‹ La Grèce antique; entretiens sur les origines et les croyancesChapitre 6 sur 7 · DE ZEUS. — TITANS. — TARTARE · texte numérisé non relu

DE ZEUS. — TITANS. — TARTARE

Kronos, vainqueur de son père Ouranos, prend possession de l'empire; avec sa sœur-épouse Rhéa, il recommence exactement l'aventure d'Ouranos et Gaîa; craignant ses entants, il les cache, à mesure qu'ils naissent : il les avale : d'où la sotte histoire de Saturne dévorant ses enfants. — Zeus, le dernier de ses fils, qui lui a échappé, grâce à un artifice de Rhéa, le force de rendre la liberté aux captifs, aux autres Kronides, dont il devient le chef. — Mais cette seconde génération divine se trouve alors en présence de ses aines, les Ouranides ou Titans, qui ne veulent point céder leurs attributions antiques, et l'assiègent dans sa demeure, rOlj'uipe (une des premières étapes de l'invasion achéenne). — La guerre des Titans, du soleil contre la nue, du ciel fulgurant contre la sécheresse et la stérilité, c'est la donnée centrale de toute mythologie indo-européenne. — Hésiode l'utilise, sans le savoir peut-être, pour éliminer les noms, les épithètes, les personnages divins périmés, dont le ciel et la terre étaient encombrés, à ce point que dix ou vingt dieux ou héros pouvaient réclamer à titre égal le même rang dans la hiérarchie, le même emploi, terrestre, atmosphérique, marin, etc. — Derniers efforts de Gaiaet des Titans. Typhée succombe. — La victoire de Zeus a déblayé l'univers ; les Titans sont relégués dans les abîmes du Tartare ; et Zeus distribue le monde pacifié à ses frères, à ses sœurs et à ses enfants. — Mais sans cesse les mythes et les noms anciens remontent à la lumière, et des variantes rejetées ramènent à l'Olympe, sous le nom de héros et demi-dieux, force dieux déclassés. — Rêveries étranges d'Hésiode sur les dessous du monde et les régions infernales.

La séparation du ciel et de la terre avait mis en liberté les puissances enfermées dans le chaos primordial. Long-

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temps ctouîTées sous le poids de l'épaisse atmosphère, les divinités des eaux, des montagnes, des airs s'ébattaient à l'aise dans la chaleur du jour et la fraîcheur de la nuit, sous le rayonnement du soleil et Tobscure clarté des étoiles. Les eaux douces épanchées par le fleuve Océan se mêlaient joyeusement aux inépuisables ondes des abîmes salés, et les belles Néréides aux pieds d'argent, les innombrables filles de la bienveillante Téthys, voyageant des mers aux cieux, se prêtaient volontiers aux caresses des dieux de la lumière. I.e monde respirait, s'enivrait de la vie, nouvelle encore. De ce riant tableau, Hésiode a fait son âge d'or. Mais à l'expansion naïve des forces de la nature avait succédé la hiérarchie, Tordre, sous la domination d'un maître. Il fallait relier le règne présent des Olympiens, l'empire actuel de Zens, à l'insoucieuse anarchie des antiques Ouranides. Hésiode y pourvoit aisément : comme il était loin d'avoir employé tout le personnel divin apporté ou trouvé en Grèce par les tribus helléniques, il ne manquait pas de noms disponibles pour les acteurs d'une nouvelle tragi-comédie cosmogonique. où nous allons reconnaître une assez pauvre variante de la première.

Kronos, plus encore que les autres dieux titans, avait pris la place et les fonctions dOuranos. Rhéa. son t'pouse et sa sœur, n'était qu'un autre nom de Gaîa, ou de Tèthus; de leur union naissaient, comme des autres couples, des dieux ignés, lumineux, atmosphériques : I<!in (Hestia), Dèmètèr et Hèra aux sandales d'or, le magnanime A'îdès qui habite les palais souterrains, cœur inexorable, et le retentissant Ennosigaîos (Poséidon qui secoue la terre), enfin Zeus, esprit sage, futur père des dieux et des hommes, celui dont le tonnerre ébranle la terre au large sein. Mais, instruit par sa propre expérience, averti par Ouranos et Gaîa qu'il serait quelque

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jour vaincu par un de ses fils, le subtil Kronos, au lieu de renfoncer ses enfants dans le sein maternel — comme faisait Ouranos, — les avalait à mesure qu'ils « descendaient du sein aux srenoux de leur mère sacrée ». Derrière cette fable saugrenue, bizarre doublet du mythe ourano-chthonien, on devine quelque image, quelque métaphore grandiose, le soleil résorbant les vapeurs, le crépuscule dévorant la lumière, l'horizon du soir engloutissant l'astre radieux. Aucune expression n'est plus familière à la poésie, même moderne. Il est piquant de retrouver une idée toute pareille chez les Polynésiens, qui racontaient aux anciens explorateurs comment Mawi, le héros solaire, avait été avalé parla grande femme Nuit, aïeule du monde.

Donc Kronos retenait'captifs ses enfants pour prévenir leurs complots. Mais Rhéa, pas plus que Gaîa, ne goûtent cette réclusion. Sur le point de mettre au jour le puissant dieu Zeus, elle alla demander conseil à ses parents détrônés, la Terre et le Ciel aux astres sans nombre. Avec leur aide, le nouveau-né fut transporté à Lyktosen Crète. La Terre elle-même se chargea de l'enfant; elle le prit, « de ses mains », et, à travers la nuit obscure, le déposa dans une caverne profonde au milieu des forêts épaisses du mont Argce. Les Kurètes, Korybantes, Daktules, vieux génies dont on n'eût su que faire, furent charges d'instruire et d'amuser son enfance. Une grosse pierre enveloppée de langes fut présentée au fds d'Ouranos, au très puissant premier roi des dieux. Kronos, « l'empoignant de ses mains, l'engouflra dans son ventre, le malheureux ! » sans se douter que, libre et hors de sa portée, grandissait le fils destiné à lui ravir ses honneurs et à régner sur tous les immortels. De tels personnages croissent vite. L'année (sans doute une année des dieux, — comme chez les Hindous — ) à peine révo-

lue, les conseils perfides de Gaîa, les ruses et la force de Zeus avaient triomphé de l'astuce et de la grandeur de Kronos. Celui-ci fut contraint de lâcher ses prisonniers, de laisser aller ses enfants ; et d'abord de rendre la pierre qu'il avait avalée, pierre fixée par Zeus, comme un monument de sa victoire, sur les flancs du Parnasse, et illustre sous le nom de Pythô. Je rappelle ici que le culte de la pierre emmaillotée, à Delphes, était fort antérieur à l'arrivée des Hellènes, et que plusieurs dieux se sont transmis l'oracle de ce sanctuaire, d'abord confié à la Terre, puis à Thémis, puis à Poséidon, finalement dévolu à Apollon. Hésiode, qui vivait tout près du Parnasse, a saisi l'occasion de consacrer l'antiquité de la pierre delphique, et d'en rehausser l'importance; non seulement elle était tombée du ciel, — vomie par Kronos — (c'était de la substance d'astre ou de météore) ; m'ais, bien plus, elle avait eu l'honneur de jouer un moment le rôle de Zeus, du dieu suprême, du souverain définitif.

Cherchant des alliés, Zeus apprit que certains fils d'Ouranos, ses oncles à lui, avaient été retenus dans l'abîme par Kronos et les autres Titans. C'étaient les trois Cyclopes, dont la reconnaissance valut à Zeus la foudre, le tonnerre et l'éclair, Steropè, Broniè, Argè. Zeus est avant tout le dieu de l'orage. La foudre est son attribut. C'est pourquoi le poète a pris soin de la laisser dormir jusqu'à l'avènement du dieu tonnant. Celui-ci paraît l'avoir essayée d'abord sur un fils de lapétos, l'insolent Ménoitios; mais cette première victoire faillit lui coûter cher. Les Ouranides, qui avaient assisté fort paisiblement à la révolution accomplie dans la famille de leur frère Kronos, craignirent pour leur pouvoir et s'établirent fortement sur les montagnes de Thessalie. Zeus, isolé sur l'Olympe avec le petit groupe des Kro-

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nides et quelques transfuges de l'autre camp, Prométbée peut-être et, à coup sûr, l'Okéanide Stux qui lui avait amené ses quatre enfants [la Victoire, la Violence, l'Envie [Zélos) et la Force], Zeus dut se chercher de nouveaux alliés. Sur les conseils de Gaîa, il tira de rÉrèbe les trois Hécatonchires, Kottos, Briarée, Gygès, que les autres Titans avaient prudemment tenus enfermés. 11 était temps. La grande lutte commençait, et allait se prolonger durant dix années. — Pouvait-elle durer moins que la guerre de Troie ?

Dix ans entiers, les immortels combattirent : les Titans, du haut de 1 Othrys ; les dieux, « dispensateurs de biens », fils de Rhéa, du haut de l'Olympe. Tous prenaient part à l'interminable guerre, Ouranides et Kronides, et ceux que Zeus avait rappelés de l'Érèbe à la lumière et à l'ambroisie. Les trois géants levant leurs trois cents bras lançaient à la fois trois cents quartiers de roche ou de nuées. Les Titans, phalanges sans cesse accrues, ripostent. La mer mugit lugubrement, et la terre se lamente, et le ciel ébranlé gémit. L'Olympe tremble sous l'effort des dieux, le sombre Tartare répercute les secousses des pas, le tumulte des chocs. Les traits volent et sifllent, la clameur monte jusqu'aux astres. Environnés d'une vapeur ardente par la foudre de Zeus, aveuglés par les éclairs, accablés, lapidés par les Géants, vaincus enfin malgré leur défense désespérée, enchaînés et précipités aussi loin sous le sol que le ciel s'élève au-dessus, dans le Tartare, noir pays où les relègue !'« assembleur de nuages » et que Poséidon a ceint de murs infranchissables, les Titans à jamais résident loin des dieux, au milieu des ténèbres, près du Chaos, sous la garde des Hécatonchires victorieux. L'office de geôliers est dévolu à Kottos et à Gygès ; quant à Briarée, d'un naturel plus maniable, il devient

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guiidro de Poséidon qui lui donne sa fille Cymopolia, la plus blanche des vagues.

Voici Zeus et les Kronides maîtres du monde. Les trois frères se partagent les gouvernements. Aïdès, Zeus chthonios, commande aux mânes infernaux; plus tard il enlèvera Perséphonè, la fille de Dèmètèr. Poséidon Gaièokhos, Ennosigaîos, Eruktupos, Kuanokhaitès) ressemble trop à Zeus, par le trident fulgurant, pour avoir un empire bien déterminé; dans le Bouclier, il est appelé taaréos, fort comme un taureau, à la tèle de taureau; en somme, il joue ici, comme dans Homère, le rôle de roi des tempêtes à la surface des eaux, des couches atmosphériques immédiatement voisines de la terre. Il épouse une divinité aérienne déchue, Amphitritè, et en a Triton, le Traétaona zend, le Traitana ou Trifa védique.

Quant à Zeus, chef de l'entreprise, il règne sur les montagnes, dans l'atmosphère supérieure qui touche au ciel, de par la foudre, que lui ont donnée les Cyclopes délivrés avec les Hécatt)nchires. En récompensant ses alliés, il n'a garde d'oublier Styx, qui, la premièi-e, l'a soutenu contre les Titans et lui a prêté ses quatre filles ou fils (selon la traduction), Nikè, Bia, Zèlos, Kratos, colonnes de son trône. Inutile d'insister sur l'intention satirique du moraliste, qui fonde la royauté sur la force et la violence, inséparables compagnes de la victoire et de la vengeance. L'étrange mère de ces êtres allégoriques est comblée d'honneurs et constituée gardienne ^U grand serment des dieux.

Déesse formidable aux immortels, Styx, fille aînée d'Okéanos, habite, loin des dieux, près du Tartare, de célèbres demeures, couvertes de vastes rochers, élevées sur des colonnes d'argent. En ce séjour coule une eau dont la brillante Iris vient chercher un plein vase pour le serment des dieux; c'est la dixième partie des eaux

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dOkcanos; les autres coulent sur lu lerre; celle-là seule s'échappe du rocher, pour le malheur des immortels. Car les dieux ne peuvent enfreindre le serment prêté sur l'eau de Styx, sous peine de demeurer inanimés une année entière, privés du nectar et de l'ambroisie, sans voix, gisants sur des lits, enveloppés d'une torpeur funeste. Ils ne sortent de ce supplice que pour tomber dans d'autres maux. Neuf ans encore, ils seront exclus des conseils et des festins de l'Olympe. Le dixième seulement les rend aux assemblées divines. Telle est la gravité du serment que Zeus a fondé sur l'eau de Styx. L'incohérence de celte fable en révèle la haute antiquité. Hésiode en a perdu le sens, et il est peu probable qu'on explique jamais les détails bizarres dont il l'a surchargée. Mais le fonds se laisse entrevoir. C'est une réminiscence d'un ancien culle rendu aux gouffres qui abondent en Arcadie et en diverses régions de la Grèce, une allusion à ces serments solennels que tant de peuples ont prêtés et prêtent encore sur une eau consacrée. La nymphe Slux rappelle de loin la déesse perse Ardviçura, mère de toutes les eaux, et pure par excellence.

Parmi les Titanides épargnées, il faut citer Hécate, lille unique du sage Perses et d'Astéria. Les noms de ses parents, bien que le premier soit obscur, indiquent une origine céleste. Astéria, c'est un Ouranos féminin, la voûte étoilée. Perses est-il le soleil ou le jour, dont la meurtrière, ou la voix ou la lueur, PersépJwni', Perséphatta ou phassa (pour phaessa, de phaos) régnera sur la nuit infernale; est-il le soleil cpii, sous le même nom, Perseus, saura éblouir et pétrifier le monstre prêt à dévorer la princesse captive? 11 est cela, ou quelque chose d'approchant. Hécate est donc avant tout \\n doublet d'Arlémis, une puissance luni-solaire, passez-moi

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ce mot; car elle participe du jour et de la nuit, et sa compétence s'étend à beaucoup d'objets étrangers à la future sœur d'Apollon. Zeus, nous dit-on, ne profila pas de son isolement pour lui ravir les honneurs et les attributs qu'elle avait reçus en partage sous le règne antérieur des Titans. « Elle reste également vénérée sous le ciel et chez les dieux. Invoquée dans les sacrifices, chargée de l'éducation de la jeunesse, puissante sur terre et sur mer, elle sait, comme Hermès, multiplier les biens de la terre et les troupeaux; elle favorise les cavaliers et les marins qui, dans leurs voeux, l'associent à Poséidon ; elle donne et ôte la proie et la victoire aux luttes de la parole et du glaive ; elle tient en ses mains le sort des puissants, et s'assied avec les rois sages pour rendre la justice. » On se demande vraiment à quoi peuvent bien servir les autres déesses. 11 en est ainsi de toute divinité favorite d'une tribu ou d'un collège de prêtres ; nous avons déjà vu chaque dieu védique élevé au premier rang par la vanité de ses sectateurs. C'est même cette tendance à l'accumulation des attributs divins sur une seule tête qui a conduit peu à peu les hommes à un monothéisme plus ou moins réel.

Parmi les privilégiées, il faut compter aussi Èôs, l'Aurore, aux coudes roses, aux doigts de rose, la fille d'Hypérion et de Théia. Cette antique et toujours jeune déesse ne tient pas, dans la mythologie officielle, la place que lui accordaient les chantres védiques. Mais son histoire, toujours la même, s'est disséminée en mythes divers : soit que, épouse d'Astraios (le ciel étoile), elle conçoive de lui les brises de l'aube, Argestès, Zéphyros, Boréas et Notos, et l'étoile du matin Eosphoros; soit qu'au soleil vieilli, Tithonos, elle enfante un brillant successeur, le jeune Memnon; soit que, jalouse de sa sœur la rosée, Prokris, elle donne pour fils au bel

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adolescent Képhalos (tête du soleil levant) le flamboyant Phaéthôn — désigné par Homère comme un des chevaux de l'Aurore ou du Soleil; — toujours et partout, quelque nom qu'on lui donne, Eôs est et sera l'épouse, la mère, la sœur, l'amante, la fille ou la victime du Soleil. Mais toutes ces métaphores sont si transparentes qu'elles ont laissé évaporer la divinité de l'Aurore. Elle ne peut garder une personnalité que sous les déguisements de mythes quelque peu obscurcis, et que la mythologie linguistique inonde maintenant, peut-on dire, de lumière et d'évidence.

Hélios, Phœbè et Sélénè sont renvoyés à leur tâche. D'autres dieux, prébendiers et bénéficiaires, jouiront de leurs titres et de leurs richesses. Ne sont-ils pas trop fatigués, ces coureurs célestes, quand leur besogne est achevée, pour se refuser un sommeil réparateur? Homère cependant nous a montré que Hélios, au moins, sait se faire respecter; il n'a qu'à menacer de quitter les cieux avec son char et ses coursiers et de transférer le jour chez les morts ; aussitôt Zeus l'écoute et le venge. Les dieux même ne peuvent se passer du soleil.

Okéanos et Téthys, Rhéa, Mnèmosunè, restent au moins divinités honoraires; il est vrai que le vieux couple humide s'est tenu à l'écart de la grande querelle; il se sait, d'ailleurs, indestructible, nécessaire, comme les eaux dont il épanche et distribue le trésor. Rhéa ne peut non plus être éliminée tout à fait par le fils qu'elle a sauvé. Mnèmosunè est seulement un mot qui signifie la faculté de penser ou la mémoire, peut-être l'épithète d'une divinité fatidique, d'une Thémis qui rend des oracles. Hésiode a saisi l'occasion de donner à ses chères Muses une mère si antique, sans réfléchir d'ailleurs que cette tante-épouse allait être un peu surannée pour le jeune et triomphant Zeus. Heureusement les

dieux n'ont pas d'âge; ou plutôt ils ont et gardent celui qu'on leur donne.

D'Ouranos, il n'est plus question, puisqu'il est radicalement écarté ; il se contente de faire encore quelque illusion, par sa belle couleur bleue, aux ignorants mortels ; et puis, c'est lui qu'on invoque en la personne de son petit-fils. Gaîa n'est pas si patiente, si endurante. Elle souffre de se voir adorée sous trois ou quatre noms nouveaux, de n'être plus consultée qu'en désespoir de cause ; n'est-ce pas elle qui a jadis armé Kronos, elle qui, sauvant Zeus nouveau-né, lui a procuré l'alliance des Cyclopes, des Hécatonchires. et placé la foudre en sa main? Elle a donné trois rois à l'univers, Ouranos, Kronos, Zeus. Dùt-elle replonger son œuvre dans le chaos, elle abattra l'ingrat qui la néglige.

« Roulant en son cœur ces vengeances, elle s'unit au Tartare et conçoit dans les profondeurs le dernier de ses enfants, Typhoeus (Typhée), dieu fort, aux mains vigoureuses, aux pieds infatigables, aux cent tètes d'affreux serpents se léchant de leurs langues noires. Le feu brillait sous ses sourcils, jaillissait de ses yeux. Chaque tète avait sa voix, ô prodige ! Tantôt elles parlaient la langue des dieux, tantôt elles lançaient le mugissement formidable du taureau superbe, ou le cri du lion au cœur indompté, tantôt elles aboyaient, ou de leurs hurlements faisaient retentir les vastes montagnes. Ce jour eût vu un forfait inévitable. Typhée eût commandé aux hommes et aux dieux si Zeus n'eût été sur ses gardes. Mais il était dit que le trône des Titans ne serait pas relevé. Le fils de Kronos lança vigoureusement la foudre. La terre au loin résonna de terreur, et le ciel au-dessus, et Pontos et les courants d'Okéanos, et les Tarlares spacieux ; et sous les pieds des immortels tremblait le haut Olympe, ébranlé par l'elVort du roi

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suprême. Un vaste incendie dévore les campagnes: les cent tètes du monstre prennent feu ; il tombe sur la terre, qui se lamente, et roule aux abîmes tartaréens. C"est de Typbée que sont issus ces vents violents, fléau des mortels, qui s'abattent sur la sombre mer et se jouent dans un tourbillon funeste. Les nefs sont déchirées, les matelots brisés, il n"est pas de refuge à qui les rencontre sur les flots; ils envahissent aussi la terre immense, fleurie, emportant les travaux chers à l'homme nourri de la glèbe, et troublent l'air de poussière et de débris qui volent. »

Hésiode arrête là le cours de ces révolutions d'où est sorti l'ordre du Cosmos organisé. Mais la mythologie postérieure est pleine de révoltes avortées. C'est tantôt Hèra, ou Poséidon, ou Apollon, ou Ares, entrant en lutte avec Zeus. Ce sont lesEncelade, les Ephiallès, entassant Pélion sur Ossa pour déloger les Olympiens. C'est Zeus lui-même enchaîné par Titan. Ce sont les dieux, exilés au bord du Nil sous des déguissements animaux, bizarre essai de fusion entre les panthéons de la Grèce et de l'Egypte. Enfln toutes les aventures des héros, les travaux d'Héraklès et de Thésée, les exploits de Persée et de Bellérophon ne sont que des variations exécutées en divers temps, en divers lieux, sur un thème unique : le grand et éternel combat entre la lumière solaire ou fulgurante et les nuées ou les ténèbres. Le fait qui adonné lieu à tant de divagations ingénieuses est si constant qu'il n'a échappé nulle part aux yeux de l'homme quelque peu émancipé des lisières de l'animisme. Et nous avons eu occasion, il y a quelques années, d'en suivre et d'en comparer les interprétations originales chez des races et dans des religions qui ne se sont rien emprunté. Mais nulle part son influence n'a été plus l'urte et plus durable que dans le monde indo-européen,

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d"où elle s'est répercutée sur des religions d'origine sémitique. Et, remarque notable, si le mythe des Titans demeure une des preuves les plus convaincantes que puisse revendiquer l'unité primitive d'un groupe indoeuropéen, il ne révèle pas avec moins d'évidence la diversité originelle ou acquise des peuples qui ont reçu avant leur séparation et emporté dans leur exode les données d'une commune culture. Chez les uns en effet, il aboutit à une victoire soit définitive, soit fréquemment renouvelée, des puissances lumineuses, chez d'autres à un antagonisme, irréductible quoi qu'on fasse, entre des dieux propices et des dieux malfaisants. L'Ahrimane perse, héritier des Vritras et des Typhées, balancera jusqu'à la fin du monde la fortune d'Ahura-Mazdà. Tout au plus sera-t-il anéanti quand il ne subsistera plus rien de l'univers présent. Le Satan chrétien, héritier d'Ahrimane, prince du monde, abattu, écrasé pareillement après le jugement dernier, n'en continuera pas moins à braver, du fond de son enfer éternel, le dieu tricéphale nargué dans son empyrée. C'est de quoi gâter le triomphe tardif du dieu bon. Le dualisme moral, illusoire (et fructueuse) explication de la coexistence des biens et des maux, est étranger au vieux génie grec. Hésiode admet seulement un dualisme physique inséparable des premiers tâtonnements de la matière, mais peu à peu tempéré par la prédominance croissante de l'ordre. 11 n'établit pas, il ne voit pas de corrélation entre le jeu des éléments et le cours des choses humaines. Le destin, le sort, siège impassible, indifférent, au sommet des choses, au-dessus même des dieux triomphants; et au-dessous, l'univers déploie une arène toujours ouverte à l'activité des vivants, mortels ou immortels.

Très superstitieux, très pieux, Hésiode prodiguera les épithètes louangeuses à des êtres beaucoup plus forts

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que lui; mais le respect ne l'aveugle pas. 11 juge très librement les dieux, que rimmortalité seule distingue des humains ; il les représente variables, gouvernés par leurs tempéraments et leurs passions, et il les convie, comme les hommes, à la paix et, s'il est possible, à la justice. Nous l'avons vu déclarer Prométhée innocent, c'est-àdire blâmer la colère de Zeus ; et voici qu'il recommande au souverain des dieux la réflexion, la prudence ; il lui donne pour première épouse une Océanide de fantaisie, Mèiis, la Pensée, et bientôt lui amène Mnémosunè, mère de tout ce qui élève et humanise les esprits.

C'est le génie grec qui se montre ici. L'intelligence est la première qualité qu'il demande, qu'il prête aux dieux faits à son image. Métis ou Mêlés est l'épithète de tous les dieux qui dépassent quelque peu la moyenne. Kronos est ankulomèlis, esprit vif, pénétrant; Prométhée polumètis, très intelligent; enfin métioeis, métiéta, sont les qualificatifs les plus nobles de Zeus. C'est ce qui a permis au poète d'insérer cette entité purement symbolique dans sa théogonie, dont le caractère naturaliste est si accentué. 11 l'y rattache d'ailleurs par une aventure renouvelée de Kronos, même d'Ouranos. Métis était près d'enfanter Athènè, la déesse à figure de chouette, lorsque Zeus, sur le conseil du Ciel et de la Terre, l'enferma dans son ventre. Hésiode dit, et nous l'en croyons, qu'elle ne se prêta pas sans quelque peine à une opération de ce genre. Zeus dut recourir aux promesses décevantes, aux belles paroles : a Ainsi logée en moi », disait-il, « tu m'avertiras mieux et plus secrètement, tu me tiendras en garde contre mes ennemis ». -Mais le mobile auquel il avait obéi c'était une sage méfiance; comme Onranos, il craign-ait ses enfants; et non seulement, il était dans les destins ([ue Métis donnât le jour à des enfants d'un intellect remarquable ; mais,

après celte première lille, cette vierge éj^^ale à son père en force et en génie, Métis devait mettre au monde un iils magnanime destiné à l'empire, et qui, renversant Zeus, régnerait sur les dieux et sur les mortels. La même crainte empêchera encore Zeus d'épouser la brillante Néréide Tliétis, réduite à l'hymen d'un héros. Do cette préoccupation constante est issue la jalousie des dieux, leur haine intolérante contre leurs successeurs éventuels et contre tout ce qui peut ébranler ou abréger leur domination.

Qu'arriva-t-il de Métis dans le ventre de son seigneur et maître? sans doute elle lui monta au cerveau, et jaillit de sa tète en Pallas sous la hache obstétricale d'IIéphaïstos. Métis digérée, incorporée, ou réincarnée, Zeus épousa une autre divinité, toute primitive, celleci, mais dont le nom se prêtait facilement à une interprétation morale : Thémis, celle qui pose et qui fonde (la Terre), devenue la Loi, mère des Heures (des Saisons) d'Ewiomia (la belle Ordonnance), de Dikè, la Juslice, d'Eirènè (la Paix), qui président à l'accomplissement des œuvres humaines ; mère encore des Moirai (le poète oublie qu'il les a faites filles de la Nuit), des Parques (Klotho, Lachésis, Atropos), qui font à chaque homme sa part de biens et de maux. A Thémis, succède Eumnoi'tiè, qui n'en diffère que par un aspect moins grave; c'est encore la loi, nomos, l'ordre, qui règne au loin {euru)^ et peut-être, tout au fond, un nom de l'Aurore, de la lumière qui se répand dans l'étendue; Zeus la rend mère des Kharites, jadis cavales d'o)\ attelage du Sourya védique — Haritas — , devenues trois filles aux bellesjoues, au corps désirable, a l'affable regard : Aglaè (éclatante), Euphrosunè (bienveillante), Thalia, la fleurie ; l'amour émane de leurs paupières.

11 est peu probable que ces déesses, Métis, Thémis,

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Eurynomè n'aient pas été présentées par d'autres poètes comme épouses de Zeus. Mais, en les plaçant les premières, Hésiode a certainement fait œuvre de philosophe et de moraliste. Aussitôt qu'il a doué la divinité suprême d'intelligence, de mesure et de bienveillance, il revient aux filiations purement mythiques, simples variantes des genèses ouranides et titanides. Zeus épouse tour à tour diverses formes de la terre et de la voûte céleste (ordinairement nocturne) : Dèmètèr, la grande nourrice,mère de cette Perséphonè au beau sein que ravit Aïdès avec le consentement de Zeus ; Lèto qui mit au jour Apollon et Artémis; Maïa, fille d'Atlas le lapétide, qui enfanta l'illustre Hermès, messager des dieux; Sémélè, fille de Kadmos, conduite à l'immortalité par son fils, le joyeux Dionusos ; Alkmènè, mère de Héraklès, le dieu fort, gloire des airs; entre temps, il avait élevé au rang d'épouse reine sa sœur Hèra, dans tout l'éclat de sa beauté : Hèbè, Ares, Ilithye (la jeunesse, la force, la fécondité) furentcomme onsait, les fruits de cette union. Héphaïstos, bien que conçu de Zeus, paraît être né dans une période troublée ; Hèra, qui le doua d'une merveilleuse adresse, semble avoir voulu l'opposer à la brillante, turbulente, invincible Pallas, que Zeus venait de produire à lui tout seul.

Les alliances de la famille de Zeus forment la trame de la mythologie qu'on trouve dans les dictionnaires ; elles ont beaucoup d'intérêt pour qui les étudie à fond, et surtout pour qui les dégage, quand cela est possible, des mille fantaisies de poètes qui en ont oublié le sens, et aussi des inextricables broussailles des traditions locales. Dans Hésiode, elles sont sobrement indiquées. Ce sont des légendes qui ne sont pas développées encore. En somme, l'énumération qu'en fait le poète n'a qu'un but : le placement des noms, populaires déjà, qu'il n'a

pas trouvé moyen d'insérer dans les listes précédentes. La plupart des personnages cités, tout aussi dieux que les Titans et les Olympiens, ne sont plus considérés que comme des héros ou héroïnes, tantôt mortels, tantôt immortels, selon qu'ils participent de leur père ou de leur mère. Ces unions mixtes vous sont suffisamment connues : lasios et Dèmètèr, Kadmos et Harmonia, Eos et Képhalos, Képhalos et Prokris, Aphrodite et Phaéthon, Jason et Médée, Éaque et Psamathè, Anchise et Aphrodite, Thétis et Pelée, Odysseus et Circè, Odysseus et Calypso, répondent à autant de mythes chthoniens, solaires et marins. Les personnages qui en sont issus, Ploutos (Ploutôn — Aïdès), Ino, Sémélè, Agave, Memnônet Emathiôn,Mèdeos, élève de Khiron, et Phokos, et Aineias (Énée), et Akhillès, Agrios et Latinos (celui-ci interpolé?), Nausitlioos et Nausinoos, n'ont, bien certainement, rien à voir avec la réalité historique. Cesont, j'y insite, des dieux qui surabondent, des épithètes qui n'ont pas trouvé place dans la nomenclatureofficielle. L'épopée et le théâtre en feront leur profit.

Ce que nous possédons de la Théogonie finit ainsi : « Ces immortelles, unies à des hommes, mirent au monde des enfants 'pareils aux dieux. Maintenant, Muses, dont la voix charme l'Olympe, filles de Zeus porte-égide, chantez la série des femmes illustres ». Ce n'est pas une conclusion, mais une transition, qui justifie assez l'opinion que nous rapportions naguère sur le cycle perdu des Éoiai, des Eoées.

Nous avons considéré la Théogonie d'Hésiode sous le rapport des mythes, dégageant le vieux fonds indoeuropéen des enjolivements souvent ingénieux, souvent aussi bizarres et incohérents, dus à l'imagination grecque et aux tendances morales du poète. Toutes les légendes réduites à leurs éléments réels, toute la végétation des

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synonymes rasée, nous nous trouvons en présence de trois ou quatre, dirons-nous dieux ? non ; de trois ou quatre choses irréductibles, entre lesquelles l'esprit humain a, dès le principe, essayé d'établir des rapports : ce sont d'abord le Ciel et la Terre, ceux que le Rigvéda nomme les grands parents du monde ; puis les astres, surtout le Soleil et la Lune, puis les eaux, la mer, les fleuves: enfin, en face de ces choses, l'homme, tel que nous le montrent Les Travaux et les Jours, cherchant à comprendre et à vivre de son mieux.

La cosmogonie d'Hésiode est donc beaucoup plus simple que sa théogonie : et elle ne manque pas de grandeur : au commencement l'abîme ténébreux, le Chaos, mélange confus des éléments des choses ; ensuite la Terre, indispensable à la manifestation de la vie. Avec la Terre, se manifeste l'Amour ou le Désir, sans lequel il n'y a pas de formes animées. En même temps, de la Nuit chaotique se dégageait une pâle lumière. Alors la Terre produisit, enfanta, le Ciel, égal à elle-même, pour qu'il la couvrît tout entière et abritât de sa voûte les immortels et les mortels. Du Ciel et de la Terre, narpiirent les Eaux et les Astres, mais aussi les Hékaton- (hires et les Cyclopes, les tourbillons et les tonnerres. A cette époque reculée, le Ciel surbaissé, la terre humide, se touchaient, étouffant entre eux leurs enfants. La séparation se fit, non sans lutte violente, non sans convulsions volcaniques. On ne peut se tromper ici sur l'intention d'Hésiode, lorsqu'il donne à la lutte pour théâtre les champs phlégréens de la Thessalie, les régions bouleversées par des cataclysmes ignés et diluviens, lorsqu'il nous montre les serpents élancés du col de Typhée, père des ouragans, lorsqu'il peint si fortement les effets des trombes et destremblements de terre. La faux de Kronos et la foudre de Zeus jouent le même

rôle, elles éclairent et allègent Tatmosplière. Le divorce apparent n'a pas supprimé la fécondité. De même qu'Hésiode a fait naître l'Amour immédiatement après la Terre, il amène maintenant aux hommes et aux dieux la Beauté, véritable objet de l'amour, — qui se dégage des vagues, comme la figure tracée par le peintre se dépouille peu à peu des hésitations derébauche. Il y a ou gradation, succession d'efforts vers l'équilibre et vers l'harmonie ; les forces brutes, les monstres vomisseurs de flammes, qu'on n'a pu complètement détruire, qui même sont immortels, ont été du moins enchaînés par la puissance lumineuse ; ils sont relégués, inoffensifs, dans les profondeurs, aussi loin sous terre que le ciel est au-dessus du sol, La vie régulière peut désormais commencer. Les hommes et les dieux, qui sont nés en même temps, et qui, jusqu'alors, ne se devaient rien, vont pouvoir s'entendre pour vivre en bonne intelligence. Les dieux se chargeront de contenir les rébellions de l'abîme, qui sont des dangers pour tous, de diriger les puissances de la nature, de veiller sur les chemins (Hécate), d'assurer la sécurité de l'homme; moyennant quoi les hommes nourriront les dieux de fumée et de graisse odorante. Voilà une convention qui a duré longtemps, qui dure encore; et les hommes ne se sont pas encore aperçus qu'ils n'y avaient rien gagné, malgré l'adresse de Prométhée.

Mais nous avons dit, et ce que pensaient des dieux les contemporains d'Hésiode, et comment ils tâchaient de tirer parti de la vie ; voyons ce qu'ils savaient ou croyaient savoir de la Terre, du Ciel et des Eaux. La terre est large, solide, sans bornes; elle a produit la mer et les montagnes peu après avoir enfanté le ciel. Dans ce qui nous reste d'Hésiode, il n'y a aucune indication sur sa forme ; il passe pour l'avoir crue ronde [strongulè).

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Pythagore le premier, ôcrit Diogène de Laerce, a appelé la terre sUérique ; selon Théophraste, ce serait Parménide; selon Zenon, Hésiode, Le ciel, puisqu'il est égal à la terre, est vaste aussi, étendu (c'est le sens de son nom) ; il est de plus étoile, couvert d'astres, d'yeux sans nombre. Cette image si naturelle a donné lieu au mythe d'Argos, tué par Hermès, comme Ouranos fut mutilé par Kronos, et métamorphosé en paon, l'oiseau de la Hèra céleste. Les eaux sont de deux sortes, douces et amères, représentées par les deux familles de Pontos et d'Okéanos. Mais les deux vieilles divinités, qu'elles soient d'oririgine grecque ou phénicienne, se sont rapidement confondues. Filles de la Terre, elles lui sont intimement liées, et distinctes d'abord des eaux atmosphériques, de Poséidon. Puis les Grecs ont rapidement compris les échanges sans fin et l'identité naturelle des vapeurs aériennes et des ondes terrestres. Déjà Hésiode exprime cette vérité physique en donnant à Okéanos, à Pontos, à Poséidon, non moins qu'à Ouranos, à Gaïa, au Tarlare, une origine pareille, des racines {rhizai) entrelacées de toute éternité.

Xii Un nœud incréé, solide, joint, dit-il, les racines do la terre et du Tartare, de la mer et du ciel, et forme comme un seuil d'airain aux demeures de la mort et de la nuit. Le Tartare est ceint d'une barrière d'airain, œuvre de Poséidon (qui a construit aussi les murailles d'ilion, et qui n'est pas étranger à celles d'Athènes) ; autour de son cou, que la nuit enveloppe d'un triple circuit — les replis du Cocyte, — ont pris naissance les racines de la terre et de la mer stérile. Dans le lieu où séjournent les Titans, sont les sources et les limites de la Terre opaque, du Tartare sombre, de la mer stérile et du ciel étoile, sources et limites mornes, terribles, que les dieux mêmes détestent : ouverture énorme! »

le chaos, qui subsiste après l'émission des formes.

La succession des jours et des nuits ne dépend pas du soleil; le jour et la nuit sont des phénomènes élémentaires ; ce sont deux choses, deux dieux qui accomplissent volontairement un office alternatif, et qui se rencontrent régulièrement sur le seuil d'airain. Nous avons déjà cité le passage où est consignée cette physique enfantine (probablement sémitique), et qui, d'ailleurs, est implicitement démentie par le poète. Où place-t-il, en effet, son Tartare, un nom qui — comme plusieurs autres en grec et en latin {Marmar^ nwrmur, harbaros^ etc.) — semble un vestige du langage primordial où le mot, le cri, se redoublait pour être mieux entendu? Non seulement sous terre, mais au-dessous de la terre, en des régions où le soleil nocturne rencontre et avertit le soleil levant, où se croisent la nuit et le jour.

« Certes il ne regagnerait pas, en toute une année, la surface terrestre, celui qui aurait passé les portes fatales. Il risquerait d'être emporté de tempête en tempête par un tourbillon furieux. » La Terre se trouvait située à moitié chemin entre le Ciel et le Tartare. « Il faudrait à une enclume d'airain, neuf jours et neuf nuits pour descendre du ciel à la terre ; elle n'atteindrait le sol que le dixième jour. De même, une enclume d'airain tombant de la terre, voyagerait neuf jours et neuf nuits et ne serait rendue au Tartare que le dixième jour. » h^t cependant nous savons — mais il est bien superllu de pallier ces contradictions — nous savons que ces choses si distantes ont des racines communes, entre-croisées autour d'un seuil d'airain.

Or le voisinage d'Atlas et des Ilespérides indique dans quelle direction il faut chercher ce seuil du Tartare. C'est vers l'Occident, aux plages inconnues où Odusseus aborde à la prairie d'asphodèle, où Héraklès

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dresse deux colonnes, jambages de la porte construite par Poséidon. L'allusion à des tempêtes tartaréennes, qui sépareraient la terre du séjour de la nuit et des morts fabuleux, implique une confusion avec les eaux qui entourent le monde. Et en effet, une partie des eaux du ofrand fleuve Okéanos, la dixième, forme le domaine de Styx et s'échappe dans le Tartare par une fente du réservoir, « tandis que les neuf autres, à Tentour de la terre et du vaste dos de la mer, tombent dans Pontos en tourbillons d'argent. »

Ces rêveries étranges sur les dessous du monde ne peuvent exciter notre dédain; il n'y a pas quatre siècles, et encore, que nous connaissons l'ordonnance et la marche du système solaire ; il n'y en a pas deux, que la découverte des lois de la pesanteur nous a permis de comprendre, sinon d'expliquer, comment d'énormes boules peuvent se soutenir dans les ondes inconsistantes de l'éther. Aujourd'hui encore où la physique nous a démontré que le ciel n'existe pas, et qu'il n'y a rien sous notre globe qui ressemble au Tartare, les religions — qui prétendent à la vérité — continuent d'employer sciemment ces innocentes erreurs de nos ancêtres, à fausser l'esprit de nos enfants et de notre jeunesseV

Innocentes erreurs, ai-je dit. C'est qu'elles n'étaient point des dogmes; elles résultaient d'efforts sincères pour entamer l'inconnu. A ce titre elles ont été un aiguillon, non pour la science, qui n'existait pas et ne pouvait pas exister, mais pour l'intuition géniale de certains esprits libres. Ne croit-on pas entendre développer la cosmogonie hésiodique dans son ensemble, lorsqu'on lit ces fragments de Lucrèce :

330 LA GFvliCE ANTIQUE

C'était un orageux prélude, ample chaos D"où sortirent, groupés en agrégats nouveaux, Plusieurs courants distincts d'atomes homogènes. Alors notre univers dégagé de se? chaînes Ordonna, disposa ses membres déployés...

Bientôt le ciel profond s'éloigna de la terre: L'eau vint se concentrer dans le lit de la mer; Et les feux épurés jaillirent vers léther... Le globe par son poids sur lui-même s'assit. La vase universelle en tombant s'épaissit Et coula tout entière à fond, comme la lie. Au-dessus de la mer sur le sol établie. Se développa lair. puis léther constellé. Le corps le plus subtil fut par l'autre exhalé... Et plus les feux du ciel et les rayons du jour De leur vive morsure entamaient son contour.... Plus les germes ailés des tlammes et des airs S'échappaient de ses flancs pour épaissir loin d'elle En voile radieux la voûte universelle.

Clairvoyant commentaire, et plus beau que le texte même, des pensées encore confuses qu'Hésiode cachait sous ses mythes transformés en symboles !

Virgile encore, avant de déserter vers Platon, s'est inspiré de la cosmogonie d'Hésiode, tout entière enfermée dans quelques vers du Silène :

Car il disait comment, aux profondeurs du vide. L'eau, la terre. le souftle et la flamme liquide. Germes premiers unis en concours créateur, Ont du jeune univers condensé la rondeur; Comment, libre des mers en leurs plages encloses. Le limon atTermi prit les formes des choses ; La stupeur des mortels devant l'astre des jours ; Par la chute des eaux, les nuages moins lourds; Les bois perçant la terre, et l'homme, rare encore, S'aventurant sans route aux cimes qu'il ignore ; Le bonheur des vivants sous le règne d'un dieu; l,es pierres rpic lançait Pyrrha. le vol du feu. Et l'oiseau du Caucase au (lauc de Prométhée.

Ovide aussi n'a rien imaginé de plus. I..e début de.s

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Mélamor'phoses , morceau ingénieux et d'une grande beauté de diction, est trop connu et trop long pour être cité. Mais les moindres détails en sont calqués sur Hésiode : priorité du chaos, naissance successive de la de la terre, des mers, du feu, dégagés de la mêlée. Sans attacher grande importance à des expressions poétiques, il faut noter ici l'intervention d'un ordonnateur du monde : « C'est un dieu», est-il dit, ou la nature pivs favorable^ qui mit fin au désordre primordial. Il y a aussi un créateur de l'homme, c'est Prométhée. Si donc Ovide marche vers la création ex nihilo, il n'y est pas encore, il n'y sera jamais; aucun philosophe, indien, grec ou latin, aucun théosophe, môme hébreu, partisan ou non d'une intervention immatérielle, n'a pu atteindre à cette conception, dirai-je sublime? du néant fécond.

Il faut prendre ici congé du bienveillant, du naïf, du profond Hésiode, qui, précurseur en un point de notre Laplace, n'a point placé de créateur à l'origine des choses. 11 n'a pas eu besoin de « cette hypothèse ».

Iléraklés, dieu atmosphérique et solaire, vient du Nord avec les Thraces, Macédoniens et Doriens. — Ancêtre et patron des rois de Macédoine, il est honoré chez les Bistones, à Thasos. en Troade et sin- la côte pontique : plusieurs villes de ces régions portent le nom d'Iléraklée. — Dans la Thessalie akhéenne, il prend part à la guerre des Titans. — En Béotie, il trouve une protectrice ou une mère, Athènè, Alalkoviénéia, Alkmènè. — En Phocide, il enlève le trépied delphique. — Dans le Péloponnèse, il rencontre une rivale et une ennemie, liera, la divinité du pays. — Les travaux d'Héraklès : le Lion, l'Hydre, les Ilespérides, Géryon. — Expansion de son culte et de sa légende, où entrent des éléments lydo-phéniciens ; il supplée Melkarth, le soleil, dans sa course céleste. — Le travail ingénieux des poètes et l'antliropomorphisme à outrance changent le dieu en demidieu, en simple héros que ses exploits portent au ciel où l'attend l'immortalité, l'éternelle jeunesse, Hèbè. — Le bûcher de l'OEta n'est autre que le soleil couchant. — Les Héros éponyuies. — Les épithétes divinisées. — Les Daimoncs et les entités personnifiées.

lléraklès est une de ces épithétes surabondantes que les Hellènes des diverses tribus prodiguaient à leurs divinités cosmiques. Comme nous l'avons déjà fait ubscrver, ces noms, ces dieux surnuméraires étaient le plus souvent transformés en demi-dieux, en héros, parfois mortels, parfois aussi pourvus de quelque office dans les demeures des morts, ou de quelque constellation plus ou moins nettement dessinée. Tels furent les

Ixion, dont le supplice décèle encore l'orig-ine solaire, les Persée, les Bellérophon, les Jason, lumineux ou fulgurants vainqueurs de monstres marins ou volcaniques. Mais aucun, parmi eux, n'a vu sa légende se compliquer, s'enrichir d'âge en âge, comme il est arrivé pour leur congénère Héraklès. La poésie ne s'est pas seule exercée sur ce type ; la théosophie et la philosophie n'ont pas cessé de le façonner, de le retoucher, d'y incorporer des idées, qui passent pour nobles, et qui sont seulement très fausses, sur la destinée humaine ; idées si vieilles que nous les verrons en germe déjà dans certains qualificatifs d'Héraklès, et dans les passages d'Homère où le fils d'Alkmènè est mentionné.

Avant d'être l'homme qui, d'épreuve en épreuve, s'élève à l'immortalité par le courage et la vertu, avant d'être le fils d'un dieu incarné dans le sein d'une femme pour le salut des mortels^ Héraklès a été une puissance atmosphérique, assez peu définie, lumineuse pourtant, secourable et violente à la fois, purifiante et fécondante, participant de la foudre et des astres, de la lune, et surtout du soleil. C'est au nom qu'il faut d'abord regarder les dieux ; c'est dans leur nom que réside leur nature originelle. Héra-KléFos, « gloire de l'Air », doublet ethnique de Zeus — c'est-à-dire que certaines tribus invoquaient sous ce nom la divinité appelée Zeus par d'autres peuples (tout comme certains groupes Aryas appelaient Vichnou le Savilar, le Sourya, de clans voisins et rivaux), — il devint aisément le fils de Zeus, lorsque celui-ci fut généralement regardé comme le dieu céleste par excellence. Amené en cette qualité dans l'Argos pélasgique (Thessalie) et ensuite dans l'Argos du Péloponnèse, à Mycènes, à Tirynthe, il s'y trouva en présence de la déesse Hèra, son homonyme féminin, dont il ne pouvait être que l'époux, le lils ou le rival détesté.

Or, il était déjà pourvu d'une mère. De plus, le rôle d'époux de Hèra était, comme nous l'avons vu, dévolu à Zeus. Il fut donc livré à la haine, à la jalousie d'une marâtre toute puissante. Ainsi, de cette rencontre fortuite des deux noms Héraklès et Hèra, découle toute la légende de notre héros, toute cette série d'épreuves, de travaux, où s'est jouée l'imagination des poètes, et aussi ces variantes postérieures où des mythologues ingénieux nous présentent Héraklès sur les genoux de Hèra, soit comme fils, soit comme nourrisson apporté par Athènè ou par Hermès, et rejeté de son sein par la fière déesse, dont le lait se répand en galaxie^ en voie lactée^ sur la voûte céleste.

C'est au nord de l'IIellade qu'il faut chercher la patrie primitive du dieu Héraklès. 11 était et il est resté le patron de la Macédoine et des dynasties royales. Il était honoré aussi dans la Thrace orientale, chez les Bislones, à Abdère, à Tliasos. On a signalé, dans ces régions, des villes antiques du nom d'PIéraklée, plusieurs Hérahléons^ sanctuaires ou forteresses. Son nom est attaché aux premières entreprises de l'Europe contre l'Asie, à une première conquête de la Troade. Avant Agamemnon, Héraklès a renversé les murailles d'Ilion. En ^Macédoine, à Thasos, dans d'autres îles, puis à xVthènes, on l'invoquait comme dieu sauveur, bienfaisant, comme médecin puissant, sotèr, alexis, aleccikakos, mèlios (fruits et troupeaux), destructeur des sauterelles, mouches, chenilles, titres qui le rapprochent de lasios, lason (guérisseur), d'Apollon et d'Asklèpios. Les sources minérales lui étaient consacrées. Descendu lentement à travers la Thessalie avec les tribus doriennes, tribus rudes et guerrières, il remplit du bruit de ses exploits le pays des Minyens, lolcos, l'Eubée, puis la Trakhinie, la Béotie, la Phocide. Des traditions, d'origine antique,

Tassocient soit à la guerre des Titans, soit aux querelles des Centaures et des Lapithes, soit à l'aventure des Argonautes.

Ces contrées, où s'arrêta, où s'amassa si longtemps le flot des migrations helléniques, où se tassèrent pour ainsi dire et s'amalgamèrent toutes les traditions, où s'élabora la théogonie que nous connaissons, furent la seconde étape, le second berceau des mythes hérakléens. Le héros y trouva sa mère. Il y avait, en Béotic, aux environs d'Haliarte, un certain district nommé Alalkomènes, qui honorait comme éponyme un personnage sacré, Alalkoménès, « à l'âme forte » ou « au génie secourable », et rendait un culte à une triade féminine, sorte de Moirai^ de Parques, d'Euménides, maîtresses de la destinée. Elles présidaient au serment; on ne leur olîrait que des tètes d'animaux. L'une des sœurs était Alalcoménéia, fille d'Ogygès ; et si vénérable était ce nom, que Zeus, Athènè, Hèra, ne dédaignèrent pas de l'emprunter : Zeus Alalcoméneus, Athènè Alalkoménéia. Celle-ci même reconnut pour père nourricier le héros Alalkoménès. D'autre part, Thèbes se souvenait d'une princesse Alkoménè, fille d'Elektruùn, w le malin (?) » (Cf. alektruôn, le coq), et femme d'un héros, Ampliitruôn (qui circule autour : uôn = vanl^ suflixe participial indo-européen), épithète probable de l'atmosphère, de Zeus lui-même. Ne vous semble-t-il pas que la lumière commence à pénétrer dans le conte accrédité sur la naissance d'IIéraklès? Que Alkménè soit une forme, plus simple, d'Alalkoménè, sans redoublement initial a/, sans voyelle thématique o, avec allongement compensatif du sullixe tnénos, mënë, il n'y a guère lieu d'en douter. Au reste, je ne refuse pas de voir dans cette terminaison viënâ un allusion à la lune, mên chez les Phrygiens, ni dans alk une variante de la racine, «rA,

l'éclat. De toute façon, Héraklès est aisément le fils de Zeus Amphilruon Alalko7neneus, de Zeus époux d'Alkménè la forte, la secourable, ou la clarté lunaire. Il est aussi gisement l'ami, le protégé d'Athènè Alalkoménè. Fils d'Alhè, « la force », Alcide étouffe, en naissant, deux serpents qui sont venus l'attaquer dans son berceau. Fils d'Alkè, « le secours », il défend les mortels contre les fléaux qui les menacent, il arrache les morts à Aidés, il délivre Prométhée. Fils d'Alkè, « l'éclat », il rendra leur splendeur aux étables célestes d'Augéias, le brillant, et il montera au ciel dans les flammes d'un bûcher. Tout se tient donc, dans sa glorieuse vie, et toutes les divagations de la Fable ne sont que broderies jetées sur trois ou quatre mots rapprochés par des liens de famille imaginaires.

De Haliarte, de Thèbes, d'IIyettes, où il eut un temple et où il continua d'être invoqué sous la forme d'une pierre (signe de haute antiquité), Héraklès, en marche vers le Péloponnèse, trouva établi sur le versant du Parnasse le vainqueur de Python : Apollon, qui avait enlevé l'oracle et le sanctuaire à Dionè, à la Terre, à Thémis, à Poséidon. Il y eut lutte, paraît-il, entre deux divinités si parfaitement équivalentes, toutes deux atmosphériques et solaires, Héraklès enleva, dit-on, le trépied delplîique ; mais, entraîné par l'invasion dorienne, il laissa en paix le dieu de la lyrie — bien qu'il jouât, lui aussi, de cet instrument. — Dans sa longue station à Lacédémone, en Arcadie, surtout en Argolide, il eut à subir tous les caprices de la haine d'Eurystheus, suscité par liera, dont nous avons expliqué tout à l'heure la jalousie; là, tous les matériaux déjà acquis furent soumis à un nouveau travail, à un nouveau mélange. Du Péloponnèse, le héros passe en Crète, pour y tuer un taureau — notez en passant que Thésée n'est qu'une variante

attique de Hérakiès, — puis en Asie, où il s'assimilera le Meikarth de Tyr et le Samdon de Lydie, et d'où il reviendra chez les théosophes ioniens et autres, Phérécyde, Pythagore, avec un caractère définitivement solaire et rédempteur.

Mais je m'arrête, pour le moment, à la période hellénique de la légende. Les principaux éléments en étaient connus et acceptés avant la formation du corps des rhapsodies homériques, mais non groupés encore comme un ensemble systématique. Tantôt Héraklès est un guerrier coureur d'aventures comme les chefs devant Thèbos, comme tous ceux que mettaient aux prises les guerres privées, les guerres de tribu à tribu, et qui se faisaient gloire d'enlever les troupeaux du voisin. Nestor en parle comme d'un contemporain et d'un ennemi de son père Nélée, qui a ravagé l'Elide, tué ses frères, enlevé ses bœufs (souvenir de quelque invasion dorienne en Messénie). Tantôt c'est le héros thessalien, ou plutôt minyen, qui a pris et détruit Ilion, Il flotte entre l'homme et le dieu. Tant d'autres peuvent se glorifier d'une paternité divine ! Cependant il est déjà le plus chéri [phiUatos) des fils de Zeus. Achille le croit mortel {Iliade, chant XVIII) : « A-t-il évité le terme fatal, le vaillant Héraklès, si aimé du souverain des dieux ? Non, la Destinée et la haine de Hèra l'ont dompté. » Mais Ulysse connaît déjà son union avec Hèbè, son apothéose. Voici les principaux passages où il est question d'Héraklès dans V Iliade et dans V Odyssée.

Iliade, XIX : ... Dans Thèbes aux belles murailles, Alkmènè allait enfanter le vaillant Héraklès. Zeus alors, se glorifiant, tint aux dieux ce discours : « Aujourd'hui même, Ilithuie, arbitre des douleurs, va produire à la lumière, parmi les hommes i?sus de mon sang, un enfant qui dominera sur tous ses voisins »... Hèra suspendit les

douleurs d'Alkmènè, et fit naître à sept mois, en Argos d'Akhaïe, Eurysthce, petit-fils de Persée, lui-même fils de Zeus et Danaë. Puis retournant auprès du Kronide : « 0 Zeus qui lances la foudre, j'ai à déposer dans ton âme une grave parole : Cet homme illustre qui, en vertu de ton serment, régnera sur les Akhéens, il vient de naître : c'est Eurysthée, fils de Sthénélos. Issu de ton sang, il n'est pas indigne de la souveraine puissance... » Depuis, Zeus vit son fils chéri accablé par Eurysthée de travaux outrageants.

XIV : ... Hupnos, « le Sommeil », parle ainsi à Hèra, qui lui demande d'endormir Zeus sur les cimes de l'Ida : « Je suis devenu sage, depuis ce que tu m'as fait faire jadis, le jour où son magnanime fils s'éloignait des rivages d'Ilion, après avoir détruit la ville des Troïens. Doucement répandu autour du dieu qui tient l'égide, j'endormais sa prudence, tandis qu'en ton cœur tu préparais à son fils mille maux. Bientôt tu excitas contre lui la violence des tempêtes. Tu le poussas loin de ses amis, dans l'île populeuse de Cos... Peu s'en fallut que Zeus ne me précipitât du ciel. »

VIII : ... Athènè, protectrice d'Héraklès, se plaint de l'ingratiude de Zeus : « Combien de fois, s'écrie-t-elle, j'ai sauvé son fils accablé par les travaux d'Eurystbée ! Héraklès pleurait en regardant le ciel, et souvent Zeus me fit descendre à son secours. Eurystliée envoya le fils d'Alkmènè au-delà des fortes portes du palais d'Aidés pour amener de l'Erèbe le chien du terrible dieu des morts; sans moi, il n'eût pas échappé aux profonds abîmes de Styx. »

Enfin je rappellerai la scène grandiose qui termine la descente d'Ulysse aux enfers, [Odyssée, chant XI) : « Je vois encore Héraklès, ou plutôt son image ; car lui-même, heureux époux de la jeune Hèbè, goilte le bonheur

parmi les dieux. Autour de lui les morts jettent des cris aigus comme ceux des oiseaux et s'enfuient de toutes parts. Il s'avance, effrayant comme la nuit obscure, l'arc tendu et sur la corde une flèche ; portant partout des regards terribles, comme un prodigieux sagittaire prêt à faire voler ses traits. Sur sa poitrine resplendit un superbe baudrier d'or couvert d'ours, de sangliers, de lions farouches, de combats, de batailles, d'homicides et de carnages. Le héros, au premier aspect, me reconnaît, et en gémissant me lance ces paroles ailées : « Divin fils de Laërte, infortuné ! Sans doute une destinée funeste te conduit, comme celle qui m'accabla tant que je vécus sous les rayons du soleil. Je devais le jour au puissant fils de Kronos, mais j'étais tourmenté de peines infinies ; je subissais la loi d'un être qui m'était inférieur et qui m'imposait de pénibles travaux. Un jour aussi, il m'envoya dans ce séjour pour enlever Cerbère. Il croyait m'avoir imposé la plus terrible épreuve. Mais aidé d'Athènè et d'Hermès, j'entraînai le chien des enfers et je le lui conduisis. » A ces mots, Iléraklès retourne aux demeures d'Aïdès. »

Dans cette vigoureuse esquisse est condensée toute la destinée du dieu descendu des cieux pour y remonter. Aux poètes maintenant de mettre en scène les sujets figurés sur le splendide bouclier, les monstres, les brigands abattus, les épreuves accomplies sur le rude chemin de l'immortalité, d'en varier à leur gré les épisodes et le théâtre.

Hésiode a vécu dans une région pleine des souvenirs d'Héraklès ; aussi complète-t-il, non pas autant qu'on pourrait le croire, mais sur quelques points importants, le tableau qu'Homère a dessiné à grands traits. Il sait, comme tous les rhapsodes [Théogonie, 950-yo5) que « le fils valeureux d'Alkmènè aux belles jambes, Amphitryo

niadès, Thébagénès, après avoir accompli de douloureux travaux, épousa, sur les cimes du neigeux Olympe, la vierge pudique, Hèbè, fille du grand Zeus et de Hèra aux sandales d'or; heureux, ayant achevé une grande œuvre, parmi les immortels il demeure jeune et fort à jamais. >> En outre, le poète d'Ascra, mentionne en passant le Lion de Némée, fléau des mortels, dompté par la force hérakléenne, THydre de Lerne, horrible sœur de Cerbère, nourrie par Hèra au sein blanc, que, sur les conseils d'Athènè, avec l'aide du belliqueux lolas, abattit le puissant glaive du fils de Zeus, Héraklès Amphitryoniadès. Puis, c'est le triple Géruôn, fils do Chrysaor et de Kallirhoè, possesseur de bœufs aux pieds bien tournés dans l'île d'Erythie. Héraklès le dépouille de ses armes, tue le chien Orthros, le bouvier Eurytion, dans un antre obscur, aux bornes de TOcéan, et, traversant les mers, ramène à Tirynthe la sainte les bœufs au large front. Enfin, avec le consentement de Zeus, il délivre Prométhée d'un supplice terrible. Ici encore, les mots ont plus de valeur que le texte même : en deux vers, non sans intention semble-t-il, le poète a réuni les trois mots Alkménè, a/kimos, alalken (il secourut Alalkoménë); plus loin Hérakléos et kléos. Zeus permit la mort du vautour aux ailes étendues « afin que la gloire du héros thébain en devînt plus grande qu'auparavant sur la terre nourricière; montrant ainsi à ([uel point il honorait son illustre fils. » On voit poindre le rédempteur, le libérateur, devant qui s'apaise et fléchit la colère du dieu jaloux. La même idée reparaît sous une forme plus explicite au début du Bouclier, poème apocryphe, mais certainement imité d'une composition attribuée à Hésiode. Tandis qu'Amphitryon, qualifié ici de fils à'Alkaïos, conduisant les Béotiens et les Phocéens, courait venger sur les Taphiens et les

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Téléboëns le meurtre des frères d'Alkmèiiè, le père des dieux et des hommes méditait un autre dessein : il résolut « d'engendrer, pour les dieux comme pour les mortels un défenseur, un appui contre Ares, alklèra. Encore Alkè. C'est un synonyme de sotci-, sauveur, épi- Ihète bien connue de Héraklès, l'air purifiant et lumineux. Ce passage précieux nous révèle un autre ennemi du héros ; il n"a pas à lutter seulement contre Hèra et contre Apollon. Il lui faut combattre Ares, le démon du carnage sans raison et sans fin. Au fond, le dieu thrace Ares, c'est l'orage, même l'orage fécond, rival et proche parent des autres puissances atmosphériques. Et cela est si vrai que, sous le nom d'Arion, il est, ici même, le coursier d'Héraklès. Quoi qu'il en soit, celui-ci s'est réconcilié avec Apollon, qui le conseille et l'encourage. Accompagné d'Athènè et du fidèle lolas, couvert d'armes et d'un bouclier, présent d'IIéphaïstos, il triomphe de Kuknos, Cycnos, fils d'Ares, et blesse à la cuisse le dieu de la guerre ; Athènè a conduit sa lance. Il y a là une réminiscence visible de Ylliade.

Le Bouclier peut être rangé parmi les poèmes cycliques des vu'' et vi* siècles, attribués à Pisandre de Rhodes, à Panyasis et autres auteurs d'Hérakléides, dont il ne nous est venu que de rares débris cités par des grammairiens.

La renommée du héros s'est répandue de tous côtés, surtout vers l'orient, et commence à le subtiluer aux dieux solaires de l'Asie. Comme eux, d'après Pisandre et Panyasis, bientôt d'après Pliérécyde, il traverse, non plus les mers, mais l'océan céleste, dans une coupe d'or, tiépas. Ses travaux prennent peu à peu, — à mesure que les Grecs acquièrent quchpies notions chaldéo-égyptiennes sur la marche du soleil, — un caractère astronomique. En môme temps, les Archiloquc, les Bacchy-

lide, x\ntimaque, Stésichore, Pindare, s'ingénient à en dégager le sens édifiant, l'enseignement moral; et leur œuvre fut continuée, avec quel éclat ! par les grands tragiques d'Athènes. Nul désormais ne doute des mérites et de la ■passion d'Héraklès. Il a pour mère une femme et participe de la fragilité humaine ; mais, soutenu par la force que lui a infusée le sang divin, il remplit jusqu'au bout sa mission rédemptrice. A cette période allégorique appartient la fable contée par le sophiste Prodicos : Héraklès entre la Vertu et la Volupté. Ajoutons que l'évliémérisme, s'emparant au fur et à mesure de toutes les variantes mythiques et de toutes les interprétations imaginées par les poètes et les symbolistes, s'évertuait de son coté à ranger dans un ordre historique les faits et les gestes du héros thébain. Un contemporain de Socrate, Hérodore. vraisemblablement copié par Apollodore, Diodore de Sicile, Denys d'Halicarnasse, écrivait un ouvrage spécial sur la vie d'Héraklès, où ses traits, sa stature, son signalement, en un mot, étaient minutieusement décrits. On se prit à dater ses exploits ; on se demanda, sans rire, s'il y avait eu un ou plusieurs Héraklès; Diodore: un d'Egypte, un de Crète, un de Thèbes ; Cicéron : 1° Fils du Nil ; 2° de Zeus et Lusithoé ; 3** Dactyle ; A" Indien ; 5'" Zeus et Astéria ; 6° Zeus et Alkmènè ; Lydos, 1 ; Varron, 44). Celui-ci plus musicien ; cet autre moins obtus que le type populaire musculeux et ramassé ; celui-là plus ou moins porté vers les femmes ou pour la grosse cuisine ; tant de vertus et de vices contraires se trouvaient assemblés dans le personnage légendaire! Ces minuties, toutes scolastiques, en donnant plus de réalité à la nature humaine du dieu, bien loin de lui nuire, grandissaient son œuvre, rendaient plus précieux, plus méritoires ses efforts et ses épreuves. Elles montrent aussi à quel point le culte d'Héraklès

s'était répandu ; presque tous les dieux ragréaient dans leur temple.

Il est à peine besoin d'insister sur ce qu'a d'artificiel le classement des travaux d'Héraklès. «La coordination, dit INlaury, de ces œuvres du courage et de la force, leur rédaction d'après des contes populaires, se placent dans la période qui s'est écoulée entre Pisandre (630) et Hérodore (400), à l'exception toutefois des élables d'Augias qu'on ne trouve que dans Tliéocrite (Id. XXV), c'està-dire postérieurement au siècle d'Alexandre. La réduction des travaux à douze (pour figurer la marche du soleil, peut-être de Djom on d'Osiris, à travers les douze signes du Zodiaque), semble dater d'Euripide [Héraklès furieux)^ mais n'est adoptée formellement qu'à l'époque alexandrine. » Au reste, il n'existe aucune différence entre ces travaux officiels, athloi, — sur lesquels les mythologues sont peu d'accord, — et les exploits accessoires, ?3rt;-er^a. Tous, de quelque apparence historique qu'on ait essayé de les revêtir, tous sont des mythes empruntés au vieux fonds indo-européen, faiblement accru de quelques fables orientales.

Etudions-en trois ou quatre, parmi les plus fameux. Le lion de Némée mène la bande des animaux fabuleux, lion du Cithéron, taureau crétois, sanglier d'Erymanthe, etc. M. Alfred Maury s'est donné la peine, pour notre plaisir, de rechercher s'il est probable qu'il y ait jamais eu des lions en Arcadie ; il doute que cet animal, qui aime les grands espaces et les climats égaux, ait dépassé — s'il les a jamais atteintes, — les limites que lui assignaient, au v' siècle, Iléi'odote et Xénophon, les fleuves Nessos et Akhéloos, la Macédoine et l'Epire. 11 pense que le Péloponnèse n'a jamais connu d'autres lions que les frustes sculptures de Mycènes, souvenirs orientaux apportés de IMirygie par les Pélo-

pitiés. Quant au lion de Xémée, il vient lui aussi des régions lointaines que les Hellènes auront traversées dans leurs migrations. C'est le démon embusqué dans la caverne du nuage, que le héros des airs abat de sa massue ou perce de ses rayons, et dont il emporte la dépouille comme un fidèle trophée de sa victoire. Les Grecs ne savaient guère où placer la retraite du monstre ; Némée a pour elle Hésiode, Pindare, Apollodore ; Servius place la forêt de Némée près de Thèbes. D'autres disent que ce lion était Léon, fondateur de Milet, et fut tué par Héraklès ; enfin un Démodocos, auteur d'une Rérakléide, présentait le lion de Némée comme un fils de la Lune, ou un fléau envoyé contre Héraklès par Sélènè, à la prière de Hèra. La part étant largement faite à la Fable, il faut accorder quelque chose à la réalité : sans doute, il régnait en cent et cent lieux de vieilles traditions sur des bêtes farouches qui avaient désolé la contrée, en un temps où les armes des hommes étaient d'un faible secours contre l'étreinte d'un ours, la corne d'un taureau furieux ou la défense d'un sanglier, n était naturel que l'honneur de ces chasses primitives fût rapporté au plus fort des mortels.

L'hydre de Lerne, nous l'avons dit, n'est autre qu'un diminutif de Typhée, une réplique du serpent Python ; la victoire d'Héraklès sur cette fille de Vritra (Orthros) et d'Ekhidna (Ahi) l'assimile complètement à Zeus et à Apollon, même à Kronos, car il coupait les têtes de l'hydre avec une faux d'or, ou les écrasait avec sa massue, tandis qu'Iolaset Athènè les brûlaient avec un tison.

Le dragon des Hcspérides, encore un Python, un serpent de Kadmos, paraît moins terrible que l'hydre, mais il n'est pas d'une moins noble origine. Fils de la Nuit et de l'Erèbe, ou encore de Phorkys et Kèlo, deux divinités marines qui jadis dévoraient le soleil et la lune

(c'étaient les dragons de Téclipse), il a été commis par liera à la garde des pommes d'or, astres qui constellent l'arbre cosmogonique. Les Nymphes Hespérides, com- })agnes du dragon, siégeaient, leur nom l'indique, en un vague Occident qui reculait à mesure que s'élargissait l'horizon de la géographie hellénique; elles atteignirent ainsi l'extrême bord du fleuve Océan, là où les navigateurs phéniciens élevèrent les colonnes symboliques d'Astarté et de Melkarth, les colonnes d'Hercule, près des promontoires qui terminent l'Afrique et l'Europe; là où s'ouvrait le Tartare d'Hésiode, où leur père Atlas, frère de Prométhée, soutenait l'énorme faix du ciel. Héraklès vint, tua le dragon et ravit les fruits d'or. Chemin faisant, .^il avait étouffé Antée, fils de la Terre. Les Hespérides furent changées en constellation. La fable ajoute que le héros libérateur soulagea le Titan, et porta sans fléchir le céleste fai-deau. Toutes les circonstances de ce mythe étrange ne révèlent-elles pas la nature aérienne, céleste et solaire de la force hérakléenne, bia hérakléiè? Les mythologues ont recherché gravement si les pommes hespérides étaient des oranges ou des citrons. Quelques-uns ont soutenu que c'étaient des brebis, des troupeaux. Et il se pourrait qu'ils n'eussent pas tort. Souvenez-vous du bélier à la toison d'or. La vérité est cjuc le même mot en grec, melon, se trouve signifier pomme et brebis. De là une équivoque dont s'amusaient les hommes et les enfants. « Ils étaient enfants en ceci », dirait La Fontaine. Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que les enfants plantaient dans les pommes offertes au dieu quatre petits bâtons pour les faire ressembler aux tncla, aux brebis des Hespérides? C'est que Héraklès est, par excellence, un ravisseur de troupeaux. Qu'il attaque Nélée dansl'Elide, ou Diomède en Tlirace, «ju'il triomphe d'Eurytos, d'Augias ou do

("réryon, toujours et partout il enlève des chevaux ou des bœufs. Ainsi d'Hermès, ainsi de Hèlios ou d'Apollon. Vous savez ce que cela veut dire. L'an dernier, en parcourant le Rig-Véda, nous avons vu que tel est l'enjeu des combats célestes. Les Indra, les Varouna, les Agni, les Rudra, les Pouchan luttent pour les bœufs. En assiégeant les cavernes, les montagnes, les citadelles des Asouras, ils n'ont qu'un but, la délivrance des vaches, des cavales, des princesses captives, retenues par les dragons du ciel, par les démons des nuées stériles. Comme Héraklès chez Augias, il font passer dans les élables immondes un fleuve de clarté ou de pluies purifiantes, et rendent à la lumière les troupeaux prisonniers. Ces images appartiennent aux souvenirs les plus antiques des races indo-européennes.

L'histoire de Géryon — Stésichore d'Himère, fin du VI* siècle, avait écrit une Géryonide — repose sur les mêmes données. Fils de l'Eclair et des eaux (Chrysaor, Callirhoé), le triple géant possède, soit en Epire, soit en Ibérie, soit même à Rhodes, soit dans l'île rouge, Erythie, un magnifique troupeau de bœufs rougeàtres (les nuées du couchant), gardés dans une caverne obscure, — au seuil de la nuit — par le bouvier Eurution, par le chien à deux têtes Orthros (Vritra) et même par Kerberos qui en a cinquante, réduites plus tard à trois. Héraklès accomplit son office ordinaire, perce de ses flèches maître et gardiens, et, chassant les bœufs devant lui, les conduit à My cènes ou à Tirynthe, à travers mille aventures qui n'importent guère. Le mythe nous intéresse à d'autres titres ; c'est un des premiers que les Latins aient empruntés aux Grecs; ou du moins, si la fable de Cacus est italiote, ils ont substitué au vainqueur indigène, au dieu sabin Semo Sancus ou Recaranus, le héros hellénique. Dans sa célèbre thèse Hercule et Cacus, le pro-

fesseur ^Michel Bréal démontre comment une liomophonie fortuite permit de transférer à l'humble génie Herculus ou Hercules, le gardien de renclos, non seulement la victoire d'Héraklès sur Géryon-Cacus, mais encore tous les autres exploits du héros hellénique.

A Géryon se rapporte aussi une ingénieuse hypothèse de M. Clermont-Ganneau, éminent orientaliste. Une coupe de la belle époque représente les divers épisodes de la lutte. Géryon, sous la forme de trois guerriers, est trois fois abattu par Héraklès. Au centre, figure le géant triple et un; M. Clermont-Ganneau a vu dans ce décor l'imitation de scènes souvent placées sur des monuments ou objets égyptiens, notamment d'un groupe de trois captifs liés ensemble. Les artistes grecs l'auraient copié en l'altérant. Rien de plus admissible en thèse générale ; les Grecs ont reçu les arts de l'Orient par l'intermédiaire des Phéniciens. Mais quant au Géryon de la Fable, il est antérieur à tout rapport des Hellènes avec l'Egypte. C'est un mythe indo-européen. Les Grecs n'avaient nul besoin de suggestions étrangères pour imaginer des monstres à plusieurs corps et à plusieurs têtes, les (riçiras, les Iricéphales. Ils fourmillent dans les Védas ; ils pullulent dans toutes les mythologies indo-européennes.

« La lutte du fils d'Alkmènè contre Géryon, dit Alfred Maury, n'est qu'un cas particulier de la rivalité (Hablic par la Fable entre les dieux et les géants. »

On peut en dire autant de la descente aux enfers. Aïdès, désormais Iladès ou Ploutôn, possède, non moins que Géryon, un troupeau gardé par Ménoïtès (le titan Ménoïtios) et par Cerbère. Héraklès perce Hadès de ses llèclies, comme Indra fait dos Asouras, il brise les côtes au bouvier, délivre en passant ses amis Thésée et Pirithoos, ou le dernier seulement, enchaîne Cerbère et

enlève les vaches. Euripide le fera redescendre au sombre séjour pour en tirer la charmante, la sublime Alceste. Je rappelle ici que les llespérides, Atlas. Géryon et le Tartare occupent les mêmes régions, aux confins du fleuve Okéanos, aux bornes de l'Occident; ils sont enveloppés dans la même fantasmag-orie.

Mais des traditions empruntées aux mystères d'Eleusis (Maury), une confusion inévitable entre Héraklès et Osiris-Sérapis (le soleil mortetressucité) vinrent ajouter des traits nouveaux à la légende primitive. « L'arrivée dans l'empire des morts d'un personnage aussi redouté qu'Alcide ne pouvait s'offrir à l'imagination que sous les couleurs les plus merveilleuses. Son entrée dans le Tartare en frappe d'épouvante tous les habitants, qui fuient en gémissant comme une volée d'oiseaux; absolument comme, dans la légende chrétienne (Evangile de Nicodème), on voit les démons glacés d'effroi à l'arrivée du Christ, qui est aussi représenté luttant avec Hadès. » C'est le soleil, le héros sauveur, qui traverse la nuit ténébreuse, pour en sortir à l'aurore, pour rentrer dans la carrière, sur sa nef d'or ou sur sa barque radieuse.

L'œuvre divine est sans fin, mais l'œuvre humaine, le travail héroïque a ses bornes. La Fable se lasse et s'épuise. Assez longtemps l'homme-dieu a terrassé le monstre, brisé l'ennemi, sauvé, enrichi le monde, délivré les victimes de la jalousie céleste, fécondé les femmes et la nature. L'heure du repos va sonner. Voici venir l'apothéose : Sophocle et Euripide vont, par une dernière épreuve, rendre au héros fatigué l'éternelle jeunesse.

Vendu comme esclave par Hermès, en expiation d'un meurtre, Héraklès a subi l'amour de la Lydienne Omphale (dont le nom rappelle l'Omphalos sacré de Delphes); il s'échappe ; il reparaît en Eubée, puis en Trakhinie et s'apprête à marcher contre un certain Eurytos (Cf. Eury-

3")0 LA GRKCE ANTIQUE

tion, le bouvier de Géryon) et contre une ville fabuleuse de Thessalie, Oikhaliè. C'est alors qu'il reçoit de la jalouse Déjanire la tunique empoisonnée par ses propres flèches, trempées jadis dans le sang de l'hydre, la tunique du Centaure Nessos. Dévoré, affolé par le virus infaillible, il monte sur un bûcher que ses amis ont construit par son ordre. Transfiguré par la flamme, enveloppé d'un nuage, il monte au ciel où l'attend son épouse immortelle; il monte comme Agni, comme Soma, fils purifié de la flamme sainte. Tout l'univers grec célèbre cette ascension grandiose, et la transmet à l'univers romain. Stoïciens, orphiques, théosophes de tout poil l'exaltent à l'envi.

Après le culte de Zeus et d'Apollon, il n'en était pas de plus répandu que celui d'Héraklès. Parmi les villes où il eut des temples, on cite : Argos, Bura, Corinthe, Mégalopolis, Olympie, Sicyone, Sparte, Stymphale, Tégée; Athènes, Marathon, Mélite, Diomée, CoUytos, Acharnes, Ilephestia; Thèbes, Thisbé, Typha, Ilyettes, Thespies, Coronée, Mycalesse, Phocis, Alysia, Erythrée, Amphaxos, Calatia, Epidamno, Philippes, 01ynthe,Thasos, Rhodes, Soli, Métaponte, Tarente, Crotone, Agrigente, Panorme, Syracuse. La liste serait inépuisable. Sans parler des sanctuaires où le héros était parèdre de quelque autre divinité, Apollon, Athènè, etc. Il y avait, cela va sans dire, des temples dlléraklès dans toutes les villes du nom d'IIéraklée. Là il était chez lui, comme fondateur et patron.

Le culte d'Héraklès donne une impulsion extraordinaire au culte des héros. Non pas qu'il eût été jamais négligé, puisqu'il fut le fondement de la famille, de la phratrie et de la cité. Mais il semble que les anciens héros, dieux humanisés ou ancêtres divinisés, les Persée, les Thésée, les Amphiaraos, les Tirésias, les Ulysse,

les Agamemnon, les Achille se soient retrempés, aient puisé une nouvelle jeunesse dans la renommée du héros par excellence. Bien plus, il en surgit de nouveaux par milliers. Il suffisait, pour en créer, et des plus honorés, des plus riches en domaines et en offrandes, d'inscrire sur une statue, sur le fronton d'un temple, le nom d'une ville ou d'une tribu, au masculin ou au féminin, d'un athlète vainqueur, d'un sage, d'un personnage historique et réel.

« C'est ainsi (Maury) que les dix tribus d'Athènes établies depuis la réforme de Clisthènes (vi® siècle) rendaient un culte aux antiques héros athéniens dont elles choisirent les noms, Elrechthée, JEgée, Pandion, Leôs, Akamas, Œnéos, Kékrops, Hippothoon, Ajax, Antiochos. « Plus tard, sur un ordre, sollicité sans doute, de l'oracle de Delphes, les Athéniens sacrifièrent à d'autres héros qu'ils associèrent à leurs grands dieux. Thèbes avait de même ses héros, dont plusieurs passaient pour fils d'Œdipe. Thasos honorait un prétendu fils d'Héraklès, Théagénès ; Tégée, Tégéonès ; Ténédos, Ténès. Pergame, Cyzique, Temnos,Tmolos, DokimiaenPhrygie, Tomes sur l'Euxin, ^néa(iEnéas) en Macédoine, étaient égalementpourvuesd'éponymes. Les Kythnéens adoraient Ménédème; les Téniens, Callistagoras ; les Déliens, Anios; les Laconiens, Astrabacos et Lycurgue. « Protésilas était le héros d'Eléonte en Chersonèse. » Sybaris se déifiait elle-même en la personne de Sybaris; et « Alabanda rendait un culte fervent à Alabandos ».

Un mot dicté ou échappé à la Pythie, un adroit subterfuge, quelque accident fortuit, érigeait en divinités les mortels les plus obscurs. Pausanias raconte qu'un Bthlète, nommé Cléomédès, pourchassé pour quelque méfait, se réfugia dans le temple d'Athènè et se cacha dans un colîre. Quand on ouvrit le coffre, il avait dis-

paru, et il ne reparut plus. Il était donc ressuscité. Et voilà pourquoi Cléomcdès eut des autels à Astypalée. Un autre athlète vainqueur, Euthymos, avait, selon l'usage, des statues, une à Locres en Italie, sa patrie, une autre à Olympie. Il arriva que ces deux statues furent frappées de la foudre le même jour. L'oracle, consulté, ordonna que l'on offrît à Euthymos (vivant) des sacrifices comme à une divinité.

Et pourquoi, en effet, attendre la mort des héros pour leur rendre un culte? Est-ce que le sage Biasde Priène, est-ce que Lycurgue, n'étaient pas, durant leur vie, doués des vertus, du génie que vénéraient en eux les Grecs du vi^ et du V* siècle? Est-ce que la nature divine manquait, de leur vivant, à tous les héros d'Homère? Non, ils étaient déjà demi-dieux, puisqu'ils avaient reçu d'un dieu ou d'une déesse cette même part de leur être à laquelle on éleva, depuis, des autels. Ainsi pensait Empédocle, lorsqu'il se présentait comme un dieu à ses concitoyens d'Agrigente. Ainsi raisonnèrent les contemporains d'Alexandre le Grand, d'Antigone, de Ptolémée, de Démétrios Poliorcète, de Démétrios de Plialère, etc. A la première réquisition, à la première indication, les Athéniens, déchus hélas ! décernèrent la divinité, élevèrent des statues aux conquérants, aux vainqueurs, aux passants dangereux ou bienveillants.

Ces aberrations déplorables, tristes exemples suivis dans le monde entier, n'étaient qu'une déviation du culte des ancêtres. « Les héros, en principe, étaient les âmes des morts illustres, (|u'on supposait pourvues, dans l'autre vie, des qualités qu'elles avaient déployées en ce monde. » Ces âmes, d'abord fantômes tristes voltigeant aux plages lointaines d'Okéanos, inspiraient plus de terreur que d'amour. On altril)uait à leur colère ou à leur mauvaise humeur les catastrophes, les épidé-

mies, les accidents. Mais, Hésiode les ayant logés en des régions heureuses, on s'habitua à compter sur leur bienveillance, on les invoqua dans le danger ; les iEacides contre les Perses, Myiagros contrôles mouches; on les convia aux fondations de villes, aux poses de première pierre; on les porta dans les combats, les processions; on les prit comme garants dans les traités. Enfin, la superstition populaire se joignant au patriotisme local, la dévotion s'attacha aux héros avec une ferveur qui manquait souvent au culte des dieux, oi^i la réflexion naissante commençait à reconnaître de simples noms donnés aux aspects de la nature.

Une autre plaie vint s'ajouter au culte des héros, — le culte des daimones, théoi chthonioi, dieux souterrains, à peine distincts des premiers, mais sans nom, foule des âmes malveillantes ou propices dont le vieux Tartare est la demeure ordinaire; tandis que les héros, selon Hésiode, voltigent dans l'air, autour des hommes, veillant sur les actions, sur les peines et les récompenses.

Assimilés à tout le fretin surnaturel, cauchemars du rêve (Empousa, Mormo, Mormolukeion, Lamia, vampires et loup-garous) ; nymphes innomées, génies des arbres, des rochers, les démons, de l'aveu du philosophe Thaïes (grand homme pourtant), remplissaient le monde. C'est à eux qu'étaient consacrés les nombreux autels du dieu inconnu, deo ignoto; et il est plus que probable que Paul ne l'ignorait pas, lorsqu'il vint jouer sur ces mots devant l'Aréopage. A ces vagues légions de héros et de démons appartiennent les génies et anges gardiens qui, selon Pindare {Olympiques, XIII, 105 ; Pythiques, III, 109) président à la naissance et protègent la vie de chaque mortel. Les Alastors, destructeurs, les Prostropaioi qui aiment le sang et le meurtre, les Lusioi, Apo/rojjaioi, qui délivrent et qui détournent, les Agathodainiones et Kahodai-

35i LA GRKCE ANTIQUE

mones mâles et femelles, ouvrirent lenrs rangs à des divinités quelquefois anciennes, mais dont le caractère purement allégorique avait cessé de faire illusion, Tukhè Poleôs, la fortune de la cité, Némésis, les Moirai, les Poinai, destinées, cliâtim.onts, même les Erynnies, si puissantes aux temps fabuleux.

Ce n'est pas tout ; cette multitude de denleroi Ihéni, dieux de second ordre, recueillit encore ces froides entités, déjà connues d'Homère [Aie, Eris) et d'Hésiode {Eros, Aisa, Kratos, etc.) : lionne humeur, Franchise, Equité, Tranquillité, Exactitude, Guerre, Loi, Motif. Discussion (Pindare) ; Nécessité {Anankè)y (temple à Corinthe) ; l'Injure et l'Impudence (culte à Athènes), la Persuasion [Peithô, Sicyone), la Pudeur [Aïdôs^ Sparte, Athènes), la Pitié, [Eléos], l'Elan [Hormè), la Renommée (Phèmè) ; Ekehheiria, la Trêve sacrée, Agôn (la Lutte), la Paix, la Mort, le Rire, la Crainte, l'Occasion [Kairos], l'Ivresse, la Modération, la Tempérance, etc., etc.

C'est ainsi qu'au sein même, au plus fort, du magnifique mouvement intellectuel et esthétique qui faisait coup sur coup surgir les beaux temples de Pœstum, d'Agrigente, de Sicyone, d'Q^^gine et d'Athènes, les statuaires Canachos, Phidias, Alcamène, Scopas, le peintre Polygnote, et les Pindare, les Eschyle, les Epicharme, les Sophocle, les Heraclite et les Démocrite, enfin le siècle de Périclès ; une théosophie séduisante et déplorable, un mysticisme énervant, et une immense, une aveugle superstition préparaient — dès l'apogée — la décadence du génie hellénique. Nul n'a plus contribué à cet affaissement, à cette dégradation d'une race si vaillante et si belle, que le dieu de l'orgie sacrée, Dionusos, Bacchos.

DIONUSOS

Sens probables de ce nom. — Dieu des Thraces, et par suite du vin et de r*rgie, mangeur de chair crue, Jéchlreur d'hommes, il descend à la fois, d"île en île jusqu'en Crète, où il devient Zagreus, et, sur les rives asiatiques de l'Egée, jusqu'en Lydie et en Phrygie où il se confond avec Bassareiis, Sabazios, Bagaios (d'où le nom de Bakkhos) ; puis, sur la côte d'Europe, chez les Minyens d'Iolkos, en Phthiotide, en Béotie Jiù il trouve sa mère Sémélè, en Phocide où ii .4)actage avec Apollon le sanctuaire delphique, en Attique où il pénètre, sous le nom d'Iakkhos, dans les Mystères d'Eleusis. — C'est de Crète que son culte a passé dans le Péloponnèse. — Dionusos esî„mentionné trois fois dans ïlliade et l'Odyssée. — Hésiode connaît Sémélè. — Précieux Hymne homérique où le dieu, enlevé par des pirates tyrsènes de l'Egée, change en dauphins les matelots. L'analogie du mot delpkus avec Delphes a joué un rôle considérable dans la légende de Dionusos. — Autres hymnes où se forme la légende contée par Pindare. — Explication des mythes de Sémélè et d'Ariadnè. — Propagande furieuse des bacchantes et des sectateurs de Dionusos autour du Parnasse, du Cithéron et du Taygéte en Laconie. — Le dieu se civilise et s'affine en Attique, où son culte prend un développement extraordinaire : grandes et petites Dionysies, Oschopliories, Lénées rustiques et urbaines, Anteslhéries, Eleutliéries. — C'est dans les Dionysies attiques que le drame et la comédie naquirent du Dithyrambe et des Chœurs alternant avec le récit. — Le Dionusos lydo-phrygien, conquérant l'Asie jusqu'à l'Inde, rencontre en ciiemin Osiris avec lequel Hérodote le confond volontiers. — Attys, autre mort ressuscité. — Complexité de ce personnage, place qu'il occupe dans la triade Eleusine. — Meurtre et résurrection de Zagreus. — Passion de Dionusos. — Sa descente aux enfers. — Il renaît en Iakkhos.

Comme Héraklès, Dionusos est encore un de ces dieux retardataires, qui, laissés derrière elles par les plus

•anciennes tribus helléniques, sont venus à diverses époques réclamer leur place dans le panthéon national. Ils y sont rentrés l'un et l'autre avec éclat, mais pour accomplir des œuvres très différentes : le premier pour donner l'exemple des fortes vertus, de l'héroïsme viril, — non sans excès et sans défaillances, — mais, en somme, de la santé physique et morale; le second, pour surexciter les fureurs malsaines de l'orgie, et, bien que ses fêtes barbouillées de lie aient ouvert la carrière aux inventeurs de la tragédie et de la comédie, pour énerver les corps et les âmes par l'ivresse morbide du mysticisme. Et cependant, le plus méritant des deux a conquis r Olympe à grand'peine; il a dû en forcer l'accès par ses exploits surhumains ; l'autre s'y est glissé tout d'abord, et en qualité de dieu.

Leurs titres étaient égaux. Fils de Zeus, ils avaient l'un et l'autre une mère mortelle. Pourquoi donc Héraklès est-il resté le premier des héros ? Pourq^uoi Dionusos, dieu dès sa naissance, s'est-il, très vite, élevé au rang des plus puissants immortels? C'est que Héraklès, en vertu de sa nature atmosphérique, lumineuse et solaire, ne pouvait revendiquer aucun office dont quelque autre dieu ne fût déjà investi. Dionusos arrivait, soit de la Thrace, soit du fond de l'Orient, pourvu d'une fonction spéciale ; il était le dieu du vin, peut-être de tous les breuvages enivrants, du nectar et de la libation sacrée. Cet emploi était le sien, et il ne le partageait avec personne. De là sa divinité, secondaire d'abord, mais incontestée ; de là, aussi, le rôle important qui plus tard lui échut dans la liturgie et les Mystères.

Son nom, qui sans doute en avait remplacé un autre beaucoup plus antique, — car il n'a qu'un rapport lointain avec la mission du dieu, — n'a pas été non plus étranger à sa fortune. Il contient visiblement, en effet.

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le nom du dieu suprême, ou plutôt, comme paraît l'avoir tardivement soupçonné Euripide, le nomde Dionè, forme féminine de Zeus, nom que porte, sur un célèbre vase de Xaples, une des deux femmes qui préparent l'offrande à côté d'un Dionusos rustique. La tradition, qui a toujours vu en Dionusos, le Zeus de Nusa, me paraît de moins en moins admissible ; les variantes lesbiennes Zonnusos, Zomiiixos, ne s'y rapportent guère ; d'autre part, on ne connaît pas de dieu, sauf les héros éponymes, et peut-être Athènè, qui porte le nom d'une ville. Et de quelle ville ici? D'une fabuleuse Nusa qui a été transportée partout où a pénétré le culte de Dionusos. On ne s'est pas contenté, en effet, d'en supposer, peut-être d'en construire une, en Béotie, mais on en a semé d'autres en Eubée, en Thrace, à Naxos, en Carie, en Cappadoce, en Pisidie, en Palestine, en Arabie, et dans l'Inde ; bien plus, à mesure que la prononciation confondait le son u avec le son i, toutes les villes et pays du nom de Nisa, Niséa, Nisos se donnèrent pour patries du dieu ; puis certains mythographes s'amusèrent à rattacher à Dionysos, le pauvre roi Nisus avec son cheveu fatal. La terminaison ûsos peut être un double ou triple suffixe pronominal, rien n'est plus commun ; ou encore un masculin de ushas, l'aurore védique, ou une variante de us-ra, la pluie, la liqueur ; je rappelle en passant la courte prière : Huson, Zeu ! Pleus, o Zeus ! — et la fable ({ui fait des Ilijades, nymphes pluvieuses, les nourrices de Dionusos. Ushas, qui renferme la racine iish brûler, (latin ustus, urere, aurum, aurorà) ne convient pas moins à un dieu notoirement céleste (fds de Zeus), et igné, dont le thyrse, le sceptre, est le même narthex qui permit à Prométhée le vol du feu, et dont la mère est morte de la splendeur de Zeus, comme l'Aurore védique périt au toucher du Soleil.

De la Thrace, c'est-à-dire des régions fort vagues entre les monts Hémus et l'Olympe, Dionysos s'établit d'abord fortement en Macédoine, comme Héraklés, mais non pour guérir, pour écarter les maux ; au contraire : il est mangeur de cbair crue, Otuèstès, Omadios, déchireur d'hommes, anthroporhaïstès ; ces épithètes confirment ce que nous savons du naturel féroce, sanguinaire, de ses premiers adorateurs, de cette ivrognerie furieuse qui était tenue pour suprême félicité par les peuples et par les rois péones, bistones et macédoniens. Le culte du dieu du vin se répandit à l'orient et au sud, par terre et par mer, trouvant des centres nouveaux d'expansion, à Tliasos, à Lemnos, à Ténédos, à Lesbos, à Chios, à Samos, surtout à Naxos ; puis, à la fois, en Crète, où il s'identifia aisément avec un dieu local, Zagreus, en Lydie, où il s'assimila Bassareus ; et en Phfygie où il se confondit avec Sabazios, ou Bagaios : c'est là qu'il devint Baccheios, Bacclieus et Bacchos (nom employé par Hérodote). C'est de Crète que semblent l'avoir reçu la Laconie et le Péloponnèse.

Dans la Grèce continentale, il atteignit assez rapidement le pays des INIinyens, Pagase, lolcos, Orchomène, la Plitbiotide, la Béotie, où il trouva sa mère Sémèlè, la fille de Kadmos et d'Harmonia, la Phocide et le nord de TAttique. Vint-il en ces contrées avant ou après Héraklés? Je ne saurais le dire; il semble lui avoir emprunté les deux serpents étouffés par un dieu au berceau. Il rencontra, lui aussi, Apollon sur le Parnasse et obtint de lui, bon gré mal gré, le partage de certaines attributions prophétiques et musicales, la conduite des Muses et des chœurs, une place dans le sanctuaire de , Delphes.

'^y^ On imagina plus tard que Jejonibeau de Dionusos était situé dans l'Omphalos môme, sous le trépied de la

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Pythie. Ce qui est certain, c'est que des divinités nombreuses occupaient avant lui ces cantons de l'Hellade, et que l'intrus, malgré la faveur enthousiaste des femmes et des vignerons, ne s'y établit pas sans résistance, sans luîtes violentes. C'est ainsi qu'il se heurta, comme Iléraklès, à la jalousie de liera. Celle-ci le frappa d'une folie furieuse; il n'en guérit jamais.

La légende centrale, à laquelle se relièrent plus ou moins toutes les fables des iles et de l'Orient, s'élabora lentement en Béotie. Elle était en voie de formation dès les temps homériques. Mais le nom de Dionusos n'apparaît guère plus de trois fois dans V Iliade eiïOdyssée.

xVu chant VI de VJliade, Diomède dit à Glaukos : « Le fils de Dryas, le vaillant Lykourgos n'a pas vécu longtemps après avoir fait la guerre aux dieux. Ce héros jadis poursuivit, sur le mont sacré de Nusa, les nourrices du délirant Dionusos. Frappées par l'homicide Lykourgos, les Thyades laissent tomber leur thyrse ; le dieu elîrayé se plonge dans les eaux de la mer, et Thétis le reçoit tout tremblant dans son sein, tant les menaces d'un homme l'ont saisi d'épouvante. Mais les dieux s'indignèrent. Le fils de Kronos priva Lykourgos de la vue, et sa vie ensuite fut de courte durée, car il était haï de tous les immortels. » Au chant XXIV de l Odijssée, le vase apporté par Thétis pour recevoir les cendres d'Achille est « un présent de Dionusos, chefd'œuvre d'IIépha'istos ». Enlin Ulysse conte aux Phéaciens un singulière version de l'histoire d'Ariadnè : « Je vois ensuite Phèdre, Prokris, et la fille du sage Minos, la belle Ariadnè, que jadis Thésée enleva de la Crète pour la conduire dans les murs sacrés d'Athènes, mais il ne parvint pas à la posséder : Artémis, dans l'île de Dia, tua la jeune vierge accusée par Dionusos. « Hésiode connaît « Sémélè, la Kadméenue, ([ui amoureusement

unie à Zeus, mortelle enfanta un immortel, un illustre fils, le joyeux Dionusos.» 11 nous apprend que Dionusos ( Théogonie, 940-949) aux cheveux d'or, prit pour épouse la blonde Ariadnè, fille de Minos, et que Zeus exempta celle-ci de la mort et de la vieillesse » ; il a remarqué que « les dons de Fexubérant Dionusos apportent aux humains des peines autant (lue des joies. »

Quelques détails de plus sont fournis par certains hymnes homériques (vii^-vi^ siècle). Le plus ancien nous montre le fils de Sémélè, semblable à un adolescent, dans la fleur de la jeunesse, regardant la mer du sommet d'un saillant promontoire. « Sa belle chevelure brune flottait, et, autour de ses robustes épaules, il avait un manteau de pourpre. Soudain des pirates Tyrrhéniens — notez qu'il n'y avait plus guère de Tyrrhéniens dans l'Egée passé le x* siècle — qui écumaient ces parages, voient le dieu, se font signe, sautent à terre et l'enlèvent sur leur beau vaisseau. Ils lavaient pris pour un fils de roi et leur dessein était de le charger de liens, et de le vendre en quelque port de refuge. Mais les liens tombaient d'eux-mêmes ; et le dieu s'assit, souriant de ses yeux bruns. Seul le pilote eut conscience d'un danger. « Malheureux, cria-t-il, quel est ce dieu puissant que vous enchaînez ? Notre navire ne peut le porter. C'est Zeus, ou Apollon à l'arc d'argent, ou Poséidon; il est semblable non aux mortels, mais aux dieux qui habitent les palais de l'Olympe. Allons, déposez -le à terre, gardez-vous de porter sur lui les mains, de peur que son courroux ne suscite les vents et la tempête. » Mais le chef, gourmandant le pilote : « Veille aux agrès et tends la voile. Quant à celui-ci, j'espère qu'il arrivera ou en Egypte ou à Chypre, ou chez les Hyperboréens, ou plus loin encore; il finira par nous dire quelque chose des siens, de ses frères, de ses

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