‹ La Grèce avant AlexandreChapitre 15 sur 44 · Dumont, Inscriptions céramiques de Grèce · texte numérisé non relu

Dumont, Inscriptions céramiques de Grèce

salé, les bestiaux, les esclaves. Surtout c'était fête à Athènes quand on annonçait l'approche des cargaisons de blé. En effet, l'Attique, qui consommait deux millions de médimnes de froment, en produisait moins d'un million. Pendant des siècles, cette question prima toutes les autres dans l'esprit des Athéniens. Non seulement on défendit l'exportation des grains, mais encore une loi interdisait de prêter de l'argent pour l'affrètement d'un vaisseau qui, au retour, n'apporterait pas une charge de blé. On fit des avances et des cadeaux de toute sorte aux princes barbares dont le pays produisait beaucoup de céréales : c'est l'explication de toute la politique athénienne au Bosphore, en Thrace et en Scythie^ Le blé qu'on importait en Attique venait surtout des côtes de la mer Noire, de l'Asie Mineure, de l'Egypte et de la Sicile. Des magistrats particuliers, les sitophylaques, surveillaient dans la ville et au Pirée le commerce des blés. On trouve des fonctionnaires analogues en beaucoup d'États, des sitophylaques à Tauroménion, des sitagertes à Héraclée, des sitones à Carystos, Éphèse et Délos. Dans la plupart des cités grecques, la question du froment était sans cesse à l'ordre du jour.

On voit quelle activité régnait dans les grands ports helléniques. Quelques États ont joué successivement le rôle dominant dans l'histoire du commerce. Jusqu'à la fin du \f siècle, les cités les plus entreprenantes sont Milet, qui entoure l'Euxin de ses colonies et de ses comptoirs, qui va chercher les métaux, les esclaves, les peaux et les céréales même au Caucase et en Scythie; Érétrie et Chalcis, qui dominent sur les côtes de Thrace et d'Italie; enfin, Corinthe, qui, par ses marins et ses colons, accapare tout le commerce de la mer Ionienne et de la Sicile. Au v® siècle, tout converge vers Athènes et la puissante corporation des armateurs du Pirée.

1. Pen-rtt, le Commerce des céréales en Attique au n" siècle avant notre ère. (Bévue historique, 1S77.)

LA. PROPRIÉTÉ. 71

Au rv'* siècle se dessine l'empire maritime de Rhodes. Sur tous les rivages de la Méditerranée, les monnaies, les vases, les bijoux attestent le passage des marins et des marchands grecs.

Résumons en terminant les conditions économiques du monde hellénique.

En général, le sol est pauvre, l'agriculture insuffisante, la production inférieure à la consommation.

L'industrie d'art est très florissante; mais, pour les produits ordinaires, les Grecs sont tributaires des nations barbares. Sparte et beaucoup d'États doriens affectaient de mépriser le travail. La plupart des Grecs dédaignaient tout ce qui n'était pas la politique, tous les métiers de vie sédentaire. <( S'amuser, faire bonne chère, dit Héraclide, voilà le fait d'un homme libre; voilà qui affranchit et agrandit l'àme. Prendre de la peine, c'est l'affaire des esclaves et des pauvres gens : cela rétrécit la nature humaine. » N'a-t-on pas prêté à Socrate lui-même ce mot caractéristique : « La paresse est sœur de la liberté? » D'ailleurs, dans les métiers manuels, la concurrence des esclaves rendait difficile l'existence des artisans libres. Dans les grands centres industriels, comme Athènes et Corinthe, les métèques constituaient plus de la moitié de la population industrielle; à Sparte, la totalité. Aussi l'industrie, pas plus que l'agriculture, ne pouvait suffire à nourrir la Grèce.

C'est par le commerce qu'elle a vécu. Après les Phéniciens, les Hellènes ont été les plus grands courtiers du monde antique. L'échange des marchandises fournissait aux États presque tous leurs revenus : droits de marché, de port, d'importation, d'exportation. Le commerce, qui a fait la force des grands États, a favorisé la démocratie et facilité l'avènement normal des classes Inférieures. Dans les pays où il ne s'est pas développé, la terre seule comptait : comme elle était aux mains d'une très petite partie de la population, les pauvres ne

rêvaient que partage des terres. De là les révolutions si violentes de Sparte et de quelques pays doriens. Au contraire, là où le commerce et l'industrie ont été importants et exercés par des artisans libres groupés en corporations, les classes inférieures et les étrangers y ont trouvé une compensation. En Attique et dans la plupart des cités ioniennes, le progrès démocratique s'est accompli avec beaucoup moins de violence : c'est que la propriété mobilière y a fait contrepoids à la propriété foncière.

Page 1