‹ La Grèce avant AlexandreChapitre 34 sur 44 · X. 7p \h Xs Xv il- yu ^ijS uS iii ,iin · texte numérisé non relu

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Notations musicales chez les Grecs.

cales et poétiques. Dans les siècles suivants. Clouas, Archiloque, Olympos, par des perfectionnements de détail, achevèrent de constituer l'art rythmique. L'école de Pythagore coordonna toutes ces inventions. Dès lors, la musique grecque eut une variété, une richesse de modes et de genres, que les modernes n'ont pas encore retrouvée. Elle atteste, chez le peuple qui la créa, une finesse d'organe inouïe. Elle distingue jusqu'au quart de ton. Elle comprend trois genres, le diatonique, le chromatique et l'enharmonique; trois modes principaux, le dorien, le phrygien, le lydien, et quatre modes complémentaires, l'hypodorien, l'hypophrygien, l'hypolydien et le mixolydien. Ces divers

modes produisaient sur l'oreille et l'imajjination des Grecs une impression extraordinaire : les philosophes, même les législateurs, proscrivaient certains modes comme dangereux pour les bonnes mœurs. Le dorien était grave ; le phrygien, vif et bruyant ; le lydien, d'une douceur merveilleuse; le mixolydien, débordant de passion. La musique instrumentale paraît avoir connu une harmonie élémentaire, mais dans la musique vocale on chantait toujours à l'unisson ou à l'octave: les Grecs ont toujours fait prédominer la mélodie sur l'harmonie. On se servait d'une notation très compliquée. Les signes différaient suivant les octaves, et selon que le morceau devait être joué ou chanté. On employait une prodigieuse variété d'instruments : instruments à cordes, comme la lyre, la cithare, la phorminx, la sambuca, le barbitos, la pectis et la magadis de Lydie; instruments à vent, comme la flûte ordinaire, la flûte double, la syrinx, la salpinx ou trompette de guerre; instruments d'origine barbare, à la mode dans certains cultes, comme les cymbales, les crotales, les tambours. La richesse des moyens d'exécution se prêtait à toutes les variations des modes et à toutes les fantaisies de l'artiste.

La musique allait rarement sans la danse. C'était une combinaison de poses plastiques et de mouvements rythmiques qu'exécutait le corps tout entier, les mains et la tête, comme les pieds. A l'origine, les choreutés dessinaient seulement des évolutions lentes et graves autour d'un autel. A mesure que se répandit en Grèce le culte de Dionysos, l'orchestique se compliqua de gestes vifs et passionnés. Désormais la danse, plus souple et plus variée, sut accompagner tous les sentiments et tous les modes musicaux. Elle se faisait violente et guerrière dans la Pyrrhique des fêtes de Sparte ou des Panathénées, et dans la Capréa des Thessaliens qu'exécutaient en se menaçant deux hommes armés; grave et recueiUie dans TEmmeleia des tragédies; hbre et gaie dans la Cordace des comédies; bouffonne dans la Sicinnis des drames satyriques;

gracieuse et légère dans l'Hormos, une longue chaîne ondulée où s'entremêlaient les garçons et les jeunes filles. Mélancolique ou passionnée, grave ou légère, sérieuse ou grimaçante, l'orchestique traduisait aux yeux toutes les émotions des cérémonies religieuses et des fêtes populaires.

De la danse, du chant, de la musique, les Grecs ne séparaient point la poésie. Le vers n'est pour eux que la forme littéraire du geste et du son.

Le rythme poétique a eu pour principe jusqu'au temps d'Alexandre, même jusqu'à l'époque byzantine, la quantité, l'intensité des syllabes. La quantité est distincte de l'accent, mais n'en est pas entièrement indépendante. C'est le plus souvent l'accent du mot qui détermine la valeur prosodique des syllabes. Toute la versification grecque repose sur la combinaison des longues et des brèves.

Ce qui caractérise le rythme métrique, comme le rythme musical, c'est le retour à intervalles égaux des temps marqués, c'est-à-dire des notes ou des syllabes plus fortes que les autres. La versification, comme la musique, comprend d'abord des mesures simples : la mesure à deux temps, où la durée du temps fort est égale à la durée du temps faible, comme dans le spondée ou le dactyle ; la mesure à trois temps, où le temps fort est double du temps faible, comme dans le trochée ou l'iambe. Mais les poètes grecs emploient souvent aussi des mesures composées, c'est-à-dire des groupes de mesures simples, où l'un des temps marqués est plus fort que les autres temps marqués. Une phrase musicale ou métrique peut d'ailleurs commencer par un temps fort ou par un temps faible. La césure marque la fin d'une série rythmique et le début d'une autre. La mélodie est coupée au même endroit que le vers. On ne trouve jamais chez les Grecs ce désaccord, si fréquent et si bizarre dans les romances et les opéras modernes, entre la coupe des paroles et celle des phrases musicales.

La combinaison rythmique la plus simple est le vers, qui

comprend ordinairement deux membres égaux ou inégaux, séparés par la césure. Une disposition déjà plus compliquée est ce que les Grecs appelaient le système : c'est une période métrique formée d'un nombre indéterminé d'éléments dont le dernier est incomplet, comme dans le distique élégiaque et les divers systèmes iambiques ou trochaïques. La combinaison la plus complexe est la strophe. C'est tout un air, composé de plusieurs phrases musicales, tantôt coulées dans un moule fixé par la tradition, comme pour les poésies éoliennes, tantôt modulées d'après un rythme que crée à chaque fois le poète, comme dans les odes doriennes. Au vers, au système, à la strophe se ramènent toutes les compositions rythmiques de la Grèce.

Tous ces mètres ont commencé par être chantés. Mais le mode d'exécution variait suivant la structure du morceau. Pour les suites de vers semblables, on se contentait d'une sorte de déclamation modulée (xaTaXéyeiv). Pour les systèmes et les strophes, c'était un véritable chant {àd^iiv). Archiloque inventa un genre intermédiaire entre la déclamation et le chant (T:apaxaTaX£Y£tv).

Telle est, brièvement analysée, la technique de la poésie grecque. On voit que l'inspiration n'y suffisait pas. Le poète devait être un habile artisan de rythmes, un musicien consommé. Il fallait un long apprentissage du métier; aussi voyons-nous que la profession de poète fut longtemps héréditaire dans un petit nombre de familles. Ce n'est point par un caprice de pédantisme que les Grecs rédigeaient si volontiers des Arts poétiques. La technique du rythme devait s'enseigner comme celle de la plastique^ comme le canon de Polyclète.

Trois genres poétiques se sont développés successivement en Grèce, l'épopée, le lyrisme, le théâtre. Comme il est naturel, c'est dans le plus ancien de ces genres, l'épopée, que se montre le mètre le plus simple ; c'est dans le genre le plus

récent, le théâtre, que le rythme devient le plus complexe et le plus varié.

Les premières créations poétiques et musicales ont été des hymnes en l'honneur des dieux, des airs de danse destinés aux fêtes de la famille ou de la tribu, des chants liturgiques, des péans qui trouvaient place dans le rituel du culte d'Apollon, des refrains d'hyménée, des chansons de table, des thrènes ou lamentations funèbres. Dans les poèmes en l'honneur des morts, on célébrait naturellement leurs exploits : c'est l'origine des cantilènes consacrées aux héros, aux ancêtres. Les Grecs de l'époque classique vantaient le talent des vieux aèdes de Phrygie, de Thrace, de Crète, Amphion et Linos, Eumolpe et Orphée, Olen et Chrysothémis, Thamyris etDémodocos. Même on croyait connaître quelques-unes de leurs œuvres. Nous pouvons nous les figurer d'après plusieurs passages des poèmes homériques, où retentit un écho des naïves compositions primitives.

Hésiode et les Homérides ont recueilU les antiques traditions des tribus grecques sur l'origine du monde, la naissance des dieux, les générations de héros ^ Dans leurs récits légendaires, ils ont peint, sans y songer, la civihsation de leur temps. Ces premiers chefs-d'œuvre de la poésie grecque ont puissamment agi sur l'imagination de toute la race. Les Grecs ont toujours cru se reconnaître dans le fougueux Achille et le malin Ulysse. Ils n'ont jamais cessé de chanter ou de relire les adieux d'Hector et d'Andromaque, les plaintes de Priam au camp des Achéens; ils suivaient Nausicaa dans son chariot attelé de mules, et s'aventuraient avec Ulysse dans la caverne de Polyphème. Ils savaient par cœur la généalogie des dieux et les étonnantes révélations d'Hésiode sur la naissance du monde. Les vieilles épopées ont été l'inépuisable répertoire de légendes

1. Welcker, le Cycle épique, 1865; Duntzer, Questions homériques, 1876; M. Croiset, Histoire de la littérature grecque, tome I".

OÙ tous retrouvaient leur bien, les artistes comme les poètes. C'étaient les livres saints de la Grèce.

L'épopée ne connaît qu'une forme métrique, toujours la même. Le vers épique, composé de six pieds, a pour élément le dactyle, une mesure à deux temps. Il est coupé d'ordinaire en deux parties, équivalentes ou non en importance rythmique, c'est-à-dire contenant ou non le même nombre de temps marqués. Dans une série d'hexamètres dactyliques purs, la mélodie comprenait deux membres de phrase, séparés par la césure, et indéfiniment répétés comme dans les psalmodies ou les déclamations des chanteurs musulmans. La substitution du spondée au dactyle dans plusieurs pieds entraîna quelques variations dans la musique du vers; mais les deux derniers pieds, toujours les mêmes, suffisaient à conserver pour l'oreille l'unité d'impression. La mélodie épique, construite d'après plusieurs types différents, se ramenait pourtant à une phrase musicale de six mesures, coupée par la césure en deux membres d'importance variable. Elle se déroulait, simple et régulière, mais point monotone, avec accompagnement de cithare.

Après leurs épopées, les Grecs ont créé les genres lyriques, qui représentent par excellence la poésie chantée ^ On y observe une étonnante variété d'inspiration. Les hymnes religieuses, les chants guerriers, les satires, les préceptes moraux s'y mêlent aux chansons d'amour ou de table et aux airs de danse. Pour traduire tant d'idées et de sentiments divers, on dut créer en foule les nouveaux rythmes dont chacun ouvrit un nouveau domaine poétique. Toutes les combinaisons des mètres lyriques s'expliquent par l'invention de la mesure à trois temps, du système et de la strophe. C'est l'origine du genre élégiaque, des compositions iambiques et trochaïques, des chansons ioniennes, des strophes éoliennes et doriennes.

1. Flach, Geschichte der griechischen Lyrik, 1883; A. Croiset, la Poésie de Pindare et les lois du lyrisme grec, 1880; Littérature grecque, II, 1890.

La poésie élégiaque, illustrée par Tyrtée, Théognis, Pythagore et Selon, est caractérisée par l'emploi du distique élégiaque, inventé, dit-on, par Callinos d'Éphèse. Ce distique comprend un vers épique et un pentamètre, vers dactylique à six temps marqués avec deux silences, l'un après la troisième syllabe forte, l'autre après la dernière syllabe. On y compte deux phrases musicales dont la seconde est incomplète. C'est le premier système qu'aient inventé les Grecs.

Les genres trochaïque et iambique ont été créés par Archiloque. C'est lui qui imagina ou fixa la mesure à trois temps. Suivant que le temps fort suit ou précède le temps faible, le mètre est iambique ou trochaïque. De ce double principe, Archiloque et ses successeurs ont tiré une infinie variété de combinaisons. Tantôt l'on débitait ces poésies sur un ton de déclamation modulée, tantôt on les chantait. La mélodie était plus variée que dans les rhapsodies épiques ou les distiques élégiaques. Encore assez grave dans le rythme iambique, elle s'égayait dans le rythme trochaïque. Elle se faisait bouffonne dans les choliambes d'Hipponax, qui imagina de placer un spondée au dernier pied du vers iambique. Ces divers mètres, d'abord appropriés à la satire, devaient avoir plus tard une éclatante fortune au théâtre.

Le poète ionien Anacréon de Téos reprit et développa plusieurs des inventions métriques d'Archiloque. 11 en tira des effets tout nouveaux et fixa pour les chansonniers grecs à venir le joli vers sautillant qu'on appelle, de son nom, le Acrs « anacréontique ». C'est un dimètre iambique, dont la dernière mesure est incomplète. Désormais l'on composa dans ce rythme la plupart des chansons amoureuses et bachiques.

La poésie éolieime a pour principe l'emploi d'une strophe fixée une fois pour toutes et indéfiniment répétée. C'est une période musicale invariable, composée de quatre phrases. Dans le rythme saphique, les trois premières phrases sont exactement semblables; la quatrième est coupée de silences et ne

reproduit que des fragments des précédentes. Dans le rythme alcaïque, les deux premières phrases sont identiques ; la troisième a une construction analogue, avec des silences; la quatrième, formée de deux dactyles et de deux trochées, insiste sur les mesures dominantes. La mélodie constituait une période étendue aussi longue que la strophe, et se divisait en membres de phrases séparés par les fins de vers et les césures. On chantait sur le même air toutes les strophes et portions de strophes semblables : aussi d'un bout à l'autre le nombre des syllabes était identique dans tous les couplets construits sur le même modèle. Les deux rythmes alcaïque et saphique ont été créés par les deux principaux poètes éoliens : Alcée, auteur de chants guerriers, de chansons amoureuses et de satires contre les tyrans de Mytilène; Sapho, qui composa surtout des parthénies pour les chœurs de jeunes filles. Ce qui caractérise ce genre lyrique, ce sont des formes invariables fixées par un grand poète et transmises par la tradition.

Tout autre est la structure des odes doriennes. Ici, pour chaque pièce, le musicien crée une strophe; il n'a d'autre obligation que de rester fidèle, jusqu'au bout du morceau, aux lois qu'il s'est imposées. Les odes doriennes ne renferment pas de vers proprement dits; les paroles y sont plutôt une sorte de prose rythmée, qui accompagne la mélodie de mesure en mesure, et où les césures séparent les membres de la période musicale. Les initiateurs en ce genre ont été Terpandre de Lesbos et Thalétas de Crète, qui composèrent des danses et des airs pour les fêtes de Sparte. C'est encore pour les Lacédémoniens que plus tard Alcman de Sardes créa la strophe : l'invention consista à circonscrire nettement la période musicale, à la répéter deux ou plusieurs fois, en observant jusque dans les moindres détails la plus rigoureuse symétrie. Stésichore compléta l'œuvre d'Alcman en imaginant l'épode, qui introduisit plus de variété dans la disposition des strophes. Simonide de Céos, le poète des guerres médiques, constitua

définitivement l'ode triomphale. Par là il est le précurseur, même l'émule de Pindare.

Pindare est pour nous le représentant par excellence de la grande poésie dorienne. Il avait composé des œuvres de tout genre, hymnes, péans, cantiques de processions, dithyrambes, parthénies, hyporchèmes, thrènes, chansons de table. De toutes ces œuvres, nous n'avons que des fragments. Mais nous possédons le recueil de ses Epinikia, des odes triomphales où il célébra les victoires remportées aux champs de courses d'Olympie, de Delphes, de l'Isthme et de Némée. La raison d'être de ces odes était l'éloge de l'athlète couronné. Mais, avec d'inépuisables ressources d'imagination, Pindare agrandit merveilleusement le cadre de ses poèmes. Au triomphe du vainqueur il associe sa famille, sa patrie, les dieux ou les héros. Il se plaît au développement des traditions, des légendes, des idées morales. Le rythme dorien se prêtait étonnamment à la fantaisie riche et colorée du poète. La pensée se déroule en longues périodes sonores, en images éclatantes, en ingénieuses digressions où revit toute la Grèce du temps des guerres médiques. La poésie, la musique, le chant et la danse s'y unissaient pour captiver à la fois toutes les facultés et tous les sens de l'homme. Pindare devait concevoir à lui seul ce qui relèverait aujourd'hui de trois ou quatre arts différents. Il composait la musique et les paroles, dirigeait les chanteurs, les instrumentistes et les danseurs. Une fois l'ode terminée, il en surveillait l'exécution matérielle, recrutait, formait une troupe et courait au bout du monde grec, jusqu'en Sicile, pour présider à ce spectacle, aussi compliqué qu'un opéra moderne. Chacune de ses odes a une structure différente, qui est déterminée par la musique. Mais, une fois le rythme fixé, le poète s'y conforme jusqu'à la fin de l'ode. Il s'astreint à une correspondance exacte des mesures dans tous les morceaux chantés sur le même air. Ses grandes odes se divisent en triades, composées chacune de la strophe, de l'antistrophe et de l'épode.

Ces triades se répondent syllabe par syllabe, note par note, et dans chaque triade la strophe et l'antistrophe sont exactement semblables. Une ode ne renferme donc en réalité que deux airs indéfiniment répétés : celui des strophes et antistrophes, celui des épodes. A la symétrie des périodes musicales s'ajoute -une symétrie minutieuse dans les membres de phrase, les pieds, les syllabes, les pas de ballet, même dans les idées. Évidemment, dans la poésie dorienne, tout était subordonné à la musique. Tandis que les périodes grammaticales paraissent souvent un peu lâches et molles, les périodes rythmiques se déroulent régulières, harmonieuses et transparentes malgré leur ampleur. Pindare est avant tout un musicien qui règle sur ses airs les paroles, le chant et la danse. De tout cela se forme une magnifique poésie nationale, qui charme et glorifie la Grèce entière réunie aux grands jeux.

Tous les arts se sont combinés au \^ siècle dans un art nouveau, le plus complexe de tous. L'épopée lui a fourni le sujet de ses compositions. Les genres lyriques lui ont prêté leurs principales formes métriques. La musique, le chant, la danse l'ont embelli pour le plaisir des yeux et des oreilles. L'architecture a créé pour lui des monuments d'un nouveau type, décorés à l'envi par les peintres, les sculpteurs et les artisans. De ce concours de tous les talents est sortie l'une des plus merveilleuses créations du génie grec, l'art dramatique ^

Sous son double aspect, sérieux ou bouffon, le théâtre a pour origine les cérémonies, tour à tour recueillies et burlesques, du culte de Dionysos. Lors de l'immolation du bouc, on entonnait un chant liturgique, l'hymme dithyrambique. Puis l'on se réunissait pour le kômos,un banquet égayé de chansons

1. Wieseler, Theatergebdude ; A. Millier, Die griechischen BUhnenalterthumer, 188G; Patin, Études sur les tragiques grecs ; Paul de Saint-Victor, les Deux Masques; Du Méril, Histoire de la comédie grecque, 1864-1869 j Denis, Histoire de la comédie grecque, 1888; Muller-Striibing, Aristophane et la critique historique, ISli; Couat, Arislophane et l'ancienne comédie attique, 1889, etc.

Billet d'entrée au théâtre.

licencieuses. Les buveurs, travestis, dansaient la cordace, amusaient la foule de leurs quolibets et de leurs parades, raillaient les passants, parodiaient leur démarche et leurs travers. Des mélodies bruyantes sur le mode phrygien accompagnaient les chants et les danses. De ces graves cérémonies et de ces joyeuses mascarades sont sorties, d'une part, la tragédie ; d'autre part, la comédie. Ces deux genres commencèrent à prendre une forme artistique dans les villes doriennes, surtout à Corinthe, à Mégare et en Sicile. Mais c'est Athènes qui constitua vraiment le théâtre.

Pour la rythmique des parties lyriques, la tragédie des Athéniens ne fit que reproduire les traditions métriques, musicales et chorales de la poésie dorienne. C'est par le développement

^ considérable donné aux parties non lyriques que s'est vraiment formé l'art nouveau. Le premier, dit-on, Thespis eut l'idée d'établir un dialogue entre le chef du chœur dithyrambique et un personnage étranger au chœur. Il n'y eut d'abord qu'un seul acteur : c'était Thespis lui-même. Mais, pendant que se chantaient les strophes, il cliangeait de costume et de

^^^<masque, ce qui lui permettait déjouer successivement plusieurs personnages. Les successeurs de Thespis imaginèrent quelques innovations de détail. Eschyle réunit tous ces éléments et donna les premiers chefs-d'œuvre dramatiques. Il développa le dialogue, montra deux acteurs ensemble sur le théâtre, varia les costumes, les masques, les décors, les machines. Surtout il créa une action véritable. Avec lui, la tragédie n'est plus seulement un grand poème lyrique avec intermèdes dialogues : elle devient un vaste tableau de la vie héroïque, où se heurtent les passions rivales, où l'homme se débat contre la

fatalité. On voit se nouer et se dénouer des situations. L'œuvre maîtresse d'Eschyle est son Orestie, ce magnifique drame en trois parties où tout s'enchaîne avec une logique implacable, depuis le retour d'Agamemnon jusqu'au moment où Oreste, vengeur de son père et meurtrier de sa mère, triomphe de la colère des Erinnyes. Sophocle anime encore davantage la scène en y introduisant un troisième, puis un quatrième acteur. 11 affranchit l'homme de la fatalité, place l'intérêt dramatique dans le jeu des passions humaines, crée des figures inoubliables, comme son Electre ou son Philoctète , qui , par la pureté des lignes et la netteté des contours, semblent taillés dans un marbre du Pentélique.Il donne dans son OEdi'pe-Boi un modèle d'intrigue et concilie tous les éléments de son art dans une merveilleuse harmonie. Euripide trouve moyen de renouveler encore le théâtre par l'emploi du pathétique, la variété des péripéties, l'éclat de la mise en scène. Il imagine de charmantes figures de femme, son Iphigénie, son Alceste, toujours jeunes et fraîches, d'une impérissable beauté. Mais il compromet les destinées de son art en donnant souvent à la tragédie un autre objet qu'elle-même, en y mêlant la philosophie, la polémique et la satire littéraire. Il est le dernier représentant illustre de ce grand art, constitué par le génie d'Eschyle, porté par Sophocle à sa perfection.

La comédie apparaît à Athènes, au milieu du v® siècle, complètement organisée. Elle s'y montre nettement politique. Cratinos, Hermippos, Eupolis poursuivent de leurs railleries tous les hommes d'État et les ambitieux d'Athènes. Mais un nom résume pour nous toute la vieille comédie attique : c'est celui d'Aristophane, un des génies les plus riches et les plus étonnamment doués qu'ait produits cette Grèce si féconde en grands hommes. Dans ses pièces s'unissent tous les tons, la plus haute poésie et la plus hardie crudité, tous les rythmes, toutes les fantaisies, toutes les audaces. On y voit défiler, marqués au fer chaud, les originaux de la société athénienne,

l'ambitieux sans vergogne, le démagogue vantard et poltron, le juge avide et maniaque, le philosophe utopiste, le sophiste ergoteur, le peuple athénien lui-même, dupe de sa naïve et radoteuse politique. On y voit sautiller les guêpes, voltiger les oiseaux, danser les grenouilles, grimacer Cléon, Euripide et Socrate. La variété pittoresque, l'originalité de

l'œuvre n'ont d'égale que la structure savante de la langue et du rythme.

A ces merveilles de l'art dramatique , les Grecs ont donné le cadre qui convenait le mieux une pente de colline arrondie en hémicycle , sous leur ciel d'un bleu métallique, avec un horizon de

montagnes ou la silhouette d'une côte. A chaque pas, dans les pays helléniques, on rencontre quelque ruine de théâtre. Les dispositions essentielles de ces édifices ne varient pas. Toujours Ton y reconnaît trois parties : le thêatron proprement dit, où se plaçaient les spectateurs ; V orchestra ., où évoluaient les chœurs ; le logeion, où paraissaient les acteurs. Le mur de scène, percé de trois ou cinq portes, représentait un palais, un temple, un groupe de maisons, un camp, un désert, une côte, un bois. Des prismes triangulaires, tournant

Plan du théâtre de Dionysos, à Athènes.

sur un pivot, permettaient de varier le décor. Une ingénieuse machination aidait à l'illusion scénique, que complétait d'ailleurs la complaisante imagination du public. Le magistrat qui ordonnait la fête de Dionysos acceptait ou refusait les pièces, donnait à chacun des concurrents agréés un chorège et trois acteurs. La représentation commençait de bonne heure et durait toute la journée. Le fermier du théâtre faisait vendre aux portes les jetons d'entrée qu'on payait deux oboles. Tout le peuple prenait part à la fête; car l'État indemnisait les citoyens pauvres^ Avant de jouer, la troupe défilait sous les yeux du public. On reconnaissait aisément les personnages ; car le type et le costume de chaque dieu, de chaque héros, de chaque classe d'hommes était fixé par la tradition. Des danseurs, déguisés en vieillards, en jeunes filles, en chevaliers, en charbonniers, même en oiseaux ou en guêpes, figuraient le chœur. Dans les comédies, les acteurs étaient grotesquement rembourrés, enrichis d'infirmités postiches, percés de trous, gonflés de bosses ; leurs chaussures légères se prêtaient aux facéties et aux gambades. Dans les tragédies, ils s'affublaient de hautes perruques et d'un énorme frontal, fixé à un masque de toile ou d'écorce qui emboîtait la tête, renforçait la voix et reproduisait les traits du personnage représenté ; autour des bras, sur la poitrine, sur le dos, ils s'appliquaient des coussins pour s'agrandir le buste ; de leurs manches sortaient des gantelets terminés par de fausses mains ; embarrassés de tout cet attirail, juchés sur de hauts cothurnes, ils auraient trébuché à chaque pas, sans le bâton dont ils s'étayaient. Après le défilé des acteurs, un héraut proclame le nom du poète. Les juges du concours prêtent serment. Le prix sera décerné au chorège, à l'auteur et au principal acteur. Les vainqueurs seront présentés au peuple, ornés de lierre et de bandelettes. Ils recevront une couronne d'olivier et un trépied. Le chorège

\. Dumont, De plumbeis apud Grœcos tesseris, 1870.

fera graver sur ce trépied la didascalie, c'est-à-dire les noms de l'archonte, du poète, du cliorège, de la tribu, du premier acteur, du joueur de flûte, et le titre des pièces. Puis l'on consacrera ce monument dans un temple, ou bien on le dressera sur une base dans un endroit public, comme la rue des Trépieds, à Athènes.

Une pièce grecque, tragédie ou comédie, présente une grande variété de rythmes. Elle contient des récitatifs soutenus par une lente mélodie, et des chants proprement dits. Le dialogue, d'ordinaire en vers iambiques ou trochaïques, se module avec un accompagnement de flûte. Les parties lyriques sont exécutées sur un air fixé par l'auteur de la pièce, et figurées aux yeux par des danses. Le poète réglait luimême les évolutions des choreutes, au nombre de quinze dans les tragédies, de vingt-quatre dans les comédies. Tantôt le coryphée, isolé au milieu de l'orchestre, préludait à un solo. Tantôt les choreutes se partageaient en deux groupes pour exécuter des pas et des couplets alternés. Le plus souvent, le chœur évoluait d'un rythme uniforme et chantait à l'unisson. Les pas de danse, les notes, les mètres, les syllabes se correspondaient exactement dans les morceaux modulés sur le même air. L'antistrophe, même rejetée après un dialogue, reproduisait la mélodie de la strophe avec les mêmes mouvements des choreutes. La strophe se dansait de gauche à droite, l'antistrophe de droite à gauche ; pour l'épode, le chœur restait immobile au milieu de l'orchestre.

Malgré cette variété de formes métriques, le drame grec est d'une saisissante harmonie. Une pièce de Sophocle ou d'Aristophane est une vaste composition musicale, où toutes

Acteur comique.

les parties s'équilibrent sans monotonie ni raideur, où dans la richesse et la fantaisie du détail reparaît à intervalles fixes le motif dominant. Les tragédies présentent une étonnante symétrie dans la disposition des couplets lyriques, des dialogues, souvent même des idées et des mots. Le drame se coupe en cinq parties que séparent l'une de l'autre les chants du chœur. Après la scène d'exposition ou prologos, les choreutes font leur entrée par un couloir latéral et gagnent lentement la plate-forme de l'orchestre en modulant la parodos. Dès lors, le drame oscille des personnages au chœur. A chaque épisode, où se déroule l'action, répond un stasimon, hymne ou complainte. A mesure que la situation se comphque ou se précise, le chœur en dégage l'idée musicale. Dans les crises de douleur ou de joie, un des acteurs exécute un solo ; puis tous les personnages et les choreutes s'unissent pour un chant de triomphe ou de deuil. Après trois épisodes et trois stasima, le drame se dénoue et le chœur se retire en lançant l'hymne final de Vexodos. Une comédie d'Aristophane est construite de même. Seulement les stasima y sont plus courts que dans la tragédie et le chœur se mêle plus directement à l'action. De plus, la comédie avait conservé la tradition d'un curieux intermède des fêtes dionysiaques : c'était la parabase, une procession burlesque. Vers le milieu de la représentation, l'action s'interrompait, les personnages quittaient tous la scène. Après le kommaiion, court adieu aux acteurs, les choreutes se retournaient, défilaient devant les gradins des spectateurs, en débitant une tirade moitié sérieuse, moitié plaisante, sur les affaires publiques : c'étaient les tétramètres anapestiques, la parabase proprement dite, que suivait le pnigos, psalmodie en dimètres anapestiques. Puis le chœur se séparait en deux parties. Le premier groupe entonnait une strophe religieuse, puis un couplet moqueur, Xépirrhème, en vers trochaïques. Le second demi-chœur y répondait par l'antistrophe et l'antépirrhème. Rien n'est laissé au hasard de l'inspiration par cet art savant,

si régie dans ses audaces et ses fantaisies, si libre dans sa rigueur géométrique.

Les formes du théâtre, des genres lyriques, même de l'épopée, s'expliquent par l'union étroite de la poésie et de la musique.

A cette alliance féconde, les deux arts devaient en grande partie leur puissance et leur originalité. Au IV*' siècle, une scission se fit entre eux ; ce qui amena la transformation et la décadence de tous les deux.

La musique avait été la première à s'affranchir.

D'assez bonne heure, l'on avait inauguré aux jeux Pythiques des concours de flûte et de cithare. Cette mode s'était répandue en Grèce. On s'était mis à construire des théâtres spéciaux pour la musique, comme les Odéons de Corinthe, de Gatane et d'Athènes. Au temps d'Euripide, la musique prétendait supplanter la poésie, devenait pittoresque, passionnée, aspirait à exprimer

Monument choragique de Lysicrate, à Athènes.

tous les sentiments, même les idées ; elle voulait rendre inu-

tiles les paroles et le mètre. Cette révolution artistique se précipite au IV® siècle. Dans les pièces de Timothée, un des artistes favoris d'Alexandre le Grand, la musique dominait les vers du dialogue et le chant des chœurs. De plus en plus se développa le goût des concerts, où l'on entendait uniquement de la musique instrumentale.

En revanche, les poètes tendent à réduire dans les compositions littéraires le rôle de la musique. On ne déclame plus en les modulant Y Iliade et VOdyssée : on les lit. On utilise les anciens rythmes pour écrire des épopées, des poésies légères, destinées simplement à être parcourues des yeux. D'Eschyle à Sophocle, de Sophocle à Euripide, diminue l'importance des chœurs. Le chant et la musique, après avoir été l'essentiel, deviennent l'accessoire. Bientôt l'on composera des tragédies de cabinet, conception inintelligible pour les hommes du v*^ siècle. Dans l'histoire de la comédie, la transformation est plus rapide encore. Déjà le chœur est supprimé dans les dernières pièces d'Aristophane. Les auteurs de la comédie moyenne et de la comédie nouvelle ne visent plus qu'à railler les travers de leur temps, à poursuivre de leurs quolibets le parasite et le soldat fanfaron, le paysan, le cuisinier, l'usurier, l'homme de lettres et le philosophe. L'important pour cette nouvelle école httéraire, c'est l'intrigue dramatique et la peinture des caractères. Alors naît un art tout différent, qui annonce la comédie des Romains et des modernes. Mais de la poésie chorale, de l'antique conception dramatique, du grand art illustré par Pindare, Sophocle et Aristophane, il ne reste qu'une ombre au temps d'Alexandre. Tout cela s'est évanoui le jour où se séparèrent les éléments constitutifs de la vraie poésie grecque, des rhapsodies épiques, de l'ode dorienne comme du drame attique : le chant et la danse, le vers et la musique.

§ 7. La prose. — Le dernier venu des arts de la Grèce est la prose Httéraire. Si elle s'est développée tardivement, la

raison principale en est dans la répugnance que les Hellènes témoignèrent longtemps pour l'écriture, ils préféraient le jeu de la parole vibrante et vivante, le choc sonore des idées et des mots. Pendant des siècles, ils se refusèrent à fixer leur pensée avec les caractères incommodes et anguleux des alphabets primitifs, mal adaptés à la langue; ils se détournaient de ces intrus disgracieux et muets, qui ne savaient rien dire à leur imagination.

C'est dans les temples que s'est éveillée la proses Les prêtres employèrent l'écriture pour fixer une série de faits qui se confiaient mal à la mémoire et au rythme poétique. Sur des bandes de bois, de peaux, de plomb, de cuivre ou de pierre, ils consignèrent les détails relatifs à l'administration du sanctuaire : règles du rituel, prières, imprécations, comptes, généalogies, listes sacerdotales, envois de colons, chronique du lieu saint, catalogues des vainqueurs aux jeux. Les cités suivirent cet exemple. Traités, contrats, formules de serments, lois et décrets, listes et comptes de toute sorte, dédicaces de statues, voilà le sujet des plus anciennes inscriptions découvertes sur cent points du domaine des Hellènes, surtout à Olympie, en Locride, à Dodone et à Délos. La prose épigraphique était créée ; dès lors, et jusqu'à la fin de leur histoire, les Grecs n'ont cessé de consigner, sur des tables de métal ou de pierre, tous les incidents de leur vie publique et privée.

Jusque-là, les Grecs n'avaient rien apporté de nouveau dans le monde. Avant eux, et autant qu'eux, les Égyptiens, les Assyriens avaient couvert de listes chronologiques, de rituels, d'ordonnances royales, de récits de batailles, de formules et de recettes, les parois de leurs tombeaux, de leurs palais et de leurs temples. Mais les Grecs sont allés plus loin.

1. Egger, Des origines de la prose {Mém. de litt. ancienne); Histoire du livre, Essai sur l'histoire de la critique chez les Grecs; la Littérature grecque, 1890.

Ils ont su donner à la langue une forme artistique sans le secours du mètre, sans la mesure poétique. Ils ont inventé la prose littéraire et en ont fait par excellence l'instrument de la pensée.

Les législateurs et les hommes d'État que les Grecs désignaient sous le nom des Sept Sages paraissent avoir contribué beaucoup à pousser dans cette voie le génie hellénique. Le premier livre en prose que nous possédions, au moins par fragments, est un ouvrage à la fois historique et philosophique, rédigé au vi' siècle en dialecte ionien par Phérécyde de Syros. On y sent l'influence du mysticisme oriental, des traditions sacerdotales, des souvenirs poétiques. De même, les premières chroniques sont des épopées où ne manque que le rythme ; et les hardis systèmes des philosophes ioniens sont construits à la façon des anciennes cosmogonies. C'est que la prose mit longtemps à rompre avec la poésie, sa sœur aînée.

Au moment où naissait la prose littéraire, un petit fait matériel vint en facihter le développement. C'est l'introduction en Grèce du papyrus égyptien, au commencement du vi^ siècle. On découpait les tiges de roseaux en bandes que l'on mouillait et pressait de manière à en former des feuilles. On écrivait sur un des côtés. On collait les feuillets l'un au bout de l'autre et l'on enroulait le tout autour d'une baguette. Un morceau de parchemin fixé à la base du rouleau indiquait le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage. Le papyrus, imbibé d'huile de cèdre, se conservait indéfiniment dans une gaine de bois. Les livres furent assez répandus dès le v* siècle. Xénophon parle de collectionneurs qui arrivaient à constituer de véritables bibhothèques. Des libraires faisaient copier les ouvrages par des esclaves et vendaient au public beaucoup d'exemplaires. C'était à Athènes l'objet d'un commerce considérable. Les éditeurs s'enrichissaient; pour tout profit, les pauvres auteurs avaient la louange ou la moquerie du public.

L'invention de la prose littéraire ouvrit aux Hellènes le

champ indéfini des faits et des idées. Aussi l'on vit naître vers le même temps et se développer parallèlement trois genres nouveaux : Thistoire, la philosophie au sens large du mot, l'éloquence. De ces genres, on retrouve sans doute les éléments chez les peuples orientaux ; mais on peut dire que les Grecs les ont vraiment créés, en dégageant de la chronique l'histoire, de la théologie et des rêveries poétiques la philosophie et la science, du verbiage l'éloquence.

L'histoire est née de l'épopée. Comme les Homérides, les anciens chroniqueurs enregistrent les traditions, cherchent à relier le présent au passé. Les Ioniens furent les premiers qui imaginèrent de mettre en prose les récits légendaires, les généalogies, les descriptions géographiques. Les guerres médiques, en réunissant tous les Grecs dans une pensée commune, en mêlant les tribus et les cités, firent naître l'idée d'une vaste composition qui envelopperait tous les peuples. Hérodote d'Halicarnasse a eu cette idée ; voilà pourquoi il a créé l'histoire. Son grand ouvrage tient encore de la chronique par l'allure familière ou poétique du style, par la complaisance avec laquelle sont enregistrées les traditions locales. Mais ce qui y révèle l'historien, c'est le souci de la vérité, l'effort tenté pour subordonner les faits aux idées, pour montrer, audessus des querelles des cités, la Grèce tout entière repoussant l'invasion asiatique. Si Hérodote est le dernier venu des chroniqueurs, il est déjà le premier des historiens. Bientôt l'Âttique hérite de l'Ionie et impose sa langue au genre nouveau ^ Thucydide d'Athènes achève de le constituer. H choisit un sujet nettement déhmité, la grande lutte entre Athènes et Sparte pour l'hégémonie . Il écarte tout ce qui ne tient pas de près à son récit. Il ne connaît que les faits certains et les documents officiels. Après avoir analysé les forces des deux partis, il va droit à son but, raconte les événements

1. J. Girard. Essai sur Thucydide; A. Croiset, Xénophon, 1873.

année par année, saison par saison, dans un style étudié, sobre et concis. Il ne daigne pas s'arrêter pour cueillir une fleur, une jolie légende. C'est un juge sévère qui précise les faits. Il ne s'interrompt parfois que pour résumer une situation ou en tirer la haute moralité. L'histoire, telle que Thucydide l'a conçue, a la belle ordonnance et l'élégante régularité d'une formule algébrique. Xénophon, malgré sa finesse et son charme, Ephore et Théopompe, avec toutes leurs roueries de rhéteurs, ne sauront pas maintenir à cette hauteur le grand art historique créé par Hérodote, porté à la perfection par Thucydide.

C'est aussi en lonie que se développa d'abord la philosophie ^ Les Grecs désignaient ordinairement par ce mot tous les efforts tentés pour connaître la nature de la divinité, de l'homme et du monde. Jusqu'à Socrate, on ne séparait pas la physique et les mathématiques de la philosophie proprement dite. Les Ioniens, lesÉléates, Pythagore et ses loges politicorehgieuses imaginent de véritables cosmogonies où tout s'explique par le jeu des forces naturelles, de la matière ou du nombre. Ils restent encore fidèles à la forme métrique ; et leur héritier, Empédocle d'Agrigente, qui essaya de conciher leurs doctrines, passait pour un des plus grands poètes grecs. Bientôt cependant l'on renonça au vers. C'est en prose que se transmettaient les apologues d'Ésope et que se Hsaient les traités de Phérécyde de Syros, d'Heraclite, de Zenon d'Élée, de Démocrite. A la fin du vi^ siècle, les savants et les penseurs adoptent définitivement la prose comme l'instrument le mieux approprié à l'étude du monde sensible et aux déhcates analyses de l'âme humaine.

Anaxagore de Clazomène fut le premier à séparer nette -

1 . Zeller, Histoire de la philosophie chez les Grecs (traductiou Boutroux) ; Fouillée, Histoire de la philosophie; Philosophie de Socrate et Philosophie de Platon; Egger, Socrate et le dialogue socratique {Annuaire de l'Assoc. des Éludes grecques, 1879)5 Grote, Platon, etc.

ment la matière et l'intelligence, par suite la science et la philosophie proprement dites.

C'est à Athènes, et par conséquent en dialecte attique, que se développa la philosophie morale. Socrate l'inventa en flânant par les rues et les carrefours, en devisant sous les portiques ou dans les échoppes de barbiers, en poursuivant de ses questions narquoises l'ambitieuse naïveté des sophistes, en crevant de son ironie les systèmes et les formules boursouflées. Il hmita les recherches de la philosophie à l'analyse des facultés, des idées et des passions de l'homme. Son esprit clair et subtil, son implacable bon sens revivent dans les charmants dialogues de Xénophon, surtout dans les Entretiens mémorables, d'une simplicité si savante et si raffinée. Un autre disciple de Socrate, Platon, eut une ambition plus haute. Il prêta à son maître bien des curiosités nouvelles et bien des hardiesses. Il le poussa peu à peu, loin des faits, dans le domaine des idées pures. Il le mêla davantage à la société des rhéteurs et des politiciens, le mit en demeure de fixer les lois de l'éloquence et la constitution de l'État. Avec un art consommé de mise en scène, Platon sut animer ce monde poétique des idées et des rêves. La conversation s'en va comme à l'abandon, dans un laisser-aller plein de grâce et de malice. Et chacun des dialogues, avec sa galerie d'originaux où se détache en pleine lumière la figure de Socrate, se déroule lentement comme une comédie de l'esprit, comme une de ces fresques de Polygnote dont les formes apparaissaient tour à tour dans le clair-obscur des temples.

En même temps que la philosophie, les sciences se constituaient ^ Les Grecs en avaient emprunté les éléments aux

1. Chasles, Origine et développement des méthodes en géométrie ; Th.-H. Martin, Sur les hypothèses astronomiques des plus anciens philosophes de la Grèce {Académie des inscriptions, tome XXIX); Sur les hypothèses astronomiques d'Eudoxe, de Callippe, d'Aristote et de leur école {ibid., tome XXXj; Histoire des sciences physiques dans l'antiquité, 1849; G. Rayet, les Cadrans solaires coniques dans l'antiquité (Ann.

peuples orientaux, surtout aux Chaldéens et aux Égyptiens. Longtemps elles ne furent cultivées que par les prêtres de Delphes et des grands sanctuaires. Au vi' siècle, les physiciens d'Ionie fondent en Grèce les mathématiques, l'astronomie, la chronologie, la géographie, les sciences naturelles. Au v® siècle, Athènes devient le grand centre pour toutes ces études. Les Pythagoriciens y popularisent leurs théories mathémathiques. Artémon y perfectionne la mécanique et construit les puissantes machines qui renversèrent les murailles de Samos. Philolaos y enseigne le double mouvement de la terre. Phaeinos y détermine exactement le solstice en observant le lever du soleil dans l'angle du Lycabette et duBrilessos. Méton y invente un nouveau cadran solaire, y fixe la durée de l'année, y réforme le calendrier. La chronologie et la géographie s'y précisent par le concours des historiens et des astronomes, des marins et des marchands ^ Une science nouvelle s'y développe, la médecine, sécularisée, fondée presque de toutes pièces par Hippocrate de Cos, et bientôt acclimatée en Attique. Dans l'Athènes de Périclès se rencontrent tous les savants de la Grèce, comme les artistes et les gens de lettres.

La philosophie morale et la science, longtemps inséparables, étaient depuis Anaxagore indépendantes l'une de l'autre. Au bout d'un siècle, elles se réunissent de nouveau dans la pensée et l'œuvre d'Aristote, un des esprits les plus puissants, les plus exacts et les plus originaux de l'antiquité ^ On peut dire qu'Aristote a écrit sur tous les sujets, logique, morale, métaphysique, esthétique, poétique, rhétorique, poUtique,

de physique el de chimie, 1875); C. Henry, Note sur divers points d'histoire des mathématiques grecques (Ann. de la Faculté de Bordeaux, 1880); Tannery, Sur l'arithmétique pythagoricienne {Bull, des sciences mathématiques, 1885); Saglio, Dictionnaire des antiquités, articles Astronomia, Calendarium, etc.

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