CINQUIEME LIVRE
lAVAN, YAVANAS & IONIENS
^^ 1. — Japetos.
La Genèse et les plus anciennes traditions
des Grecs.
Les Grecs n'ont eu aucun souvenir de leur origine ; à la plus belle époque de leur histoire, ils n'ont pas hésité à se proclamer autochthones. Cette prétention à l'autochthonie les remplissait d'orgueil. Les Arcadiens, qui pendant des siècles n'avaient pas été inquiétés dans leurs montagnes, se disaient plus anciens que la lune (1), et les Athéniens, pour ne pas le céder aux habitants du canton le plus rustique du Péloponèse, affirmaient qu'ils avaient l'âge du soleil.
Une très ancienne légende aurait dû rappeler pourtant à tous les Grecs indistinctement, qu'ils venaient de loin ; car cette légende leur donnait pour premier auteur un Titan,
(1) Schol., ad Aristoph. Nub., 398.
J apetos. N'était-ce pas de lui, que par l'intermédiaire de Deucalion, descendait Hellène, l'aïeul de leur race? Or, Japetos lui-même était présenté comme le fils de l'Océan et d'Asia, et cette tradition obscurcie et comme effacée par le temps se trouve être plus conforme à la vérité que les assertions hasardés de rhéteurs comme Isocrate ou même de philosophes comme Platon. Il n'est pas besoin de rappeler, je suppose, que Japetos, sous la forme peu changée de Japhet , est considéré dans la Genèse , comme le plus jeune des trois fils du patriarche Noe. Les noms changent, mais le fonds même de notre généalogie tripartite reste dans les antiques récits de l'Inde. Ceux-ci mentionnent le pays de Kashmire là où la Genèse parle du mont Ararat ; le Japhet de cette dernière, pour eux, est Dyapati. Ce nom, par sa formation, nous révèle une origine tout arienne. Il faut écarter l'étjmiologie proposée par Otfried Muller [Ict^sTos de istTTw, frapper, s'élancer, à cause du rôle joué dans la mythologie grecque par le Titan) ; il faut se méfier également de celle que des hébraïsants ont mise en avant de n2' beau, florissant, à cause du teint clair, coloré qui caractérise les hommes du Nord, surtout lorsqu'on les compare aux habitants des pays tropicaux, aux fils de Cham au teint sombre (1 ) .
L'homophonie qui nous frappe dans les noms Dyapati, Japhet, 'IstTSToî, pourrait être envisagée comme un effet du hasard; mais elle se répète dans celle du Javan de la Bible, lequel nous est présenté comme le fils de Japhet ;
(1) Cham en hébreu signifie chaleur; chemi la terre noire.
dans l'Ion des Grecs et dans les Yavanas cités par les auteurs de la presqu'île du Gange.
La plus ancienne forme d'Ion chez les Hellènes est 'Ictcuf, ^luf.àv, 'ikfwii. Elle se trouve déjà dans l'Iliade fl). Elle est employée constamment par Eschyle dans ses Perses et ses Suppliantes, et par Aristophane dans ses Acharniens. Ni Eschyle ni Aristophane n'ignoraient que les Perses entendaient par Jàon, non seulement les Ioniens, mais tous les Grecs. Il en était de même des Hébreux, comme le prouvent des passages bien connus de Daniel etd'Ezéchiel. Enfin les Indous semblent par le nom de Yavanas avoir désigné en bloc tous les peuples de l'Occident. Javan, d'aprèsla Genèse eut quatre fils : Elishah, Tarshish, Dodanim etKittim. On a beaucoup disserté sur les contrées ou les villes auxquelles ces quatre noms peuvent se rapporter ; c'est une question que nous ne nous proposons pas de traiter à fond. Nous pensons en eff'et comme feu Bœckh, que par Tarshish, il ne faut pas entendre Tartessus dans l'Espagne, mais plutôt Tarsus, ancienne capitale de la Cilicie, où de tout temps on voyait affluer beaucoup d'étrangers, et où, d'après une tradition bien connue, Triptolème avait conduit, à une époque antérieure à l'histoire grecque proprement dite, une colonie d'Argiens. Kittim peut être identifié sans hésitation avec l'île de Chj'pre (2; envahie de bonne heure par les po-
(1) Iliad.. II, V. 685.
(2) On entendait par Kittim les il es et les côtes voisines de l'Asie- Mineure. La désinence plurielle explique d'ailleurs cette dénomination. On sait aussi, qu3 dans la haute antiquité, les noms propres des individus désignaient souvent soit des peuples entiers, soit des
pulations de la Palestine. Mais les Grecs aussi s'y étaient peu de temps après fixés à Saiamine, à Kourion, à Soli, à. Kition même. Dans des inscriptions bilingues parvenues jusqu'à nous, les mots ish kitti qui désignentun Cypriote, se trouvent dans le texte phénicien placé en regard du texte grec.
Dans Elishah, les uns ont voulu retrouver l'Hellade, les autres l'Elide. Ceux qui pencheront pour la première explication, citeront Ezéchiel faisant venir la pourpre « de l'île Elisha, » et ils feront valoir qu'à Hermione on recueillait les fameux coquillages qui fournissaient la couleur si recherchée. Mais, quand bien même Ezéchiel aurait songé, en s' exprimant comme il fait, à la Grèce entière, je persisterais encore à croire que le mot sémitique répond à l'Elide fréquentée par les Phéniciens. Ce sont ces derniers qui ont donné en partie leurs noms aux fleuves, aux villes, aux promontoires et même aux rois du pays, et peut-être au pays lui-même {êl dieu) (1).
Enfin, dans Dodanhn tout le monde peut reconnaître facilement Dodone, le plus ancien centre religieux de la Grèce. Mais ceux qui voudraient voir des Sémites par-
institutions ou des phases de civilisation de ces peuples. Il est évident qu'un homme seul ne saurait s'appeler Kittim ou Dodanim, pas plus qu'il ne saurait exister un Amphiktyon seul, un individu demeurant autour. Les habitudes d'abstraction étaient peu répandues dans les temps primitifs, et l'imagination des hommes aimait à entasser alors dans une personne des idées ou des êtres collectifs. (1) On trouve dans l'Elide un fleuve Jardanus se jetant dans la mer près d'une ville Phea (peh bouche, embouchure; une ville et une source du nom de Salmoné {shalôm paix). — Le même nom se rencontre dans la Crète, où il désigne un promontoire, — enfin un roi Salmonée, fils d'Eole. frère de Sisyphe et père d'une fîlie appelée Tyro. (Cpr. le nom de la ville de Tyr.)
tout, prétendent que Dodanim n'est qu'une autre forme pour Dedanim, tribu bien connue de l'Arabie ; sans compter que d'autres, s'appuyant sur l'extrême ressemblance des lettres cl et ?' en hébreu ("l, 1), voudraient lire Rhodanhn. L'île de Rhodes a été colonisée de bonne heure par les Phéniciens; les noms des montagnes et des Dieux qu'on y adorait, ont un caractère sémitique. Toutefois^, le nom de l'île elle-même ne s'explique pas par une racine hébraïque. En grec, p'oS'ov signifie la rose, ce qui ne donne pas non plus un sens satisfaisant. Nous aimerions mieux l'expliquer par l'albanais fsSoiy j'entoure, ou la préposition ppé^ autour, à l'entour, poréu cercle d'un fût, ou encore ppcuSr je roule pour rendre plus petit, je ramasse. Rhodes serait la petite terre ronde. Il faut avouer que les noms des trois villes de Rhodes : Lindos, Jalysos et Kameiros paraissent aussi d'origine albanaise. Lindos vient de /j'iccT j'enfante, et signifie peut-être nativitas Deœ; il y avait dans cette ville un célèbre culte d'Athéné , l'Astarté de Sidon. Nous avons indiqué au livre IV l'étymologie de Jalysos et Cameiros.
Toutefois, il n'y a aucune raison pour rejeter la leçon Dodanim. Les côtes de l'Epire étaient parfaitement connues des Phéniciens. Une légendo rapporte que Cadmus s'est transporté vers la fin de ses jours avec sa femme Harmonia chez les Enchéléens, tribu de ITllj^rie. On n'ignore pas qu'il y avait dans la Chaonie, non loin des bords de la mer, une ancienne ville Phœnike, et tout près une rivière Scamandre. A Epidamnos, dans Vllly-
ris nova, on trouvait les traditions religieuses de l'anse
tique Thèbes et plus d'un souvenir de l'Orient. Rappelons qu'au sud de la ville actuelle de Bérat (Antipatria), il y avait deux petites localités du nom d'Ilion.
§ 2. — Ancienneté des traditions de la Genèse au sujet de lavan.
Quelque opinion que l'on se forme de cette généalogie de la Genèse, par ce qu'elle nous apprend comme par ce qu'elle tait, elle semble prouver qu'elle est antérieure aux poèmes homériques, c'est-à-dire aux plus anciennes traditions de la Grèce. En effet, cette généalogie ne nous montre-t-elle pas les Sémites entretenant des relations avec Dodone, le plus antique foyer de la civilisation hellénique ? Elle ne fait aucune mention de Delphes, de Mycènes, d'Argos, d'Iolkos, de Corinthe, de Thèbes. Elle nomme Javan, il est vrai ; malheureusement les Ioniens ne jouent aucun rôle sérieux dans la guerre de Troie, et les rares passages où Homère nous les dépeint vêtus de leurs longues robes traînantes {lAKe^iraves) sont suspects à plus d'un titre. Ce n'est pas tout : la forme Javan dont se sert la Genèse, est manifestement plus ancienne que celle d"lctcov en usage chez les Grecs. Le nom de Javan a conservé dans la Bible ses deux a primitifs. Pourtant le mot ne trouve pas son explication dans les idiomes sémitiques. Javan en hébreu semble signifier fermenter et avoir donné naissance aux deux mots javen boue, et jajin vin. Nous voilà ramenés en arrière au sanscrit yavanas ou yuvanas, les
forts, les jeunes, les brillants. Le comparatif et le superlatif de l'adjectif nous sont connus par la grammaire sanscrite: yavîyas. yavishthas.L.e mot yuvan ou yavan, fait partie du grand nombre de mots qui constituent le vocabulaire commun à toutes les populations japhétiques. Faut-il croire C[u'à une époque préhistorique, les Aryâs de rindus ont donné le nom de « jeunes » et de « vigoureux » aux hardis émigrants qui se portaient en avant vers les régions inconnues de l'Ouest? Faut-il croire qu'ils étaient désignés sous ce nom par les Assyriens, les Babyloniens, les Lydiens, les Phéniciens? Mais alors, lorsque nous rencontrons ce nom des Yavanas dans les épopées du Rcnnàyana et du Mahàhhàrata, il cesse d'être une preuve contre la haute antiquité de ces poèmes; ce nom n'aurait pas été prononcé pour la première fois devant les oreilles des Indous à l'époque de la conquête d'Alexandre; puisqu'ils l'auraient donné plus de cinq mille ans auparavant aux tribus occidentales de leur propre race !
Le mot de Yavan, envisagé comme nom adjectif ou comme nom propre, paraissant très-ancien dans l'Orient et relativement nouveau chez les Grecs, Movers a émis l'opinion que les Asiatiques l'auraient imposé d'abord aux populations grecques avec lesquelles ils auraient été le plus fréquemment en contact, c'est-à-dire aux habitants de Milet, d'Ephèse et aux autres dix villes de la confédération dite ionienne, puis par extension à tous les Grecs ensemble.
C'est fort bien. Mais comment admettre qu'une nation ayant conscience de sa dignité et n'y étant pas forcée
par la conquête se résolve à troquer son propre nom contre un autre par lequel il plaît à des étrangers de la désigner? La chose, en vérité, est si peu vraisemblable, qu'il paraît urgent de déterminer avant tout le moment où le nom d'Ioniens commence à faire quelque bruit dans l'histoire en général, et dans celle des Grecs en particulier.
^3. — Première mention des Ioniens dans un historien grec.
Il y a un passage dans Hérodote (1) où les Ioniens sont présentés comme étant à peu près contemporains de l'établissement des Phéniciens en Grèce sous Cadmus, et où ils sont considérés en même temps comme leurs plus proches voisins. Les Phéniciens auraient répandu, dit-il, l'usage des lettres parmi les Hellènes qui, jusqu'alors, ne les connaissaient pas. Les Ioniens auraient été sous ce rapport les intermédiaires entre la nation entière et les Phéniciens. Installés tout près d'eux {Trepiousov S'a ciz-j.i]^ ils en auraient reçu les caractères alphabétiques, et ils les auraient légèrement modifiés. Aussi, ajoute Hérodote les lettres phéniciennes ou « cadméennes » ressemblent-elles surtout aux lettres ioniennes. De plus, les Ioniens appellent depuisles plus anciens temps les livres non pasiS/jSÀûtj, mais Sio^'^i-^ai peaux de bique ou de brebis,
(1) Hérod.. V, 58.
— et, jusqu'à ce jour, beaucoup de barbares se servent de ces peaux pour y écrire.
La chronologie d'Hérodote est sujette à caution : pour lui Cadmus aurait vécu vers 1500; mais, d'après les recherches les plus récentes, les colonies les plus anciennes desPhéniciens ne seraient pas antérieures à 1300? Cette date assignerait toutefois à l'existence des Ioniens une plus haute existence que les événements de la guerre de Troie.
Les autres passages où Hérodote fait mention des Ioniens semblent avoir trait à des faits plus récents (1). Les Ioniens, nous dit-il, paraissent n'avoir voulu recevoir que douze villes dans leur confédération en Asie, parce que, à l'époque où ils habitaient le Péloponèse, avant d'être expulsés par les x\.chéens, leur territoire ne contenait pareillement que douze villes, et que ce nombre avait été conservé parles Achéens leurs successeurs. — Etait-ce bien par le nom d'Ioniens que l'on désignait communément les anciens habitants de l'Achaïe , avant l'invasion des hommes du Nord ? Chez les habitants des côtes septentrionales du Péloponèse, dit Pausanias (2) , on citait comme premier roi Egialée, né de la terre. Egialée veut dire : habitant du littoral ; de là le nom d'Egialéens donné aux tribus c[ui s'étendaient depuis Dj'mé, située à l'extrême Ouest, jusqu'à Trézène, la ville limitrophe du côté de l'Orient. En effet, tout ce territoire, qui du temps de la guerre de Troie paraît avoir obéi au sceptre d'Agamemnon, est appelé ^-Egialos par
(1) Hérod., I. 141, 146.
(2) Paus., II, 5.
Homère (1). Des tribus congénères, parlant le même dialecte, habitaient l'Isthme, l'Attique et l'île Eubée, et furent comprises plus tard, d'après l'opinion de Duncker (2), sous le nom d'Ioniens. On serait disposé à croire que l'antique Amphictyonie qui siégeait dans l'île de Calaurie et dont faisaient partie les sept villes suivantes : Hermione, Epidaure, Prasies, Nauplie, Egine, Athènes et Orchomenos, était constituée surtout par des Ioniens. Elle existait avant l'invasion des Doriens, puisque Sparte n'y remplaça Prasies que plus tard, et qu'Orchomenos semble y figurer au lieu et place de Thèbes, dont il n'est pas question. Il est certain que les Minyens d'Orchomenos, qui ne voulaient pas se soumettre aux Arnéens venus pour occuper leur pays, se réfugièrent à Athènes, métropole des Ioniens, et asile des antiques populations grecques expulsées de leurs territoires.
§ 4. — Ion et Thésée.
Dans la haute antiquité de cette dernière ville, deux noms brillent d'un éclat purement légendaire; ce sont ceux d'Ion et de Thésée. Ils semblent être attachés à deux faits d'une extrême importance pour l'avenir de l'Attique : la réunion de toutes les communautés du canton sous la suprématie d'Athènes devenue capitale, puis l'affranchissement du pays du joug des Phéniciens, dont
(1) Iliad., II, 575, ulyicLhôv t àvk -racTct.
(2) Duncker, III, p. 91.
Minos est, dans l'histoire légendaire de la Grèce, le représentant le plus saillant. Quoique les deux faits soient attribués par la tradition au seul Thésée, il y a lieu de croire que le fameux (JcvoiKta^j-oi est au moins en partie l'œuvre des héros désignés sous le nom d'Ion et de Xuthus père d'Ion, tandis que l'expulsion des cultes et des garnisons sémitiques, qui en a été la suite naturelle, aura été effectuée par le Trézénien Thésée. Hérodote, qui est l'interprète fidèle des légendes antiques, appelle expressément Ion le général des Athéniens (1). En effet, Xuthus étant venu de la Thessalie s'établir dans la Tétrapolis (composée des quatre bourgs : Œnoé, Trikorythos, Probalinthos et Marathon), Ion, son fils, porta secours à Erechthée, roi d'Athènes, luttant péniblement contre Eumolpos, roi d'Eleusis, et ses Thraces. Eleusis fut réunie à Athènes, et Ion fut proclamé souverain de cette dernière ville. D'après une autre tradition, Xuthus, fils d'Eole, aurait aidé Erechthée à vaincre les Cholcodontides d'Eubée. De toute façon, ce ne sera pas sans de longs et persévérants efforts que les Ioniens de la Tétrapolis seront parvenus à se fixer sur la grande île voisine. L'unification de l'Attique paraît avoir été le résultat de luttes intestines, ardentes et prolongées ; car nous trouvons à Athènes, après Ion, ou à côté de lui, un roi Pandion qui partage le pays entre ses quatre fils : Pallas, Lykos, Nisos et Egée. La division de l'Attique en cj^uatre arrondissements (Sounion ou le Sud, la Diakris, Mégare et l'Isthme, et enfin Athènes et ses environs), est un des
(1) Hérodote. VIII, 44.
faits peu nombreux sur lesquels les auteurs sérieux des Atthides étaient à peu près tous d'accord. Ce serait Thésée qui auraitfaitcesser définitivement cet état de choses si menaçant pour l'indépendance du canton. Thésée devait avoir accompli toutes les grandes œuvres du passé légendaire d'Athènes ; il fallait qu'il fût aussi grand que le héros national de Sparte, et qu'il se présentât dans l'histoire légendaire de la Grèce comme un autre Hercule !
En revanche, c'est à Ion que la tradition attribue la distribution de tous les habitants de l'Attique en quatre classes ou tribus, ou plutôt elle personnifie ces quatre classes dans les noms de Géléon, Hoplès, Argadès, ^gikoreus, aïeux des quatre groupes de citoyens, et en même temps fils d'Ion (di. Or, il paraît établi d'après des recherches récentes, qu'il faut voir dans ces quatre tribus quatre corporations nobiliaires, tirant leur nom à la fois du genre de vie qui régnait dans leurs districts respectifs et du rang qu'ils occupaient dans le canton entier (2;. La première tribu était celle des Eupatrides d'Athènes, dont les propriétés étaient situées dans la vallée du Cephissos, les Géléontes ou les Illustres, de yrt.iv ou '^i}.o.v qui anciennement avait le sens de ?.a.rj.rren'. C'est ainsi que Zsvi 'ys/Aav est Jupiter resplendissant (3). La seconde tribu était celle des Hoplites ou guerriers cantonnés dans la Tétrapolis de Marathon, population virile qui avait pour patron Hercule, et les Dioscures ;
(1) Bœckh, Cours d'antiquités grecques, 1836.
(2; Duncker, III, 511, 512.
(3) Bœckh explique jeakécài : cultivateurs ou bien : fermiers?
tandis que les Athéniens vénéraient, avec Erechthée, de préférence Pallas Athéné , la déesse des laboureurs, comme ceux d'Eleusis vouaient un culte zélé à Déméter, protectrice des fruits de la terre. En effet, les anciennes familles des campagnes d'Eleusis, dont l'arbre généalogique se rattachait à Triptolème et à Keleos, formaient la troisième tribu, celle des Argadeis ou laboureurs; et celles dont toute la richesse consistait dans les troupeaux de chèvres qui pâturaient dans les terrains montueux, s'étendant du Parnès au promontoire de Sounion, constituaient sans doute la quatrième tribu, celle des Ai^gikoreis.
Mais si la critique a réussi à démêler le vrai sens de la division de l'Attique en quatre tribus, il est manifeste aussi que la tradition qui nous en informe, doit être identique, ou peu s'en faut, avec la légende, d'après laquelle le roi Pandion partagea le pays entre ses quatre fils : Egée, Nisos, L^^kos et Pallas. Il y a une différence toutefois. Nisos a eu pour sa part l'Isthme et Mégare, territoire qui ne répond à aucune des quatre tribus citées plus haut et qui parait avoir appartenu longtemps à ceux d'Eleusis. En revanche, dans le partage de Pandion, nous ne voyons pas de place pour les familles nobles d'Eleusis, comprises dans la classe des Argadeis. Est-ce que dans les luttes qui ont précédé le awoiy.iciJ.i?^ la prépondérance dans ce coin de l'ancienne Attique aurait appartenu tantôt à Eleusis et tantôt à Mégare? On comprend fort bien que du jour où Eleusis cessa d'être un chef-lieu, et où le gouvernement central fut établi à Athènes, il ait été plus difficile de défendre le territoire
de Mégare contre les entreprises des Doriens, maîtres du Péloponèse. Mais tant que les Pélopides régnèrent à Mycènes, le canton de l'Attique s'étendait jusqu'au territoire de Corinthe, presqu'à l'endroit où Thésée, en souvenir de la victoire remportée par lui sur Sinis le ployeur de pins {TnvoKâfXTTTm), institua les jeux Isthmiques, à la célébration desquels les Athéniens, même après la conquête des Doriens, ont toujours pris part, et où ils jouissaient de certaines prérogatives. C'est là que l'on voyait, d'après une tradition consacrée par Strabon (1), la borne antique qui portait sur sa face orientale cette inscription :
et sur la face opposée :
TàcT" éaj) Tlih^Trcivvnaos., ovk 'luvicc.
Rappelons en dernier lieu que, d'après une notice de Pollux (2), Cécrops aurait divisé l'Attique en quatre arrondissements : Aktœa (la pointe méridionale), Mesogœa (le centre), Paralia (la bande de terre depuis Sounion jusqu'à Athènes) et Diakris (le territoire depuis le mont Famés jusqu'à Brauron et Marathon.
(1; Strab.. IV, p. 392 et Plutarque Thés., ch. xxv. (2) Pollux, VIII, 109.
§ 5. — Continuation du même sujet. — Thésée, Ion et Ioniens.
En y regardant de près on se convainc que les auteurs des Atthides et les écrivains qui les ont suivis, ont envisagé l'histoire ancienne de l'Attique comme nous voyons les objets réfractés sur une feuille de papier blanc dans une caméra obscura. Ces objets sont renversés, et les hommes marchent sur leur tête. On n'aurait jamais pu persuader à un Athénien que Salamine n'avait pas toujours été une île grecque^ que les Phéniciens lui avaient donné probablement ses premiers habitants et même son nom {shalôm paix); que, lorsque Teucer expulsé par son père, s'établit avec ses compagnons dans une autre Salamine, celle de l'île de Chypre, ce n'était pas une colonie qu'il fondait, c'était à la métropole qu'il retournait. La véritable colonie c'était la Salamine grecque. C'est ainsi que les Athéniens, habitués à voir dans l'Attique un seul canton fortement centralisé n'ont pu s'expliquer que par un partage entre les fils d'un de leurs anciens rois le primitif morcellement de leur pays, dont le vague souvenir s'était pourtant conservé. Bien des tentatives pour y mettre fin ont dû être faites; le besoin de s'unir pour vaincre et absorber les anciens naturels du pays, les Pélasges et les Lélèges (1), puis de repousser les Phéniciens qui à plusieurs reprises avaient pris pied sur les côtes de l'Atti-
(1) Voyez nos observations sur EvrréTU, XoKKiS'ui, AvKot.
que (1) a dû en assurer finalement le succès. Les Athéniens attribuent au seul Thésée, ce qui était peut-être l'œuvre de plusieurs chefs et des efforts de plusieurs générations. Au surplus, Thésée {Qn^sd) est un substantif verbal de création peut-être assez récente; il signifie : fondateur. Cette circonstance seule ne suffirait assurément pas pour contester l'existence d'un roi ayant porté ce nom. Le célèbre poète lyrique Tisias ne garda-t-ii pas le nom de Stésichoros c{ue lui valurent ses occupations et une nouveauté heureuse introduite par lui dans la constitution des chœurs? Quoiqu'il en soit, Thésée est pour nous le représentant de l'ancienne lonie légendaire et héroïque, de cette lonie qui ne comprenait pas seulement l'Attique et l'Eubée, mais encore l'Achaïe et une partie de l'Argolide, notamment Trézène, le lieu natal du héros (2). Les Athéniens ont été forcés d'accorder que Thésée n'était pas un de leurs concitoj'ens ; et il est à peu près certain que le mouvement qui a unifié le pays en le soumettant à la direction d'Athènes, n'est pas parti de cette ville ; ses mythographes n'auraient pas manqué de nous faire connaître un événement si glorieux. Thésée avait son château fort à Aphidna ; il a vaincu à Marathon le taureau venu de la Crète à travers la mer; il est plus que probable qu'il
Cl) Le fait d'un ancien établissement phénicien sur le sol de l'Attique parait attesté par la tradition qu'un roi Porphyrion y aurait régné avant Aktœos. Porphyrion, c'est l'homme péchant les fameux coquillages. Le taureau de Marathon venu de la Crète, la troupe des Amazones combattant dans les rues d'Athènes contre Thésée, et le tribut de chair humaine que l'Attique était forcée de payer à Minos; autant de preuves de l'hége'monie exercée par les Sémites sur les enfants d'Erechthée, et probablement sur les Grecs des îles et des ports. — Pausan., I, 14, 7: Duncker. IIL p. 97 et suiv.
(2) Voir ce que nous avons dit sur Trézène au deuxième livre.
aura été le chef des Ioniens établis dans les parages de la Diakris. Nous pensons comme Preller que les Hoplites de Marathon étaient entièrement composés d'Ioniens, et cjue, si Ion lui-même ne peut pas passer pour le nom propre d'un roi ou d'un individu célèbre, il désigne au moins une épocjue où ce nom était glorieusement porté par une partie de la population de l'Attique et peut-être de la Grèce entière.
Nous savons, en effet, qu'en dehors de Trézène et de l'Achaïe proprement dite, d'autres contrées du Péloponèse étaient habitées par des Ioniens. Tel était le pays de Pjlos où régnaient Nestor et les Nélides, qui plus tard se réfugièrent à Athènes. On rencontrait d'ailleurs dans l'Elide une rivière du nom d'iàcov qui était un affluent de l'Alphée. On trouvait dans la Messénie un endroit KoKcoviS'ei (1) habité par les descendants d'Athéniens, qui y auraient été conduits par un roi Coleenus, lec[uel aurait été antérieur à Cécrops même. Ces Ioniens n'auraient adopté cj[ue tard les mœurs et le langage des Doriens. N'oublions pas que Kohavôs était un dème bien connu de l'Attique, le bourg où Sophocle naquit.
Nous avons exprimé plus haut l'opinion, que Prasies, commeles autres six villesfaisantpartie de l'amphictyonie de Calaurie, pourrait bien avoir été une ville ionienne. — Or, il existait précisément dans l'Attique un'^dème Prasies, ce qui confirme singulièrement notre hypothèse. Ou bien le Prasies de la Laconie était simplement une colonie attique, où une partie des habitants de Prasies
(1) Pausanias, IV, 34, 8.
s'est réfugiée dans l'Attique lors de la conquête du Peloponèse par les Doriens; ce qui n'aurait pas eu lieu, si des rapports de bonne amitié n'avaient pas existé entre ceux d'Athènes et de Prasies. Nous pouvons en dire autant de l'île de Cythère, où les Phéniciens ont établi une station dont l'existence remonte à une très-haute antiquité. Nous savons déjà par Hérodote que ce sont surtout les Ioniens qui les premiers de tous les Grecs sont entrés en relation avec ce peuple si commerçant de la Palestine. Or, il y avait précisément dans l'Attique un dème qui portait le nom de Kv^npoç.
Les Ioniens ont donc, à une époque antérieure au règne des Pélopides, couvert de leurs colonies tout le tour du Péloponèse; une partie de l'Illyrie même paraît avoir porté le nom d'Ias. Il y a parmi les dèmes de l'Attique des noms qui se répètent dans d'autres parties de la Grèce et de l'étranger, comme Oivon , '[Kct-pU, Msa/tm , 'EAsifoùf, MihiiTos, Tapdôi. Mais nous n'avons voulu faire ressortir que ceux dont les noms se retrouvent dans les pays qui ont été complètement dorisés plus tard.
Les bords du Péloponèse ayant été habités jadis par une même race, qu'on désignait tantôt par le nom d'Egialéens (1), tantôt par celui d'Ioniens, il n'est pas difficile de trouver les raisons qui peuvent avoir contribué à faire retirer ces noms à ceux qui habitaient les bords du midi, tout en les laissant aux habitants des bords du nord. Le nord est resté dans une communion religieuse plus étroite avec les hommes de l'Attique et
(1) Dictionnaire de Pape continué par Benseler, p. 29.
de Mégare, et paraît avoir formé avec eux une espèce de confédération. Les habitants des autres parties de la presqu'île, tout en gardant le nom générique d'Ioniens, pouvaient se désigner par le nom de la ville ou du territoire qu'ils occupaient. C'est ainsi que les Chattes, les Suèves, les Vandales, les Thuringes étaient tous Allemands, « Diutisk » c'est-à-dire populares, sans pourtant être appelés ainsi par les étrangers et sans prendre ce nom en parlant d'eux-mêmes. Mais ce qui paraît surtout pendant un certain temps avoir obscurci l'éclat du nom ionien, c'est l'éclat jeté pendant le siècle qui précède la guerre de Troie, par la puissante djmastie des Pélopides. Elle était tellement prépondérante alors, qu'on ne voyait qu'elle dans le Sud de la Grèce, comme on ne voyait que celle des Eacides dans la Thessalie. Les Pélopides avaient les racines de leur puissance dans l'Argolide; ils régnaient surtout sur les Danai; Achille commandait des M3"rmidons et des Hellènes. Mais réunis sous les murs de Troie, les troupes du Péloponèse et de la Thessalie sont désignées par le nom d'Achéens. Ce nom parait s'attacher surtout aux forces militaires, pour ainsi dire continentales T] des populations grecques organisées et gouvernées pour la première fois par des familles énergiques, des chefs valeureux. Le nom d'Ioniens, au contraire, paraît s'appliquer de préférence à des groupes de marins aventureux, s'établissant volon-
(1) Malgré le passage de l'Iliade . I , 108 , où il est dit qu'Agamemnon régnait sur beaucoup d'îles, il est certain qu"à l'époque de la guerre de Troie . la marine des Grecs n'était pas encore bien redoutable. Les Cariens jouaient encore un grand rôle dans la mer Egée
tiers de ci de là sur les bords de la mer, allant au devant des Phéniciens, dont ils sen^blent avoir recherché la société et sur les traces desquels ils paraissent avoir marché de bonne heure. Homère ne refuse assurément pas le courage à des rois tels que Nestor et Ulysse, mais il les considère comme les premiers surtout par les ressources de leur esprit, par la ruse et par la faconde.
§ 6. — Les Doriens devant Athènes.
On connaît la révolution qui bouleversa, soixante ans après la guerre de Troie, les assises des petits états de la Grèce. Les Thessaliens, sortis de l'Epire, firent irruption dans l'antique Hémonie, à laquelle ils imposèrent leur nom. Tous ceux qui ne veulent pas se soumettre sont forcés d'émigrer. C'est alors que les Arnéens quittent les bords du golfe Maliaque, se jettent sur la Béotie, occupent Thèbes et Orchomenos ; c[ue les Doriens descendus du Pinde, s'installent d'abord dans le petit territoire qui a toujours porté leur nom depuis (la Doride) ; puis, s'y trouvant à l'étroit, se dirigent vers l'Ouest, entraînant les Etoliens, et réunis à eux, passent le détroit à Naupactos et font à la suite de guerres longues et acharnées la conquête du Péloponèse entier. Privés de leurs terres, les Achéens de l'Argolide et de la Messénie se jettent sur les habitants de la côte du Nord, les Egialéens, les soumettent en partie, et en partie les expulsent. Au milieu de la confusion générale et des malheurs où la conquête plongeait les anciennes populations, le
canton de l'Attique fut l'asile de tous ceux qui préférèrent l'exil à la servitude. Les Pélasges de Larissa, les Lapithes de Gyrton et d'Elatée, les grandes familles d'Orchomenoset de Thèbes, celles de PylosetdeTrézène, les Egialéens enfin ou Ioniens, qui avaient occupé le canton, désormais appelé l'Achaïe, étaient venus se réfugier sur le sol hospitalier des enfants de Cécrops.
Les Doriens, après s'être emparés de Corinthe, résolurent d'attaquer l'Attique, de la conquérir et de rejoindre ainsi, par l'Isthme, la Doride leur seconde patrie. Si l'entreprise avait réussi, la Grèce aurait passé plus tard sous le joug de Sparte, et le nom de Lacédémoniens aurait peut-être supplanté celui des Hellènes. Il n'en fut pas ainsi. Déjà les Arnéens, qui avaient voulu entamer l'Attique du côté du nord et en détacher Œnoé, avaient été repoussés par Mélanthos. Ce dernier fut proclamé roi par les Athéniens à la place de Thymœtes (1), qui n'avait pas osé relever le défi que Xanthos, roi des Arnéens, lui avait porté. Lorsque les Doriens, conduits par les rois d'Argos et de Corinthe, Althœmenes et Aletes, se jetèrent à leur tour sur les possessions des Athéniens, ces derniers qui avaient vu pourtant grossir leurs rangs par tant de fugitifs venus de tous les coins de la Grèce, ne se défendirent qu'avec peine contre ces nouveaux envahisseurs. Un oracle avait promis la victoire aux Doriens, s'ils ne faisaient aucun mal au roi d'Athènes. On sait le reste. Codrus (2), fils de Mélanthos, se dévoua pour les
(1) Thymœtes était le dernier roi de la dynastie des Théséides, et Mélanthos. le premier de celle des Nélides.
2) En albanais nôS'ps signifie colline; mais il faut considérer aussi le mot i^stcTcs solide, valeureux. Cpr. "Apxs^aif KuiPpecirii.
siens et sauva son pays. L'histoire légendaire de l'Attique connaît plus d'un exemple d'un dévouement semblable. Il n'y a aucune raison sérieuse de douter de la mort de Codrus et de l'effet qu'elle produisit sur les Doriens. Les races du monde primitif étaient religieuses jusqu'à la superstition. On se faisait la guerre pour l'image d'une divinité ; on laissait tomber les armes à l'apparition d'une éclipse. Encore, du temps de la guerre du Péloponèse, les Athéniens se laissaient guider dans leur politique par d'anciens oracles. I-es Doriens abandonnèrent l'idée de conquérir l'Attique , après en avoir détaché Mégare et l'Isthme. Peut-être s'étaient-ils dit aussi que le sol peu fertile de l'Attique ne valait pas la peine d'être disputé par une longue et sanglante lutte. Quoiqu'il en soit, si le succès resta aux Athéniens, ça n'a pu être qu'un succès négatif, qui n'a dû leur rapporter aucun genre de gloire. S'il en avait été autrement, les chroniqueurs de l'Attique n'auraient pas manqué de nous en entretenir.
L'indépendance du canton avait été sauvée, grâce au concours des nombreux exilés qui s'y étaient réfugiés, et dont la plupart aura appartenu à la race ionienne. Mais le pays était hors d'état de nourrir un tel surcroît d'habitants; les nouveaux venus durent bientôt songer à chercher une nouvelle patrie. Les Pélasges, auxquels on avait, peut-être à cause de leur nationalité différente, assigné un terrain à part, vidèrent les lieux les premiers et s'établirent dans la Chalcidique. Ils furent suivis des Cadméens et desMinyens d'ioikos et d'Orchomenos, qui allèrent occuper Lemnos, Imbros et la Samothrace. Les
Egialéens s'emparèrent de la plupart des Cyclades et se fixèrent tout d'abord à Naxos. Mais le groupe d'émigrants le plus important fut celui qui, conduit par le fils du roi Codrus, Nélée, fonda la grande colonie de Milet. Plus tard, un des jeunes frères de Nélée, Androklos, à la tête d'une autre troupe, arracha la ville d'Ephèse aux indigènes. Bien entendu, le mouvement qui porta d'abord les anciennes tribus de la Grèce homérique vers la mer Egée et la côte de l'Asie-Mineure, ne s'arrêta pas là. De toutes les parties du pays , qui plus tard s'appellera l'Hellade, la jeunesse valide, s'élança à la facile conquête des îles et des territoires occupés par les Cariens, lesMysiens, les Lélèges et les Lydiens. Les descendants des Doriens conquérants marchèrent eux-mêmes sur les traces des Achéens et des Ioniens; ils colonisèrent la pointe S.-O. de l'Anatolie ; ils occupèrent Rhodes et ils prirent pied sur la Crète.
§7. — Première apparition authentique des Ioniens dans Vhistoire. — Jugement d'Hérodote.
C'est au milieu de ce grand mouvement qui poussa les anciennes populations de la Grèce vers les parages asiatiques que le nom des Ioniens fait sa première apparition authentique dans l'histoire. Ceux qui partirent d'Athènes pour fonder Milet, dit Hérodote (1), ayant emporté dans l'Asie la flamme sacrée du foyer du Pry-
(1) Hérodote, I, 146.
tanée se vantèrent, sans raison, d'être les plus purs, les plus nobles des Ioniens, puisqu'ils amenèrent avec eux bon nombre d'Abantes qui n'ont rien de commun avec le nom ionien, et des Minj'ens d'Orchomenos, et des Cadméens, et des Dryopes, et des Péoniens, et des Molosses, et des Pélasges de l'Arcadie et même des Doriens d'Epidaure, enfin d'autres Grecs encore d'origine diverse. Or, une fois installés dans l'Asie-Mineure, ces émigrants n'admirent que douze villes dans leur confédération en souvenir des douze villes que les hommes de leur race avaient occupées dans le Péloponèse avant d'être attaqués, vaincus et expulsés par les Achéens. Il s'ensuit de ce fait affirmé par Hérodote, que les habitants de la côte nord du Péloponèse portaient le nom d'Ioniens en dehors de celui d'Egialéens, qui leur est donné par Homère ainsi qu'à la plupart des Grecs établis le long des côtes de la presqu'île entière.
Si Hérodote se moque de l'orgueil des Ioniens de l'Ionie se croyant issus d'un sang plus noble que les autres Grecs appartenant à leur race, il ne paraît pas tenir en plus haute estime les Ioniens de l'Europe (1). Parlant de la résistance qu'essayèrent de faire les douze villes de la confédération aux entreprises de Cj^rus, il déclare que tout le peuple hellénique était faible alors, et que les plus faibles et les plus insignifiants de tous (Aé')/ouêAst;)(^jo-Toi) étaient assurément ceux de la race ionienne. A la seule exception d'Athènes, dit-il, ils ne possédaient aucune ville importante. Aussi, ajoute-t-il, les Athéniens et l:s autres
(IJ Hérodote. (, 143.
Ioniens de l'Europe n'aiment-ils pas à être désignés ainsi et ne veulent-ils pas être appelés Ioniens. La plupart d'entre eux paraissent encore aujourd'hui rougir de ce nom.
Que les Athéniens parvenus, après avoir vaincu les Perses, à l'apogée de leur puissance, n'aient pas été bien fiers de leur origine ionienne, cela n'a rien d'étonnant. La confédération ionienne de l'Asie-Mineure avait subi le joug des Achéménides; Milet avait été détruite; et si la situation des Ioniens de l'Anatolie et de la mer Egée s'était enfin améliorée, c'était grâce surtout à l'intervention des flottes athéniennes, maîtresses alors dans ces parages et menaçant toutes les côtes de l'empire du grand roi. Il y avait eu un temps pourtant, où Milet était la cité la plus puissante des Hellènes. Elle avait fondé entre 800 et 550, 75 à 80 colonies, dont la plupart étaient situées autour du Pont Euxin (1) et même sur les bords de la Méotide. Les deux mers pouvaient être considérées comme des lacs milésiens. C'est aux Milésiens que Psammétique s'adressa, lorsqu'il voulut assurer sa domination enEgj'pte; ce furent des Milésiens qui établirent avec la permission du pharaon une station et une factorerie à Naucratis ; ce furent des Ioniens cjui gardèrent la frontière syrienne prèsde Pélusium, des Ioniens quil'accompagnèrent dans ses campagnes contre les Philistins et les Nubiens. Leurs noms se lisent encore aujourd'hui sur le piédestal des statues de Ramsès à Abou Simbel ^2). La
(1) Depuis Parium et Cyzicus jusqu'à Sinope et Trapezonte: de là à Dioskourias, à Tomi et à Odessus.
(2) Duncker, III, p. 495.
bravoure de la race était proverbiale. Ils vainquirent les Scythes, dit Athénée en parlant d'eux (1) et ils ne succombèrent qu'au luxe engendré par des richesses accumulées dans leurs villes. — Ajoutons que ceux de Milet trouvèrent de dignes émules dans les marins de Samos, qui atteignirent Tartessos, et dans les Phocéens, Ioniens aussi, qui fondèrent Marseille, en portant ainsi le prestige du nom hellénique dans les régions les plus occidentales de la Méditerranée.
Hérodote a l'air d'ignorer tout ce glorieux passé. Dans son ouvrage il se sert du dialecte ionien; il marche sur les traces des logographes qu'incontestablement il surpasse; il n'a pas assez d'éloges pour le rôle joué par Athènes dans les guerres médiques, et il ne dissimule nullement ses sympathies pour le gouvernement de Périclès. Mais dans le cas qui nous occupe, Hérodote paraît avoir obéi à ce que nous pourrions appeler l'esprit de clocher; peut-être s'est-il trop souvenu qu'il était natif d'Halicarnasse, et a-t-il partagé la jalousie de ses concitoyens à l'égard de leurs voisins d'Ionie dont l'éclat précoce avait jeté dans l'ombre pendant une longue série de générations et Eoliens du nord et Doriens du midi.
Mais comme l'illustration des Ioniens de l'Asie-Mineure ne date tout au plus que du commencement du VHP siècle, elle ne saurait expliquer la vanité que tirèrent de ce nom les émigrants qui quittèrent Athènes peut-être 150 ans auparavant pour s'établir à Milet. Ce
(1) Athénée, XII, 20.
nom était assurément déjà très-ancien à cette époque, puisqu'il était porté par les habitants des douze villes confédérées situées le long du bord du golfe de Corinthe. Mais il n'était pas encore, selon toute apparence au moins, très-célèbre, ou bien, il avait depuis longtemps cessé de l'être, et la défaite que leur avaient infligée les Achéens, défaite qui les avaient obligés à chercher leur refuge dans l'Attique, n'avait pas pu contribuer à en relever l'éclat.
Pourtant Ioniens et Achéens ne se considéraient pas alors comme deux tribus profondément distinctes. La dure nécessité seule avait mis le fer en main aux Achéens exilés de l'Argolide et de la Laconie, et les avait poussés à se jeter sur les habitants de l'Egialée du nord. Aucune haine, aucune rivalité ne divisaient les deux populations, puisqu'Homère dont la langue, les traditions religieuses et politiques ont un cachet tout ionien, met partout, comme nous l'avons fait déjà remarquer, les héros de Mycènes et de Phthie en première ligne, ne donnant à yij'sse et à Nestor que le prix de la sagesse et de l'éloquence. Peut-être en égalisant les mérites, le grand poète s'efforçait-il de satisfaire le besoin de gloire dont tous les enfants de la Grèce étaient enflammés. Les aèdes de Smyrne et de Chios chantaient sans doute à la cour des rois de Mitjlène et de Lesbos les éloges d'Agamemnon, de Diomède, d'Achille, comme ils glorifiaient à Milet et à Ephèse les hauts faits, et célébraient les aventures, des rois d'Ithaque et de Pjlos. Aussi, dans la généalogie destinée à rendre compte des origines du peuple grec, qui paraît avoir été composée dans le IX' et le VIIL" siè-
clés par les prêtres de Delphes, Ion et Achœus sont-ils préconisés comme deux frères, fils du même père, le mystérieux Xuthus.
§ 8. — Généalogie des tribus grecques. — Eoliens, Doriens, Ioniens. — Xuthus et Achœus.
Je ne dois pas dissimuler toutefois, qu'il règne sur la question qui nous occupe, chez bon nombre de critiques d'Outre-Rhin, une opinion bien différente de la nôtre. Lorsqu'au VHP siècle on commença à considérer Hellène, fils de Deucalion, comme l'aïeul de tous les enfants de la Grèce, on partagea ces derniers en trois groupes distincts que l'on rattachait au trois fils d'Hellène : Aeolus, Dorus, Xuthus. Sous le nom d' Aeolus on comprenait évidemment la grande masse du peuple grec, du milieu duquel s'étaient élevées les tribus des Ioniens et des Doriens, en suivant l'une et l'autre une voie indépendante et originale. — Et en effet on pouvait voir sur la côte occidentale de l'Asie-Mineure les trois groupes voisins les uns des autres avec leurs mœurs, leurs institutions et leurs dialectes différents. On éprouvait le besoin d'appliquer cette division si nette à la mère-patrie. Seulement là, la foule des Grecs qui était restée fidèle à la vie primitive, était de beaucoup la plus considérable. On les appelait ^ioAo/, c'est-à-dire bigarrés, parce qu'ils représentaient un mélange de populations habitant des cantons, et parlant des dialectes, divers. Puis venaient les Doriens qui, les armes à la main, s'étaient conquis un territoire
considérable au milieu de leurs compatriotes. On s'attendrait maintenant à voir figurer Ion à côté de ses frères Aeolus et Dorus. Mais on se souvenait encore, disent MM. Duncker et Pott, que les Ioniens avaient été chassés d'une partie de la côte nord du Péloponèse par les Doriens; que cette côte fut occupée ensuite par les Achéens d'Argos expulsés de leurs terres, eux aussi, par les Doriens. On aurait donc donné à ces deux tribus exilées du sol qu'elles avaient occupé, un père commun : Xuthus le banni du verbe s^^^^sw, pour marquer ainsi la position inférieure du troisième groupe par rapport aux deux autres. Si spécieuse que soit cette conjecture, je ne pense pas qu'elle puisse soutenir l'examen.
Nous voudrions savoir en vertu de quelles règles de la grammaire grecque en particulier, ou de la grammaire comparée en général, la forme ^ov^ôi pourrait être considérée comme équivalant à é^a(7To?. Il est vrai que l'on trouve cà^ii brûlé du soleil, noir; mais cii?io} a un sens neutre et âîiéco est transitif. On doit ajouter, que jamais les habitants de l'Attique et de l'Achaïe n'eussent accepté la généalogie proposée par le collège des prêtres de Delphes, s'ils y avaient pu découvrir un sens injurieux pour leur race. Eov^ôs signifie éclatant de couleur (par ex. ^ov^cà [j.iKiascn) ou bien : vif de mouvement, délié (par ex. ^ov'iio) ci.vsiJ.oi). Si les prêtres en question y avaient attaché personnellement une signification tout autre, ils se seraient permis là une malice bien innocente, et bien inutile, puisqu'elle n'aurait été comprise de personne. En la supposant comprise, on pourrait soutenir qu'elle ne portait pas. Les Ioniens, après tout, n'étaient pas expulsés, puisqu'ils
occupaient toujours l'important canton de l'Attique. Les Ioniens de l'Achaïe seuls paraissent avoir émigré en masse. D'ailleurs, par ce temps d'agitations et de migrations, tout le monde avait été un peu expulsé, voir même les Doriens, et bon nombre d'Eoliens, puisque par le nom de l'Eolide, on désignait une des grandes confédérations grecques de l'Anatolie. Enfin les Achéens s'étaient eux-mêmes comportés en ennemis des Ioniens, lorsque poussés par les Doriens, ils s'étaient jetés sur leurs anciens amis et voisins de l'Egialée.
Il nous parait évident, que du jour où Hellène fut reconnu comme ancêtre de tous les Grecs, les rangs entre ses prétendus fils furent distribués suivant l'importance du territoire occupé par les difî'érentes races. Eole fut réputé l'aîné, parce qu'il représentait le fond même de la nation, dont Doriens et Ioniens étaient sortis en se faisant remarquer par des qualités, des vertus spéciales, par des idiomes particuliers. Il existait sans doute une légende d'après laquelle les Eoliens descendaient d'Eole, dieu des vents et père des rois d'Iolkos et de Corinthe. Mais cette légende est d'une origine relativement récente et ne présente aucun sens sérieux. Beaucoup de Grecs étant marins, avaient besoin sans doute de la faveur de ce dieu; mais à coup sûr. ni les Thessaliens, ni les Phocidiens, ni les Eoliens, ni surtout les Arcadiens ne pourraient justifier par ce moyen leur parenté avec le dieu. — Les Eoliens {cùôhot, kohKsïi) couvrant la plus grande partie du territoire de la Grèce, les Doriens venaient en seconde ligne. Ils occupaient au milieu de cette foule d'anciens Grecs qui, pour s'être déplacés souvent, n'a-
valent pas beaucoup changé, la place la plus importante. Ils étaient les maîtres du Péloponèse, de Mégare, de la Doride; ils avaient colonisé Rhodes, la pointe méridionale de l'Anatolie, une partie de la Crète. N'oublions pas que les prêtres de Delphes paraissent avoir été d'origine dorienne. Ces derniers n'auraient-ils pas dû accorder au moins le troisième rang à leurs rivaux, les Ioniens? Ceux-ci n'étaient-ils pas leurs aînés dans l'histoire, puisqu'ils avaient habité avant l'irruption des Doriens toute l'Egialée, c'est-à-dire probablement tout le tour du Péloponèse? Il paraît que le collège des prêtres de Delphes a envisagé les choses autrement. A ses yeux, les Doriens étaient la milice des Héraclides; ils dataient d'Hercule. C'est en vertu de cette origine qu'ils revendiquaient la possession de tout l'héritage des Pélopides. Eurj^sthée n'avait-il pas frustré Hercule de son patrimoine et du trône? Or, dans la chronologie légendaire des Grecs, Hercule était antérieur à Thésée. L'histoire de i'Attique en fournissait elle-même la preuve. Elle racontait, que les Héraclides repoussés de partout étaient venus s'asseoir à Athènes sur l'autel de la Pitié, que Thésée les couvrit de sa protection et battit Eurysthée qui, à la tête d'une armée, en était venu réclamer l'extradition. Les Héraclides se fixèrent à Trikorj-thos près de Marathon, qui leur fut assigné comme résidence (11.
(1 ' Il est vrai que plus tard, les Athéniens trouvèrent moyen de réclamer la primogéniture pour leur aïeul. Aux yeux du poète Euripide ilon, V. 1578y Xuthus est fils d'Eole. Il a de l'Athénienne Creuse deux fils : Dorus et Achéus. Mais elle avait eu précédemment Ion d'Apollon, et Xuthus, par conséquent, n'en était que le père nominal \Ka.J k'jiKK\)Siv^. On voit que pour Euripide, comme
Ainsi, Thésée était postérieur à Hercule, comme Ion l'était à Dorus. Ion commençait sans doute à répandre vers l'an 600 un vif éclat sur le nom hellénique ; il occupait la meilleure part de la côte occidentale de l'Asie- Mineure et il régnait sur les Cyclades. Mais après tout, dans la mère-patrie, Ion ne possédait qu'un seul canton : l'Attique. Dira-t-on que parmi les Achéens établis sur la côte septentrionale du Péloponèse il était resté un grand nombre d'Ioniens, que leur langue et leurs cultes ont fini par prendre le dessus? et que c'est là le motif pour lequel on donna Acheeus comme frère cadet à Ion ? La chose n'est pas impossible. Il faut considérer toutefois que le nom des Achéens était alors le plus glorieux de la Grèce ; qu'Homère venait de l'illustrer par les immortels poèmes qui se chantaient alors dans toutes les cités aux grandes solennités religieuses; que Lycurgue passait pour en avoir prescrit la récitation à Sparte, — Homère lui-même était Ionien; on ne l'ignorait pas parmi les descendants de Dorus ; mais il avait habité Smjrne qui n'avait pas toujours appartenu aux Ioniens; la famille d'Homère avait eu des relations avec les anciennes cités fondées par les Achéens (Cymé). Ce sont les dynasties de ces derniers, celle des Atrides à Mycènes, celle d'Achille dans la Phthiotide, qu'il avait mises en relief surtout dans son Iliade ; il n'avait placé les Ulysse et les Nestor qu'au second rang. La gloire que les Ioniens venaient d'ac-
pour tout le monde, la phase éolienne est la plus ancienne. Plus tard ou commence à y démêler trois éléments distincts : Achéens, Doriens et Ioniens. Il est probable que, si la majorité du collège de Delphes avait été composée d'Ioniens, c'est une légende semblable à celle d'Euripide, et non pas l'autre, qui aurait triomphé.
quérir par leurs poésies semblait inséparable de l'antique gloire guerrière, dont la Grèce s'était couverte au siège de Troie. Toutefois vers l'an 800, Ioniens et Achéens réunis n'occupaient dans la Grèce proprement dite qu'un territoire peu considérable, peu fertile, et à cause de cela, peu estimé et peu recherché. On sentait fort bien qu'il n'y avait pas lieu d'établir quatre races helléniques, et c'est ainsi qu'on arriva à ne faire qu'un seul groupe des Ioniens et des Achéens, et qu'on leur donna Xuthus pour aïeul commun.
Ce Xuthus est-il un personnage purement imaginaire, inventé tout exprès pour faire comprendre que l'illustration coloniale, navale et poétique des Ioniens, que celle toute militaire surtout des Achéens, se rattachait pourtant à la Grèce continentale primitive, dont après l'Epire, la Thessalie, était peut-être le centre le plus antique? C'est probable. Mais s'il ne faut pas voir dans le nom de Xuthus une injure pour les populations qu'on faisait descendre de l'homme qui le portait, il serait imprudent peut-être de le prendre comme un compliment à leur adresse. En effet, un des sens de ^ov^oi paraît être : agile, délié, fin ; il s'appliquerait parfaitement à ces Ioniens qui venaient de répandre un si vif éclat sur le nom hellénique. Toutefois, après y avoir regardé de plus près, nous préférons une explication plus simple. On dirait que dans la fameuse généalogie que nous examinons, les Grecs à l'exception des Doriens, auraient été classés d'après les couleurs, soit des cheveux, soit du teint. Les Hellènes pour nous, c'est un point que nous avons essayé d'établir plus haut, sont les hommes au clair regard,
au teint rose, aux cheveux blonds. Il y avait pourtant des nuances variées ; elles étaient toutes réunies dans cet ancien fonds de la majorité du peuple grec qu'on désignait par le nom d'Eoliens : les bigarrés, les multicolores, les populations d'apparences et d'allures variées. Xuthus enfin, comme Hellène, comme Dorus, venait du nord, de la Thessalie. Les hommes du nord qu'il commandait, avaient plus c{ue les hommes du midi, le teint coloré et la chevelure blonde. Les dieux des Grecs étaient faits à leur image. Apollon est appelé ^av^ôs. Comme les Athéniens considéraient Apollon comme leur ancêtre {-rcnpaoi)^ puisqu'il est considéré par eux comme le véritable père d'Ion, Preller a pensé (1), que Xuthus était Apollon luimême, le Dieu à la chevelure blonde, tranformé en héros (2). Les prêtres de Delphes avaient trouvé aux anciens naturels du pays, aux habitants de Péloponèse, un teint plus sombre, des cheveux plus noirs qu'aux hommes de leur propre nation; — ils n'étaient pas fâchés de faire ressortir cette différence dans l'arbre généalogique qu'ils ont essayé d'en dresser. En face des populations moins énergiques de la Grèce primitive, en face des Orientaux plus amollis encore et marqués du hâle d'un soleil plus ardent, les Hellènes se sentaient tous des hommes d'une autre race, d'une race supérieure et plus forte , et comme unis par les liens d'une véritable fraternité.
(1) Preller, II, 101. ^
(2) Eurip., Ion, \. 887,'HA^g$ ^o; XP^^^ yji.hu.v [xupfAuipav.
§ 9. — Grecs et Ioniens. — Les Anciens et les Jeunes.
Les prêtres de Delphes s'étaient efforcés en même temps de rendre compte à leur façon des grandes institutions nationales de la Grèce, Comme les amphictyonies avaient été dès les premiers temps des fédérations religieuses embrassant bon nombre de membres de la grande famille grecque, ils donnèrent à Hellène, fils de Deucalion, un Amphictjon pour frère. Comme à la suite de ces réunions déterminées par des mobiles religieux étaient nés les jeux d'Olympie, une fille de Deucalion, Protogénie, devait avoir eu de Jupiter un fils Aethlios, le lutteur, l'athlète. Or, nous avons déjà rappelé qu'avec une seconde fille de Deucalion, Pandore, Jupiter avait eu d'après les grandes Eées, un autre fils, ce Graekos « qui ne fléchit pas au milieu des combats. » Nous savons déjà qu'autrefois le peuple de Dodone et des environs s'était appelé TpcttKoi, et que c'était là le nom, par lequel Latins et Italiotes ont constamment désigné les Hellènes. Ce nom de Grecs, à mesure qu'il commençait à se répandre dans les pays de l'ouest, disparaissait au dire d'Aristote dans la mèrepatrie. Nous avons conclu de la haute antiquité de ce nom, que Grecs et peuples d'Italie se sont connus longtemps avant que l'histoire ne fît mention des rapports qu'ils eurent ensemble. Les auteurs grecs n'ont pas parlé des Romains avant la fin du IV siècle. Les Romains au contraire ont subi l'influence de leurs illustres devan-
ciers dans l'histoire depuis le règne de Tarquinius Priscus. S'ils n'avaient entendu parler des Grecs que vers l'an 600, ils leur auraient donné sans doute le nom, que dès lors les Grecs se donnaient à eux-mêmes ; ils les auraient appelés Hellènes.
Nous avons essayé de prouver dans les premières pages de notre travail que le véritable sens du mot TpctiKol était : les vieux, les anciens. Or, s'il est constant que Dodone et ses environs ont été le plus ancien centre de la civilisation grecque, il faut avouer que ses habitants ont été bien nommés. Nommés par qui ? Evidemment par ceux qui avaient quitté ces parages, pour commencer plus loin, dans une autre patrie, une existence nouvelle. L'institution du ver sacrum, si chère aux Celtes, s'imposait aux Hellènes d'Epire, resserrés dans d'étroits vallons, et enveloppés de toutes parts de populations guerrières et barbares. Ils ont donc colonisé de bonne heure les côtes méridionales et occidentales de l'Italie. C'est ce qui se prouve par la comparaison des noms géographiques. Citons en seulement quelques-uns empruntés au livre de Hahn {p. 330).
Nous y trouvons :
Dans l'Epire (Est), Dans l'ApuIie (Ouest).
Penestae, Apenestœ,
Acheron, Acherontia,
Bantia, Bantia,
Bari (p. Antivari), Barium,
Butua, Butuntum,
Genusus (fleuve), Genusium,
Scampœ, Scamnum
Mat (fleuve), lapides.
Est :
Ulcinium, Arausium, Chaones.
Brattia (insula), Mons Lacmon, Hjlli,
Buthrotum (ville), Parthini, Amantia, Pandosia, Acheron.
Lissus,
Scamander,
Simois,
Siculotee,
Elimaea,
(même peuple que les Parthini.
Matinus (mont), Matini
(ville), lapyges, Bo«i/TsV»(oc de l'alb. (ipévS'a,
(intérieur).
Ouest (Lucanie) :
Ulci,
Arusium, Chones.
Bruttium :
Bruttium,
Lacinium (promont.) Hylius, (fleuve), Butrotus fleuve,, Parthenius fportusj, Amantia, Pandosia, Acheron.
Sicile :
Lissus, Scamander, Simois, Siculi, Elymi,
Egesta, A/}/f7Tcc, Segesta.
Parthenicum.
La plupart de ces noms sont pélasgiques, et ils nous font croire que l'irruption des Grecs, venus du nord, a déterminé une émigration des anciens habitants du pays dans les régions occidentales. Toutefois les noms grecs ne manquent pas dans la liste de M. Hahn ; tels sont Penestœ, Acheron, Pandosia, et peut-être Parthini, si le grec Tcip^évos, a été rattaché avec raison par Benfey 'l, 585) à TTopTu^, TTÔpTif, scr. prithuka, prathuka le petit
d'une portée, d'une ventrée et pour le sens au latin juvencus. Le mélange des deux races paraît donc avoir commencé dès le premier jour; mais l'élément grec n'a pas d'abord prédominé dans la colonisation de l'Italie (1).
Il paraît manifeste en effet, que les Grecs proprement dits se sont portés de préférence à l'Est, qu'ils ont recherché cet Orient brillant dont la renommée racontait les merveilles. Ils ont dû atteindre facilement la mer Egée, et être en rapport avec les Phéniciens dont les vaisseaux trafiquaient le long des côtes à lolkos, dans le golfe Mahaque, dans l'Euripe, dans les golfes de Corinthe, d'Argos, etc. Partis d'Aulis, de Tanagra, de l'antique Graïa, les Phéniciens, contrairement à leur habitude, avaient pénétré dans l'intérieur des terres et bâti la Cadmée, la fameuse citadelle qui dominait Thèbes. Qui doncdanscestempsprimitifspouvaient être les Grecsqui, les premiers, se rapprochèrent des Phéniciens et des Cariens, pi qui se formèrent à leur contact? Qui, si ce n'est la jeunesse valide qui, se sentant à l'étroit dans les vallons profonds de l'Epire où restaient les k Anciens, » les quitta sans regret? Ces derniers, les Grœci, les TpaiKol laissaient
(1) Nous proposons pour les noms pélasgiques de cette liste, dont nous n'avons pas encore traité dans le cours de notre travail, les explications suivantes :
Bantia de bandi-a, côté. série: bariuiyi de bari herbe, gazon : Butua de botea argile grasse et jaune : terre, monde, peuple ; Genussîis probab'em^nt de gannia récolte abondante de fruits: Ulcinium de oulkjou loup, ou oulouku gouttière, aqueduc : Arausium de zcovà'i grappe de raisin; Chaones. Chones de choni fente, crevasse de rocher dans la Chaonie : Z>acmon de ija/c j'humecte : Hylli de il, oui étoile: Buthrotus de boterea (batreai foyer, habitation: Lissus pour Lisbos. Comparez \iS'ff eu source d'eau chaude. Enfin les Siculi. s'ils sont d'origine pélasgique, de "ffi^-oty je guette, j'espionne.
partir à l'aventure les premiers, les jeunes gens, les 'Ikovsf, car, ce sont eux, les Yavanas de l'Inde, le lavandes traditions sémitiques que nous retrouvons ici. Si l'on doutait de notre assertion, on n'aurait qu'à relire le passage déjà cité, par nous, d'Hérodote iV. 58, 59 , où ce dernier nous présente les Ioniens comme les élèves des Phéniciens qui leur enseignèrent les lettres et l'usage de l'écriture, bien avant le temps où Pheidon, roi d'Argos devenu dorien, introduisit dans la Grèce les poids et mesures de l'antique Babvlonie et fit battre monnaie, toujours à l'exemple de ces mêmes Phéniciens. Hérodote prétend avoir vu dans le temple d'Apollon Isménien, à Thèbes, une inscription en caractères cadméens, sur un trépied offert au Dieu par Amphitryon, lorsqu'il revint de son expédition contre les Téléboens :
'Afxçnf.'jay u cr.A^iiKSv ià;' ki\ Tu? s'îoét.riT.
Il cite encore deux autres inscriptions du même genre, dont la plus récente serait de Laodamas, fils d'Eteocle, sous le règne duquel les Phéniciens furent expulsés par les hommes d'Argos, et se seraient réfugiés chez les Encheléens en Illyrie. Quoiqu'on puisse penser de l'authenticité de ces inscriptions au caractère archa'ique, elles remontaient assurément à une très-haute antiquité, et il n'}- a nulle raison sérieuse pour mettre en doute les anciennes relations qui s'étaient établies entre les hommes venus de la Palestine d'un côté, et les Ioniens de l'autre.
Le mot laon, lafon, est un mot significatif chez
les Grecs des premiers temps; il marquait la jeunesse, la force, l'éclat. Ceux qu'il désignait, étaient souvent considérés comme les sauveurs, les protecteurs d'une cité entière, comme des régénérateurs de familles déchues, comme des héros ou de bons génies qu'accompagne le bonheur et la prospérité. 'lûf'W ne diffère d'Iason, nom du célèbre chef des Argonautes et vengeur de son père Aeson, que par une nuance phonétique. Le génitif pluriel MovaafMv ou Movaudcov du grec Mov^a, et celui du latin Musa, Musarwn, sont absolument identiques. Nous citerons encore 'Ictff/wi', le favori de Déméter, puis le verbe ïdLoi/.ci.i je guéris, le substantif iurpos, puis iuvco j'apaise, je calme, je fais reposer.
Mais on comprend fort bien que le mot 'lâm, quoiqu'il soit le même que le sanscrit Yavan, Yuvcm et le latin juve7i-is, ait cessé d'être un nom appellatif en grec, précisément parcequ'il avait fini par être appliqué généralement comme nom propre; comme on comprend aussi, que les Latins, pour un motif analogue, aient remplacé par d'autres termes les mots antiques yiipuia, ypc/.m, jpai- Koi. Là où le Romain disait juven-is, le Grec se servait des termes psoj, vsdLviai, [xsipu^; là où le Grec employait les mots yépav, jUpcti, ytipuios, le Latin disait senex, priscus vêtus, etc.
On se rendra maintenant un compte plus exact du mouvement d'orgueil avec lequel les émigrants d'Athènes, en partance pour l'Asie - Mineure, s'intitulèrent Ioniens. Ce nom était alors fort en honneur dans la race qui en saisissait encore parfaitement le sens primitif. Il s'agissait d'aller de l'avant, comme des héros ; de con-
quérir des terres nouvelles, en laissant les a anciens » s'arranger de celles qu'ils avaient toujours occupées. Nul doute que dans les âges primordiaux le mot Yavanas, 'luoiis n'ait été prononcé, chaque fois qu'une entreprise hardie, téméraire même, avait été résolue et exécutée. On admettra aussi sans difficulté, que l'éclat que jetait ce nom ait eu ses intermittences, qu'il n'ait pas été toujours affecté au même groupe, encore moins à la race grecque entière. On peut supposer qu'il a appartenu aux colonnes plus ou moins compactes d'émigrants, qui depuis le Paropanise et le Caucase se dirigeaient vers le a Far- West » comme il parait avoir appartenu plus tard aux Minyens d'Iolkos, aux Thébains, à ceux d'Orchoménos, et comme il devint la dénomination authentique des Athéniens et des colons de l'Asie-Mineure. Les Yavanas de l'Inde occupent donc une place authentique et respectable dans les horizons les plus lointains de l'histoire primitive. Le lavan de la Bible n'arrive qu'en seconde ligne. Lorsque les poètes, les historiens de la Grèce le reproduisent, il a déjà subi les modifications que lui imposait la phonique harmonieuse de leur iangae.
§ 10. — L'Ionien Homère.
Reste une question à éclaircir. Comment se fait-il qu'Homère, en qui les Lacédémoniens eux-mêmes reconnaissaient a un homme ionien » n'ait fait mention de ceux qui étaient ses compatriotes dans le sens le plus étroit du mot, que dans quelques passages d'une au-
thenticité douteuse? Comment se fait-il, que dans le dénombrement des forces grecques réunies sous les murs de Troie, il oublie le nom de cette lonie qui formait la confédération des douze villes désignée plus tard sous le nom de l' Achaïe ? Comment se fait-il qu'il la place tout entière sous le sceptre d'Agamemnon, en l'appelant simplement le bord de la mer, cL\yia.\U ? Il y a à cela, si nous nous ne trompons, une double raison, une raison d'esthétique d'abord, un motif politique ensuite.
Homère nous dépeint la Grèce telle qu'elle se présentait à son esprit, à l'époque où les Pélopides étendaient leur domination sur toute la presqu'île méridionale, où les Achéens de la Phthiotide passaient pour les hommes les plus valeureux de la race. Le nom des Ioniens n'avait pas alors le retentissement qu'il eut plus tard; il le cédait à celui des Achéens. Homère était artiste trop consommé pour confondre le caractère des deux âges différents. On a remarqué, qu'en parlant de Thèbes, il s'exprimait d'une manière particulière; il disait : y^'' B«/?fitT. La ville était alors en ruines, ayant été détruite par les descendants des Sept-Chefs. Les habitants de la Béotie sont pour lui les Cadméens, les Minyens; ce n'est qu'une fois qu'il parle, et comme par mégarde, des Béotiens qui occupèrent le pays lors de la grande invasion du Nord; encore n'est-il pas bien sûr que le passage ne soit pas interpolé. Homère était sans doute un poète naïf; mais il ne l'était pas dans son art; il en connaissait, au moins d'instinct, tous les grands principes et même ses ressources les plus intimes, et il aurait pu en remontrer à tous ceux qui raisonnent aujourd'hui sur ces ma-
tières à grand renfort de philosophie et avec l'aide des termes de l'école.
Homère n'a donc pas dû parler des Ioniens, parce qu'il n'y avait pas lieu pour lui d'en parler; parce que, différent en cela des poètes modernes , il évitait toute occasion de parler de lui et des siens; parce qu'il était dévoué à son œuvre qui devait sauvegarder son nom. — Mais Homère paraît avoir été guidé aussi par des raisons politiques. Il habitait, selon les témoignages les plus certains qu'on ait pu réunir, la ville de Smjrne, habitée par les Eoliens, mais enlevée plus tard à ces derniers par les Ioniens de Colophon. Le poète fréquentait, on ne saurait en douter, la petite cour des descendants d'Agamemnon à Cymé; sa Muse, comme je l'ai dit plus haut, célébrait les hauts faits des Pélopides. Il était bien accueilli par des Grecs de toute langue et de toute origine, et sans doute des Doriens eux-mêmes. Il avait donc un sérieux intérêt à éviter toute allusion qui pouvait rappeler la rivalité très-réelle existant déjà probablement entre les trois confédérations qui se partageaient la côte occidentale de l'Asie-Mineure. Son imagination se reportait à un passé glorieux pour tous les Hellènes, à une guerre, à laquelle tous les cantons de la Grèce prétendaient avoir pris part; à une époque où. tous, à la distance où l'on en était, paraissaient unis dans le désir et dans le dessein de renverser l'ennemi héréditaire.
D'ailleurs la langue poétique d'Homère et des Homérides paraît avoir été dès la plus haute antiquité comme l'héritage commun de tous les Grecs. Il est certain que cette langue diffère profondément non-seulement du dia-
lecte dorien de Sparte, mais à en juger d'après les vers d'Alcée et de Sappho encore de celui des Achéens du Péloponèse, et certainement aussi de l'idiome parlé anciennement dans l'Attique. La langue des poètes épiques peut s'être adoucie d'ailleurs sous le ciel clément de l'Asie, au contact de peuplades qui, pour la plupart, parlaient elles - mêmes des langues aux intonations douces.
On ne se trompera pas beaucoup en supposant, que le dialecte ionien d'Homère était identic^ue dans ses traits essentiels à celui dont se servaient les anciens aèdes Piériens de l'Olympe et du Parnasse, de Lebédos et de Daulis : les Orphées, les Thamyris, les Philammon. Les Phémios et les Démodoque eux-mêmes ne continuaient qu'une tradition déjà établie. Les chants, dans lesquels on célébrait les exploits d'Hercule et le vo3"age des Argonautes devaient ressembler, tant soit peu, à l'Iliade et à l'Odyssée pour le stj^le et le rhythme. Hésiode qui vivait à Askra quelques générations après Homère, composa ses chants dans la langue de ce dernier — je ne parle pas de quelques modifications imperceptibles que le poète a pu y introduire à son insu — et il les composa au milieu de populations qui parlaient le dialecte épais des Béotiens. On est ainsi amené à admettre qu'une langue plus noble que les idiomes qui étaient en usage dans les cantons de la Grèce, s'est développée, par les efforts des anciens aèdes et devins, au sein de ses laones primitifs, formés au contact des Phéniciens et des races asiatiques. La civilisation dont les murailles de Tirynthe, les lions de Mycènes et les ca-
naux d'Orchoménos rendent un témoignage éclatant, était certainement supérieure aux mœurs rudes et à rinstallation un peu primitive des envahisseurs qui la renversèrent. Les frimas du Nord menacèrent d'étoufiEer ce printemps précoce que le culte d'Apollon et son oracle à Delphes, que les jeux d'Olympie et la poésie des aèdes réussirent à réchauffer.
§ 11. — Les -petits Achéens.
On se fait généralement une trop petite idée des événements de la haute antiquité; et je ne doute pas, qu'on n'ait trop amoindri le rôle joué par les Grecs à l'époque de la guerre de Troie et même avant cette guerre. Pourquoi des hommes qui avaient su trouver leur chemin depuis les sources de l'Indus jusqu'aux promontoires de Malée et de Ténare, n'auraient-ils pas suivi sur leurs a pirogues y> les vaisseaux des Phéniciens et n'auraientils pu s'installer à leur exemple sur les côtes de la Lycie, de la Cilicie et même sur l'île de Chypre. Le va-et-vient, le mélange des peuples et des races sur les bords de la Méditerranée est tellement ancien qu'il se perd dans la nuit des temps. Y a-t-il donc des raisons sérieuses pour mettre en doute la tradition qui fait conduire par Teucer des colons grecs à Salamine au milieu de populations sémitiques et éthiopiennes ? Parce que les Grecs ont colonisé plus vigoureusement quelques siècles plus tard les Cyclades, les Sporades, les côtes du Pont- Euxin, est-ce une raison pour leur dénier la faculté d'avoir
pu s'établir au loin en plus petit nombre à une époque antérieure? En dehors de Salamine et de Célendéris en Cilicie, qui, comme nous l'avons dit au livre II, porte le même nom que l'ancien port de Trézène (appelé plus tard Pogon la barbe), nous trouvons dans les mêmes parages une ville d'Aegae qui a des homon^^mes dans l'Achaïe, l'Eolide, la Macédoine (cette dernière ville renfermait les sépulcres des rois du pays), dansl'Eubée, laLocride et la Laconie {Xi-yaiici). Nous y trouvons Mallos sur le Pyrame avec un oracle d'Amphiloque, fils d'Amphiaraûs et de Mopsos, le devin des Argonautes. Ce dernier passait pour avoir fondé la ville ; on y montrait les tombeaux des deux« vates^^ célèbres. Plus à l'ouest était situé Mopsuestia, et sur les bords de la mer, Soli. Un autre Soli, d'une origine apparemment plus récente, s'élevait dans lîle de Chypre. Là nous rencontrons, en dehors de la ville de Salamine et d'un mont Olympos^ déjà mentionnés au livre II, la ville de Courion fondée il) par les Argiens et Citium où la population palestinienne était restée longtemps prépondérante. Toutefois, les Grecs devaient y être établis depuis un temps immémorial, puisque pour la Genèse Kittùn est un fils de Yavan exactement comme Tarshish, endroit dans lequel nous avons cru reconnaître, non pas Tartessus, mais le Tarsus de la Cilicie. Cette dernière ville, d'après Strabon, avait été bâtie par des Argiens dont Triptolème aurait été le chef. Si l'on pouvait ajouter foi aux traditions des Athéniens, Triptolème, fils du roi Keleos et de Metanire, aurait été l'ami de Dé-
(1) Hérodote, IV^ 153.
méter et le fondateur des mystères d'Eleusis. — Il y a en tout cas un mot qui témoigne en faveur de la haute antiquité des colonies grecques en Cilicie : — on sait que l'ensemble de celles qui furentfondées dans l'Italie méridionale s'appelait plus tard usykKr) 'F.hhu.( la grande Grèce. — Eh bien, les habitants grecs de la Cilicie portaient anciennement le nom depeh'fs Achéens {[)/T'Tuyiutol, Or, Achéens, tel était le nom par lequel on désignait les Grecs à l'époque de la guerre de Troie et peut-être même avant cette guerre; la préposition uto semble indiquer le rôle modeste joué par ces colonies dans l'histoire. — C'est ainsi que la fin de cette étude rejoint son point de départ et nous ramène vers ces parages où nous avons trouvé installés, dès un temps immémorial, les Lélèges et les Pélasges, ces plus anciens habitants de la Grèce. C'est à côté et au milieu d'eux que nous voyons s'établir d'abord les Sémites, puis enfin les Hellènes.
(1) Hérodote, VII, 91.