‹ La Grèce avant Alexandre; étude sur la société grecque du 6e au 4e siècleChapitre 4 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA RELIGION i

Toute l'âme de la Grèce est dans ses dieux. La religion avait façonné à l'origine toutes les institutions. Elle présidait à tous les actes des individus et des cités. Même quand elle eut perdu en partie la direction des intelligences, elle vécut toujours dans les pratiques, dans les mœurs, dans l'imagination des artistes et des poètes. C'est le trait dominant dans la physionomie du peuple grec.

Les dieux helléniques ont une triple origine. Les uns, par un lent travail de l'esprit, se sont séparés des forces naturelles qu'ils personnifient. D'autres sont nés du culte rendu aux ancêtres et aux morts. D'autres enfin, des étrangers ceux-là,

1. Gerhard, Mythologie grecque, 1854; Preller, Mythologie grecque; Braun, Kunstmythologie; 3Iaury, Histoire des religions de la Grèce, 1857; Schômaon, Antiquités grecques, tome II; Niigelsbach, Homerische Théologie ; J. Girard, le Sentiment religieux en Grèce, d'Homère à Eschyle; Decharme, Mythologie de la Grèce antique, 1879; Overbeck, Grjec/u'sc/ie Kunstmythologie, 1871; Co[lignoa^ Mythologie figurée de la Grèce (Quantin); Fustel de Coulanges, la Cité antique; L. Ménard, du Polythéisme hellénique, et la Morale avant les philosophes; Denis, Histoire des idées morales dans l'antiquité; Uavet, le Christianisme et ses origines; Dittenberger, Gottesdienstliche Alterthumer, etc.

u) i.A cm: ci: avant al^xanduk.

soiil vomis (l'OriiMil, tout constitiu's et déjà grands. Los caractères j^riiiiitifs (le ces divci-s dieux se eouscrvèrcnt lonp^tenips dans les supei'stitions de la foule, dans les symboles et |(^v; cérémonies mystiques de certaines relifjions spéciales. -Mais d'insliiKi les Hellènes modelèrenL de plus en plus la divinité sur riionnne.

Avec leur nettelé d'espril, leur vivante imaf^ination, ils se sont fait des dieux qu'ils pussent aisément voir et comprendre. Ils ont vite transformé ces forces naturelles et ces âmes des morts qu'ils avaient adorées d'abord dans un recueillement d'éj>ouvante. Ils ont découvert des êtres presque humains dans le domaine des ombres, dans l'air, dans les eaux, dans le tonnerre et les fureurs déchaînées des éléments. Ils ont apprivoisé ces dieux d'Orient, mystérieux et rébarbatifs, à peine dégagés des formes animales ; ils ont habillé ces monstres fantasques à la mode hellénique. L'imagination populaire, tenue en éveil par les poètes et les sculpteurs, précisa peu à peu la physionomie des divinités, leur caractère et leurs attributs, leurs généalogies, leurs exploits et leurs amours. Pour être sûre d'aimer ses dieux, la Grèce les fit à son image.

Tous ces êtres divins étaient jaloux de leur indépendance réciproque, autant que deux cités voisines, La religion était essentiellement locale. Chaque pays, chaque état, chaque tribu, chaque famille, même chaque individu avait ses dévotions particulières. Certaines grandes divinités sont connues partout; mais, suivant les contrées et les villes, on ajoute à leur nom divers qualificatifs pour les rattacher plus étroitement aux habitants de la région. Les dieux s'unissent entre eux comme les hommes qui les adorent. Tout événement de la vie des peuples a son contre-coup sur l'Olympe ou parmi les hôtes mystérieux des vallons et des grottes, La participation au même culte suppose une parenté de race ou une communauté d'intérêts. Et l'histoire des dieux n'est qu'une conséquence de l'histoire des hommes.

Anthropomorphisme, relation étroite entre le culte et les habitants d'une contrée, d'une ville, voilà les deux caractères principaux du polythéisme hellénique.

Tous les dieux de la Grèce ont un air de parenté. Il est vrai que la nomenclature et la hiérarchie divines changent d'une région à l'autre; le système des douze Olympiens n'est pas le même en Elide qu'à Athènes; dans ce cénacle chaque cité introduit quelqu'un de ses favoris. Mais partout les mêmes idées religieuses ont déterminé la création de cultes analogues. Dans le panthéon de tous les pays grecs on trouve, à la fois, des démons, des héros, qui représentent les ancêtres divinisés et en qui l'on adore les fondateurs d'une ville, les éponymes d'une tribu, les patrons d'un métier; des dieux secondaires, qui personnifient les accidents naturels ou les passions humaines, comme les Nymphes, les Satyres, les Curetés, les Vents, les Amours, les Charités, les Victoires; puis des intrus, les dieux d'Orient, chers aux esclaves et aux gens du peuple, quelquefois adoptés par l'État, d'ordinaire honorés par les confréries dans l'ombre des mystères; enfin les grands dieux nationaux, entrevus sur l'Olympe autour de Zeus, et connus de toute la Grèce parce qu'ils personnifient les phénomènes les plus généraux de la nature. Dans l'infinie variété des religions locales se démêle aisément l'unité de l'idée divine.

Un Grec pense de ses dieux tout ce qu'il lui plaît; sauf dans quelques cultes secrets, il n'enchaîne point son esprit à une croyance précise, à des dogmes. Mais il ne doit rien négliger des pratiques, des rites traditionnels. La vraie piété, faite de désintéressement et de foi, n'est connue que des âmes d'élite et des mystiques. Pour la foule, le culte est une sorte de contrat entre l'homme et la divinité.

La prière se mêle à tous les événements de la vie, parce qu'à tous les moments il est prudent et avantageux de mettre les dieux de son côté. On les prend à témoin des serments et des traités, des malédictions, des imprécations privées ou

\i 1 A (iUl'.CK AVANT A 1.1, \ \ M» in-.

piihli(|iit's. On n'iipproclio point do liMirs aiilels sans so purilicr, par un ralVnuMncMiL do pi(Misc cl. jn'évoyaiilc iiolitossc. Dans la ciainlt' de leur (Irplairo, on se soumet aux cérémonies e\|^ialoirrs après un deuil, un ineurire involontaire ou une éj)iiléinie.

On n'('ntrc|)rend rien sans consulk'i' les dieux. Pour connaître leur avis, on invente mille ruses. Parfois ils se manifestent directement, en songe ou même pendant la veille. ^\n\<, le i>lus souvent, on doit rccourii- à tous les artifices de la divination^ On interprète les signes de tout genre. On fait parler les dieux dans le vol des oiseaux, dans les phénomènes météorologiques, dans les entrailles ou les peaux des victimes, dans le jeu de la llamme ou de la fumée d'encens, dans le pétillement des grains de blé ou d'orge, dans les mots entendus par hasard, dans les bourdonnements d'oreilles, dans les élernuements. Pour plus de sûreté l'on s'en rapporte à la voix prophétique ou à l'expérience des sibylles et des devins, dont beaucoup jouent un rôle officiel dans l'Etat. Surtout l'on s'adresse aux oracles, si populaires qu'on en compte plus de deux cents dans les divers pays grecs. L'avenir s'y révèle dans l'ombre d'une grotte ou les tièdes exhalaisons d'une crevasse, par des mots et des phrases comme <à Delphes, à Didymes et à Glaros, par des signes naturels ou artificiels comme à Dodone et Olympie, par des rêves et des apparitions nocturnes comme dans l'antre de Trophonios et dans les sanctuaires d'Asklépios, par l'évocation des morts comme au cap Ténare et au lac Averne. Les dieux prophétisaient de tant de façons et en tant d'endroits, que les pauvres humains étaient souvent réduits à choisir entre les conseils ou à se moquer de tous.

Chaque dieu a son domicile favori. L'un se plaît sur la montagne, un autre sous terre, d'autres dans les eaux, dans les forêts, dans les grottes. Aussi l'on va honorer chaque divi-

1. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l'antiquité, 1880.

nité près de son domaine préféré, sur l'escarpement d'un rocher, dans une caverne, au bord de la mer ou d'une source, dans les bois. A la ville, les principaux sanctuaires se groupent loin de la foule, sur une acropole ; mais l'on adore naturellement sur la place les dieux de l'Agora, Hestia au Prytanée, les dieux marins sur la côte, les divinités infernales à l'entrée d'une grotte, Hermès et Apollon dans les carrefours, dans les

L'acropole d'Athènes. (Restauration de M. Lambert.)

gymnases et le long des routes. La piété se morcelait à l'infini, parce que partout se cachait quelque hôte divin. Et l'on avait beau pouvoir compter sur la bienveillance des grands dieux; il était sage de ne point négliger les petits, d'autant plus redoutables qu'ils se mêlaient plus famihèrement à la vie.

Longtemps on consacra simplement aux divinités un tertre de gazon, un amas de branchages ou de pierres, un tas de bûches, une cabane de bois, un monticule d'ossements et de cendres. Plus tard, on éleva des autels de pierre, ronds ou

U l.A Cllkcl' AVANT A l.i: \ AN 1)H H.

qundrniij^ulaires, ornés de conios, ciihuirrs (l'un mur bas, (runo conlo on «runc cliaînc. Aiilmir de l'aulcl on roscrva le iloniaini' saciv, le léniénos, souvent planté d'arbres et fermé de murailles. Le dieu élail là (diez lui. Par nue (Mtnséquenee très loj^iqne, on imagina de lui hfilii- une uiai^oii sur son lei'i-ain : cette habitation divine, c'est le naos, le temple.

C'est surtout par des sacrifices qu'on g:agne la faveur d'un dieu. Il ressemble si bien à un homme qu'évidemment il ne peut se passer de mang:er et de boire lui aussi. Le dilTu-ile, c'est de connaître ses goûts et la façon dont il entend être servi. Le fidèle doit se conformer aux règles d'un rituel prodigieusement minutieux et comi)liqué. Naturellement l'on se gardera de tout ce qui pourrait offenser le dieu. Le corps, les mains, les objets employés seront d'une propreté irréprochable. On s'habillera de blanc. On s'aspergera d'eau bénite à l'entrée du temple. On y apportera une conscience pure.

Jh'imitivement, les divinités grecques aimaient surtout le sang de l'homme. Même à l'époque historique on offrait encore des sacrifices humains. Avant la bataille de Salamine, le devin Euphrantidès entendit éternuer à sa droite, au moment où l'on amenait trois prisonniers perses : il déclara que les dieux voulaient du sang et fit immoler les captifs malgré l'opposition de Thémistocle. Peu à peu l'imagination populaire se révolta contre cette coutume barbare. Aux fêtes de Zeus Lykeios, quiconque mangeait de la chair humaine était, dit-on, changé en loup. Là où se maintenait l'usage de ces horribles cérémonies, on en atténuait l'horreur par divers moyens. A Leucade, pour calmer Apollon, on devait chaque année sacrifier un homme : mais on désignait un criminel, on le garnissait de plumes d'oiseaux, puis on le jetait dans la mer du haut d'un rocher; s'il vivait encore après sa chute, une barque le recueillait et le transportait hors du pays. Souvent aussi l'on cherche à tromper la divinité sanguinaire par d'ingénieuses

LA RELIGION. <o

substitutions. A Ténédos, Dionysos exige qu'on lui immole un enfant : on choisit la plus belle vache du pays, on la soigne comme une femme jusqu'au jour où elle met bas; le veau est élevé comme un garçon, habillé, chaussé de cothurnes; on le prend si bien au sérieux que, le jour où on l'immole, le sacrificateur s'enfuit au plus vite sur le rivage, suivi de près par les malédictions de la foule et une grêle de cailloux. A mesure que les mœurs s'adoucirent, on vit ainsi se substituer aux victimes humaines d'innocents symboles.

Les dieux se montraient moins accommodants, quand il s'agissait des animaux. Des dévots économes imaginaient bien d'offrir des moutons et des bœufs en pâte ou en argile, des pommes et des concombres ornés de bois sculptés qui imitaient des pieds et des cornes de bêtes. Le plus souvent, les dieux n'étaient point dupes, et ils réservaient leur faveur aux dévots qui amenaient des animaux en chair et en os, bœufs ou moutons, porcs ou chèvres, ânes ou chiens, oies ou poulets. Le rituel de chaque temple fixait les préférences du dieu et tous les détails du sacrifice, déterminait la part du prêtre et celle du fidèle.

On n'immolait guère de victimes que les jours de fête ou dans les occasions solennelles. Dans la pratique ordinaire du culte, les dieux se contentaient des prémices des champs, des fruits, des plats d'orge, de froment ou de lentilles, des branches d'oliviers entrelacées de bandelettes, des gâteaux de toute forme. Après les libations de miel, d'huile et de vin, au miheu des fumées d'encens, les fidèles plaçaient leurs offrandes sur l'autel d'où elles disparaissaient mystérieusement au grand profit des serviteurs du dieu.

Les prêtres sont seulement les gardiens du temple et des traditions. Ils veillent à l'observation des rites et entretiennent les autels. Ils n'enseignent pas de doctrine et n'ont pas d'autorité hors du sanctuaire confié à leurs soins. Ils contrôlent plutôt qu'ils ne dirigent les cérémonies. Les vrais chefs du

46 l.A (iUflCi: AVANT A LK X AN DU li.

iMiltt", c'est le jK'iv i\v famille poui- In relig;ion donicslique, les mapisti-aN innir les n'Usions |)iil)li(iii('s.

I.o l'iille eoiisacre le lien du sang ou l'associaliou poliliqu»>. Chacun doit adorer les tlieux de Ions les f^roupes naturels ou sociaux aux(|uels il appartient. La religion, autant que la parenlt'" ou la coinniunaulé d'intérêts, constitue la famille, la piiratrie, la tiibu. L'Klat lui-même est d'institution divine : les chefs joignent les fonctions sacrées aux fonctions politiques ; des prières et des sacrifices accompagnent tous les actes ]Hd3lics. Enfin, au-dessus des religions locales, se dégage une sorte de religion nationale, précisée par les poètes et les artistes, vulgarisée par les grands jeux.

Cultes de la fauiille, de la phratrie, de la tribu, de l'État, de la nation, voilà, send)le-t-il, de quoi lasser la plus active dévotion. Pourtant toutes ces religions, trop impersonnelles, aux formes trop arrêtées, ne satisfont pas complètement la piété instinctive de la foule. Du moment qu'on rend ses devoirs aux divinités oflicielles, chacun est libre d'égarer où il lui plaît sa curiosité dévote. De là le succès des cultes étrangers et des mystères où se donne carrière le sentiment individuel.

§1". — Les religions, individuelles ei les confréries. — Dans beaucoup de cultes spéciaux, pratiqués ouvertement ou en secret, les individus étaient admis sans distinction de famille, de patrie, de condition ni de race. On y cherchait ce que ne donnaient pas les religions officielles : la certitude de dogmes précis, l'expHcation de l'au-delà, les joies de l'effusion mystique, le chuchotement affairé des petites chapelles. Dans ces cénacles régnaient souvent des héros, des démons inconnus des calendriers d'État. On y fêtait surtout des divinités étrangères, importées d'Asie ou d'Afrique par les marins et les marchands K

i. Foucart, les Associations religieuses en Grèce, 1874.

Ces dieux d'Orient out eu en Grèce des destinées très diverses. Parfois, ils se firent place dans le panthéon officiel des cités. Mais ils séduisaient d'autant plus les foules qu'ils conservaient mieux leur physionomie étrangère et restaient en dehors de fÉtat. L'influence des religions d'Orient se marque déjà très fortement au vi^ siècle dans les confréries orphiques qui renouvellent la théologie et la morale des Hellènes. Au V® siècle, les cultes exotiques commencent à séduire étrangement les foules. Le premier métragyrte qui se montre à Athènes est pris pour un fou dangereux, condamné à mort et jeté au Barathron : bientôt, sur l'avis d'un oracle, la cité fait amende honorable à la mémoire du métragyrte et élève un temple à Gybèle. Au temps de la guerre du Péloponèse arrive le dieu Sabazios ; sa prêtresse Ninus est punie de mort comme magicienne et empoisonneuse ; mais la dévotion nouvelle gagne vite les gens du peuple ; et Démosthène, pour discréditer Eschine et sa mère

la prêtresse, en raille les extravagantes cérémonies. Dès lors, l'imagination grecque est conquise par l'Orient. On voit débarquer en foule les dieux bizarres de Syrie et d'Egypte, Adad et Atargatis, Osiris, Isis et cent autres. Ces religions étrai:-

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Sacrifice offert par la prêtresse

d'un thiase

et banquet des membres du thiase.

48 LA liltKCi: A\ AN l A l.i: X A M» U K.

gères s';ui'lim;iliMil suiIdiiI ilaiis les xillcs coinmercaiiles, coniine Alliriies cl (".oriiillu', Dc'-Ios el lUioiles, Nous possédons (riinioinhrables ex-volo, des dédicaces, des hymnes, (|iii alteslenl le preslij^e de tous les dieux orientaux'. Un jour vint où les l'êtes les plus |)opulaii'es de la (lirce lurent les C'-olyllies, les Adonies, les Sabazies, les lsia(|ues. De plus en plus, riniaiîinalion de la foule se coui|>liil dans le mystère et les symboles des religions exotiques.

Pour adorer ces divinités étrangères, se (orment des confréries de tout genre, des thiascs, des éranes, des orgéons. Ces pieuses associations sont désignées le plus souvent par le nom ou l'épitliète du dieu leur patron. l']lles s'ouvi-ent à tous ceux qui sont exclus des cultes officiels ou y joucid un rôle subalterne, aux femmes, aux esclaves, aux métèques. On n'y est admis qu'après un examen. Tousles membres paient un droit d'entrée et des cotisations régulières. Tous preiment part aux repas communs. La confrérie s'enrichit souvent par des donations-. Suivant ses ressources, elle siège dans une grotte, dans une maison, le plus souvent dans un temple bâti exprès. Parmi les plus célèbres sociétés de ce genre, on peut citer celles de la Mère des Dieux, de la déesse syrienne, de Sérapis, d'isis, d'Artémis Nana, de Mithra, d'IIéraklès Tyrien, de Zeus Carien, des Cabires, de Sabazios, d'Adonis, de Cotytto. Beaucoup n'ont d'autre objet que de célébrer en commun des cérémonies. Mais souvent, avec les mêmes formes religieuses, elles ont des visées plus profanes. Telles sont les confréries de matelots et de marchands à Délos, placées sous le patronage de Zeus Xénios et d'IIéraklès Tyrien ; les sociétés d'assurance mutuelle, qui prêtent de l'argent à leurs membres en cas de maladie; les collèges funéraires, qui promettent à cha-

l.Kaibcl. Epifirammata giœca.

2. Xoyey. une donation de ce genre, au profit d'une communauté d'éranisles, dans le Uull. de corr. helL, 1880.

cun d'eux un tombeau ; les associatioiiS d'acteurs et d'artistes dionysiaques, dont les bandes exploitent la curiosité des villes de rionie et de l'IIellespont, de l'Attique, du Péloponcse, même de l'Egypte et de la Grande-Grèce ; les sociétés de plaisir, dont les membres s'engagent à payer leur part de joyeux pique-niques et à fournir leur contingent de bons mots ; les sociétés littéraires, comme cette confrérie des Amis des Muses, fondée par Sophocle. Tous ces collèges sont constitués sur le modèle des associations purement dévotes. Ils ont une chapelle spéciale, un dieu favori, une caisse, un trésorier et des chefs élus. Des affaires et du plaisir ils ne séparent point la religion.

Beaucoup de confréries étaient des sociétés secrètes où l'on n'était admis qu'après de longues initiations. Tout se passait à huis clos, et les membres s'engageaient par serment à ne rien révéler de ce qu'ils voyaient ou entendaient. Dans les mystères clandestins originaires de Thrace ou d'Asie, dans les corporations de Ménades, de Corybantes, de Galles, se succédaient les scènes de fanatisme, les macérations, les extases, les orgies, comme dans les confréries actuelles du monde musulman. D'autres associations avaient surtout des préoccupations morales. Tels sont, par excellence, les groupes orphiques. Ils avaient emprunté à l'Egypte et à l'Asie beaucoup de nouveautés rehgieuses, l'habitude des expiations, des initiations, des cérémonies mystiques et des drames allégoriques. Ils exposaient leurs doctrines dans des hymnes et des poèmes, qui agirent indirectement sur la littérature de l'époque. Tous les groupes d'initiés correspondaient entre eux et comptaient aussi une foule d'adhérents isolés : l'orphisme avait des ramifications dans la Grèce entière. Dans l'Italie méridionale se développèrent surtout les loges pythagoriciennes. L'Institut de Pythagore était d'abord à moitié pohtique, ce qui lui attira de terribles persécutions. Aussi les loges se résignèrent peu à peu à n'être plus que des associations religieuses. On y menait

SO LA (illKCK AVANT Al.lXANDHE.

iiiK^ \io ascéliqiio, on y observait toulos les règles »! un nliicl iliii interdisait, par exemple, de inan^'er des fèves ou de la viande. Le temps s'y passai! eu pui'ilications, (!n exereices pieux, en eérémonics où l'on |)salmodiail des formules liturgiques, où l'on éeonlail en extase les réeils sacrés. Dès qu'un confrère mourait, on enveloppait son corps d'une étoile de lin, et il allait attendre sa résurrection d;uis le tombeau commun.

Les mystères prirent peu à peu une telle action sur les esprits qu'en plusieurs pays on les fit entrer dans la religion officielle. Mais ils ne se confondirent jamais avec les cérémonies ordinaires. Ils restèrent secrets, et l'on n'y était admis qu'individuellement, à la suite d'épreuves et d'initiations. La surveillance et la garantie de l'État n'en changeaient pas le caractère ; elles protégeaient seulement les confréries contre les excès de tout genre. On distingue en Grèce deux classes de grands mystères. Les uns sont très restreints : ils sont célébrés seulement par les prêtres et les personnes spécialement attachées au culte. Les autres ont une clientèle beaucoup plus nombreuse : ils sont accessibles à tous les gens qu'on veut bien accepter dans la confrérie et qui ont subi les épreuves réglementaires. Partout il est défendu, sous des peines très sévères, de révéler la liturgie aux profanes. Quelques-uns de ces mystères étaient fameux par toute la Grèce, par exemple ceux de Samothrace, ceux d'Andania en Messénie, ceux d'Isis, surtout les Éleusinies de rAttique,avec toutes leurs succursales fondées à l'étranger par des prêtres d'Eleusis.

Ces mystères, ces cultes particuliers pouvaient conserver un caractère élevé quand ils s'adressaient à une élite. Dès qu'on y admettait la foule, on y voyait germer les plus absurdes superstitions. Il n'est pas de folies que n'aient imaginées les métragyrtes, prêtres de la Grande Mère Phrygienne, les Sabaziastes, les Orphéotélestes, membres des associations orphiques populaires. La profession de devin était libre : aussi,

SOUS Ce nom respecté, pullulent les charlatans, les magiciens et les sorciers. Ils ont d'autant plus d'action sur les naïfs que les plus grands esprits, en Grèce, admettaient le surnaturel. Empédocle prétendait pouvoir prolonger la vie humaine, évoquer les morts, déchaîner l'ouragan. .Les grimoires venus d'Egypte et de Babylone, les livres sacrés trouvés, disait-on,

Stèle funéraire de Pharsale.

dans le tombeau de Dardanos, ou ceux qu'on mettait sous le nom de Démocrite, surtout les ouvrages du Perse Osthanès, qui avait accompagné en Grèce l'armée de Xerxès, accréditèrent partout la magie orientale. Désormais, les sorciers surent appeler à eux les démons et les dieux, surtout les divinités étrangères, plus complaisantes et plus bavardes. Ils saluèrent en Hécate, confondue avec Artémis et Perséphoné, la reine des sortilèges. Avec des incantations, ils guérirent les blessures.

2S LA (.lUiCi: AVANT A Li;.\ A M) H K.

Avoc dos poiHinades cl. des inJusioiis de plantes vénéneuses, ils st^ inélnnioi'i'lioséi'ciit à vcdonlt'. On Ic-^ soupçonne d'aNoir K' mauvais <i'il. de riMnIrc malades ceux <|ii'ils re^ardcMil, surtout les cnCaids cl les animaux domesliipics. ('onnnc Aphrodilt^ avec sa eeinlnr(\ les mauriciennes, avec leurs |)hilti'cs, savent forcer l'amour : c'est déjà l'industrie de Ninus, pir- Iresse de Sai>azios, dans l'Athènes de l*érielès. Pour les soreières de Tiiessalie, c'est un simple jeu que de faire descendre la lune du ciel. Toutes ces croyances baroques se répandent si bien que, parfois, elles sont oflîcicllement acceptées. A Corinlhe, plusieurs fonctionnaires, les anémocœtcs, étaient cliarg:és de calmer les oraj:::es. A Cléoncs, on nommait des inspecteurs qui détournaient la grôlc avec du sang de taupe. Sparte lit venir des exorcistes pour délivrer la ville du fantôme du roi Pausanias, mort de faim dans le temple d'Athôna Clialciœkos. On peut juger par là de la crédulité des foules. Elles se pressent autour des charlatans pour interroger les Bœtyles, ces pierres mystérieuses qui s'agitent d'elles-mêmes, s'élèvent dans l'air, et d'où sort la voix des démons. On admire les fanatiques qui, par des danses extatiques, par un charivari de cymbales et de tambourins, guérissent un patient, assis sur un escabeau. On suit les prêtres mendiants qui transportent la chapelle d'Isis sur le dos d'un âne et expliquent les rêves pour deux oboles. On écoute religieusement les Engastromythes ou ventriloques, en qui résonne la voix d'un dieu. Pour se défendre des sortilèges, on recueille avec soin les feuilles de laurier, l'épine vinette, la scille marine; on plante devant sa porte un arbuste protecteur; on suspend aux branches des têtes et des pattes d'animaux; on prend sur soi, même dans sa bouche, des morceaux de bois ; on garde précieusement des poupées, des figurines bizarres, sculptées ou peintes, couvertes de grimoires ; on enferme dans sa bourse une bande de parchemin noircie de formules éphésiennes ; on se charge d'amulettes; on se tatoue.

Voilà où aboutit en Grèce la dévotion populaire. La fantaisie mystique a pu conduire une élite à une morale élevée ; elle livrait la foule aux plus grossières superstitions. C'est un peu la faute des religions officielles, qui demandaient principalement des pratiques et ne donnaient pas assez au sentiment intime, à l'esprit affamé de certitude. Mais, à vrai dire, les confréries ne sont qu'un épisode dans l'histoire morale des Hellènes. Il faut s'arrêter surtout à la religion réglée de la famille et de l'Etat.

§ 2. La religion dans la famille. — Chaque famille possède ses dieux domestiques, qu'elle seule a le droit et le devoir d'honorer ^ Ils sont de la même race, du même sang (0£ol Guvysvdç, (7Ùvat[jLoi). Parmi eux, l'on peut distinguer trois classes :

1° Les ancêtres. Primitivement, on plaçait dans l'habitation même le tombeau commun. Plus tard, on le transporta en dehors, mais le plus près possible de la maison. A certaines dates anniversaires, on ne manque pas de visiter la sépulture, d'y prier pour les morts, d"y renouveler les offrandes ou d'y célébrer le repas funèbre. Au logis, l'on invoque, chaque jour, les protecteurs de la famille, Apollon Patroos, les dieux paternels (0£ol xarpwoi), souvent aussi quelque héros considéré comme un ancêtre, quelque divinité indigène ou étrangère dont le culte est la propriété héréditaire des membres du yévoç ;

2" Les dieux du foyer. Au centre de l'habitation, dans la salle qui fait face au couloir d'entrée, se dresse l'autel d'Hestia, sous la protection de Zeus Ephestios, gardien du foyer, et de Zeus Ilerkeios, gardien de l'enclos;

3" Divers dieux, aux attributions précises, honorés à des places déterminées dans la maison. Les uns sont communs à

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