Démosthène, XXIII, 208, p
fermage perpétuel ou temporaire. En beaucoup de pays, le sol est cultivé par des serfs de la glèbe. Ce sont des barbares, comme les Mnoïtes en Crète, les Callikyriens à Syracuse, les Libyens à Cyrène, les Bithyniens à Byzance. Ou bien ce sont des Hellènes dépossédés à la suite de la conquête thessalodorienne, comme les Pénestes en Thessalie, les Gymnètes à Argos, les Hilotes en Laconie. En général, ces serfs appartiennent à lÉtat, qui fixe leur condition et souvent les prête aux citoyens.
Chaque pays grec avait donc un régime agraire particulier. Mais partout la propriété foncière est la base de la société, de la famille, de l'État. Elle confère les droits civiques, détermine le rôle de chacun. Aussi toute révolution politique entraîne chez les Grecs une révolution sociale; le parti vainqueur remet immédiatement en question le droit de posséder, le partage des terres, les loyers, les hypothèques. Et l'on ne peut toucher à la propriété immobilière sans toucher en même temps à la constitution de la famille et de l'État.
Après l'importance sociale et politique de la propriété foncière chez les Grecs, il faut en rappeler l'insignifiance économique. Les Grecs ont eu beau faire, leur sol n'a jamais pu les nourrir. Ils ont dû leur puissance et leur richesse au grand développement de la propriété mobilière.
§ 2. La propriété mobilière^ — C'est par la navigation, la pêche, l'industrie et le commerce que les Grecs ont remédié à l'insuffisance de leur agriculture. Ainsi s'est peu à peu constituée et développée la propriété mobilière. Elle a pour
1. Hceren, Ideenûbcr die Politik, der Verkehr und den Handel der alten Welt ; Hiillmann, Histoire du commerce des Grecs, 1839; Goguel, Commerce d'Athènes, 1836; Blumner, Technologie et terminologie des métiers, 1877; Baudrillart, Histoire du luxe, 1880; Caillemer, les Institutions commerciales d'Athènes au siècle de Démosthène, 18G5.
LA PROPRIÉTÉ
principe le droit du travail. Chacun peut disposer librement des objets qu'il a façonnés ou acquis par échange. Il les possède non point en vertu d'une idée religieuse, mais par l'accord instinctif de tous les hommes. Par là, on voit que la propriété mobilière s'oppose nettement à la propriété foncière. Tandis que le citoyen seul peut acquérir des biensfonds ou en hériter, l'étranger, l'affranchi peut avoir des biens-meubles ; il sort ainsi de la situation inférieure où le réduisait la loi.
Cuisinier. (Terre cuite de Tanagra.)
L'industrie hellénique trouvait dans le pays une partie des matières premières. Elle utilisait les excellentes argiles que presque partout le sol fournit en abondance ; le bois de chêne, d'orme, de peuplier, de hêtre, de sapin, de frêne; le fer de Laconie; le cuivre d'Eubée ; l'argent de l'Attique ; les laines et les peaux des contrées de grande pâture, et tous les merveilleux marbres du continent et des Cyclades. Mais on devait importer l'or et le bois de Macédoine ou de Thrace, l'ambre du Nord, les laines de Mysie et de Phrygie, les parfums d'Orient, le silphium
d'Afrique, les peaux de l'Euxin, de Cyrène, de Syracuse et de l'Italie. Toutes ces matières premières arrivaient par mer dans les grands centres industriels, surtout à Milet, à Gorinthe et à Athènes.
Les artisans étaient souvent des esclaves qui travaillaient pour le compte de leurs maîtres. Mais en général les
ouvriers habiles , d'art, étaient des chaque ville, ils se tier. La corpora-
surtout dans les industries hommes libres^ Dans groupaient en corps de métion avait ses règlements, ses assemblées, son trésor, ses fonctionnaires, son culte, ses fêtes en l'honneur d'un héros ou d'un dieu son patron. Dans les grandes villes vivaient côte à côte d'innombrables confréries. Parmi les plus considérables, on peut citer les potiers, les fabricants de bijoux et d'armes, les ébénistes, les brodeurs et les tailleurs, les cordonniers, les tanneurs, les teinturiers, les parfumeurs, les charcutiers, les cuisiniers à gages. Dans les cités maritimes s'étaient constituées des corporations de matelots, de constructeurs de navires. 11 faut citer encore les pêcheurs de thon, surtout à Trébizonde, à Sinope, à Byzance; les plongeurs qui recueillaient les coquillages de pourpre sur les côtes d'Eubée ou d'Asie, et les éponges sur
Coiffeur. (Terre cuite de Tanagra.)
i. Drumann, Artisans en Grèce et à Borne, 1860; Brants, De la condition de, travailleurs libres dans l'industrie athénienne. (Revue de l'instruction publique belge, XXVL)
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les rochers d'Amorgos. Des confréries semblables réunissaient les architectes, les sculpteurs, les peintres, les ciseleurs et les copistes. L'art ne se distinguait pas du métier; et les plus grands artistes n'étaient que des artisans plus habiles.
Les Grecs ont connu tous les genres d'industrie, et l'on peut dire qu'ils ont excellé en tout.
Ils ont commencé par imiter les procédés et les modèles des Orientaux, Mais dès le vi^ siècle s'affirme nettement leur originalité native. Ils travaillent l'argile, le bois, la pierre, le métal, l'ivoire avecune sûreté etune légèreté de main incomparables. Le soin du détail n'a d'égal que la merveilleuse harmonie del'ensemble.Les objets les plus vulgaires trahissent quelque préoccupation d'art. Ces industries si variées étaient une grande source de richesse pour les villes dont les produits étaient renommés, pour Athènes surtout, qui aux v^ et iv^ siècles exportait jusqu'en Crimée ses œuvres d'art et ses marchandises.
L'industrie occupaitune bonne partie de la population des villes. Le reste vivait du commerce. Tout le long du jour, les marchands ambulants assourdissaient les passants de leurs cris gutturaux. Les revendeurs, dans leurs minuscules échoppes, débitaient le
Marchand forain.
CFigurine d'Asie Mineure.)
poisson, les légumes, les fruits, le vin. La plupart y joignaient le métier d'usurier. Si l'on estimait peu les détaillants, les commerçants en gros et les armateurs étaient d'importants personnages dirigeant toute l'importation et l'exportation.
Au centre des villes s'étendait toujours l'agora ou le marché, une vaste place bordée de portiques. Au milieu de la foule des marchands et des acheteurs circulaient sans cesse des inspecteurs, qui maintenaient le bon ordre et contrôlaient les poids et mesures, la qualité des objets mis en vente, l'exécution des conventions. Ces fonctionnaires portaient divers noms. C'étaient des empélores à Sparte, des agoranomes à Athènes et dans la plupart des États ioniens. Leur palais était généralement bâti en façade sur l'agora : de là ils surveillaient aisément tous le^ incidents du marché.
Pour faciliter les transactions, chaque État avait constitué officiellement un ensemble de poids et mesures ^ Tous les systèmes usités en Grèce se rattachaient également, comme ceux de l'Asie, au système babylonien que Phidon d'Argos avait introduit dans le Péloponèse. Le plus répandu était celui d'Athènes. Les mesures de longueur étaient fournies par les proportions du corps humain; l'unité était la longueur du pied, évaluée en Attique à 0™,308 ; les multiples et sous-multiples étaient le doigt, la palme (largeur de la main), le spithame (distance du bout du pouce au bout du petit doigt sur la main étalée), la coudée, le pas, la brasse, le plèthre (100 pieds), le stade (600 pieds). Dans les mesures de capacité, l'unité était la cotyle (0\270),à laquelle s'ajoutaient le congé, l'amphore, le métrète pour les liquides, la chénice, l'hémiecte, l'hecte, la trite et le médimne pour les produits secs. L'unité de poids était la drachme (4^^363) ; elle se subdivisait en grammes,
1. Hultsch, Métrologie, deuxième édition, Berlin, 1882; Wex, Die Metrader Griechen uni Rômer, deuxième édition, Leipzig, 18S4.
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oboles et chalques et avait pour multiples la mine et le talent. Les divers systèmes helléniques différaient surtout du système attique par la valeur différente attribuée à l'unité. Toutes les villes avaient leurs étalons officiels, gardés à l'acropole. Pour l'usage du commerce, on fabriquait des poids de bronze ou d'argile, des amphores, des tables de marbre creusées, qui portaient l'estampille de l'État. A Athènes, des fonctionnaires
Agora d'Olympie.
appelés métronomes étaient spécialement chargés de contrôler les poids et les mesures employés dans le commerce.
Les progrès de la propriété mobihère ont amené les Grecs à une de leurs inventions les plus fécondes, celle de la monnaie ^ Déjà les Orientaux avaient eu l'idée de donner un poids fixe aux lingots qui servaient aux transactions. Vers 700 avant notre ère, les Lydiens imaginèrent d'y apposer le timbre de
1. Mionnet. Médailles grecques et romaines; F. Lenormant, la Monnaie dans l'antiquité, 1879; Monnaies et médailles (Quantin); Beulé, Monnaies o.^ Athènes; Leake, Numismata hellenica ; Donaldson, Architectura numismatica ; Voa Sallet, Die Kiinstler Inschriften auf griechischen Munzen; Gardner, Catalogve of the greek • coins in the British Muséum, et the Types of greek coins, 1883 ; Irahoof-Blumer. Monnaies grecques, 1883; Barclay Head, Historia nummorum, 1887.
l'État. Phidon d'Argos émit dans le Péloponèse les premières pièces d'argent. L'usage s'en répandit partout. Dès lors, la frappe de la monnaie devint un des attributs de la souveraineté. Le cuivre est très rare dans la numismatique grecque avant Alexandre; l'or était réservé aux rois et aux généraux en campagne; Sparte et Byzance ont émis des pièces de fer, Denys de Syracuse des pièces d'étain; mais les autres États n'emploient que l'argent, et l'argent presque pur. Sur la face et le revers des monnaies grecques sont représentés des animaux ou des plantes qui sont souvent des armoiries parlantes, la figure ou les attributs d'un dieu, d'un héros, des scènes mythologiques, des courses de chars. Presque toujours une légende indique la provenance de la pièce : c'est l'initiale d'une ville ; ou bien c'est une inscription, disposée en cercle, sur une ligne horizontale ou en carré, qui mentionne le nom du peuple, des magistrats éponymes ou monétaires. On y lit souvent aussi la marque de l'ateher et parfois même la signature du graveur. Certaines pièces de Ghalcis et de ses colonies, d'Athènes, d'Arcadie, de Thessalie, surtout de Sicile, sont de véritables œuvres d'art. Chaque cité grecque avait ses monnaies particulières. Pour facihter le commerce, beaucoup de villes voisines s'unissaient par des traités monétaires. De plus, les marchands adoptaient de préférence les espèces d'un État, qui devenaient ainsi une sorte de monnaie internationale : c'est le rôle que jouèrent les pièces d'Égine dans le Péloponèse, les dariques des rois de Perse, l'électron de Lydie, les statères de Phocée, de Rhodes et de Cyzique en Asie Mineure, les tétradrachmes d'Athènes dans tout le monde hellénique. Les deux systèmes monétaires les plus importants pour l'histoire du commerce grec avant Alexandre sont ceux d'Égine et d'Athènes. Le premier avait été fixé par Phidon d'Argos, le
Jetons d'Agoranomes
LA PROPRIÉTÉ
second le fut par Solon. Les deux systèmes ne diffèrent d'ailleurs que par la valeur attribuée à l'unité, la drachme éginétique pesant 6^'',026, et la drachme attique seulement As'', 363. Les autres monnaies d'argent usitées étaient l'hémiobole, l'obole, le diobole, le tétrabole, le didrachme ou statère et le tétradrachme. Quelques pièces de cuivre circulèrent depuis le milieu du v^ siècle : c'étaient le chalque et le double chalque. Par exception, Athènes frappa pendant la guerre du Péloponèse quelques statères d'or. Mais, dans la pratique, le statère d'or (20 dr.), comme la mine (100 dr.) et le talent (6,000 dr.), est une valeur fictive. D'ailleurs, le cours de l'or variait. La vraie, presque la seule monnaie attique, a été la monnaie d'argent. Athènes, comme toutes les cités autonomes, avait son hôtel des monnaies {Argyrokopeion). 11 était annexé au sanctuaire d'un héros, sans doute Thésée. Les ouvriers, des esclaves pubHcs, étaient répartis entre des officines distinctes, que dirigeaient des magistrats monétaires responsables, et dont chacune imprimait sa marque spéciale sur les pièces fabriquées par elle. La grandeur politique d'Athènes amena l'extension de son système monétaire. Il fut le plus usité jusqu'à l'avènement de Philippe II, qui frappa ses Philippes d'or à l'imitation des dariques perses. Alexandre conserva pour for le système introduit par son père ; mais il adopta en même temps le système attique pour ses monnaies d'argent; c'est l'origine du double étalon monétaire, encore en usage aujourd'hui. Les Grecs avaient inventé la monnaie; ils allèrent encore plus loin dans cette voie, et créèrent le commerce de l'argent'.
Monnaie de cuivre
de Paestum représentant les opérations.
du monnayage.
1. Gaillard, les Banquiers athéniens et romains, 1875; Brants, les Opérations de
En effet, les espèces sonnantes jouèrent vite un rôle considérable dans la vie des États et des particuliers. Beaucoup de cités, comme Athènes au temps de Périclès, se ménagèrent des réserves d'or et d'argent. On constituait ainsi un trésor public qu'alimentaient le butin de guerre et le produit des impôts, des mines, des fermages. Quant aux particuliers, quelques-uns préféraient employer leur numéraire à acheter des propriétés, des esclaves, de la vaisselle précieuse. Mais les plus avisés
Médaille de Syracuse.
faisaient valoir leur argent par des prêts bien entendus ou par des placements avantageux dans les banques.
On connaissait déjà les divers modes de prêt, le prêt à usage, le prêt à la grosse aventure. Le taux ordinaire était de douze pour cent. Mais on demandait jusqu'à trente pour cent aux armateurs du Pirée qui empruntaient de l'argent pour équiper un vaisseau et entreprendre quelque campagne com-
banque dans la Grèce antique {Miiséon de Loiivain, 1882); Egger, les Grecs ont-ils connu l'u.sage des lettres de change? {Société des antiquaires, 1860.) Dareste, la Transcription des ventes endroit hellénique, 1884; Caillemer, la Lettre de change et les contrats d'assurance, 1806; le Contrat de louage, 1869 ; la Prescription à Athènes, 1869; le Contrai deprét, 1870; le Contrat de société, 1872; le Contrat de vente, 1870- 1873; le Contrat de dépôt, le mandat et la commission, 1876.
LA PROPRIÉTÉ
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merciale. La loi n'intervenait pas pour fixer un maximum; les conventions entre particuliers étaient libres; les cours s'établissaient naturellement d'après les conditions de l'offre et de la demande. Si le créancier ne pouvait obtenir remboursement, il intentait au débiteur une action en justice et sollicitait des juges Yhyperameria, qui déclarait échu le terme de la créance, en fixait le montant et le rendait exigible. Souvent des particuliers prêtaient de l'argent à l'État, même à une cité étrangère : ainsi nous voyons une femme de Thespies avancer une forte somme à la ville d'Orcliomène*.
En ce cas, l'État devait, comme un emprunteur ordinaire , donner des gages.
Les plus anciennes banques helléniques et les plus considérables ont été les temples des dieux. Les prêtres recevaient en dépôt l'argent
et les objets précieux. Ils faisaient des prêts aux particuUers et aux États. Pour ces emprunts officiels, les cités du Péloponèse s'adressaient à Zeus d'Olympie; celles de la Grèce centrale, à Apollon de Delphes; celles des Cyclades, à Apollon de Délos; les Athéniens, à leur Athêna du Parthénon.
Poids publics.