AVANT- PROPOS
// est avéré aujourd'hui qu'à une époque immémoriale, la Grèce n'a pas été habitée par les Grecs : lorsque ces derniers ont pénétré dans le pays qu'ils devaient illustrer de leur nom, ce pays n'était plus un désert. A quelle race appartenaient donc ses premiers habitants? Us n'ont pas fondé ce que nous appellerions un état, ils n'ont pas même formé une nation, ils n'ont pas eu de littérature et ils n'ont pas su établir de traditions durables; enfin, aucun document, aucune inscription ne rend témoignage de leur existence passée. Il y a pourtant des traces nombreuses, sur le sol de la Grèce, d'une civilisation! antérieure à celle des Grecs. Des silex, des outils et des haches d'une forme toute primitive qu'on y trouve en grand nombre, prouvent que la Grèce, comme tous les pays de l'Europe, a passé par l'âge de la pierre et du bronze. Il faut ajouter les murailles, les constructions cyclopéennes qui se rencontrent partout, depuis l'Epire jusque dans l'Asie-Mineure.
Il faut tenir compte enfin des noms de lieux, de mon-
tagnes, de fleuves, de personnages légendaires qui ne s'expliquent pas par des étymologies grecques, et qui semblent faire partie du vocabulaire d'un idiome étranger. Cet idiome existe-t-il encore aujourd'hui? S'est-il conservé assez intact, pour pouvoir nous être utile dans nos recherches? C'est là une question que nous aurons à élucider.
M. Guillaume de Humboldt après avoir étudié la langue basque sur laquelle il a écrit, dans le quatrième volume du Mithridate, des pages remarquables, s'était mis à examiner les noms propres que présente l'ancienne géographie de l'Espagne. La plupart de ces noms avaient des formes latines ou latinisées; la conquête romaine avait mis son empreinte sur le pays entier. Il y avait sans doute dans le midi des colonies phéniciennes, carthaginoises, qui avaient conservé leurs dénominations sémitiques. Des villes assez nombreuses, dont les noms se terminent en briga, accusaient l'invasion des Celtes. H restait toutefois un groupe considérable de villes, dont les noms n'étaient pas latins, et qui cependant résistèrent à l'analyse des arabisants et des celtisies. C'étaient apparemment des noms d'endroits ayant appartenu aux Ibères, habitants primitifs de l'Espagne. Le basque rendait compte sans effort de leur signification première. Humboldt crut pouvoir en conclure que les Basques étaient précisément les descendants des anciens Ibères; que, retirés dans des montagnes à peu près inaccessibles,
ils avaient su conserver leur indépendance et la langue de leurs ancêtres.
L'étude attentive de la haute antiquité grecque, des noms de ses plus anciennes villes, montagnes et populations, de quzlques-unes de ses divinités, semble conduire à un résultat analogue. Les Phéniciens ont établi des stations nombreuses sur les îles de la mer Egée, et ils ont essayé de coloniser quelques points de la terre ferme. En défalquant les quelques noms propres sémitiques que nous présente la géographie de l'antique Hellade, nous restons en face d'un plus grand nombre dont l'origine n'est assurément pas grecque, et doit remonter à quelques siècles plus haut que les traditions helléniques les plus lointaines. De plusieurs de ces villes, on nous dit expressément qu'elles ont appartenu aux Pélasges, aux Lélèges, aux Caucones, aux Dardaniens. Une seule langue jusqu'à présent a paru capable de rendre compte des noms de ces endroits : c'est l'albanais. C'est ainsi que l'auteur de l'ouvrage que l'on va lire a été amené à soutenir la thèse que les Albanais de nos jours sont les descendants des populations ciui ont couvert, avant Varrivée des Grecs, le sol des pays qui s'étendent depuis la mer Adriatique jusc[u'à l'Halys.
Il a dû commencer par soumettre à un examen attentif les opinions des écrivains grecs, qui pour la plupart n'ignoraient pas ciue leur compatriotes n'avaient pas toujours occupé le pays auquel ils donnèrent leur
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nom; que ces derniers n'avaient pas toujours formé comm,e une vaste fédération nationale, et qu'ils ont porté successivement les nom,s de Grecs, Pélasges, Achéens, avant d'adopter celui d'Hellènes. Avant d'entrer dans le fond de la question qui nous préoccupe, nous aurons à fixer la valeur respective de ces noms différents. Le sens de celui qui jjasse pour le plus ancien de tous, les Pélasges, est particulièrement litigieux, et il admet plusieurs explications. Les Pélasges sont-ils des Grecs pur sang ? Non, répond Hérodote. Oui, répond Auguste Bœckh. On trouvera dans les pages suivantes l'opinion à laquelle nous avons cru devoir nous arrêter nous-mème.
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