La Grèce avant les Grecs
Depuis de longues années j'avais cru reconnaître dans un certain nombre de noms géographiques et historiques, ou préhistoriques, de l'ancienne Grèce des indices d'une population primitive antérieure aux Hellènes. Comme je parcourais un jour le vocabulaire, très-incomplet d'ailleurs, que Xylander a ajouté à sa grammaire albanaise, mes présomptions acquéraient, à mes yeux, un certain degré de vraisemblance, pour ne pas dire plus. L'albanais semblait rendre compte de quelques noms propres, autrement inexplicables, tels que Malée, Pylos, Andanie, l'Otympe. Malheureusement pour m'éclairer davantage, je ne possédais en dehors de Xylander que le traité sur l'albanais de Bopp, mon illustre maître, dont il m'avait fait présent en 1859 lorsque j'étais allé le voira Berlin pour la dernière fois. Ce traité ne put m'être d'aucune utilité immédiate, mais il ap-
pela mon attention sur l'ouvrage consciencieux, magistral, de Hahn, où l'on trouve réuni tout ce qu'on sait du passé et du présent des Albanais, plus une grammaire assez complète pour certaines parties, et un lexique fait avec bien plus de soin que celui de Xylander. Je vis l'ouvrage de Hahn pour la première fois en 1873 à la bibliothèque de Cassel (Hesse Electorale). Je l'ai fait venir depuis, ainsi que le beau travail de M. Miklosich sur l'albanais, auquel a présidé tout l'esprit de sagace critique qui honore notre siècle.
Je m'aperçus bientôt que la piste que je croyais avoir découverte, avait été déjà suivie par d'autres que moi. Heureusement elle n'avait pas été suivie bien loin. On m'avait laissé à chercher et à trouver. J'eus hâte de faire connaître aux maîtres de la science quelques-uns des résultats obtenus. M. Egger, que j'en entretins le premier, fut d'avis qu'il pouvait être utile de les soumettre au jugement de l'Académie. Il ne me refusa pas ses conseils, en même temps qu'il m'ouvrit les trésors de sa riche bibliothèque. De précieuses indications me furent fournies, en outre, par MM. de Longpérier, Derembourg et Ernest Desjardins.
Les deux lectures que je fus autorisé à faire à l'Académie, attirèrent l'attention des albanophiles de l'Italie. Une grande dame dont le nom est connu honorablement dans nos fastes littéraires, et dont l'origine albanaise estdesplusillustres, me fit l'honneur d'entrer en correspondance avec moi, de me prêter les lumières de son érudition, et de me signaler les travaux de ses compatriotes domiciliés en Italie sur les matières qui m'intéressaient. — Conseils, renseignements, publications philologiques et historiques, brochures de toute sorte, Dora d'Istria me les fit parvenir avec une rare obligeance et avec le désintéressement le plus délicat. Je pus prendre connaissance ainsi de la graminatologia alhanesc de Demetrio Camarda, de la grammaire de Rada, des écrits de Vincenzo Dorsa. J'éprouve le besoin de remercier ici publiquement la gracieuse Principessa et ses savants collaborateurs de leur concours si aimable et si empressé. En parcourant les pages suivantes, ils s'apercevront, j'espère, que j'ai lu leurs ouvrages et que j'ai su les mettre à profit.
En commençant mon travail, j'ai cru traiter simplement une question de linguistique et d'ethnographie^ je me trouve avoir touché à une
question vivante, palpitante même, à une question de nationalité. Et quelle nationalité! La plus ancienne de notre continent avec celle des Basques. L'Europe par ses grandes assises diplomatiques semble vouloir constituer aujourd'hui comme un tribunal permanent de justice internationale. C'est le moment pour les déshérités de l'histoire, pour les oubliés de la grande famille européenne, de faire connaître leurs griefs, de faire valoir leurs titres à l'intérêt, à la gratitude même des peuples civilisés. Malgré l'héroïque résistance de Skanderbeg, le croissant a fait une brèche profonde dans les clans albanais. Un grand nombre d'entre eux sont Musulmans aujourd'hui. Admirez pourtant la force du sang qui triomphe même des haines religieuses et enseigne la tolérance à tous les membres d'une même race :
Unissez-vous Chrétiens et Mahométans, réclamez la liberté
Puis, quand l'Ottoman sera dehors, faites vos Pâques ou célébrez le
ibaïram (1).
Ces pauvres Albanais qui ont répandu le plus pur de leur sang pour l'affranchissement de la Grèce et qui auraient consenti de grand cœur à
(1) A Dora gli Albanesi, dernier chant p. 121-124. Livorno 1870.
être Grecs, si on le leur avait permis ! Qu'on leur laisse au moins l'espoir! Tout ce qui dans leur pays a du cœur et de l'intelligence repousse le conquérant Turc.
Dijon, le 19 mars 1877.
Louis BENLŒW.