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Becq de Fouquières, les Jeux des anciens

Les Grecs ont, dans les premiers siècles, beaucoup emprunté à l'Orient. De plus, ils avaient apporté avec eux, sur la religion, sur la conception de la famille et de la propriété, sur l'organisation sociale, le fonds d'idées et d'institutions commun à toutes les populations indo-européennes, aux Hindous comme aux Italiotes, même aux Germains et aux Celtes. C'est dans la mise en œuvre, dans la combinaison harmonieuse et logique de ces éléments primordiaux, qu'est avant tout l'originalité de la civilisation grecque.

Il faut chercher dans les dons mômes et le tour d'esprit de ce peuple privilégié les facteurs essentiels de l'hellénisme. En ce sens, on doit signaler surtout :

1° Les qualités physiques de la race. — Le corps est souple et nerveux, élégant et fort, jamais alourdi par la vie animale ni déformé par les excès, entretenu avec soin par un exercice modéré, par une gymnastique bien comprise et les institutions athlétiques. Avec cela une déUcatesse d'organes, une acuité des sens vraiment unique, qui tient beaucoup au climat, mais qui n'en explique pas moins chez ce peuple l'intelligence des choses d'art, le sentiment des plus fines nuances, le goût passionné du beau.

2" La netteté de l'esprit. — C'est par ce besoin d'y voir clair en tout que les Grecs ont été amenés à simplifier toutes les inventions de l'Orient et à tant innover pour leur compte, à donner aux dieux une forme humaine et plastique, à tout prévoir et tout préciser dans leurs codes, à analyser les facultés de l'homme et les lois du langage, à créer la philosophie, la morale, la rhétorique, la grammaire et la critique, le théâtre et la prose littéraire.

3° L'amour de la nature. — Les Grecs se sont toujours plu à contempler la transparence de leur ciel, la silhouette élégante de leurs montagnes, le bleu de leurs mers, les lignes pures de leurs horizons, la faune et la flore si variées de leurs divers cantons. Ils ont vécu tout près de cette nature accueillante et douce, qui jamais n'écrase l'homme et jamais ne l'attriste. De là le charme pénétrant de leur poésie, la simplicité de leur vie, la bonhomie de leurs mœurs, la vérité de leur art.

h° La curiosité. — S'ils n'avaient été curieux, ils n'auraient point tant aimé les voyages et les récits, ils n'auraient point couru les mers et fondé tant de colonies; ils n'auraient pas créé la géographie, l'histoire et toutes les sciences.

5° Le respect de la personne humaine. — En face de l'Orient, où l'individu ne comptait pas, où n'existaient que des troupeaux de bêtes humaines sous la main d'un maître, les Grecs se sont avisés les premiers que l'homme est une personne morale, qu'il a des droits comme des devoirs, qu'il doit posséder le fruit de son travail, et que, s'il obéit, il doit obéir seulement à la loi. De là ces idées bien nouvelles alors, et qui, depuis, ont fait leur chemin par le monde : le citoyen libre dans un État libre, la propriété mobilière, la solidarité humaine, le droit naturel et le droit des gens.

6° L'instinct de sociabilité. — Par ce respect de l'individu, les Grecs ont inauguré vraiment la vie sociale. Ils ont essayé de tous les modes de gouvernement, avec une préférence

marquée pour la forme républicaine. Surtout ils ont créé la cité, un organisme politique complet et presque parfait en lui-même : c'est déjà un État, au sens moderne du mot, mais un État aux limites trop étroites, et où ne trouvent place ni les esclaves, ni les serfs, ni une foule de déshérités. Dans la cité grecque est né l'art de la conversation et l'éloquence.

7° Le patriotisme . — L('amour de la patrie, voilà encore un sentiment qui était inconnu dans le monde avant les Hellènes. Au-dessus de la cité, ils ont même entrevu une patrie plus large ; et si le panhellénisme n'a jamais pu se traduire dans les faits d'une façon durable, du moins il s'est affirmé souvent dans des occasions solennelles, et périodiquement dans les grands jeux.

S** Le sens de l'idéal. — Les Grecs ont su regarder plus loin que la réalité présente. De là le rôle de l'idéal dans leur art, l'ambition du progrès dans leurs institutions sociales ; de là leurs efforts pour rriodifier, suivant les prescriptions du droit naturel, l'organisation primitive de la propriété, de la famille et de la cité ; et quand la loi était trop lente à se transformer, presque toujours les mœurs corrigeaient la loi.

9" Le sens pratique. — Malgré ces hautes aspirations, la Grèce n'était point la dupe de ses rêves, ni des mots. N'oublions pas que ce peuple de philosophes et d'artistes a vécu surtout du négoce, a créé le commerce de l'argent et inventé la monnaie.

Tels sont les dons et les instincts qui, en se complétant, en se contenant l'un l'autre, ont présidé à l'évolution logique de la race grecque et qui expliquent son rôle dans l'histoire de la civilisation. On voit combien d'éléments divers concourent à produire l'impression d'ensemble, toute de mesure, d'heureux équilibre et d'harmonie.

La véritable Grèce est morte au temps d'Alexandre. Elle avait vécu cinq siècles, d'une vie agitée comme un drame. Au-

dessus des révolutions et des querelles où elle s'est plu, on distingue quelques grands faits : la disparition du régime patriarcal, la formation et le développement original de la cité, les luttes pour l'indépendance, l'effort plus ou moins conscient pour grouper les cités et constituer une vraie nation, l'impuissance de ces tentatives, et l'échec définitif, la domination étrangère, la déchéance.

Dans ces drames de Phistoire hellénique, la nature ellemême a joué un rôle. Elle a favorisé ou contrarié l'énergie de la race, l'initiative de ses grands hommes, en lui opposant la montagne qui sépare, en lui ouvrant la mer qui réunit. On comprend bien cette puissante action de la nature sur l'histoire du pays, quand on chevauche sur les sentiers de Morée ou qu'on suit en barque les plis capricieux de la côte. Partout la mer, par ses golfes et ses criques, est allée au-devant des Hellènes, les a attirés vers l'Orient qui les a civilisés, les a poussés vers l'Occident qu'ils ont colonisé, les a invités au commerce, les a réunis et mêlés, en même temps qu'elle les protégeait, comme l'Angleterre dans son île. Mais le roc, qui presque partout déchiqueté la presqu'île des Balkans, élevait entre les vallées des remparts de mille à trois mille mètres, morcelait les populations, les condamnait à vivre isolées en tribus, en cités distinctes, tout au plus en fédérations régionales. Ainsi la nature a singulièrement précisé les instincts delà race. La mer a fait l'unité de la civilisation hellénique. La montagne a favorisé le développement de la cité, mais a empêché les Grecs de se grouper en une véritable nation et a entraîné leur déchéance politique le jour où ils se sont trouvés en face de puissants États centralisés.

Au temps d'Alexandre se dessine une autre société. A cette civilisation nouvelle, la Grèce fournit les principaux éléments; mais elle-même y tiendra bien peu de place.

Politiquement, elle ne comptera plus. Elle ne jouera plus aucun rôle actif; elle fournira des contingents à Alexandre

et à ses successeurs ; elle mettra ses politiciens, ses philosophes, ses poètes et ses artistes au service des rois ; elle subira le protectorat des Macédoniens, en attendant les Romains. Elle sera le champ de bataille des généraux ambitieux et suivra la fortune du vainqueur. Si, par hasard, elle retrouve un semblant d'indépendance, ce sera pour s'épuiser en vaines

Alexandre dans la Bataille cVIssus. (Mosaïque de Pompéi.)

querelles ou appeler l'étranger. En réahté, elle n'aura plus que des libertés municipales, subordonnées aux caprices et aux violences de ses maîtres.

En même temps, c'est toute l'organisation sociale qui se transforme. Les religions helléniques s'alourdissent et se défigurent au contact des superstitions d'Orient. La propriété foncière perd toute importance économique, tandis que se développe outre mesure la propriété mobilière, avec son cortège de grandes fortunes et de misères, de luxe effréné et de ja-

lousies haineuses ou de révolutions sociales. Les liens de famille se relâchent par la fréquence des divorces, par l'affaiblissement de l'autorité paternelle, par l'émancipation de la femme et des enfants, par l'affranchissement d'une foule d'esclaves. L'organisme de la cité se fausse par la disparition de l'esprit civique et de l'esprit militaire. Les luttes politiques prennent le caractère d'une g\^erre sociale entre les riches et les pauvres. On revient au régime monarchique et à la tyrannie ; en beaucoup de villes régnent des aventuriers, des chefs de mercenaires, sous la suzeraineté des rois macédoniens. Le sentiment de l'unité nationale tend à s'effacer, comme l'idée de la patrie, et l'on ne célèbre plus les grands jeux que par tradition. Au milieu de toutes ces ruines grandit le sentiment de la solidarité entre tous les hommes ; on écrit des histoires universelles, la philosophie devient cosmopolite et, désormais, les sages se considèrent comme citoyens du monde. Même l'art prend un caractère nouveau. On mêle les genres et les styles; on vise au grand, au colossal, au réalisme ; la poésie et la musique se séparent, le théâtre se meurt, les orateurs cèdent la place aux rhéteurs; les anciens dialectes littéraires se fondent dans une langue commune. La vie n'est plus celle d'autrefois ; on a maintenant beaucoup de besoins jiouveaux ; le luxe s'introduit dans le costume et l'habitation. Tout cela nous transporte loin de la Grèce du v* siècle : la société hellénistique, qui naît vers le temps d'Alexandre, repose sur des principes tout différents.

On peut dire que la Grèce finit à Chéronée. Depuis ce moment, elle cesse de compter dans l'histoire.

Elle a succombé si vite parce qu'elle n'a point su achever son œuvre politique. En dehors et au-dessus de la cité, elle n'a rien constitué de durable. Elle avait compris vaguement le danger de son organisation. Elle possédait dans ses amphictyonies, dans ses fédérations et ses grands jeux, les éléments d'une solide nationalité. Un instant, dans la guerre

médique, sembla se préciser la conception d'une large patrie, commune à tous les Hellènes ; et à chaque génération quelques esprits d'élite ont fait le même rêve. Mais, une fois le péril écarté, les foules retombèrent vile à l'idée étroite de la cité. L'unité nationale ne fut plus qu'un beau mot au service des ambitions particulières. Sparte et Athènes réussissent !à constituer de puissantes ligues; mais, par leur rivahté, elles déchaînent les terribles guerres dont tous sortent affaiblis. Plus tard, on voit échouer également l'entreprise de Thèbes et celle de Jason. Enfin, l'unité de la Grèce se réalise à peu près au milieu du iv® siècle, mais au prix de son indépendance. Dès lors, son rôle est fini. Dans le monde nouveau qui s'organise se répandra largement la civihsation hellénique; mais la Grèce proprement dite n'en sera plus qu'une des provinces, une des plus pauvres. Athènes brillera encore d'un vague reflet de sa gloire passée. Mais la vie sera ailleurs, dans les cités nouvelles, à Pergame, à Antioche, à Alexandrie, plus tard à Rome, à CarLhage, à Constantinople. L'hellénisme ira toujours grandissant et conquérant les peuples civilisés, tandis qu'ira se rapetissant, se ramassant sur elle-même, oubliée dans un coin, l'ancêtre, la pauvre Grèce vieillotte et radoteuse.

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