre, et tout s'est assombri; les nuages couvrent le ciel. Sparte n'a pu supporter plus longtemps l'apothéose d'Athènes. Cléomène, et la peste après lui,

ravagent les campagnes sacrées d'Eleusis. Périclès meurt; l'odieuse guerre du Péloponnèse va défaire Tn-uvre des guerres médiques. Je ne dirai point quelles allernatives de victoires et de revers, que de fautes réparées et aggravées, que de trêves rompues, quel aveuglement linal livrèrent Athènes ruinée aux funestes Doriens et à leurs complices — les patriciens et les modérés. Car — tristes leçons toujours oubliées ! — l'ennemi public avait un parti dans la ville assiégée; les fanatiques imbéciles qui avait condamné à mort les généraux vainqueurs aux îles Arginuses pour avoir négligé de recueillir des morts engloutis par la tempête, les autoritaires gênés par la démocratie, lès trembleurs et les esprits pondérés, Aristophane, hélas! et Xénophon, Socrate même, et Platon, acceptaient, je ne dis pas souhaitaient, l'humiliation de leur patrie. Sparte donc triompha, avec fureur, avec férocité, avec impudeur ; et pourquoi ? Pour aboutir, après vingt ans de tyrannie, au honteux traité d'Antalcidas, qui abandonnait aux Perses tous les Grecs d'Asie.

La captivité d'Athènes dura peu. Délivrée par Thrasybule (403), elle produisit encore de bons généraux, Iphicrate, Conon !394), des philosophes, des poètes, et toute une pléiade d'orateurs ; elle eut des réveils glorieux; elle redevint le centre des lettres et des arts. Mais sa puissance était brisée. Sparte ne lui survécut guère. En dépit de ses Lysandre, de ses Agésilas, celui-ci maître un moment de l'Asie Mineure, elle se vit refoulée, traquée, bravée jusque sur ses frontières, et à quatre reprises, par le héros thébain, Epaminondas. Son orgueil fut abattu par la nation la moins estimée de la Grèce (371-363). Non contente de détruire Platées, cette ville qui devait rester sacrée pour tous les Hellènes, elle s'était emparée de Thèbes par trahison. A la tête des

patriotes béotiens réfugiés à Athènes, Pélopidas reprit la ville. La victoire de Leuctres, où périt le roi Cléombrote, ouvrit à Epaminondas le chemin du Péloponnèse. La fondation de Mégalopolis, la révolte de l'Elide, de la Messénie, la terrible bataille de Manlinée, et bientôt la Ligue achéenne, rejetèrent et continrent enfin dans son étroite vallée cette bande redoutable qui avait désorganisé la Grèce. Mais ses vainqueurs n'héritèrent pas de son hégémonie. La gloire de Tlièbes avait duré dix ans; la mort d'Epaminondas la replongea dans son obscurité.

Une nouvelle invasion, venue du Nord, allait achever la ruine de l'Hellade, Déjà, tablant sur le malaise qui suivit la prise d'Athènes et de Thèbes, des principicules thessaliens, Jason, Alexandre de Phères, avaient médité l'asservissement de la Grèce centrale ; Pélopidas déjoua leurs projets; ce fut la Macédoine qui les reprit, ou plutôt un homme, le plus madré et le plus persévérant des politiques, Philippe, père d'Alexandre.

Quant aux Macédoniens, c'étaient de braves soldats, rudes ivrognes, des Hellènes attardés qu'un contact perpétuel avec les Péoniens, les Thraces,les lllyriens, avait maintenus dans la barbarie. ^lais Philippe, longtemps otage à Tlièbes, élevé dans la maison d'Epaminondas, avait pu recouvrir d'un vernis grec ses vices nationaux. Surtout, il retournait dans son royaume, convaincu de la faiblesse, du désarroi de la Grèce, Après avoir étendu et affermi ses frontières du nord et (]o l'ouest, soit par d'heureuses incursions en Thrace, soit par son mariage avec une princesse d'Epire (la fameuse Olympias), il se tourna vers la Grèce, réclamant, comme fils d'IIéraklès, une place [pour son char aux Jeux Olympiques, et, comme adorateur pieux d'Apollon, de Dionysos surtout, le droit de venger le sanctuaire de Delphes, pillé par des aventuriers phocéens; négociant avec Athènes

inquiète, tantôt battu par Phocion à Byzance et en Eubée, tantôt surprenant Amphipolis et Olynthe, dernières alliées ou vassales d'Athènes dans la Chalcidique, mettant la main sur les mines du Pangée, sur Thasos, sur Lemnos; achetant les consciences, paralysant avec son f r et ses belles paroles l'éloquence de Démosthènes ; enfin écrasant à Chéronée la dernière armée de la seule ville qui représentât encore l'Hellade, — défaite honorable, et qui valut à la ville vaincue le respect de son vainqueur. — Philippe venait d'être proclamé généralissime des Grecs contre les Perses, lorsque Olympias, répudiée, le fit assassiner (336).

Alexandre avait vingt ans. C'était un précoce : à seize ans, il avait suppléé son père et gouverné la Thrace. Deux ans lui suffirent pour réprimer — non sans fureur — les révoltes (ju'avait encouragées sa jeunesse. Et, dans l'année 334, à la tète de trente ou quarante mille hommes, il s'en alla défier l'énorme et incohérent empire des Perses. Batailles du Granique et d'Issus, prise de Tyr, con({uéte de la Judée et de l'Egypte, bataille d'Arbelles (332), incendie partiel de Persépolis, pointe en Bactriane, en Sogdiano, campagne dans le Pendjab, descente de l'Indus, retour par l'Arachosie, laCaramanie, fcstoiements excessifs à Babylone et mort prématurée (3i3). Onze ans d'une course effrénée, insolejnment heureuse, avaient épuisé ce tempérament fébrile et miné par tous les vices.

Que de paroles on a déversées sur le héros lettré qui, dans Thèbes saccagée, épargnait la maison de Pindare, qui pleurait sur le tombeau d'Achille, qui se montrait soucieux de l'opinion d'Athènes! sur l'élève d'Aristote, attentif à faire capturer ou recueillir pour son maître les animaux inconnus et les plantes nouvelles ! Que de dithyrambes en l'homienr du VHste génie qui ne quittait pus

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une contrée sans y déposer une ou plusieurs Aîexandries, qui envoyait Néarque, son amiral, à la découverte de l'Océan indien 1 Certes, Alexandre était intelligent quand il n'était pas ivre; il était bon compagnon quand il ne poignardait pas son ami Clitos, quand il ne traînait pas dans une cage de fer Callisthènes, le neveu du chi ■ Aristote. C'était, qui pourrait en douter? un vaillant guerrier suivi dune armée d'élite. Mais c'était aussi un impulsif et, comme on dirait aujourd'hui, un mégalomane; un alcoolique atteint de délire ambitieux. Si ses soldats ne l'avaient pas ramené de l'Inde, il aurait poussé jusqu'au Gange, jusqu'en Chine, sans souci de ses conquêtes passées. Sa folie s'était déclarée tout de suite, après Issus et l'entrée en Egypte ; descendant d'Héraklès, il lui plut de prendre pour père un dieu cornu, Ammon, déjà assimilé à Zeus, de fraterniser avec Osiris et avec Dacchos, comme lui conquérant de l'univers.

Le dieu mourut, à trente-trois ans, »* laissant le trône au plus digne » ; et ce mot, impolitique autant que théâtral, lâcha sur l'Asie et sur l'Europe une bande de bêtes carnassières : le vieux tigre Antigone acharné après l'adroit chacal F^umène ; le brillant léopard Démétrios Poliorcète, un moment vainqueur et idole d'Athènes; diverses hyènes sans pitié, Antipater, Cassandre. etc., meurtriers de la famille d'Alexandre (mère, frère, fils, épouses); le puissant ours Lysimaque, le lion assyrien Séleucus, et le prudent non moins que féroce crocodile Plolémée Soter, se confédérant pour étouffer dans leurs étreintes, broyer dans leurs mâchoires leurs royaux collègues, gendres ou beaux-pères, Antigone et Démétrios. C'est une orgie de sang, d'assassinats, de massacres, d'infamies, une suite de Pyrrhus brouillons, de cruels Gonatas. La Macédoine s'abat sur l'Ilellade expirante,

appelée tantôt par les Achéens, tantôt par les Athéniens, hélas ! Quant à l'Asie, elle n'a plus ni peuples maîtres d'eux-mêmes, ni Etats fixes. Rome aura beau jeu dans ce désordre immense. Alexandre avait façonné le monde pour les Césars. Telle était au iii^ siècle la dislocation de l'Orient, que le joug romain fut un bienfait. Le repos, le repos au moins ! criaient haut ou bas toutes ces campagnes piétinées, toutes ces villes prises, reprises, ruinées, désespérées. C'est ce que Rome leur donna, et non pas tout de suite; car il fallut que la prise de Carthage (202) lui permit d'abattre la Macédoine à Cynoscéphales (196) et à Pydna (168), la Syrie à Magnésie (190), la faible ligue Achéenne à Corinthe (Leucopétra, 146), enfin Mithridate, et Athènes, à Chéronée encore (87); il fallut que l'administration d'Auguste inaugurât pour un ou deux siècles un ordre apparent, nécessaire à des races éreintées.

Et c'est cet âge de déperdition, de diminution morale, qui fut l'époque de la plus grande expansion hellénique; la langue grecque s'empara de l'Asie Mineure jusqu'à l'Euphrate; depuis longtemps parlée dans l'Italie méridionale et en Sicile, elle entra dans l'éducation des Romains, et la littérature grecque donna naissance à la littérature latine ; bien plus, elle lui survécut, ou du moins sut garder jusqu'aux temps de Longus (Daphnis et Ch'oé, V* siècle) uue grâce et une pureté de style et de langage, que le latin perdit peu après les Antonins. Loin de moi de méconnaître les services rendus aux sciences mathématiques, à l'histoire, aux études grammaticales par les savants et les diorlhuntes d'Alexandrie, par un Apollodore de Perga, un Héron, un Iférophile (médecin), un Eratosthène, un Polybe, un Diodore, un Strabon, un Aristarque enfin; ni les mérites, ni les talents vrais des Théocrite, des Callimaque, des Apollonius, et tant

d'autres; et plus tard la bonhomie curieuse de Plutarque et Tétincelant esprit de Lucien. Au reste, les modèles anciens, les œuvres du g^énie grec indépendant, subsistaient, pour compenser les grâces un peu artificielles, souvent l'infériorité morale des œuvres nouvelles, qui sentaient l'huile et le pastiche. 11 n'en est pas moins vrai que l'âme de la Grc'ce, amoindrie, humiliée, corrompue, ne pouvait plus souffler autour d'elle l'énergie, la fierté, ni la forte et libre raison. Ecrasée, elle enseignait la résignation, la patience, soit dédaigneuse, soit complaisante, le dégoût de la chose publique et des intérêts terrestres, les amusements de la magie noire ou blanclie et des rêveries mystiques, et soit l'habile exploitation de la flagornerie et de la basse servilité, soit la retraite austère et prudente; de toutes façons, la déviation de l'esprit humain et de la vie sociale.

Cette désespérance était en germe dans VOrphisme. Mais au vi*, au v*^ siècle, en ces âges de renaissance où la Grèce écliappait au joug dorien, où Athènes victorieuse opposait fièrement a la stérilité intellectuelle de Sparte l'épanouissement merveilleux de la poésie, de l'art et de la pensée, les rêveries funéraires du mysticisme tenaient peu de place dans la vie ardente d'une nation active, tournée tout entière vers l'effort glorieux, enivrée de sa force et de sa liberté. Elles fournissaient tout au plus quelques thèmes commodes et inoiïensifs à la déclamation lyrique, ces lieux communs soleimels sur la brièveté de la vie, sur la vanité des plaisirs et des richesses. Traduites en belles phrases dans les écoles des philosophes, en tableaux symboliques dans les Mystères, elles plaisaient pai- contraste. Les époplessen délectaient à Eleusis, les auditeurs, au théâtre ou danâ les jardins d'Académus ; et puis chacun retournait à ses «lîaircs, aux discussions de la place publique, aux

travaux de l'armée ou de la flotte, sans souci des enfers et des rites expiatoires. Mais le virus n'en était pas moins déposé dans les âmes, n'attendant pour se développer queTénervement qui suit les catastrophes. Il se propagea dans la décomposition morale et sociale qui fut l'œuvre des Macédoniens et des successeurs d'Alexandre. Alors pullulèrent ces confréries de dévots, ces ihiases, ces éranes secrets où l'ennui de la vie cherchait des distractions suspectes. On demanda aux superstitions étrangères les émotions, les consolations, que ne donnaient plus les divinités nationales. Les femmes surtout, désœuvrées, délaissées souvent, se jetèrent dans ces nouveautés, d'abord proscrites par les lois. Mais que peuvent les lois contre l'affaiblissement d'un peuple? Plus s'étendait l'empire du génie et de la langue hellénique, plusla religion et la pensée grecques devenaient tributaires de l'Asie conquise par les armes d'Alexandre. ?

Jusqu'au iv^ siècle la mythologie grecque avait englobé et ennobli les dieux et les mythes orientaux. A partir d'Alexandre, ce fut son tour d'être envahie et altérée parles cultes étrangers. « Les Grecs, dit Platon {Epinomis, § 10i,ont embelli ce qu'ils empruntaient aux Barbares. » Ils imposaient du moins les noms et le caractère de leurs dieux aux divinités de la Phrygie, delà Carie, de la Lycie, de la Phénicie. Maintenent, c'est en personne, c'est avec les particularités les plus malsaines de leur histoire et de leur liturgie, que ces dieux vont entrer dans le panthéon grec. Il y a là une déchéance profonde et sur laquelle on ne saurait trop insister, parce qu'elle a été considérée comme un acheminement vers un prétendu idéal religieux. En réalité, du fait d'Alexandre, qui n'y songeait guère, la Grèce a été rabaissée au niveau de peuples frappés d'un arrêt de

développement, de nations dégénérées, de races qu'elle avait dépassées depuis dix siècles.

De CCS peuples vieillis, les Hellènes en leur prime jeunesse avaient reçu les rudiments de l'art et de la pensée. Des conceptions orientales, ils avaient admis ce que comportait leur tempérament, leur génie amoureux de la vie, de la mesure et de la beauté. Nous avons signalé ces emprunts. Mais ils avaient laissé de côté tout ce qui pouvait les détourner de l'action, tout ce qui répugnait à leurs aspirations vers la lumière, vei-s le développement libre et harmonieux des facultés physiquf s et intellectuelles. Sage réserve, malheureusement oubliée par 1l-s propagateurs du culte de Dionysos et par les adeptes d'Orphée. Nous avons vu, sous le couvert des deux chastes déesses Dèmètèr et Korè, les dieux ress(/.scilés, Sabazios, Zagreus, lacchos, s'emparer du sanctuaire d'Eleusis. La porte est désormais grande ouverte à leurs congénères Atys, Adonis, Sérapis. L'ère du syncrétisme a commencé. On appelle syncrétisme la fusion des croyances et des dieux de la Grèce et de rOrient, ou plutôt la résorption de l'Olympe homérique et de la théogonie d'Hésiode dans le panthéon et la Ihéurgie asiatiques.

Le caractère général des religions orientales, c'est, vous le savez, l'adoration de la fécondité chthonienne, le culte, facilement obscène, des rapports sexuels entre une grande divinité féminine, la terie ou la lune, avec un dieu mâle subordonné, le ciel ou le soleil, ou la lune mâle; entre le principe humide et le principe igné, lumineux. Le dieu est sujet à des éclipses, à des disparitions régulières, la nuit, l'hiver; il est impuissant, il est eunuque, il est mort. La déesse le pleure et le rappelle, l'ensevelit et l'embaume. Le dieu reparaît au printemps, rajeuni et vigoureux ; la déesse célèbre son

EXPANSION ET DÉCADENCE 4i3

retour, l'enivre de caresses, de voluptés, et le ramène affaibli, efféminé, jusqu'au seuil du tombeau. I*lt cela recommence tous les ans et tous les jours. Les variantes sont infmies, le fonds est immuable autant que pauvre.

Ces idées ne sont pas étrang-ères aux Indo-Kuropéens, elles ne le sont à aucun peuple, puisqu'elles procèdent du culte si universel de la génération. Mais, presque en tout lieu, la prééminence a été attribuée à l'élément masculin, au ciel, au soleil; et cette simple différence a creusé un véritable abîme entre les deux conceptions du monde. D'une part, la divinité suprême s'est élevée de la terre au ciel; et, d'un coup d'œil embrassant l'univers, elle a oublié le symbolisme génésique pour le gouvernement rationnel des choses et des êtres ; d'autre part, elle est restée attachée à la terre, souvent à la fange, aveuglément livrée à la passion reproductrice, aheurlée au problème insoluble de la vie et de la mort. Sous cette forme indigente, le culte de la fécondité est spécial aux peuples de l'Asie Mineure et de la Phénicie. En Assyrie et en Chaldée, d'où il tire son origine, en Egypte où il paraît indigène, il se cache, pour ainsi dire, au milieu d'une mythologie très con»pliquée et très ingénieuse. Mais soit à Biblos, soit à Zèla, à Comana (Pont et Cappadoce), à Pessinuntc en Phrygie, soit au Tmolus ou au Sipyle, ou encore à Ephèse, dont l'Artémis mamelonnée n'a rien à voir avec la froide Arlémis grecque, nous ne rencontrons que la déesse et son parèdre, duquel parfois nous ignorons le nom.

Cybèle, Kuhèlè, Kiihèhh régnait sur toute la Phrygie et les régions voisines; sur toutes les montagnes s'élevait un sanctuaire en son honneur ; de là tous ses surnoms, Dindymènè, Bérékynlhia, Sipylè, Idaia. Ses images les plus antiques, à i*essinunle et sur l'Ida,

notamment, étaient des pierres tombées du ciel, qui, peut-êlre,à l'origine, représentaient aussi bien le fécondateur que la fécondée (car les dieux androg-ynes, hermaphrodites, ne sont pas rares dans le chthonisnie, témoin TApliruditè barbue de Chypre). Cybèle, dont le nom n'est pas grec, était, selon toute probabilité, la déesse des montagnes sur les(juelles semblait se poser le ciel. Elle s'appelait encore Ma, Màslaura (peut-être la mère vache). Ma, la mère des dieux, la grande mère ou déesse phrygienne. C'était donc, en apparence, une déesse vénérable, tout à fait semblable à Rhéa, à Gala, à Bionèy avec lesquelles elle fut de boime heure confondue (dès le vi*^ siècle à Atiiènes et en Béotie). Mais ses fêtes orgiastiques et sa légende secrète ne pénétrèrent en Grèce qu'après le Sabazios orphique, avec les troupes de Galles ou Métrarjyrtes qui colportaient partout l'image de la déesse, eu vendant des amulettes et des formules expiatoires. Lucrèce a décrit magniliquement les processions de la grande déesse, eu joignant à son tableau des commentaires qui le dénaturent un peu. On sent que le syncrétisme a fait son œuvre.

Mère auguste des dieux, des hoiunies et des êtres...

Haut montée rn un char Iraîiié par des lions ..

Les cités qu'elle abrite en des forts naturels

A son front ont valu la couronne murale

Qui de loin aux respects populaires signale

Son marbre solennel en triomphe porté.

Ue li son culte antique et partout respecté.

Ses prêtres et son nom rappellent la IMirygie

Où les Iraditiiujs veulent ([ue sa magie,

Pour le donner au monde, ait évoijué le blé.

Puis ce sont les Galles furieux, cortège nmtiié, ivres de sang, heurtant dans une étrange danse d'alTreux cimiers <'t des chaînes d« fer,

Et la peau des tambours tonne au choc de leurs mains,

Et la cymbale éclate, et les cornets farouches

Avec le fifre aigu glapissent sur leurs bouches.

Le mode phrygien exalte leur fureur.

La pique au bras, joyeux, ils courent; et l'horreur

Etfare et traîne aux pieds de la Mère Idéenne

L'ingratitude impie et le vice et la haine.

Muette elle s'avance à travers la cité.

Aux âmes comme aux corps dispensant la santé.

En pluie, autour du char, l'or et l'argent résonnent ;

D'un nuage odorant, les roses l'environnent,

Voilant la grande Mère et ses prêtres armés.

Mais, derrière cette majesté solennelle, se cachait l'histoire bizarre d'Agdistis, ou Attys, Attus, Attès (dont les Grecs faisaient un roi de Lydie), du dieu Atys, Samdan, ou Mèn, ou Labrandeus, ou Sarpédon, ou Sabazios, ou Bag^aîos, ou Papas (père), dont tous ces noms sont des épithètes ou des variantes : Atys, le soleil fugitif, l'amant infidèle qui se mutile pour se punir, et que ses compagnons imitent en sa fureur pour s'associer à la douleur de Cybèle inconsolable, ou de Xanna (Anahita), ou encore d'une Agdistis femelle, — autres formes de la grande déesse. On raconte qu'Atys allait attenter à sa propre vie, quand Cybèle, prise de pitié, le changea en pin, le plus droit des arbres et celui qui perd le moins sa verdure (cet arbre joue aussi un rôle dans le culte de Mithra). Enfin, Atys, le beau pasteur, revient à la vie, le printemps ramène sa fête, qui durait cinq jours. Lamentations et promenade du pin sacré; grand vacarme de cornes et trompettes ; frénésie et mutilations; résurrection et danses désordonnées; enfin extase et repos : telles étaient les phases de cet office delà passion d'Atys. Le trait le plus singulier — non pas pour nous — du culte de Cybèle, c'était ce mélange d'insanité obscène et de sanctification austère, cette perpétuelle, obsédante et dépressive préoccupation charnelle associée aux exer-

cices ascétiques. Les Galles s'astreignaient à de dures observances, se donnaient la discipline avec un fouet garni de petits os ; ils s'abstenaient de certains aliments; puis tout d'un coup ils reprenaient leur métier de derviches hurleurs et de karagheuz indécents.

Aux deux Comana, une déesse, une Ma, déesse mère dont nous ignorons le nom mais que les Grecs confondirent avec leur Enyô, les Latins avec leur Bellona, portait une massue et un bouclier. Des rayons couronnaient sa tête. C'est-à-dire qu'elle avait assumé tous les pouvoirs, aussi l^ien la splendeur solaire que la fécondité. Son grand-prêtre portait un bandeau royal. Il est très probable, d'après Maury, qu'en elle se réunissaient la grande Istar babylonienne, déesse de la guerre, et toutes les Artémis cruelles des Tliraco-Scythes, des Albaniens, des Pamphyliens, toutes Ixni-terreslres, toutes honorées de victimes humaines préalablement engraissées et parfumées, toutes avides de sang et de volupté.

De nature moins belliqueuse étaient les Baalith, Baaltis, Mylitta, Atergatis, Sammouramilh, plus spécialement préposées aux voluptés physiques. La colombe était leur attribut ; leurs prêtres et leurs prêtresses se livraient aux plus honteuses débauches. Dans leurs bosquets sacrés, aux bords de leurs lacs, au pied même de leurs autels et parmi les simulacres les moins déguisés, les femmes pieuses venaient une fois l'an, nous dit Hérodote, s'offrir au premier venu. Toutes avaient pour parèdre et pour amant un dieu lumineux, Baal ou Melkarlh, ou Dagon, ou Thainmuz. A leur groupe, se rattachait l'Aschéra du temple de Salomon, nommée, à Biblos, à Sidon et à Tyr, Astarté. Kllc avait pris, tout naturellement, un caractère maritime chez un peuple de marins. Nous avons dit comment, de Chypre, où les jeunes filles venaient sur la plage lui sacrifier leur virginité, cette

Cypris au sourire équivoque avait été portée à Cythère par les navires phéniciens, et s'était confondue très anciennement avec Aphrodite. Le génie grec, tout en admettant, avec beaucoup trop de complaisance, les basses pratiques de son culte, l'avait lavée de son écume natale, l'avait embellie, épurée aussi, pour l'introduire dans l'Olympe ; il l'avait associée à Zeus, à Ares, à Hermès, à lléphaïstos. C'est une de ses créations les plus charmantes et les plus savantes; toutes les nuances y sont fondues, depuis l'élégance la plus raffinée de la femme, jusqu'à la grandeur auguste de la mère-nature, de l'Aphrodite ourania^ ou céleste.

L'Orient hellénisé, tout en acceptant cette Aphrodite renouvelée, en avait moins oublié l'origine chthonienne, ce rôle qui lui est commun avec toutes les bonnes déesses de la Chaldée, de la Phrygie, de l'Asie sémitique. La légende d'Adonis l'associa, comme toutes ses pareilles, à un époux intermittent, subordonné, quil meurt et ressuscite. Adon, Adonis, le Seigneur (vous] reconnaissez l'Adonaï biblique), c'est Thammouz encore,' Atys, la force mâle, céleste, solaire, qui décroît à l'au-' tomne et se ranime au printemps. Le nom d'Adonis, si l'on en croit Apollodore, était déjà mentionné par Hésiode, et ne pouvait être ignoré des voyageurs et des marchands grecs, ^lais le mythe syrien n'entra que tardivement dans la mythologie. Bien que, dès le v" siècle, Athènes ait célébré des Adonies, comme elle eut des Sabazies et des fêtes de Cybèle, le culte ne se répandit que plus tard. Comme les femmes de Biblos pleuraient Tliammouz, les Syracusaines de Théocrite se lamentèrent sur le beau chasseur décousu par le brutal sanglier, mourant dans les bras de la déesse amoureuse. Pendant la nuit solennelle où Adonis avait perdu la vie, ou semait dans des pots ou des corbeilles des laitues,

(Ju fenouil, de Tortue, du blé, que faisait rapidement éclore la chaleur du soleil. Quand les plantes avaient germé, qu'elles commençaient à verdir, on célébrait le retour de la végétation, on chantait des hymnes en l'honneur du dieu renaissant. « Adonis, le Seigneur, est ressuscité ! »

L'Egypte, de son côté, élevait la voix dans ce concert. Osiris n'avait-il pas été cruellement déchiré, mis en pièces par Typhon? Isis en pleurs n'avait-ello pas vainement cherché l'organe le plus précieux de sou époux? Osiris, soleil éclipsé, réduit à régner sur les morts, n'était-il pas remonté au ciel sous la forme brillante de Ilorus, son fils, époux de sa mère? Au vu" siècle seulement les Grecs avaient été admis en Egypte; mais tout de suite les magnificences de Sais et de Memphis, la pompe des cérémonies, l'antiquité réelle de cette civilisation qui passait pour avoir pénétré dans le Péloponnèse et l'Attiqueavec Aiguptos et Kékrops, tout les frappa d'admiration. Lorsqu'Hérodote raconta que les dieux de la Grèce avaient pris naissance aux bords du Nil, il fut cru sur parole, aussi aisément qu'il avait cru lui-même aux fables débitées par les prêtres de Memphis, Après Alexandre, les Ptolémées, attirant dans Alexandrie l'élite des savants et des érudits, firent du Delta une région hellénique, une seconde Grèce ; la fusion des deux panthéons s'accomplit, intime, indissoluble, mais tout au profit des doctrines égyptiennes. Les Grecs, ne pouvant plus imposer des dieux auxquels ils ne croyaient plus, acceptaient d'autant plus volontiers les croyances étrangères. Préparés d'ailleurs par l'orphisme, par les cultes phrygiens et syriens, ils reconnurent dans le principal dieu des dernières époques égyptiennes, dans Sérapis (Osor-Api), leur Zagreus, dans Horus leur lacchos. Le monde gréco-

romain se vit envahir par la troupe entière des béliers, des vaches, des éperviers, des chiens sacrés, les Ammon, les Aroérig, les Hàtor, les Neith, les Bouto, les Isis, les Tauth, les Anubis, chacun associé et assimilé à quelque divinité grecque : Zens, Apollon, Athènè, Hèra, Rhéa, Hermès, etc.

Mais nous ne pouvons nous étendre sur ces mélanges du syncrétisme alexandrin. L'histoire de cette olla jjodrida, livrée désormais au mépris des philosophes et aux immortels sarcasmes de Lucien, appartient surtout aux époques romaines. Il n'en est resté, d'ailleurs, que deux idées fixes, la légende d'un dieu mort et ressuscité et. par transposition, la croyance à la résurrection des morts ; dans la stagnante monotonie d'une existence sans intérêt et sans but, les sujets de Rome, et toute une race abâtardie d'esclaves et d'affranchis, trouvèrent là une sorte de consolation funéraire, une pâle lueur de félicité posthume. Ce qui sortit de ces puérilités séniles, enveloppées de divagations subtiles par les néo-platoniciens, les néo-pythagoriciens, par les gnostiques et mystiques de toute robe et de tout poil, demandez-le à la Barbarie victorieuse, à la nuit de dix siècles, à ce Moyen âge qui ne connut pas un jour sans crime et sans massacre, une année sans famine et sans peste, et dont le retour aux lettres et aux doctrines antiques a seul délivré le monde.

Oui, c'est du fond des Ages, c'est de la vieille Grèce que nous est revenue la lumière. Vers le xii" siècle, des traductions latines de traductions juives, arabes, syriaques, d'Aristote, do Platon, de quelques traités de mathématiques, d'astronomie, de médecine, jetèrent dans ces ténèbres profondes une sorte de crépuscule matinal. Lentement, certes, lentement, comme repoussé par la fumée des bûchers et par cette vapeur de sang

qui se dégage du christianisme, le jour enfin éclata sur la terre agrandie par Colomb, sur le système solaire tout entier, deviné par Copernic ; et celte lumière venait de Constantinople, de la vieille Byzance, à peine grecque au temps de Périolès, dernier asile où s'étaient réfugiéu les héritiers déchus d'Alexandrie et d'Athènes. La main brutale de iMabomet II, pour régénérer l'esprit humain, n'avait eu qu'à éparpiller au vent les feuillets d'Homère, d'Eschyle, d'Euripide, d'Aristote et de Démosthènes.

Rendons hommage à la Grèce, mère de la science, de l'art et de la pensée ; oublions les tristesses de sa servitude, les aberi'ations de sa décadence ; voyons-la toujours dans la grâce, virile déjà, de son adolescence achéenne, et dans la splendeur de sa maturité, lorsque Phidias, en présence de Périclès l'olympien, dressait sur l'Acropole l'image de la UUe du ciel lumineux, de la déesse Athènè.

Les Origines

Les Graïkes et les Selles ou Ilellopes. — Les Pélasges. — Les Tliréikes ou Thraces — Les Assyro-Lydiens, les Khétas. — Les Phénicieus et les Egyptiens — Les Hellènes : Akhaïves (Achéens), Aïoles i Eolicns), lavones (Ioniens). — Linvasion dorienae et la <lisporsioii coloniale. — L'olympe grec ne doit pas être confondu avec le panthéon latin. — Partait accord de la mythologie licUéniqTîc' avec la nature humaine ; elle doit à ses inventeurs la vie, la variété, la beauté

Croyances primitives

Lois de l'évolution religieuse. — Culte des aniniau.x sauvages et des chasseurs victorieux. — Le Lion, le Serpent, le Loup, l'Ours. — Culte dunimaux domestiques. — Le Taureau, la Vache, le liélier, la Chèvre, le Cheval, le Ciiien. — Les oiseaux : -Vigie, Cygne, Colombe, etc. — Origine des présages. — Les rorèts et les arbres. — Les sources et les neuves; la mer. — Les monts, les rochers, les cavernes. — Les ch imps phlégréens. — Déluge de Ueucalion. — Les pierres saiiées. — Le culte de la génération, du feu, du foyer, de l'aiicétre ou Héros epunijnte. — La niiation. — Le mariage et la paternité

Esquisse d'une mythologie préhellénique

Les divinités pélasgiques. — Groupe dodonéen : Zeus, Dionè, Déô ; Gaîa, Dèmètèr [ces noms sont apportés par les Graïkcs et les Achécns). — liera, face de vache (Boâpis), déesse des deux Argos, de Thessalie et d'Argolide. — Rhéa et Rronos, groupe phrygo-crétois. — Maia, déesse d'Arcadie. — Athènè, face de chouette {^laucôpis), Triloffénéia, Alalkoménè, déesse de Béolie et d'Athènes, rivale du Thrace (?) Poséidon. « qui a laspect d'un maître ». — Ilèlios, Aplôn. — Héphaïstos. — Les Kabircs et les Mystères de Samothrace 53

Influences orientales

Les Pélasges d'Asie, Tantale, Midas. — Les Thraces de l'Egée, de la Troade.de la Phrygic : Dionysos, Dardanos.

— Les Assyriens en Papiilagonie, Mysie, etc. : Ilos, Assarakos. — Les Arainéens {Ruteniui, Litdoi) en Phrj'gie, Lydie, etc. : Bel, Adar, Samdan, Melkarth (Mélicerte).

— Caractère composite du panthéon de l'Asie Mineure égéenne : Bagaios, Sabazios. Mazan; Kubèlè-llippa, Ma, Mastaura. — Les Phéniciens; conquêtes successives de Biblos, .*«'idon et Tyr. — Ogèn (Agènor), Ogugès, Okéanos ; le Chaos : l'œuf cosmogonique et le serpent Ophionée. — Cultes chthoniens; la Cybèle phrygienne et l'Artémis mamelonnée d'Ephcse. — Les dieux ressuscites : Atlis, Adonis. — .Vschcra de Syrie, Astarté de Chypre, épouse de iMoloch, de Melkarth. — Collèges de prêtresses, Hétaïres. — Le nom d'Aphrodite: origines possibles 75

Les Poèmes homériques

Anciens poètes ou Aoidoi, surtout liturgiques, regardé.s comme anlerieius à Homère. — Temples et prêtres d'itomère (les llomérides de Chios). — Plusieurs villes (sept ?) possédaient des exeuiplaires on fragments, des poèmes homériques. — \jlliuilo et VOdt/ssôf étaient récitées aux Panathénées. — La première édition des deux épopées

fut exécutée à Athènes par les soins de Pisistrate et d'Ilipparque. — KoiiKti, éditions populaires. — Recensions d'Aristophane de Byzance et de Zénodote. — Texte et commentaires d'Aristarque et de son école. — Rares et courts fragments de pap\Tus antérieurs à notre ère. — Ilias picla et l'alimpsesle syriaque, parchemins du v siècle. — Manuscrits byzantins. — Commentaire d'Eustathe, xii" siècle. — Premier Homère impriuïé, Florence, 1488. — Découverte des Sc/tolies de Venise, 1781. — Editions de Villoison. 1*88, de Wolf, de Heine, 1795; de Payne Knight, Paley. Alexis Pierron. — Thèse de Wolf et de Lachmann : origine fragmentaire et lente formation des deux épopées. — Deux cycles de rhapsodies très anciennes se sont condensés vers le x" siècle en lonie [Iliade], vers le ix" dans la Grèce occidentale {Odyssée), et ont reçu au vi° leur forme déflnitive. — Consacrés à la gloire des Achéens, ces poèmes relatent des traditions antérieures à la grande invasion dorienne (xii° siècle); les hommes, les usages, l'industrie, l'art, y conservent un caractère archaïque fxiv'-xiir) ; les dieux y sont rajeunis : l'Olympe s'y est peuplé de divinités successivement apportées par les tribus immigrantes, et dont le souverain pouvoir de Zeus contient à grand'peine les rivalités et les rébellions. — La part de la réalité et de la fiction. — Vérité morale et sociale, authenticité profonde de l'Iliade et de l'Odyssée â'J

Troie et ses alliés. — Les Achéens

La légende des Argonautes, postérieure en sa rédaction aux poèmes homériques, conserve cependant les vestiges d'une époque reculée, où les Hellènes se confondaient encore avec les Thraces et les Pélasges. Dans les temps homériques, les Achéens, maîtres de la Thessalie, de l'Hellade, du Péloponnèse et des îles, ont rompu avec les Thraces d'Europe et d'Asie; les Pélasges se partagent entre les deux camps. — C'est à grand'peine que l'Argos pélasgique, bien que représenté par l'Aciiéen Achilleus, accepte la prééminence de l'Argos danaen, .\rgos du Sud représenté par Agamenmon et Ménélas. — .\ruiée de Troie. — Troupes d'Europe : Pélasges de Larissa. Paiones de l'Axios, Thraces; auxiliaires d'.Vsie: Bilhyniens, Paplilagonus, Enètes, Phrygiens, Halisones, Mainnes, Mysiens, (^ares. Lélèges ou Lukiens (Sarpédon et Glau-

kos); Dardanes (Enée): gens de l'Ida (Pandaros): Trôïens ([lector). — Année hellénique : Béotiens, Minyens, Phocéens. Locriens, Abantes de lEubée, Ioniens d'Athènes, Gens de Salamine (Ajax): Argiens (Dioniéilo): Mycènes, Corinthe, Sicyone (Agameninon) ; Laconiens (Ménélas) ; Arcadiens ; Messéniens (Nestor) ; Elide, Zakuntos. Illiaqiie, Céphallénie (Odusseus) : Crète (Idoménéc). Rhodes. Syma, Carpathos. Cos. — L'Argos péhisgique : Dodoniens. Magnètes, Lapilhes, Pélasges d'Argissa, de Méthone, etc. ; Gens de Phères, de Glaphura, d'IoJkos: enfin ceux d'Alos. Alopè, Trakhis, de la Phthie (ancienne Ilellopio), « peuples qu'on nomme Munnidones, Hellèves, et Alihéens », sous le commandement d'Achille. — Précieuses indications de ce Catalogue (c'est le nom consacré) sur la marche et le tassement des Grecs dans les cantons étroits dune terre déjà très peuplée avant eux 121

L'Olympe homérique. — Zeus

Vestiges de rites et de dieux archa'iques. -— /L'a,pthr(^pn-

morphisme, tout en rapprochant les dieuxae l'homme,

leur laisse quelques traits de leur caractère animique, les

dons de métamorphose, d'invisibilité, de tron.sport rapide.

y — Bien que le palais et la table de l'Olympe réunissent

^ chaque jour tous les dieux sous la présidence souveraine

de Zeus, il y a deux camps au ciel conmie sur la terre : du côté des Tro'iens, les dieux thraces. phrygiens ou orientaux, Ares, Apollon, Aphrodite, etc.: du côté des Grecs, les dieux achéens, ou établis en diver.s lieux avant l'immigration achéenne. liera, Athènè, Poséidon, etc. Ces rivalités, si tranchées encore dans VIliade. s'ellaceront dans XOdyssée. — Zeus est le dieu suprrme des deux partis qui se heurtent aux rives du Simoïs. — Souvent partial pour les Troïens. il est surtout spectateur amusé du drame qui se déroule à ses pieds. Il penche d'ailleurs, pour la paix, pour la pitié, — à défaut de la justice (naturellement interdite aux dieux), — et se montre inflniment plus rapproché de la raisi>n. de VhuiiKinité. (jue tout le personnel olympitu/ — C'est qu'il est un des types les plus affinés par le génie hellénique. — Dieu antique des colonnes indo-européennes (Graïkes, Selles, Akha'ies), il apparaît, dans Homère, et nous le verrons dans Hésiode, comme le plus nouveau des dieux, parce qu'il a vaincu, épousé, réduit à la terreur (sinon toujours à l'obéissance)

les divinités locales quil a rencnatrées sur sa route. — Sûr de sa force, il se montre indulgent, même pour son acariâtre et vindicative épouse. — Il aif'ectionne avant tout la fille de son cerveau, la déesse Athénè. — Il écoute les Prières et les exauce quand il peut ; mais il a, le pluj souvent, les mains liées par le de.siin, qui est. au fend, le maitre des dieux comme des mortels. — Grandeur du Zeus homérique 14.^

Les Dieux

Eclat, vie, incohérence de l'Olj-mpe homérique. — Liberté des dieux sous la suzeraineté de Zeus. — Hèra. ses ruses, ses révoltes, son humeur hautaine; l'anthropomorphisme ell'ace peu à peu les traits archaïques de cette déesse, qui fut d'abord la Terre (la vache), toujours mère et toujours vierge, et que son union forcée avec Zeus (le ciel), a transformée eu puissance aérienne, au trône d'or, « au voile blanc comme le soleil ». — Bien plus complète encore est la métamorphose de la « fille à face de chouette >. Pallax fflaucrjpis, en vierge vaillante et sage, fille et conseillère de Zeus. — Origines très complexes de la déesse, fulgugurante {Air/is, l'Egide), marine nu du moins atmosphérique (Tritof/én''ia]. terrestre aiis.si et régionale (Athènes) : elle est devenue l'incarnation de la Grèce artiste, éloquente et guerrière : c'est à ce titre qu'elle est associée au très brave et très artificieux Odusseus, image parfaite de la race hellénique. — Episodes de VOdyssée. — Identité originelle de Zeus et de l'oseidôn !Zènopo.feidân). dieu fulgurant, armé de l'éclair à trois pointes (le trident). — Apporté sans doute par les cavaliers thraces sur les bords de l'Egée, bon gré mal gré annexé, en qualité de frère, à la famille du Zeus achéen, il s'est vu préposer, sans nécessité aucune, à l'empire des mers, tout comme Triton et Amphitritè. d'origine atmosphérique. — La mer avait ses dieux : Okéanos et Téthus, Proteus, Nèreus. Phorivus et Kètô. — Origines probables de Thétis 1G7

Le groupe solaire

Trois divinités, sinon plus, confondues dans le personnage d'Apollon : un Aplii. Ajiloun pélasgique, surtout pélopounésien ; un Apollon Lukios, thrace, phrygien, lycien ;

l'Apollon, Dorien, qui vient s'établir au xii° siècle à Delphes, dans le sanctuaire jadis consacré à la Terre et à Puseidùn, et à Amyklée en Laconie, où régnait liera. — Les Ioniens d'Achaïe et d'Attique, forcés démigrer sur les côtes d'Asie Mineure y trouvent et y adoptent l'Apollon phrygolycien, et placent à Dèlos le lieu de sa naissance : légende bientôt fixée (viir-vi° siècles), par les Hymnes dits homériques. — Bien que très révéré, dès le x" siècle, il garde, dans V Iliade, beaucoup du dieu tlirace et asiatique: ennemi des Grecs, auxquels il envoie la peslo, défenseur d'Hector; il décline le combat que lui ollrc Poséidon, demi-thrace ccunme lui. — Apollôn-Phoilios, est, avant tout, un dieu solaire. C'est comme tel qu'il perce de ses dards (ou rayons) les Titans Aloades et le serpent Pj'thô (forme femelle et nourrice de Tuphoeus (Typhée;. - Apollon pasteur chez Admète. — Hermès enfant lui vole cinquante génisses, et est dénoncé par llelios, le Soleil. — Dans VOdyssée, les bœufs divins appartiennent à Hèlios. — Explication de ces fables. — Apollon, incarnation anthrupomorphique du soleil, est tour à tour funeste et salutaire (médecin), clairvoyant et voilé (d'où l'obscurité des oracles), intelligent, parce qu'il est la lumière même, éloquent, artiste et donnant la forme à toute chose, enfin . dieu de la poésie et de la musique. — Héphaïslos, forgeron et ciseleur, tient de près au groupe solaire. — Scènes représentées sur le bouclier d'Achille. lill

la vie et la mort aux temps homériques

La lei-re kahitée: ses étroites Iin)ites. — Indigence des notions cosmograpliiqups. — Navigation entière active, demi-guerrière, demi trafiquante; échanges et piraterie; la monnaie est inconnue. — Droit publie et privé. Compensation, vengeance personnelle. — JIosi)italit^ Serment. — Caractère vague des institutions politiques.

— Oligarchie de propriétaires-rois qui teuaicnt (jnelques assemblées sur des places nommées (i</orai. — Autorité précaire des plus riches et des plus puissants. — Servage tolérable des anciens habitants. — Les captifs, à peine peut-on dire esclaves, font partie de la famille. Le inaîJre eisLaimé. — Dévouement de la vieille économe Kuryclée,du bouvier Eumée. — Allabilité, bonhomie des Achéens.

— Simplicité de la vie. Le héros fait ses meubles,

construit son lit, laboure son champ, abat et rôtit ses cochons. La maîtresse tisse, coupe, brode les vêtements, et les princesses vont laver le linge de la maison. ,

— Palais d'Alkinoos, d'Ulysse, de Nestor, etc. — î'orce et M douceur des aOectiuns faniilinlcs. Admirables tableaux, ]' et si naïfs, tirés de ïlliade et de VOdyssée. — .Vmilié de Patrocle et d'.\chille. — La liberté des mœurs ne trouble pas l'umoii conjugale. — îTXcîTeeir fïime la vie et sait en jôiiir. Il redoute la mort. — La douleur lui arrache des géniisson)unts et des larmes. Mais sa vaillance n'en est pas amoindrie, loin de là. 11 meurt, sachant ce qu'il perd, doutant de ce qu'il gagnera. — Il défend avec fureur

le corps de l'ami tombé dans la bataille. Mort de Patrocle. — Désespoir d'Achille Funérailles de Patrocle.

— Hommages rendus à sa douceur, à sa bonté. Le poète raconte des rites funéraires dont il ne comprend plus le sens ; il regarde comme une mauvaise aclion le sacrifice

de douze Troïens immolés sur le biicher de Patrocle — .S' ' 213

Les enfers homériques

Pour Homère, tout est sombre au delà du tombeau, non pas qu'il rejette l'antique tradition animiste d'une seconde vie; mais il ne peut trouver dans l'e.xistencc diminuée des morts, apparences vides, une compensation à la perte de la vie pleine, entière et corporelle. Quand Circé (Kirkè) envoie Odusseus consulter l'ombre de Tirésias, aux confins de la terre, sur la plage où siègent l'Invisible (Aïdèsj et la Destruclifiu (Perséphonè), le héros et ses compagnons éclatent en gémissements. Il croit entendre le bruissement des âmes que le rameau d'or d'Hermès secoue au-dessus de la prairie d'Asphodèle. — Sombre liorreur du voyage. — Appnrition de la ville des Kimmériens. — Au confluent du Plilégéthon et du Cocyte, il creuse une fosse où coule le sang des brebis noires. — 11 écarte les fantômes accourus, jusqu'à ce que Tirésias ait goûté le sang et lui ait révélé sa destinée. — H laisse alors approcher sa mère Anticlée. — Sublime dialogue! — Tour à tour défilent, maintenues par son glaive, les femmes que les dieu.\ ont aimées (indications précieuses de mythes qui ne se sont pas formés encore). — Et voici les héros qui ont péri devant Troie ou après la chute de la citédePriam, .\gamcumon, qui raconte le crime d'Egisthe et

de Clytemnestre. Achille, qui proférerait vivre mercenaire d'un pativre que règner« sur tous ceux qui ne sontplus». — On entrevoit Minos jugeant les morts vulj^^ircs au seuil du palais infernal, le grand chasseur Orion et le prodigieux baudrier d'or qui luit sur la poitrine d'Héraklès : les trois grands suppliciés Tityos, Tantale. Sisyphe, divinités déchues (curieuses interprétations du professeur Victor Henr\*). — Mais la multitude grossit toujours. La pâle épouvante saisit le héros, et son vaisseau le remporte au monde des vivants 230

Les mœurs et les idées au temps d'Hésiode

Hésiode, humble possesseur de troupeaux à Askra (Béotie) vers le ix' ou le viii" siècle, est un témoin précieux de l'époque troublée qui a suivi l'invasion dorienne. — Dépouille, semble-t-il, de son patrimoine par un frère, Perses, il déplore les vices et les calamités de son temps. — La théorie des âges (cinq et non quatre) : or, argent, airain ; race des héros de Thébes et de Troie, transportés en des îles fortunées ; âge de fer. — Môme au temps dos héros," (les Ach<':ens). « le fer n'existait pas encore ». — Si irrité qu'il soit contre le présent. Hésiode ne renonce pas aux revanches de l'avenir. Prométhée. dieu régional de Béotie. d'Attique. n'a-l-il pas communiqué aux hommes le secret du feu. et l'Espérance n'est-elle pas restée au fond de la boîte de Pandore ? — Explication de ces deux l.-gendes. — Zeus joué par Prométhée. à Mékone. ~ Pandore, la femme, principe de tous les maux (antiquité di' ce lieu commun). — Dikè. « la .lustice ■>■>, n'a pas quitté la terre avec l'Equité et la Pudeur. — Avec elle, trente mille daimones, gardiens des mortels surveillent de près les contestations iniques et les actes impies. — Maximes très remarquables, rassemblées par l'auteur des Travaux et des Jours : « Où domine l'injustice. Zeus envoie le châtiment. L'Injuste suit les lois animales : l'iniquité règne dans la nature... Devant la vertu. Zeus a placé la sueur: Ce n'est pas le travail, c'est la paresse, qui est un déshonneur. — Donner est bon. prendre est mauvais... Celui qui dérobe se sent diminué. » — Très antiques préceptes de propreté. — Superstitions agricoles. — Jours fastes et néfastes 261

La Cosmogonie d'Hésiode

Extrême complic.ition de K mythologie grecque ; mélanges infinis, retouches perpétuelles et additions. — Hésiode le premier essaya d'introduire en ce fatras un ordre parfois ingénieux. — Sacosiuo^'onie a de la grandeur: il est probable que des traditions orientale>. chthouiennes sont venues à lui des rivages de l'Eolide et de Tlonie: « Avant tout le Chaos », puis la Terre, et. çà et là, Eros. l'Amour, l'attraction féconde. — Cependant, tout procède d'abord par bourgeonnement et émanation : du Chaos, l'Erèbe et la Nuit : de la Terre, le Ciel étoile, Ouranos. son fds, bientôt son époux. — Comparaison avec le Ciel et la Terre des Védas. — La Terre a aussi enfanté seule Pélagos ou Pontes, « la mer salée où ne poussent pas les moissons î- ; et elle ne renonce pas à ces parthénogenèses. — Mais l'heure du grand hymen a sonné. — De la Terre et du Ciel, naissent les Titans, les Cyclopes et les Géants hécatonchires. — Tous ces êtres étouffent entre leurs parents qu'attache une insatiable étreinte. — Kronos, le plus jeune des Titans, tranche d'un coup de faux lincommode lien.

— Ouranos mutilé, s'écartant de la Terre, laisse enfin le jour pénétrer dans l'espace. — Naissance d"-\phrodité. —

— Souvenirs védiques. — Généalogie des Titans. — Curieuse famille des lapétldes. — Lignées d'Okéanos et Tèthus, de Pontos et Gaîa (sa mère), de Xérée et Doris, de Porkus et Kétô. de Tj-phon et dEkhidna: intéressante mosaïque de mythes indo-européens 285

La Théogonie d'Hésiode

Kronos, vainqueur de son père Ouranos, prend possession de l'empire : avec sa sœur-épouse Rhéa. il recommence exactement l'aventure d'Ouranos et Gaîa: craignant ses enfants, il les cache à mesure qu'ils naissent ; il les avale; d'où la sotte histoire de Saturne dévorant ses enfants. — Zeus, le dernier de ses fils, qui lui a échappé grâce à un artifice de Rhéa, le force de rendre la liberté aux captifs, aux autres Kronides, dont il devient le chef. — Mais cette seconde génération divine se trouve alors en préesnce de ses aînés, les Ourauides ou Titans, qui ne veulent point

céder leurs attributions antiques, et l'assiègent dans sa demeure, l'Olympe lune des premières étapes de l'invasion achéenne.) — La guerre des Titans, du soleil contre la nue, du ciel fulgurant contre la sécheresse et la stérilité, c'est la donnée centrale de toute mythologie indoeuropéenne. — Hésiode l'utilise, sans le savoir peut-être, pour éliminer les noms, les épithètes, les personnages divins périmés, dont le ciel et la terre étaient encombrés, à ce point que dix et vingt dieux ou héros i.ouvaient réclamer à titre égal le même rang dans la hiérarchie, le même emploi, terrestre, atmosphérique, marin, etc. — Derniers ellorta de Gaîa et des Titans. — Typhée succombe. — La victoire de Zeus a déblayé l'univers ; les Titans sont relégués dans les abîmes du Tortare: et Zeus distribue le monde paciQé à ses frères, à ses sœurs et à ses enfants. — Mais sans cesse les mythes et les noms anciens remontent à la lumière, et des variantes rejetées ramènent à l'Olympe, sous le nom de héros et demidieux, force dieux déclassés. — Rêveries étranges d'Hésiode sur les dessous du luonde et les ré^^ions infernales .'i09

Héraklès. — Héros et Daimones

Iléraklés, dieu atmosphériiiuc et solaire, vient du Nord avec les Thraces, les Macédoniens et les Doriens., — Ancêtre et patron des rois de Macédoine, il est honoré chez les lUslones, à Thasos, en Troade et sur la côte Pontique : plusieurs villes de ces régions portent le nom d'IIéraciée. — Dans la Tiiess.ilie achéenne, il prcuil part h la guerre des Titans. — En Béotie, il trouve une protectrice et une mère, Athènè Ala'.kumênè, .Vlkniènè. — En IMiocide, il enlève le trépied dclphique. — Dans le Péloponnèse, il rencontre une homonyme, rivale et (>nnemie, liera (la divinité locale) — Les Travaux d'Iféraklès, le Lion. l'Hydre, Géryou. — Expansion de son culte et de sa légende où entrent des élémeuls lydo-phéniciens; il supplée Melkarth dans sa coupe céleste. — Le travail ingénieux des poètes et ranthropomorplilsme à outrance changent le dieu en simple héros que ses exploits portent au ciel où l'attend l'immortalité, l'éternelle jeunesse, Hèbè. — Le bûcher de l'OEta n'est autre que le soleil couchant. — Les Héros éponymes. — Les épithètes divinisées. — Les Daiumnes et les entités personniliées 333

TABLE DES MATIÈRES 46i

Dionusos

Sens probable de ce nom. — Dieu des Thraces et par suite du vin et de l'orgie, mangeur de chair crue, déchireur d'hommes, il descend .à la fois, d'ile en ile, jusqu'en Crète où il devient Zagreus et, sur les rives asiatiques, jusqu'en Lydie et Phrygie, où il se confond avec Hassareus, Sabazios, Bagaios (d'où Dakkhos) ; puis, sur la côte d'Europe, chez les Minyens d'iolkos, en Phthiotide, en Céotie (où il trouve sa mère Sémélè. ea Phocide, où il partage avec Apollon le sanctuaire dclphique. en Attique. où il pénètre, sous le nom d'Iakkhos. dans les Mystères d'Eleusis. — C'est de Crète que son culte est venu dans le Péloponnèse. — Dionysos est mentionné trois fois dans l'Iliade et VOdyssée. — Hésiode connaît Sémélè. — Précieux hymne homérique, où le dieu, enlevé par des Pirates Tursènes de l'Egée, change en dauphins des matelots : l'analogie entre deiphus et Delphes, a joué un rôle considérable dans la légende de Dionysos. — Autres hymnes où se forme la légende contée par Pindarc. — E.xplicalion des mythes de Sémélè, Ariadnè. — Propagande furieuse des Bacchantes et des sectateurs de Dionysos autour du Parnasse, du Cithéron et du Taygète en Laconie. — Le dieu se civilise et s'affine en Attique, où son culte prend un déveloi)pement extraordinaire : grandes et petites Donysies, Oschophories. Lénées rustiques et urbaines. Antesthéries, Eleuthéries. — C'est dans les Dionjsies attiques que le drame et la comédie naquirent du Dilliyramle et du Chœur alternant avec le récit. — Le Dionysos phrygien, conquérant l'Asie jusqu'à l'Inde, rencontre en chemin Osiris, avec lequel Hérodote le confond volontiers et Attys, autre mort ressuscité. — Complexité de ce personnage. — Place qu'il occupe dans la triade éleusine. — Meurtre et résurrection de Zagreus, — Passion de Dionysos ; sa descente aux enfers ; il renaît en Iakkhos 353

Dèmètèr. — Eleusis

Antiquité de iJèiiiètér, variante tlirace ou pclasgc de Gala, Panmièleira, Bliéa. Théuiis, Dcô, Briinô, Hippô, etc. — Sa légende attique, sommairement connue d'Honiére et

d'Hésiode, se développe dans un grand hyiunc hoiiiéri(]He, et s'achève par une intime union avec celle de Dionusos- Zagreus-Iakkhos. — Enlèvement de Perséphonéia (Perséphassa, Rorè, Despoina), par Aïdès (Aïdôneus, Ploutôn, Zeus Khthonios. — C'est l'énergie souterraine qui fait pousser les germes, et qui, au printemps, s'échappe avec eux des enfers. — Aïdès, peu à peu. s'eBace devant Dionysos, qui est tantôt le frère, tantôt l'époux ou le fils de Korè, ou même de Dèmètèr. — Les Mystères d'Eleusis, qui sont d'abord une représentation des aventures de l'une et l'autre déesses, s'imprègnent bientôt du mysticisme orphique et dégénèrent en aberrations fanatiques sur l'expiation, la rédemption et la médiation dun dieu tué et ressuscité. — Longtemps refusée aux Doriens et aux ennemis d'Athènes, aux adolescents même, l'initiation finit par être prodiguée aux enfants et aux passants. — L'existence des Mystères s'est prolongée jusqu'aux derniers temps du paganisme 379

L'Orpfaisme

De l'anthrupisme au symbolisme. — Préoccupation de la mort. — Purification, expiation. — Orphée, iaconnu d'Homère et d'Hésiode, paraît avoir été nommé pour la preujière fois au vr siècle. — Conjectures sur le nom et sur l'existence d'Orphée: les Rbhous védiques, prêtres ou rites personnifiés (?). — L'Orphisme est apporté du nord de la Thrace, par des missionnaires errants, les OrphOotélestes.

— Les premières rosiuogor.ies orphiques, attribuées a Onomacrite, favori d'ilipparque, ont péri ; et il est peu de fragments orphiques antéiiours à notre èie. - Caractère mi.xle des doctrines orphiques, surtfuit connexes au mystiiisme du Dionysos-Zagreus. - intluenre de i'Orphisme sur Phérécyde, Pylhagore. Piiilolaos, I lupédocle.

— l'olygnote fait figurci Orphéedansunc v.istec<>nq)osilion à Delphes. — Pindare, Kschyle, Euripide, .\ristophanc, Platon. Aristole. s'inspirent plus ou moins directement ou s'occupent du l'Orphismc. — La méleu)psycliose, importation proi)ablement égyplieimo, seuiblc ado|)t('e par i'Orphisnie, i|ui s'empare aisément des Mystères d'Eleusis,

et les accomode à sa Ihéosophie panthéiste 40.J

Expansion et décadence

Késumé de l'histoire de la Grèce indépendante. — La patrie achéenne dissoute par rinvasion des Doriens. — Dispersion coloniale ; état de la Grèce extérieure. — Athènes, en éditant Homère, se déclare la métropole de la race Ionienne. — En prenant parti pour les Ioniens d'Asie, elle attire sur elle les fureurs de Darius et de Xercès. — Ses victoires de Marathon, de Salamine, de l'Eurymédon, lui a.=;3urent la prééminence. — Cimon et Périclès. — Admirable apogée. — Egoïsuie rancunier de Sparte. — Humiliation .d'Athènes. — Sparte, aussi maladroite qu'insolente en sa victoire, abandonne les Grecs d'Asie, et voit sa puissance à jamais abattue par Epaminondas. — Entrée en scène de la Macédoine. — Philippe et Alexandre, champions de la Grèce, mettent fin à l'indépendance hellénique. — La Grèce, moralement annexée à l'Asie, en subit toutes les contagions, en reçoit les cultes à la fois obscènes et mystiques de Cybèle, de Ma, d'.Vilonis, puis d'Osiris et de Sérapis, que le syncrétisme orphique amalgame sans peine avec la légende de Dionysos-Zagreus. — Le monde s'habitue aux dieux morts et ressuscites, aux aberrations d'outre-tombe. — L'éolipse du génie grec prélude il la nuit de dix siècles : son réveil, son exhumation, déterminera la Renaissance ^-7

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^ Université d'Ottawa

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