‹ La Grèce avant les GrecsChapitre 10 sur 15 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons essayé de prouver, dans les premiers livres de cet ouvrage, que la Grèce était, antérieurement aux Grecs, habitée par une population qui en différait par la langue, la religion et les mœurs; que cette population n'occupait pas seulement la presqu'île du Balkan, mais qu'elle s'étendait dans l'Asie Mineure jusqu'à l'Halys ; qu'en Europe elle s'était avancée d'un côté jusque dans la Pannonie ; que de l'autre, elle s'était établie sur les côtes méridionales de l'Italie et dans la partie occidentale de la Sicile ; qu'elle avait essaimé jusque dans les Gaules et peut-être même jusqu'en Espagne.

Cette population ne paraît s'être groupée nulle part en masses compactes. Eminemment pénétrable et fusible, si l'on peut parler ainsi, elle s'est laissé entamer de bonne heure par des peuplades du nord ( Bithyniens , Phrygiens, peut-être Arméniens), qui l'ont refoulée vers le midi ; par des Sémites de toute provenance, — Assyriens, Lydiens, Ciliciens, Phéniciens — qui l'ont dominée par leur civilisation supérieure et partiellement par les armes, Elle paraît avoir reçu dans son sein, à une

époque préhistorique, des colons venus de Lybie et peutêtre même d'Egypte.

De toutes ces immigrations et influences de l'étranger, celles des Sémites ont été assurément les plus considérables. C'est surtout à partir du treizième et du douzième siècle que se fait sentir l'action des Assj^riens, des Lydiens et des Phéniciens sur les habitants de l'Asie Mineure et de la presqu'île du Balkan. Mais on peut affirmer qu'en réalité elle remonte bien au-delà des premiers renseignements fournis par l'histoire.

Les Grecs sont venus, en troisième lieu, se superposer à une population déjà fortement mélangée. Ils ont dû trouver les Cariens et les Phéniciens installés partout sur les. côtes et sur les îles, entretenant des relations suivies avec les naturels du pays ; sans quoi est-il probable qu'ils les auraient laissés prendre pied sur le sol qu'ils venaient occuper eux-mêmes? Nous avons exposé, dans le premier livre, quels avaient été, tout d'abord, selon nous, leurs rapports avec la race primitive ; comment peu-à-peu ils avaient réussi à refouler et finalement à expulser tous ceux de cette race qu'ils n'avaient pu s'assimiler. Dans le cinquième livre, le dernier, nous avons tâché de restituer aux premiers Grecs de la Grèce leur véritable, leur plus ancien nom.

Ce nom, d'après notre opinion au moins, a été lavan, Yavanas, 'làovsi. Etant d'origine ar3'-enne, ce nom n'a pas dû leur être donné par des Sémites. Ils le prirent à leur départ de la Bactriane ; ils le portèrent longtemps avec orgueil. Leurs frères du Gange et de l'Indus ne les désignèrent jamais autrement. Est-ce à dire que le nom de

'làovei ait été, dès le commencement, le nom générique du peuple entier? Nous n'oserions l'affirmer. La Grèce, dès qu'elle est occupée par eux, offre le même degré de morcellement que le Pendschab et surtout que la pres- C[u"île du Gange. Nous entendons parler de Thesprotes, de Thessaliens, de Minyens, de Magnètes, de Myrmidons, de Doriens même, mais non pas d'Ioniens, d'Hellènes ou de Grecs pris dans un sens général. Le nom d'Ioniens, de beaucoup le plus ancien des trois, semble reparaître chaque fois qu'il s'agit d'une migration, d'une aventure à entreprendre, d'une colonie à fonder, d'une action hardie à accomplir. Lorsque des bandes de jeunes guerriers quittent les « anciens » de Dodone [rpuiKoi], pour se porter au devant des Phéniciens des îles et de la Cadmée, lorsqu'ils se séparent des hordes et C[u'ils quittent les bourgs des Pélasges, pour fonder, à l'instar des Sémites, des stations le long des côtes du Péloponèse, c'est Ioniens qu'ils veulent être appelés. C'est sous ce nom qu'ils se présentent dans l'histoire. Un homme courageux et aimé des Dieux affranchit-il sa ville natale du tyran qui l'opprime, rétablit-il le trône de ses pères, c'est un lason. C'est Jasion aussi que s'appelle le héros bienfaisant qui, avec l'aide et par la faveur de Déméter, enseigne aux mortels à cultiver la terre, à la fertiliser, à inaugurer ainsi une longue ère de prospérité et de bonheur honnête.

C'est 'icLoiSi que paraissent avoir été appelés les habitants énergiques et belliqueux de Marathon ; c'est grâce à leur concours que l'Attique entière fut unifiée et l'ennemi héréditaire repoussé du sol de la Grèce. C'est le

nom d'Ioniens enfin que revendiquèrent les jeunes guerriers qui, après avoir défendu l'Attique contre l'invasion dorienne, quittèrent leur patrie, trop petite désormais pour nourrir tous ses enfants. Après avoir emporté le feu sacré qui brûlait au foyer du Prytanée, ils allèrent fonder, sur les côtes de l'Anatolie, une série de colonies qui firent honneur à la métropole. Hérodote s'attache à montrer que ceux qui partirent alors sous les ordres de Nélée, n'étaient nullement tous de même race, qu'ils comptaient parmi eux des Grecs venus de tous les points de la presqu'île, et même des barbares. Il se moque de la vanité des émigrants affichant fièrement un nom qu'il tient lui, dit-il, en médiocre estime. Il prouve seulement par ses dédains que le nom d'Ioniens n'était à l'origine réellement attaché à aucune tribu en particulier, qu'il avait un sens plus général, et que ce sens, lui Hérodote, il ne le connaissait plus ou feignait de ne pas le connaître.

Il n'en est pas moins vrai, qu'à l'époque où le grand historien écrivait, c'était le nom d'Hellènes qui jetait le plus vif éclat, et qu'il avait fait tort à celui d'Ioniens. Les Athéniens eux-mêmes tenaient à être désignés de préférence par le premier, sans se souvenir qu'il avait été imposé aux hommes de leur race, et à tous les Grecs sans exception, par les conquérants du nord.

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