CHAPITRE PREMIER
Toute l'âme de la Grèce est dans ses dieux. La religion avait façonné à l'origine toutes les institutions. Elle présidait à tous les actes des individus et des ciLés. Même quand elle eut perdu en partie la direction des intelligences, elle vécut toujours dans les pratiques, dans les mœurs, dans l'imagination des artistes et des poètes. C'est le trait dominant dans la physionomie du peuple grec.
Les dieux helléniques ont une triple origine. Les uns, par un lent travail de l'esprit, se sont séparés des forces naturelles qu'ils personnifient. D'autres sont nés du culte rendu aux ancêtres et aux morts. D'autres enfin, des étrangers ceux-là,
1. Gerhard, Mythologie grecque, 1854; Preller, Mythologie grecque; Braun, Kunstmythologie : .Maury, Histoire des religions de la Grèce, 1857; Schomann, Antiquités grecques, tome II; Nageisbach, Homerische Théologie; J. Girard, le Sentiment religieux en Grèce, d'Homère à Eschyle ; Dccliarmo, Mythologie de la Grèce antique, 1879; Overbeck, Gri>c/iJ5c/ie Kunstmythologie, 1871; ColU^aon, Mythologie figurée de la Grèce (Quantin); Fustel de Coulanges, la Cité antique; L. Ménard, du Polythéisme hellénique, et la Morale avant les philosophes ; Denis, Histoire des idées morales dans l'antiquité; Uavet, le Christianisme et ses origines; Dittenberger. Gottesdienstliche Aller thiimer, etc.
sont venus d'Orient, tout constitués et déjà grands.Jjes caractères primitifs de ces divers dieux se conservèrent longtemps y dans les superstitions de la foule , dans les symboles et les cérémonies mystiques de certaines religions spéciales! Mais d'instinct les Hellènes modelèrent de plus en plus la divinité sur l'homme.
Avec leur netteté d'esprit, leur vivante imagination, ils se sont fait des dieux qu'ils pussent aisément voir et comprendre. Ils ont vite transformé ces forces naturelles et ces âmes des morts qu'ils avaient adorées d'abord dans un recueillement d'épouvante. Ils ont découvert des êtres presque humains dans le domaine des ombres, dans l'air, dans les eaux, dans le tonnerre et les fureurs déchaînées des éléments. Ils ont apprivoisé ces dieux d'Orient, mystérieux et rébarbatifs, à peine dégagés des formes animales; ils ont habillé ces monstres fantasques à la mode hellénique. L'imagination populaire, tenue en éveil par les poètes et les sculpteurs, précisa peu à peu la physionomie des divinités, leur caractère et leurs attributs, leurs généalogies, leurs exploits et leurs amours. Pour être sûre d'aimer ses dieux, la Grèce les fit à son image.
Tous ces êtres divins étaient jaloux de leur indépendance réciproque, autant que deux cités voisines. La religion était essentiellement locale. Chaque pays, chaque état, chaque tribu, chaque famille, môme chaque individu avait ses dévotions particulières. Certaines grandes divinités sont connues partout; mais, suivant les contrées et les villes, on ajoute à leur nom divers qualificatifs pour les rattacher plus étroitement aux iiabitants de la région. Les dieux s'unissent entre eux comme les hommes qui les adorent. Tout événement de la vie des peuples a son contre-coup sur l'Olympe ou parmi les hôtes mystérieux des vallons et des grottes. La participation au môme culte suppose une parenté de race ou une communauté d'intérêts. Et l'histoire des dieux n'est qu'une conséquence de l'histoire des hommes.
Anthropomorphisme, relation étroite entre le culte et les habitants d'une contrée, d'une ville, voilà les deux caractères principaux du polythéisme hellénique.
Tous les dieux de la Grèce ont un air de parenté. Il est vrai que la nomenclature et la hiérarchie divines changent d'une région à l'autre; le système des douze Olympiens n'est pas le même en Elide qu'à Athènes; dans ce cénacle chaque cité introduit quelqu'un de ses favoris. Mais partout les mêmes idées religieuses ont déterminé la création de cultes analogues. Dans le panthéon de tous les pays grecs on trouve, à la fois, des démons, des héros, qui représentent les ancêtres divinisés et en qui l'on adore les fondateurs d'une ville, les éponymes d'une tribu, les patrons d'un métier; des dieux secondaires, qui personnifient les accidents naturels ou les passions humaines, comme les Nymphes, les Satyres, les Curetés, les Vents, les Amours, les Charités, les Victoires; puis des intrus, les dieux d'Orient, chers aux esclaves et aux gens du peuple, quelquefois adoptés par l'État, d'ordinaire honorés par les confréries dans l'ombre des mystères; enfin les grands dieux nationaux, entrevus sur l'Olympe autour de Zens, et connus de toute la Grèce parce qu'ils personnifient les phénomènes les plus généraux de la nature. Dans l'infinie variété des religions locales se démêle aisément l'unité de l'idée divine.
Un Grec pense de ses dieux tout ce qu'il lui plaît; sauf dans quelques cultes secrets, il n'eachaîne point son esprit à une croyance précise, à des dogmes. Mais il ne doit rien négliger des pratiques, des rites traditionnels. La vraie piété, faite de désintéressement et de foi, n'est connue que des âmes d'élite et des mystiques. Pour la foule, le culte est une sorte de contrat entre l'homme et la divinité.
La prière se mêle à tous les événements de la vie, parce qu'à tous les moments il est prudent et avantageux de mettre les dieux de son côté. On les prend à témoin des serments et des traités, des malédictions, des imprécations privées ou
M LA r,RÎ-CE AVANT ALEXANDRE.
publiques. On n'approche point de leurs autels sans se purifier, par un raffinement de pieuse et prévoyante politesse. Dans la crainte de leur déplaire, on se soumet aux cérémonies expiatoires après un deuil, un meurtre involontaire ou une épidémie.
On n'entreprend rien sans consulter les dieux. Pour connaître leur avis, on invente mille ruses. Parfois ils se manifestent directement, en songe ou même pendant la veille. Mais, le plus souvent, on doit recourir à tous les artifices de la divination^ On interprète les signes de tout genre. On fait parler les dieux dans le vol des oiseaux, dans les phénomènes météorologiques, dans les entrailles ou les peaux des victimes, dans le jeu de la flamme ou de la fumée d'encens, dans le pétillement des grains de blé ou d'orge, dans les mots entendus par hasard, dans les bourdonnements d'oreilles, dans les éternuements. Pour plus de sûreté l'on s'en rapporte à la voix prophétique ou à l'expérience des sibylles et des devins, dont beaucoup jouent un rôle officiel dans l'Etat. Surtout l'on s'adresse aux oracles, si populaires qu'on en compte plus de deux cents dans les divers pays grecs. L'avenir s'y révèle dans l'ombre d'une grotte ou les tièdes exhalaisons d'une crevasse, par des mots et des phrases comme à Delphes, à Didymes et à Claros, par des signes naturels ou artificiels comme à Dodone et Olympie, par des rêves et des apparitions nocturnes comme dans l'antre de Trophouios et dans les sanctuaires d'Asklépios, par l'évocation des morts comme au cap Ténare et au lac Averne. Les dieux prophétisaient de tant de façons et en tant d'endroits, que les pauvres humains étaient souvent réduits à choisir entre les conseils ou à se moquer de tous.
Chaque dieu a son domicile favori. L'un se plait sur la montagne, un autre sous terre, d'autres dans les eaux, dans les forêts, dans les grottes. Aussi l'on va honorer chaque divi-
I. Bouchô-Leclercq, Histoire de la divination dons l'antiquité, 1880.
nité près de son domaine préféré, sur l'escarpement d'un rocher, dans une caverne, au bord de la mer ou d'une source, dans les bois. A la ville, les principaux sanctuaires se groupent loin de la foule, sur une acropole ; mais l'on adore naturellement sur la place les dieux de l'Agora, Hestia au Prytanée, les dieux marins sur la côte, les divinités infernales à l'entrée d'une grotte, Hermès et Apollon dans les carrefours, dans les
L'acropole d'Athènes. (Restauration de JL Lambert,;
gymnases et le long des routes. La piété se morcelait à l'infini, parce que partout se cachait quelque hôte divin. Et l'on avait beau pouvoir compter sur la bienveillance des grands dieux ; il était sage de ne point négliger les petits, d'autant plus redoutables qu'ils se mêlaient plus familièrement à la vie.
Longtemps on consacra simplement aux divinités un tertre de gazon, un amas de branchages ou de pierres, un tas de bûches, une cabane de bois, un monticule d'ossements et de cendres. Plus tard, on éleva des autels de pierre, ronds ou
quadrangulaires, ornés de cornes, entourés d'un mur bas, d'une corde ou d'une chaîne. Autour de l'autel on réserva le domaine sacré, le téménos, souvent planté d'arbres et fermé de murailles. Le dieu élait là chez lui. Par une conséquence très logique, on imagina de lui bâtir une maison sur son terrain : cette habitation divine, c'est le naos, le temple.
C'est surtout par des sacrifices qu'on gagne la faveur d'un dieu. Il ressemble si bien à un homme qu'évidemment il ne peut se passer de manger et de boire lui aussi. Le difficile, c'est de connaître ses goûts et la façon dont il entend être servi. Le fidèle doit se conformer aux règles d'un rituel prodigieusement minutieux et compliqué. Naturellement l'on se gardera de tout ce qui pourrait offenser le dieu. Le corps, les mains, les objets employés seront d'une propreté irréprochable. On s'habillera de blanc. On s'aspergera d'eau bénite à l'entrée du temple. On y apportera une conscience pure.
Primitivement, les divinités grecques aimaient surtout le sang de l'homme. Même à l'époque historique on offrait encore des sacrifices humains. Avant la bataille de Salamine, le devin Euphrantidès entendit éternuer à sa droite, au moment où l'on amenait trois prisonniers perses : il déclara que les dieux voulaient (lu sang et fit immoler les captifs malgré l'opposition de Thémislocle. Peu à jieu rimagination pojjulairc se révolta contre cette coutume barbare. Aux fêtes de Zeus Lykeios, quiconque mangeait de la chair humaine était, dit-on, changé en loup. Là oîi se maintenait l'usage de ces horribles cérémonies, on en atténuait l'horreur par divers moyens. A Leucade, pour calmer Apollon, on devait chaque année sacrifier un homme : mais on désignait un criminel, on le garnissait de plumes d'oiseaux, puis on le jetait dans la mer du haut d'un rocher; s'il vivait encore après sa chute, une barque le recueillait et le transportait hors du pays. Souvent aussi l'on cherche à tromper la divinité sanguinaire par d'ingénieuses
LA RELIGION. iô
substitutions. A Ténédos, Dionysos exige qu'on lui immole un enfant : on choisit la plus belle vaéhe du pays, on la soigne comme une femme jusqu'au jour où elle met bas; le veau est élevé comme un garçon, habillé, chaussé de cothurnes; on le prend si bien au sérieux que, le jour où on l'immole, le sacrificateur s'enfuit au plus vite sur le rivage, suivi de près par les malédictions de la foule et une grêle de cailloux. A mesure que les mœurs s'adoucirent, on vit ainsi se substituer aux victimes humaines d'innocents symboles.
Les dieux se montraient moins accommodants, quand il s'agissait des animaux. Des dévots économes imaginaient bien d'offrir des moutons et des bœufs en pâte ou en argile, des pommes et des concombres ornés de bois sculptés qui imitaient des pieds et des cornes de bêtes. Le plus souvent, les dieux n'étaient point dupes, et ils réservaient leur faveur aux dévots qui amenaient des animaux en chair et en os, bœufs ou moutons, porcs ou chèvres, ânes ou chiens, oies ou poulets. Le rituel de chaque temple fixait les préférences du dieu et tous les détails du sacrifice, déterminait la part du prêtre et celle du fidèle.
On n'immolait guère de victimes que les jours de fête ou dans les occasions solennelles. Dans la pratique ordinaire du culte, les dieux se contentaient des prémices des champs, des fruits, des plats d'orge, de froment ou de lentilles, des branches d'oliviers entrelacées de bandelettes, des gâteaux de toute forme. Après les libations de miel, d'huile et de vin, au milieu des fumées d'encens, les fidèles plaçaient leurs offrandes sur l'autel d'où elles disparaissaient mystérieusement au grand profit des serviteurs du dieu.
Les prêtres sont seulement les gardiens du temple et des traditions. Ils veillent à l'observation des rites et entretiennent les autels. Ils n'enseignent pas de doctrine et n'ont pas d'autorité hors du sanctuaire confié à leurs soins. Ils contrôlent plutôt qu'ils ne dirigent les cérémonies. Les vrais chefs du
culte, c'est le père de famille pour la religion domestique, les magistrats pour les religions publiques.
Le culte consacre le lien du sang ou l'association politique. Chacun doit adorer les dieux de tous les groupes naturels ou sociaux auxquels il appartient. La religion, autant que la parenté ou la communauté d'intérêts, constitue la famille, la phratrie, la tribu. L'État lui-même est d'institution divine : les chefs joignent les fonctions sacrées aux fonctions politiques ; des prières et des sacrifices accompagnent tous les actes publics. Enfin, au-dessus des religions locales, se dégage une sorte de religion nationale, précisée par les poètes et les artistes, vulgarisée par les grands jeux.
Cultes de la famille, de la phratrie, de la tribu, de l'État, de la nation, voilà, semblc-t-il, de quoi lasser la plus active dévotion. Pourtant toutes ces religions, trop impersonnelles, aux formes trop arrêtées, ne satisfont pas complètement la piété instinctive de la foule. Du moment qu'on rend ses devoirs aux divinités officielles, chacun est libre d'égarer où il lui plaît sa curiosité dévote. De là le succès des cultes étrangers et des mystères où se donne carrière le sentiment individuel.
§1". — Les religiom individuelles et le^ ronfn'ries. — Dans beaucoup de cultes spéciaux, pratiqués ouvertement ou en secret, les individus étaient admis sans distinction de famille, de patrie, de condition ni de race. On y cherchait ce que ne donnaient pas les religions officielles : la certitude de dogmes précis, l'explication de l'au-delà, les joies de l'effusion mystique, le chuchotement affairé des petites chapelles. Dans ces cénacles régnaient souvent des héros, des démons inconnus des calendriers d'Etat. On y fêtait surtout des divinités étrangères, importées d'Asie ou d'Afrique par les marins et les marchands K