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La Grèce avant Alexandre

La Grèce antique a reçu d'une fée bienfaisante le don de l'éternelle jeunesse. Elle paraît bien loin dans l'ordre des temps. Elle est tout près de nous par l'action directe ou indirecte qu'elle continue d'exercer sur les intelligences. Platon voyait dans toute science une réminiscence ; les modernes semblent lui donner raison ; bien souvent Ton trouve chez les vieux Hellènes l'esquisse de nos idées, de nos inventions, de nos œuvres d'art, même de nos révolutions. Religions, lois, vie publique et privée, fêtes, arts et sciences, tout dans l'Europe moderne porte la marque du génie grec ; et le progrès n'est parfois qu'un inconscient retour à ce passé lointain ou la mise en œuvre d'une vieille idée. L'Europe serait peut-être encore peuplée d'anthropophages bizarrement chevelus et tatoués, si le déluge de Deucalion avait noyé toute sa race ; en tout cas, le cerveau d'un Européen serait tout autrement façonné.

Ce rôle des Hellènes, c'est un des plus singuUers phénomènes de l'histoire. Ils occupaient dans la péninsule des Balkans un territoire minuscule et pauvre, dont on ferait tout juste une province d'un grand État moderne. Et ils ont eu beau envahir les îles, jeter des colons sur toutes les côtes de la Méditerranée : ils n'ont jamais été que cinq à six millions. Enfin, c'est en moins de cinq siècles qu'ils ont accompli leur œuvre. On vante justement les avantages de leur climat, la structure de leur pays, leur situation géographique. On observe avec raison que la race hellénique est venue à point pour hériter de l'Orient et civiliser l'Occident. Évidemment elle a été bien servie par les circonstances. Mais tous ces faits extérieurs ne suffisent pas à

expliquer la tâche accomplie. Il faut analyser surtout l'élément irréductible, la valeur de la race.

Nous ne trouvons pas là, comme ailleurs, une foule anonyme que mènent quelques personnes supérieurement douées. Comme les magistrats de Sparte dans l'assemblée de leurs concitoyens, les grands hommes de l'ancienne Grèce n'étaient que les premiers parmi des égaux. Aujourd'hui encore on ne peut converser sans étonnement avec un palikare ou un berger, sur un roc perdu de la Morée ou de l'Archipel. Il est ignorant, absolument illettré, souvent vêtu de peaux de bête; mais il saisit tout, parle bien, comprend le beau, philosophe, manie l'idée abstraite. En aucun pays l'on ne remarque chez les gens du peuple, étrangers à toute éducation, tant de dons naturels. Vous pourrez détester le Grec : il ne vous sera jamais indifférent. Pour comprendre l'histoire de cette race, il faut observer l'individu.

Il est d'ordinaire bien bâti et musclé, bien pris dans sa taille. La vivacité de l'œil, la ligne droite du nez, le dessin régulier de la lèvre, les fines moustaches, l'émail des dents blanches s'encadrent à merveille dans l'ovale du visage qu'enferme une chevelure abondante, légèrement ondulée, le plus souvent brune, parfois blonde. La souplesse des reins, l'aisance du geste, la noblesse de l'attitude attestent un corps sain et vigoureux, endurci à la fatigue, mais non surmené, jamais courbé par l'abus du travail des mains, jamais alourdi par l'excès de nourriture et de boisson. On se sent en présence d'une race sobre, satisfaite de peu, où l'organisme humain n'est pas faussé de bonne heure par le vice, où le bel enfant aux cheveux bouclés deviendra un vieillard à la taille droite. Dans le corps comme dans l'esprit, tout est proportion, harmonie et gaieté. L'intelligence, finement aiguisée, ne s'engourdit ni dans la paresse ni dans le rêve. Elle est faite de bon sens, de netteté, de curiosité, d'un aimable ègoïsme qui se plaît pourtant au spectacle de la vie des autres, aux conversations et aux jeux. La pensée, toujours précise, s'analyse volontiers elle-même, se traduit naturellement en mots heureux, va au-devant d'autrui et semble appeler la contradiction. Le Grec aime la ville, l'assemblée, la discussion, les voyages; il recherche toutes les occasions de voir et de raconter ce qu'il a vu. 11 est ambitieux, mais sans être tout à fait la proie ou la dupe de son ambition ; l'attente de

l'avenir ne l'empêche pas de jouir du présent. Il a de généreux sentiments, qu'il raille volontiers, des passions, dont il est rarement esclave, beaucoup de défauts et très peu de vices. Il estime fort l'argent, ne s'embarrasse guère de scrupules, confond le beau et le bien. Il est tout à l'impression du moment; il dit le contraire de la vérité, puis oublie qu'il a menti ; il demande un service, puis ne se souvient pas qu'il l'a reçu. Avec cela, rancunier et jaloux, pas toujours brave, sauf en paroles. Mais, s'il n'a pas la menue monnaie du courage, il en a tout l'essentiel. Il est prêt aux derniers sacrifices pour ses deux grandes passions, sa curiosité, son amour de l'indépendance. II court le monde pour s'instruire ; pour sa liberté, pour la défense de l'hellénisme, il donne tout, même sa vie, même son argent. Il tient à ses dieux, mais ruse avec eux et les trompe, comme de simples mortels. Il n'admet point qu'on touche à la borne qui marque sa propriété, mais il empiète volontiers sur le voisin. Il entend être maître dans sa maison, mais n'opprime pas les siens, et d'ailleurs ne les voit guère ; car il vit sur la place pour ses affaires ou celles de l'État. Économe et simple dans sa vie privée, il veut que ses magistrats ne lésinent point, que sa ville soit la plus belle et ses dieux les mieux logés. Il accueille volontiers l'étranger, mais se montre impitoyable pour le vaincu. Il voit des ennemis dans les citoyens des villes voisines, sauf aux jours des fêtes solennelles qui réunissent tous les Hellènes; car il oublie alors son égoïsme et ses rancunes dans la fierté qu'il éprouve, en face des barbares, à se sentir d'une race supérieure.

Fierté patriotique, amour de l'indépendance, curiosité toujours en éveil, respect pour l'argent, bon sens et gaieté, netteté de l'intelligence, équilibre de l'âme et du corps, voilà l'individu. Telle est aussi la race. Ses défauts l'ont servie comme ses qualités. Son instinctive curiosité l'a tournée de bonne heure vers les peuples d'Orient, ces premiers nés de la civilisation, et lui a épargné les longs tâtonnements. Par leur vive intelligence et leur sens pratique, les Hellènes se sont défendus contre les dangers d'une paresseuse imitation ; ils ont su au contraire simplifier et féconder les inventions ou les idées de l'Egypte et de l'Asie; ils les ont si bien transformées qu'ils semblent avoir découvert la poésie et les sciences, l'art et l'industrie, le théâtre, toutes les joies de l'existence, et la vie publique dans son infinie complexité. A force de patriotisme et d'ambition, ils ont

arrêté le flot des barbares, sauvé pour les races à venir cette civilisation si riche et si nouvelle, dont ils ont su cueillir le fruit après la fleur. Par goût des aventures, par amour de l'argent, ils ont longé sur leurs vaisseaux et peuplé de leurs colons tous les rivages de la Méditerranée, ils ont appelé à la vie intellectuelle et industrielle les jeunes nations de l'Occident, et inauguré avant les Romains, leurs dociles élèves, l'histoire universelle. Ils ont été et restent encore, pour qui veut remonter aux origines, les grands éducateurs du monde moderne. Politiques, savants, artistes et lettrés, nous devons tous beaucoup à l'antique Grèce, dont nous sommes les héritiers reconnaissants ou les fils ingrats.

On se propose ici d'en esquisser le portrait historique. Depuis cinquante ans, l'étude plus approfondie des textes et des monuments, les progrès de l'épigraphie et de l'archéologie, les recherches patientes et fécondes de l'érudition contemporaine, beaucoup de fouilles heureuses ont révélé la Grèce sous bien des aspects nouveaux. Historiens, antiquaires et critiques l'ont disséquée dans l'infiniment petit de ses institutions, de ses idées et de ses mœurs. Mais, à trop analyser le détail, à trop isoler les traits, on risque de mal voir la puissante harmonie de l'ensemble, comme un praticien qui moule successivement la tête, le buste et les membres d'une statue en terre. On voudrait en ce petit livre dégager la physionomie complexe du peuple hellénique, démêler ses idées sur la religion et la propriété, sa conception de la famille, de l'État, de l'unité nationale, de l'art et de la vie; réunir enfin les principaux traits de la Grèce antique, pour dresser la figure dans sa beauté vraie.

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