PARIS
LIBBAlRIli DE CHARLES ROSSELIN,
ÉitiTEim im ;,v nmi.ifiTHP,()i!E lyÉi-irE,
Madame,
Mon voyage en Grèce avait un but fout historique et tout national. J'allais interroger les monuments en ruines, les débris des archives religieuses et civiles , les souvenirs même et les traditions populaires , et leur demander quelques rayons de lumière qui éclairassent mes pas à travers l'obscure histoire de ces temps où nos croisés de France étaient venus fonder leurs baronnies dans les mêmes vallées où avaient fleuri les rois d'Homère. Pendant plus d'un siècle, cette Nouvelle-France , comme on l'appelait alors, avait fait les délices de TOccident* ; et, lorsqu'elle disparut
^ E cosi le delizie de' Latioi , acquistaie anticamente per li Franceschi , i quali erano i più morbidi e meglio stanti che in nllo paese del ninndo, per cosi dissoluta gente (les Catalans) Tiirono distriiKe e giiasle. (Giot. Villani, I. viii, c. 50.)
au milieu de Tanarcbie féodale» avant que ses conquérants si indisciplinés mais si valeureux eussent pu racheter bien des fautes par rbéroîque résistance qu*ils auraient opposée aux envahissements des Turcs , tout souvenir de sa courte existence ne fut pas enseveli avec elle. Les chroniques du temps , les ballades popubirep , que j*ai entendu les bergers d'aujourd'hui chanter sur les ruines des anciens châteaux francs disséminés par toutes les montagnes, noui <mt conservé la mémoire de Thérolsaia cdevtl^resqpe de nos aventureux barons, du dévouement de quelques belles châtelaines, du respect que surent s'acquérir au milieu de ces troubles deux des princesses françaises de Morée , Catherine de Yakm et Marie de Bourbon ; et cette sorte d'unité que créa pour la première fois la conquête française, entre des municipalités habituées depuis la plus haute antiquité à une hostile indépendance , prépara peutêtre utilement les idées des Grecs, ^ J^yr propre insu, à se voir, au jour de leur indépendance nationale, réunis en un 9^ul lÈUt,
A r^H^Qt de celte nouvelle page ajoutée aux gkirienie§ jipnale» des nOtre^t m opble CiBnr^ w cœur ouvert k toutes 1#$ généreuses émotions, un ce^ur que (aie^it battre ^^rtout U gloire de sa ndiion et la gloire de m famille, qu'il ne ^parait jamais f fut vivement renoué, 3* Af Rt Uen^ seigneur le duc d'Qrlé^ns approuva chaudement mes re^ cherches, et in^utorisa h lui faire part, pendant mon voyage en Gr^ce* d^s faits nouveaux déconveru sur lee lieux et qui devaient n)*aider k jalonner Tbirtoire du passé i
et il prenait d'autant plus d'intérêt à voir ces nouveaux fleurons ajoutée k la cooroone des siens , que luUmême , ainsi qu'a daigné me le révéler sa modeste et noble confidence, avait commencé pour lui seul, pour sa famille, pour
quelques auiis peut-être ( car il était justement fier d'aYoir des amis), une Histoire des hauts faits par lesquels s'étaient personnellement illustrés les divers membres de sa famille. Cette autorisation , qui me fut accordée avec tant de grâce, était un devoir trop doux et trop honorable pour que j*y manquasse.
£n offrant aujourd'hui à Votre Altesse Royale le vo« lume qui contient le résultat des recherches dont elle veut bien accepter Thommage, c'est à lui encore, c'est à sa pen-> sée vivante, c'est à cette même généreuse affection pour tout ce qui est et fut noble et grand , c'est à ce même cœur tout national qui s'est versé en entier dans le vôtre afin de se transmettre avec la même chaleur et la même pureté à son fils, c'est à Monseigneur le duc d'Orléans en vous, Madame, que je crois l'offrir. Que Votre Altesse Royale me permette do vous confondre ensemble dans le même respect et le même dévouement.
Je suis ,
Madame «
De Votre Alîesse Royale Le plus respectueux et le plus humble serviteur »
J.-A. BUGHON;
Paris, 16 octobre 1843;
« Avec le livre, dit le mâle Rcgoier de La Planche^ , on voyage saos frais par toutes les régions de la terre ; Ton monte avec espérance jusques au ciel, et descend Ton avec asseorance jusqaes aux abismes: Ton single par tous les gouffres de la mer sans, aucun péril;. l*on se trouve sans danger au meilieu des batailles, en assaults et prinses de villes ; Ton se sauve sans perte de la main des brigands ; bref, Ton y faict toutes négociations et exercices sans bouger d'une place. Ce que long âge, un grand travail et pesante expérience n*aportoient qu'à Theure de la mort , nos eniauts le peuvent, par manière de dire, succer des mamelles de leurs mères et nourrices. »
A Texerople de cet Âmyot , de ce Jacques Colin ^ et do tant d'autres excellents ouvriers , qui , suivant ce même éloquent écrivain du seizième siècle , « aidoient le grand roi François, premier de ce nom, à tirer par la main, comme d'ung tumbeau, les sciences, les arts, les lettres et bonnes disciplines ensevelies eu une fondrière d'ignorance, et à nous rendre les outils de sagesse tranchants en nosirc langue maternelle , » le but comme l'espoir de Fauteur de ce volume est de conduire sans fatigue avec lui son lecteur à travers des lieux et des hommes intéressants à étudier , mais parfois âpres à visiter , à travers des recherches tout
• * Le Livre des marchands de Régnier de La Planche, pag. 428, dans ma Collection des Chroniques du Panthéon littéraire , seU %.éme siècle.
« Ibid.y p. 427.
à fait nouvelles d'où peuvent surgir des caractères et des faits dramatiques 9 mais qui ont besoin d'être dégagées de toute encombre et échirctes, poor laisser saillir le drame 'de notre conquête et de notre établissement féodal en Grèce.
Le récit de cet épisode de nos annales , que je suis allé étudier sur les lieux, ne viendra que plus tard et après de nouvelles recherches ; aujourd'hui je présente au public le récit du voyage que j'ai entrepris dans le but de contempler à la fois cette jeune société européenno. que la Hberté avait agrégée aux vieux états occrdentatix, elles débris des monuments et des souvenirs de fantiqtre dominatioti des nôtres, momiments et souvenirs iHspersés partout sur cette ten-e conquise et dominée par eux pendant pl«s de itnx siècles, % la suite de la quatrième croisade.
Long-temps avant les pèlerinages à main armée et en grandes masses qui ont exclusivement conservé la dénomination de croisades, mais qui ont été , en effet , comme le déclin des pèlerinages refigietix, de nombreux chrétiens avaient ïfris la croix et s'étaient rendus dans h Terre-Saîntc j)our y vénérer le tombeau de Jésus-Christ C'est de là que revenait le chef normand Drogon ou Dreux, en Tan 1016, lorsqu'il débarqua à Saierne , défendit cette vîBc contre les Sarrasins, s'engagea au service du duc lom!)ard de Saierne émerveillé de la bravoure de sa petite troupe , et , après avoir fait venir de nouveaux renforts de Normandie, jeta la base de cette domination qu'étendirent depuis si glorieusement les fils de Tancrède de flautevîlle sur tout le royaume de "Naples, Tîle de Sicile et les îles de Malte et de Goto,
A cette première époque des passages d*outre-mer, qui avaient lieu périodiquement au printemps et en automne , ainsi qu'ont lieu aujourd'hui les pèlerinages des musulmans wa tombeau <l« Pr(^ète, le zèle religieux poussait seul les pèlerins vers la Terre-Sainte. Aucun bat d'aiiy)itiou mondaine ne les entraînait hors de leur patrie sur ces
INTIIOI>ll€TIOM. 3
plages loifttittiiefl. Quelque grande baie k eijwer, qodqoe vkrfettte passion k cslmer , quelque tœu ardent à acoan-* plir, voilà ce qui précipitai des mihitades sans cesse re-» uouYeiées au pÂed du saint tombeau -, et^ le voyage accom-' pli, ceux qui avalent pu résister aux fatigues et aux oiisè^ res de la route rentraient dans leurs foyers plus caknes et plus honorés.
Les Arabes, maîtres de lémsakni, respectaient alors ces pieux voyageurs. Mais lorsque, en Fan 1065, les Turcs Ortokkles , conduits par un lieutenant du svhan Melek- Scbah , eurent triomphé des Arabes et dépossédé les cali-fes latimhes de Jérusdem , une ère de persécutions tou<* jours croissantes commença pour les pèlerins chrétiens. Les insultes multipliées faites par les nouveaux conquérants tares aux pèlerins soulevèrent Findignation de Pierre-rHer^ mite, lors de son premier voyage en Terre-Sainte en 109&. De retour en Europe , il chercha à faire passer son indi* gnation dans tons les cœurs, et , à sa voix éloquente, des armées entières de pèlerins se portèrent vers la Terre* Sainte pour venger les Insultes faites à Dieu et aux hommes, et ouvrir désormais un libre accès au saint tombeau. Le poèoae du Tasse a immortalisé cette croisade. Jérusalem fut prise et le tombeau du Christ délivré ; mais, à dater de cette victoire, l'esprit de conquête commença k succéder au zèle religieux. Un royaume fut fondé à Jérusalem, une principauté à Amioche, des comtés à Édesse et à Tri* poli, et tout le pays conquis sur les musulmans fut réparti entre divers cbefe féodaux, qui obtinrent un territoire plus ou moins considérable, en proportion du nombre d*hommes d*armes que chacun avait réunis sous sa bannière et qn'il pouvait y maintenir pour la défense du pays
En même temps que cette nouvelle direction des idées provoquait de si notables changements en Orient, elle amenait rapidement en Occident une modification réelle de la société. Jaloux de se montrer avec plus d'éclat dans les armées des croisés et de profiter pins amplement des chaq-
CCS de la conqaêle, tous les chefs féodaux luttaient d'efforts pour réunir sous leur bannière une suitt plus nombreuse de chevaliers et d'hommes d'armes. Ce surcroit de forces ne s'obtenait pas sans un surcroît de sacrifices pécuniaires, aggravés encore par le haut intérêt que faisaient payer les marins ou banquiers vénitiens et génois, et on ne pouvait arracher aux communes ces contributions extraordinaires qu'en se laissant aussi arracher des concessions extraordinaires. L'avantage réclamé par le seigneur amena ainsi un avantage correspondant octroyé aux hommes de ses domaines. Dans les premiers temps des pèlerinages, on avait isolément affranchi quelques serfs pour le salut de son âme ; cette fois , on affranchit des communes entières pour l'agrandissement de sa personne. La liberté s'acheta partout en même temps ; et, à chaque nouvelle croisade en Orient, s'augmenta en Occident le nombre des garanties concédées aux classes inférieures. Les exemples donnés par les seigneurs qui partaient à la recherche des aventures ne tardèrent pas à être suivis par ceux même qui restaient dans leurs domaines; de sorte qu'après un siècle seulement , grâce à l'éloignement des hommes les plus turbulents, qui allaient user en Orient l'activité qui aurait porté le désor* dre dans leur pays, grâce aussi à la sage prévoyance des papes, qui prescrivirent la paix dans les terres ainsi momentanément abaftdonnées par leurs seigneurs, le bon ordre intérieur , résultant d'une meilleure oi^anisation des communes, l'amélioration de la justice et l'accroissement de la richesse publique amenèrent sans secousses les progrès civilisateurs qui signalent l'apparition du treizième siècle.
Au moment où ce treizième siècle allait succéder au douzième, le dernier des siècles obscurs du moyen âge, un nouvel ébranlement était imprimé à la fois aux idées religieuses et aux idées de conquête. Saladin , devenu successivement sultan de Damas, d'Âlep et d'Egypte, avait frap|)é au cœur le royaume chrétien de Palestine.
Jérusalem , après quatre-vingt-dix-huit ans de possession , était retombée entre les mains des musulmans, et Ptolémaîs on Saint-Jean-d'Acre elle-même, ce boulevard du non* veau royaume, venait de succomber. Deux rivaux dignes de Saladin , Philippe- Auguste et Richard Cœur-de-Lion , se présentèrent aussitôt dans la lutte , à la tête d'une troisième croisade. Richard commença par enlever Tile de Chypi;^ à Tempire grec en la cédant aux Lusignan, comme pour donner le signal du démembrement qui allait suivre, et les deux souverains reconquirent héroïquement Ptolémaîs. Mais les cruautés atroces commises par Richard , la violence de son caractère, les jalousies entre les deux rois, et, d*aulre part, la générosité et la bravoure toute chevaleresque de 8aladin rendirent inutile la reprise de Saint- Jean-d*Acre par les chrétiens, et la troisième croisade se termina sans que Jérusalem eut été reconquise.
Un pape homme de génie , Innocent III , monté sur le trône pontifical en 119S, résolut de tenter un nouvel et puissant effort en faveur de la cause chrétienne. Une quatrième croisade .'succéda rapidement à la troisième. Mais l'ambition mondaine lui donna un tout autre cours que ne l'avait prévu le zèle religieux. Une suite d'événements , décrits avec un charme entraînant par le plus ancien de nos chroniqueurs en prose française, le maréchal héréditaire de Champagne Geoffroy de Yiile-Hardoin, détourna le principal corps de l'armée des croisés des mers de Syrie pour le porter sur les mers de Grèce ; et ce ne fut plus Jérusalem , la ville sainte , mais Constantinople , la ville chrétienne schismatique , qui tomba entre leurs mains. L'empire byzantin fut divisé tout entier par lambeaux entre les chefs croisés. Déjà l'île de Chypre avait été transformée depuis quelques années en un royaume latin placé sous les Lusignan ; l'île de Candie avait été presque entièrement dé- ^ tachée aussi de la couronne impériale en faveur du marquis de Montferrat, qui la céda aux Vénitiens; ce qui restait de l'empire fut réparti entre tous les chefs. Un em-
6 nvmmyoGTioN.
pire franc fat eréé à Crnistantlnople et donné ao comte Baudoin de Flandre 401 avait épousé Marie de Champagne^ De cet empire relevèrent : les duché» francs établis soit en Asie, soit en Europe au nord de l'ancien empire grec ; les provinces et les iles données au d(^ de Venise avec le titre de despote; le royaume de Salonique, qui s*étettdait du mont Hémns aux Thermopyles , et fut donné à Boniface de Montferrat ; enfin la principauté de Morée , qui etabrassait le reste de la Grèce continentale , le Péloponnèse, les Cyclades et les fies Ioniennes, moins Corfoo, et qui fat conquise par un seigneur français. L'empire franc de Gon« sfantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le royaume de Saloniqoe dura moins de temps encore. Son existence même fut toujours précaire , déchiré qu'il était d'un côté par les rois de Bulgarie , qui venaient de ressaisir leur in* dépendance , et de l'autre par les despotes d- Arta , de la famille Ange , qui s'étaient constitué une souveraineté sur les dâ>ris de leur souveraineté de famille.
La principauté française de Morée ou d'Achaïe eut plus longue vie. Gouvernée par une suite de souverains braves et habiles de la famille Yille-Hardoin de Champagne et rattachée à la fois par des liens de famille et de féodalité à la dynastie angevine des Deux-Siciles, elle continua à se maintenir, plus ou moins déchirée , plus ou moins puissante , mais toujours française et toujours indépendante et guerrière , jusqu'à la conquête turque , à la fin du quin* zième siècle.
C'est l'histoire de cette partie importante de nos conquêtes étrangères que j'ai entrepris de rechercher et d'éclaircir. Une obscurité profonde l'avait jusqu'ici enveloppée. Les historiens byzantins ne la traitent qu'en passant et à l'occasion des guerres de leurs souverains avec les Français ; nos chroniqueurs à leur tour avaient trop peu de moyens, dans l'état imparfait des communications, pour pouvoir jeter sur cette curieuse époque une lumière suffisante. El d'ailleurs, autant nous sommes ardents et
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habiles à reebercher, k gagner, k nom unir les pays cou» tigas à notre territoire , autant sommes-nous froids et dépourvus de suite dans ce qui s'étotgne par trop de notre attention de tous les jours. Quelle partie de l'univers n'a« vons-nous pas successivement possédée et perdue , sans qu'il reste même dans notre mémoire le souvenir du nom des pays que nous avons régis, des hommes émineots qui nous les ont acquis et de ceux qui ont consacré leurs ta^ lents à nous les conserver ! Le grand ministre Sully avait été vivement frappé de ce défaut de notre caractère natio* nal. Il s'exprime ainsi à cet égard dans une lettre qu*il écrivait le 2G février 1608 au |)résident Jeannin, envoyé pour négocier au nom de la France dans les Pays-Bas :
« J'ai toujours estimé , dit 8uHy, la numarcbie d'Espagne estre du nombre de ces estats-ià , qai ont les bras et les jambes fortes et puissantes et le cœur infiniment foiUe el débile , et tout au contraire nostre empire françois estre de ceux qui ont les extrémités destituées de puissance et de vertu et le corps d'icelles merveilleusement fort et vi» gonreux , différences qui procèdent de leur situation et du naturel des nations dont ils sont composés. Ces eonsi** dérations m'ont toujours fait insister et conseiller avec fer* meté qu'il falloil attaquer le cœur et les entrailles de l'Es* pagne , que j ^estime , pour le présent , résider aux Indes orientales et occidentales , lesquelles ayant été le seul foa» dément de la grandeur d'Espagne, sera par sa ruine le boule* versement de sa rude domination , sans néanmoins devoir prétendre pour nous la conservation ou possession de telles conquestes , comme trop éloignées de nous et par conséquent disproportionnées au naturel et à la cervelle des François , que je reconnoîs , à mon grand regret , n'avoir ni la persévérance ni la prévoyance requises pour telles choses , mais qui ne portent ordinairement leur vigueur , leur esprit et leur courage qu'à la conservation de ce qui leur touche de proche en proche et leur est incessamment présent devant les yeux , comme les expériences du passé
8 INTRODITGTION.
ne Tofit que trop fait coanoistre , tellement que les choses qui demeurent séparées de iiostre corps par des terres et des mers estrangères ne nous seront jamais qu'à grande charge et à peu d'utilité. »
Cette disposition éternelle de notre esprit explique tout naturellement l'abandon successif de tant de pays et de tant de populations conquises par notre épée et soumises par l'équité de nos Jois ou gagnées par l'affabilité de nos mœurs ; elle justifie en quelque sorte l'oubli de la politique; mais elle ne saurait excuser ni l'abandon ni l'oubli qu'en ferait l'histoire. Tout fait glorieux du passé est un legs sacré qui appartient à la génération présente , laquelle, à son tour, en doit compte aux générations futures ; car c'est la réunion de tous ces faits qui compose la vie d'une nation ; et le bien comme le mal , la gloire comme les revers , le bon usage de la prospérité comme la fermeté d'un haut cœur dans l'adversité , sont des exemples et des leçons qu'on ne saurait passer sous silence sans se rendre coupable envers soi et envers les siens.
Napoléon écrivait à son frère Louis en Hollande : «Vous devez comprendre que je ne me sépare pas de mes prédécesseurs, et que, depuis Glovis jusqu'au comité de salut public, je me tiens solidaire de tout, et que le mal qu'on dit de gaieté de cœur contre les gouvernementsqui m'ont précédé, je le tiens Comme dit dans l'intention de m'offenser. » Cette même sympathie pour les triomphes et les souffrances de nos devanciers, nous devons la ressentir tous ; et nous ne devons pas permettre qu'on arrache ou qu'on dédaigne un seul feuillet de nos annales nationales ; car nous sommes ce que nous sommes , avec nos défauts comme avec nos qualités ; et , au milieu des époques les phis désordonnées , il y a de hautes gloires qui surgissent au sein du plus profond abattement; il y a d'éclatantes vertus qui expient de bien tristes erreurs ; il y a de grands progrès qui nous consolent de nos longues souffrances.
Ce sentiment consciencieux de mon devoir comme Fran-
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çais et comme écrivain est Finspiration qui i»*a toujours guidé et soutenu dans mes études , et m'a encouragé h poursuivre les travaux difficiles qu*il me fallait entreprendre pour reconstituer et remettre enfin sur pied Thistoire si obscure de notre domination dans les provinces démembrées de l'empire grec à la suite de la quatrième croisade. Un court exposé du résultat de mes recherches ne sera peut-être pas sans intérêt.
L'empire de Constantinople une fois conquis par les nôtres, il fallut songer à le constituer et à l'organiser. L'empereur Henri de Constantinople , successeur de son frère Baudoin , convoqua à cet effet tous les chefs de la conquête en un parlement solennel , qui se tint à cheval dans les prairies de Ravennique en Macédoine. Chefs militaires et chefs ecclésiastiques, tous y accoururent, et le patriarche latin de Constantinople y vint prendre place pour stipuler les droits de l'Église romaine triomphante. Là fut décidé ce que les chefs supérieurs devaient à l'empereur; ce que tous les feudataires se devaient entre eux ; ce qu'ils devaient au reste de l'armée franque qui les avait suivis ; ce qu'ils devaient enfin au pays soumis , dans l'intérêt du maintien de la conquête. Là fut constituée l'église latine , qui succédait à l'église grecque dans ses biens et ses droits. Les coutumes féodales qui avaient réglé la conquête franque dans les royaumes de Palestine et de Chypre , devinrent les usages par lesquels eut à se régir tout l'empire de Romanie , en même temps qu'une sorte de concordat , dont j'ai eu copie des savants moines bénédictins de l'abbaye du mont Cassin , déterminait l'étendue et la limite des privilèges de l'Église.
Geoffroy de Yille-Hardoin, devenu prince de Morée ou d'Âchaîe par sa bravoure, son habileté, et aussi par la haute considération dont était entouré son oncle, le vénérable maréchal héréditaire de Champagne et de Romanie auteur de la Chronique de Coiistantinopte , mit sur-lechamp les nouveaux usages en vigueur dans ses états, et fit
10 iirrROdiiCTiON.
fr»pper momiaîe e» sm mou A ]*image du rojraame de France et de la plupart des états chrétiei» , et co soifvemr pefit>être des pairs romanrsqœs de la TaMe Ronde, sa prmcipauté eut ses grands fiefs, subordonnés à sa suzeraineté et confiés à ses hauts banmSr An marquis éé Bodonîtza, Ton d'eux , il confia la garde des marches ou frontières de kl principauté du côté de la Thessalie. Xn duc d'Athènes, de la maison des La Roche ou Ray {de Rupe) de Franche- Comté, fut dévolue la principaîe aotorité éms le conseil, avec le Utre de baron d*Atbènes et de Tbèbes , qui ne fut remplacé par le titre de duc qn'en ?ertu d'une concessioo de saint Louis. Le duc de Naxos ou des Gyclades, le comte palatin de Céphalonie et antres ties ioniennes, et les trois barons tierciers d'Oréos , de Gbaici» et de Carysto en En* bée, forent chargés en particulier de la défense maritime* Le baron de Caritena eut la garde des- montagnes du côté des Tzacons, qui, de temps à autre, renouvelaient leurs nobles tentatives d'indépendance. Le baron de Passava, de la maison de Neuilly , campé an sein même de la terre guerrière du Magne , fut investi de la dignité héréditaire de maréchal de la principauté ; et les seigneurs de La Tré* mouille, de Toucy , de Brière, de Gharpigny, de La Pa« lisse , de Périgord , de Couriin , de Ligny, de Brienne, de Bussy, de Lusignan, de Bracy, d'Agout, d'Aunoy, et beaucoup d'autres, aini» que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , du Temple et de l'Ordre Teutoniqne, re* curent à diverses époques des fiefs {^us ou moins consîdé* râbles dans l'intérieur du pays. Les hauts barons étaient tous les pairs ou ^aux du prince , et formaient avec lui la haute cour , chargée de prononcer , sons la présidence du prince , dans toutes les questions féodales et dans tous les cas de haute justice ou justice par le sang. Une cour inférieure , appelée cour des bourgeois , présidée par nn délégué du prince , était saisie des questions entre les ha* bitants non nobles ; et chaque seigneur , dans sa propre terre , connaissait sans appel des cas civils entre vilains, et
INTBODUCnOM. 1 1
avec appel de« cas de inof eane et luMte j«atice. Outre le maréchal bérédhake , le pi^ce avait de grands officiers d'état , tek que le logothète oa chancelier , le protoves* tîaire im trésorier, le capitaine d'armes, et des diâtelahis datts les fertereases de garde générale. Oa s'était partagé le pays avaot de ravoir occtipé de fait ; r<Bun*e d'occupa* tiofi effeottre ae f«t ni longue ni bien contestée. Depuis les deroiers temps des Comnèoe , les pai*ties éloignées de Teoipire s'étaieiit déshabituées de Toiiéissance régulière, et de petits chefe locaux avaient , dans Tintérêt di; leur «nfaitimi , seané partovc la disconfe et ranarobîe. Aucane force greoqye «a peu compacte ne pouvait donc être réunie contre les Français , et dntqtie province attaqvée séparément deviat une proie facile. Les donae villes fortiiéen do Pélopomièse et les montagnes offrirent quelque Fésietance ; mais, a«x villes fortes, on accorda des privllégea , en laissant parfois aux habitants grecs ia garde de la ville et en se ^mentant d'an fort par lequel on la dominait ; quant aux montagnards ph» pauvres , ils ftiretit agréés comme anxiHatres «oMés. Puis, pour assurer foccapation du pays, on St bâtir dans les plus fortes pestions des châteaux autour desquels vinrent se grouper les babitatioBS de Tarmée conquérante. Les Romains , lorsqu'ils réunirent tant de royaumes sons feur autcM-ité , s'étaient garantis contre !es rébdiions en détruisant les forteresses et en portant leurs boulevards de défense aux extrémités de Fempire ; aussi , ces boulevards une fois franchis , les peuples bai4)ares pureot-lls se répandre comme autant de torrents destructeurs sur toutes leurs provinces sans défense. Le système opposé fut adopté par l'armée conquérante de nos Francs de Morée, ainsi qu'il l'avait été par leurs ancêtres. Tout le pays fut hérissé de châteaux-foits : châteaux du prince pour la garde générale du pays ; cfaâteaux des haats barons au centre et aux extrémités de leur baronnie pour la protection de leurs propres domaines et sans qo'H leur ftt besoin de l'autorisadon du prince , puisqu'ils
avaient , en qualité de ses égaux , le droit de guerre privée ; châteaux des seigneurs bannerets et des liges d'hommage simple, toujours ouverts au prince, mais qui servaient à la fois à la protection et à Téclat des seigneurs. Retrouvant ainsi sous le beau ciel de la Grèce les habitudes de leur patrie , nos Français s'attachèrent à leur conquête. Beaucoup d'entre eux firent venir de France leurs sœurs et une partie de leur famille , et bientôt la Morée devint, suivant l'expression du pape Ilonorius, une Nouvelle F rwnce; car, ainsi que le rapporte le spirituel chroniqueur et aventureux guerrier catalan, Ramon iMuntauer, qui visita ce pays en 1309, « toujours, depuis la conquêle, les princes de Morée avaient pris leurs femmes dans les meilleures maisons de France , et il en était de même des hauts barons et chevaliers , qui ne s'étaient jamais mariés qu'à des femmes qui descendissent de chevaliers de France. Aussi, disait-on , ajoute-t-il , que la plus noble chevalerie du monde était la chevalerie française de Morée , et on y parlait aussi bon français qu'à Paris. »
Ce droit de guerre privée laissé aux hauts barons produisit des fruits amers pour la conquête , car c'était souvent au moment où il était le plus nécessaire de se réunir contre l'ennemi commun que les dissensions et les jalousies entre les chefs français affaiblissaient le plus l'autorité du commandement; mais le courage aventureux de ceux qui restaient avait bientôt compense le désavantage de leur situation. C'est dans ces luttes inégales que se présentent en foule à notre admiration les caractères et les faits les plus héroïques, qui forment un drame plein de vie et d'intérêt pour nous; car, partout où triomphe un Français, la France est glorifiée en lui, et, partout où un Français est humilié, la France se sent humiliée avec lui.
Cette anarchie féodale, quelquefois comprimée par l'autorité des princes , mais jamais complètement étouffée , continua en Morée pendant plus d'un siècle. Les feudataires sentaient bien d'où venait le mal , et comprenaient
INTRODUCTION. t3
qu'en présence des Grecs, qui avaient repris les montagnes du Magne , et après les embarras survenus aux rois augevins de Naples , qui , depuis la reprise de Constantinople par les Grecs, avaient continué, en vertu d'iiiie cession de Tempereur Baudoin et du prince Guillaume de Ville^Hardoin , k posséder la seigneurie supérieui*e de FAchaïe , le maintien de la conquête devenait chaque jour plus difficile ; mais aucun ne voulait faire les sacrifices d'amourpropre nécessaires au rétablissement de l'autorité et de la force publique. 8ur la fin du quatorzième siècle , la principauté d'Acbaïe échut, par la mort de l'impératrice Marie de Bourbon, à son neveu Louis II, troisième duc de Bourbon , beau - frère de Charles Y , un des tuteurs de Charles YI, et petit-fils de Louis , premier duc de Bourbon , duquel descend directement Henri lY. Louis de Bourbon résolut d'aller prendre une possession effective de sa piiucipaulé; mais, pour mieux se rendre compte de l'état du pays et des ressources qu'il pouvait offrir aussi bien que des moyens à prendre pour le conserver , il y envoya à deux reprises un de ses chevaliers , nommé Chastel-Morant, qui, dit une vieille chronique, « oncques en sa vie ne feit voyage , sinon à ses despens , ne aussi u'ot cure de demourer en cour de seigneur. » Chastel-Morant avait rapporté de Grèce à Moulins une adhésion des seigneurs hauts terriens dcMorée et entre autres du plus puissant de tous, ie seigneur d'Arcadia en Messénie. Louis de Bourbon se prépara donc à partir vers 1 390. <• Il avoit, dit sa chronique, de hautes pensées en lui. La première estoit de mener la royne à Naples , et , allant son chemin , de prendre la saisine du principal de la Morée que l'on clame Achaïe , qui estoit sienne : car ceux de la Morée n'attendoieut que lui pour le recevoir à seigneur. »
La démence du roi Charles YI et les dissensions entre les princes de la famille royale de France empêchèrent Louis duc de Bourbon de se rendre dans sa principauté de Morée , et il mourut, en 1410, avant d'avoir pu réaliser son
14 ÏNHAOBiiGTION.
projet. La défaite d'Aziocourt eut ileu cittq ms après , H h France, déchirée daas son propre mn , eut besoin pour eite du bras de tous ses enfants. Quand elie se fut reconquise dle-tnême eiiui rassise sur sa base, grâce aux vertus et à la raison si droite de Jeanne d'Arc, à la sagesse de Donois, à la bravoure des Xaintrailles, des La Fayette, des La Hîre, aux lumières de Bureau de La Rivière, réformateur de l'artillerie, au patriotisme de Topulent Jacques Coeur, il n'était plus temps de remédkr à Tétat cbancelant de la prioci* paoté gallo-grecque. Les Turcs, vainqueurs sous Bajaz^ des forces hongroises et de la chevalerie de France à Nico* polis, s'étaient emparés, sous Amurat, son petit-âts, de Salonique et d'une partie de l'ancienne Épire, et enfin, sous Mahomet If, fils d' Amurat, de Constantinople elie-raéme. La prtncipanté de Morée, dont les Grecs et Florentins et Na« p(^ilains disputaient les lambeaux aux seigneurs français, faible reste de hi conquête de 1205, ne pouvait se maintenir plus long-temps. Dix ans s'étaient à peine écoulés depuis, la prise de Constanitnople par Mahomet , que la Roumélie entière, puis la Morée, puis en 1476 l'île d'Ëubée, devinrent la proie des Turcs. Tous ceux qui purent fuir se réfugièrent dans les pays voisins; le reste fut dépouillé ou massacré, et la Grèce entière fut enlevée pour presse qnatre siècles à la civilisation.
J'ai voult] voir, après ces siècles d'infortune et de barbarie, ce qui restait sur le sot grec et dans les cœurs grecs des monuments et des souvenirs de notre domination de plus de doux siècles dans la principauté d'Achaîe. J'ai parcouru le pays dans tous les sens ; j'ai conversé avec les hommes de toutes les classes ; j'ai mûrement examiné et les débris des monuments , et les débris des archives ; et , après deux ans de recherches consciencieuses, je rapporte Il mes compatriotes le fruit d'études persévérantes. Semblable au médecin qui, le lendemain des grandes batailles, parcourt soigneusement le champ de mort pour découvrir si, parmi ces cadavres gisants pêle-mêle, 9 ne se f etrou'vo-
RVTlIOinJCTKMI. 15
rsH fias ifâièlqiie corps animé d'un reste de vie » j'ai par« couru le champ obscur du passé à k recben^be de qv^ que fait ou de qnelqae nom giorien des oôtres qot méritât de sortir du sépulcre de l'oubli pour renaître à la fie de l'histoire, ou du moins sur la trace des moniineiits et des souvenirs qui restent d'eux. Ces laits, ce» noms , ces mo« numents, ce» glorieux souvenirs sont bien plus nombreux qu'on ne le pen^. Suivons pour un inatant la raarcbe de notre armée conquérante à travers les provinces de Tan* ctenne &rèce • et on verra si je m'abuse.
Laissons là mire vieux chroniqueur Geoffrey de Ville* Ilardoin , maréchal héréditaire à la fois de Champagne et de Romanie, choisir entre les fiefs de Serrbès et de lliosi« nopolis en Macédoine , que lui avait donnés son ami le roi-marquis j^iface de Montferrat ; laissons lli aussi le roi-marquis, s'appnyant au nord sur THémus et comptant snr le bon voisinage de son beau-fràre le roi de Hongrie , s'avancer au midi jusqu'à l'Olympe, disposé à aban^nner au neveu de son ami le maréchal le reste des provinces méridionales, et passons de l'autre codé de l'Olympe et an delà de la vallée de Tempe pour pénétrer avec tes nôtres dans les riches plaines de la Tbessalie. Ici commençait la Grèce d'Ho* mère, ici commençaient à vrai dire les premiers postes féodaux de la principauté française ; ici aurait dû commencer le royaume actuel de Grèce , si les puissances n'eussent pas refusé de se rappeler que c'était dans les montagnes de l'Olympe et du Pinde qu'avait été constamment alimenté le foyer de la résistance armée contre le joug turc, que les chefs les plus braves s'étaient pet^tués de race en race , qu'il y avait eu le plus de sacrifices, le plus de courage , lo plus de dévouement, le plus de souffrances. La Tbessalie et la Crète, arrachées par la volonté des hautes puissances au corps de la monarchie grecque, se débattront longtemps palpitantes. Comme la tête et la queue d'un serpent que la hache aurait séparées de leur tronc ; mais le serpent meurt, et la Grèce subsistera ; et, viennent les zéphyrs.
cette jeune plante grandira à sa taille naturelle, et les fleurs produiront leurs fruits.
Au temps de notre conquête, la Thessalie était comme une sorte de terrain neutre entre le royaume lombard de Salonique et la principauté française d*Achaîe, et, de même qu'au temps d'Homère, elle était le vestibule et la porte de la Grèce. Les centaures antiques et leurs successeurs avaient leurs successeurs dans nos chevaliers toujours éperonnés et armés. Mais, au lieu du vaillant Protésilas, d'Ëumélus, fils du roi Admète; de Philoctète , ami d'Hercule; de Podalire et Machaon, enfants d'Ëfsculape ; de Polipétès, fils de Pirithoûs, vainqueur des centaures et petit-fils de Jupiter; de Gonéus, maître de la froide Dodone ; de Prothoûs, habitant les forêts du Pélion ; c'étaient Roland de Passy, Thierry d'Ostrevant, Guillaume et Pierre de Bassigny, Jacques de La Baume , Robertde Trevel, Jean de IVlontigny, Guillaume Alaman, Ro« land et Albert de Canosa, Ulrich de Thorn, Ëustache de Saar- Brûck, Berthold de Katzenellenbogen , Nicolas de Salnt- Omer, Hugues de Besançon, Albert du Plessis, qui occupaient les forteresses de Larisse, de Yelestino, de Pharsale, d'Armyro, de Domocos et des environs du Pélion, qui a conservé de l'un d'eux le nom de Plessis; forteresses dont les restes sont encore debout sur tous les contreforts des monts de la Thessalie, sur tous les escarpements qui dominent ses plaines. Leur position les rendait presque indépendants.
Ce n'est qu'au delà des monts Othrys, avec la vallée du Sperchius, que commençait le domaine incontesté des princes français d'Achaîe de la famille Yille-Hardoîn. Cette riche vallée du SperchiUs était de tous les points le plus essentiel à défendre , puisqu'elle conduit en Béotie et en Attique ; et cette nécessité de la défense y a toujours entretenu la vaillance des habitants. Aux temps homériques Achille était comme campé à la tête de la vallée , dans la Phthiotide , dont la capitale , Larissa-Cremasti , offre des ruines intéressantes. La petite république des iËnians, avec Hypate et Néopatras au pied de l'OEia , protégeait le
passage du Sperchins à Tautre extrémité ; Tétroit passage des Thermopyles , entre les derniers points de la chaîne de rOEta etiesmaraisdugolfe Malliaque, en interdisait la sortie vers le midi ; et, si on franchissait ces obstacles, on se trouvait aux prises, avant de franchir les défilés du Cailidrome, avec les habitants guerriers de la Locride du Gnémis, dont Ajax, fils d'Oïiée, conduisit les troupes au siège de Troie ^ et avec ceux de la Locride Opuntienne , que gouverna le père de Patrocle , aini d'Achille. À toutes les époques on voit se diriger par cette route les grandes armées d'invasion. C'est par cette vallée que , Tan ^80 avant Jésus- Christ , Tarmée de Xerxès vint se heurter aux Thermopyles contre le dévouement de Léonidas et de ses Spartiates. C'est là que fut arrêtée , deux cents ans après , Tan 280 avant Jésus-Christ , l'armée de nos ancêtres gaulois , qui , sous un de leurs brenns , avaient ravagé la Macédoine et la Thessalie , et c'est par le chemin même d'Hydarnes qu'ils franchirent le Cailidrome et allèrent piller le trésor du temple de Delphes. C'est par là encore que , quinze cents ans après , l'an 1205 de Jésus-Christ , une autre armée envahissante de Français , celle des croisés , ayant pour chef Boniface de Montferrat et pour capitaines Guillaume de Champlitte , Othon de La Roche , Jacques d'Àvesnes et plusieurs autres illustres croisés de Bourgogne , de Champagne, de Flandres, de Savoie et de Lombardie , se dirigea par la Béotie et IVlégare sur Corinthe et Ârgos , avant la cession de l'Achaïe à un prince particulier. C'est par là enfin que passa, en 1309 , la Grande-Compagnie catalane dans sa marche sur le duché français d'Athènes. Aussi , lors de l'établissement de la principauté française d'Achaîe , des soins tout spéciaux furent-ils pris par les conquérants pour pourvoir à la garde de tous les passages. Un seigneur français de famille puissante obtint, sous le titre de marquis , le commandement de cette marche ou frontière , et planu son château à Bodonitza , peut-être l'ancienne Dodone thessalique.
18 I^tRMIItTlOll.
LeR dent grande forteresse» de Keitoiin ou LaHlid , et de Patradjick od Néopatras, randenne Hypate capitale des ^nians , dont de vastes ruines subsistent encore , fû-^rcnt destinées à garder les passages du blond Sperchius aux rives verdoyantes. Les Français ne s'en emparèrent que sur la fin du premier siècle de la conquête. Les Gatalaosi maîtres après eux du duché d'Athènes, s'en emparèrent à leur tour, fortifièrent de nouveau Néopatras contre les ek^* cursions qui pouvaient survenir du côté de l'Étolie , et y fondèrent le duché de Néopatras, dont le titre, réuni à ce*loi du duché d'Athènes » s'est conservé jusqu'à nos jours parmi les titres d'honneur des rois d'Espagne, successeurs des rois d'Aragon-âicile. La ville de Patradjick < qui domine toute cette partie de la vallée du Sperchius , est en* core surmontée des ruines de l'ancienne forteresse catalane. Elle était destinée dans les temps plus anciens i arrêter les envahisseurs arrivés de la Thessalie aux beaux chevaux pour se jeter dans l'Étoile, dont les habitants faisaient par* tie, aux temps homériques comme aujourd'hui, de la réu* nion des peuples grecs , et qui , sous Thoas , fils d*Ândré-» mon , furent conduits sur quarante bâtiments au siège de Troie. La grande vallée de l'Âchéloûs , qui sépare l'Étoile ancienne de l'Acarnanie , était alors défendue , au passage du mont Arakinthe , près duquel se trouve le ooUVeiU ac^ tuel de Boursos , par de petits forts qui donnaient réveil aux villes fortes de Vrachori et de Missolonghi , tandis qu*aux deux extrémités de cette côte les forteresses de Yo* nitxa , près de l'ancienne Actium , et de Lépante ou Nau-* pacte , à rentrée même dû golfe qui ouvrait passage au cœur de la principauté , défendaient tout abord par mer. La forteresse de Lépante resta presque jusqu'aux derniers temps de notre domination entre les mains des seigneurs français de RIorée; et ce ne fut qu'en 1^07 que , désespérant de voir arriver parmi eux Louis de Bourbon leur prince , auquel ils avaient envoyé leurs requêtes par son ambassadeur Chastel-Morant , ils se décidèrent à s'en des*
INTROHUGTION. 19
saisir, moyennant une indemnité de 500 dncats d'or, rni fa?eur des Vénitiens plus capables qu*eai de la proléger contre les Turcs. Sous Philippe de Tarente, mari de l'impératrice titulaire de Constantinople Catherine de Valois, et fils de Charles II de Naples, Lépante avait été le séjour habituel de ce prince , qui , à sa qualité de prince direct d'Achaîe, joignait celle de despote d*Arta et de seigneur de Corfou en tertu de son premier maiiage avec Ilbamar, fille de Nicéphore Comnène, despote d*Ârta on d'Kpire* Enfin, c'est près de cette même forteresse de Lépante que se livra , en 1571 , le célèbre combat naval dans lequel les Vénitiens, les forces pontificales et les Espagnols, comman«> dés par don Juan d'Autriche , triomphèrent des forces ot«tomanes « sans pouvoir cependant sauver Chypre , ce qui était le but de la ligue et de l'armement. L'étendard porté par don «Juan est encore conservé à Gaëte. Ces forteresses et ces montagnes formaient ainsi alors on puissant boulevard.
La mer ouvre nn accès plus facile à la vallée du Sper* cliius. Tout en face du plateau sur lequel est assis Bodo* nitza, en suivant la vallée par laquelle le torrent du Boagrius se jette dans le golfe Malliaque^ s'ouvre le détroit de TEubée, et par Ib les bâtiments peuvent arriver des côtes d'A* sie et do golfe de Salonique. Larissa en Phthiotide et Oréos en Eubée étaient placées des deux côtés de ce canal comme des sentinelles vigilantes. Au temps d'Homère, les Abantes, qui habitaient l'Eubée depuis Histiœa ou Oréos jusqu'à Carysto, paraissent sous les ordres d'un seul chef, Elphénor, de la race de Mars. Sous les Français, l'Ëubée , tie riche et peuplée, fut répartie entre trois barons de la même famille, relevant féodalcment des princes français de Morée et liés par des traités avec la commune de Venise. Tous les traités conclus è cet égard entre les princes français de Morée et la commune de Venise, depuis les premiers temps de la conquête , sont conservés textuellement dans les archives de Venise, et je les al vérifiés sur des manuscrits du
temps. Jacques d'Avesnes, de Ja famille des comtes de Flandres, avait bien été le preoûer conquérant de i'Ëubéc; mais, en vertu d'arrangements particuliers, la seigneurie de TEubée avait été cédée par lui à un Lombard de ses amis, qui la partagea entre ses trois ûls, restés tous sous la suzeraineté des princes français de Morée. £n parcourant cette île, qui n'a jamais été décrite par les voyageurs, car les Turcs d'Ëubée s'opposaient toujours à ce qu'on la visitât, j'ai retrouvé encore debout les trois forteresses placées au centre des trois baronnies, les redoutables châteaux bâtis dans les déGlés de chaque baronnie pour leur servir de rempart l'une contre l'autre, plusieurs châ* teaux des feudataires inférieurs, quelques-unes des églises latines construites au temps de ces barons, et jusqu'à leurs inscriptions funéraires et écussous.
Les îles placées sur la côte d'Jilubée, telles que Skopélos, Skiatbos et Skyros, étaient dans la dépendance de ces trois barons. A Skyros, où Achille se cacha parmi les ûUes de Lycomède et donna naissance à Pyrrhus , les Francs consacrèrent un couvent à saint Luc , et les deux autres îles offrent quelques restes des châteaux et couvents qu'ils y avaient bâtis, aussi bien que de' leurs armoiries de famille.
Au cas où la surveillance active des barons de l'Ëubéc se serait endormie, et où des vaisseaux passant près des îles Lichadcs, composées des membres du malheureux Lichas, serviteur d'Hercuie, dont elles portent le nom, eussent hasardé un débarquement sur les côtes de la Locride , des dispositions étaient prises pour en neutraliser le danger. Au pied du Cuémis , à quelques milles de la côte où est établie aujourd'hui une sucrerie française de sucre de bet* terave , s'éleva la forteresse de Sidéroporton , qui défend l'accès vers les passages de montagne et vers l'ancienne Opus, patrie de Patrocle, aujourd'hui Kardinitza, où se trouvent aussi les restes d'une antienne forteresse.
Les passages de mer étaient donc aussi bien gardés que les passages de terre. Pour pénétrer dans la vallée du Sper-
cbias et dn Boagrius dans la valtée de la Doride , en allant en Béotie par Bodonitza, on rencontre un défilé, ou cleisoura^^ que notre vieux chroniqueur Henri de Valenciennes, continuateur de Ville -Hardoin, appelle la Glosure. A Feutrée même de cette gorge étroite et pittoresque qui se fraie un chemin sinueux entre deux versants dn Gallidrome , dont les pentes sont revêtues jusqu'au sommet des arbres les plus magnifiques, est bâti au-dessus d'un plateau, au milieu d'une gracieuse vallée et sur de larges bases helléniques, le château franc du marquis de Bodonitza, encore presque entier aujourd'hui. Ce chef féodal tenait ainsi entre ses mains les clefs de la Grèce. Une fois ce défilé franchi , on descend dans la vallée du Géphise , entre le Gallidrome et le Parnasse. Dans tous les passages de cette vallée intérieure de la Doride , sur tous les versants du Gallidrome et du Parnasse jusqu'aux sources mêmes du Géphise , subsistent les ruines de petits châteaux français , distribués partout comme autant de sentinelles et placés sous le vasselage du haut baron de Bodonitza. Par sa position intermédiaire , cette riche vallée dépendait alors , comme elle dépendit aussi dans les temps anciens , des chefs plus puissants qui l'entouraient. Le seigneur de Gravia , mentionné dans les lettres d'Innocent IH , était un des plus importants de ces feudataires inférieurs , car par le défilé de Gravia s'ouvre encore aujourd'hui la route de la Livadie ou partie supérieure de la Béotie.
Une fois descendue dans les plaines de la Béotie , une armée d'invasion eût trouvé de nouveaux obstacles. Près de l'antique domaine de Mynias, l'ancienne Orchomène, dont Âscalaphe conduisit les troupes au siège de Troie , existent des ruines d'une forteresse franque , et à trois lieues de là subsiste entière sur ses bases helléniques la forteresse française de Livadia , dont l'enceinte fermée a offert , pendant la dernière guerre, un rempart à toute la population de
* KXsiffoOpa , passage étroit et fort entre des montagnes.
22 lNtiio©u6Tt<wi,
)fl THte acttf^le de Lhradift. Césva^es re^l^, (jtrî eôHtrcnt la coltine élevée à pic au-dessus de h ville, dtf cMé de Taotrëde Trophonius, produisent on très-bel effet dans tout le paysage , et de là on embrasse une vue itiagni fique des cimes neigeuses dn Parnasse et du double Héllcon. Si de là on voulait passer dans la Pbocide , on arrait devant soi la forteresse encore subsistante des comtes de Salona ; et , si on voulait marcher sur Tbèbes , on trouvait une multitude d'autres petits forts, échelonnés sur tous les versants de THélicon et qui viennent se projeter sur la route de c?tte ville , outre tes marais du lac Copafs , si funestes aux chevaliers de France en Tan 1310, et les. nombreux fortins disséminés sur ses rives, dans Tîle de Gla, à Hagia-Marina et jusqu'à Karditza, Tanclenne Acraepbia, où existe encore une église bâtie par messire Antoine de Flamma en 1311, ainsi que le témoigne une inscription grecque que j'y ai copiée. Tonte la Béotîe et l'Attkine furent , au temps des Fran • çais , conquises par un seigneur puissant de la maison de La Roche , dn comté de Bourgogne , qui , comme les souverains , fit frapper monnaie en son nom. Placé , en dépit de lui-^méme , sous la suzeraineté des princes de Morée, il fut toujours un feudataire peu docile. C'était comme un renouvellement de la vieille lutte entre Athènes et le Péloponnèse; mais cette fois Athènes fol forcée d'abdiquer la domination et de rester sujette. Comme, à chaque renouvellement des princes de Morée, il fallait un renouvellement d'hommage des fendataires , l'un des successeurs du premier conquérant d'Athènes profita du moment où arrivait à la couronne princière de Morée un successeur du premier Ville-^Hardoin pour lui refuser hommage de fidélité, et il entraîna dans sa rébellion les seigneurs d'Ëubée, et même l'un des parents du prince , le seigneur de Caritena et de presque toute l'Arcadie , Geoffroy de Brière. Le seigneur d'Athènes et les siens furent vaincus. Le sort des armes fit encore fléchir Athènes sous Lacédémone et le Péloponnèse. Guillaume de Ville-Hardoin, prince de Morée,
tMTaOBUCTION. 23
biea diflërem du rigoureax Lyasodre , n'aboia pus de sa vicioine wr «es compatriotes et p«ren<fl. Il se coDteiHa d'envoyer le seigaeur d'Athènes en Fraoce au pied da trône respecté 4e saint Louis * qoî préparait dès lors une Dou?elie expédition à la Terre Sainte, pour laquelle ii avait besoin du concours des Français de Morée. Saint Louis réconcilia le sig^eur d*Âtbèoesairec«Hi souverain, et, peur enlever de son cœur tout souvenir amer de sa défaite et de sa soun^ission , ii i«i conféra le titre de duc et en fit le pre« mier des banis barons de la frincipauté de Morée. Les traditioBs Jocales indiquent encore aux voyageurs, au pied du mont Carydi , sur la route de Mégane à Thèbes par le Gilhéron» un peo «u-doBsusde «a joaction avec rancienne route de €orîilfae à Tbèbes , près de deux belles tours helléniques iiarlaitenQient conservées et rattachées par un mur franc m mines » le lieu ou fut livrée cette grande bataille entre les ehevidiers français , qui renouvelaient les rîvrikés des temps antiques.
Telle avait été , krs de notre conquête , la distribution des grands fiefi dans la «Grèce continentale et dans l'Eubée et les lies de aa dépendance , Skiathos , l^opéios et Skyros. Le Péloponnèse eut aussi ses hauts barons, soumis, comme les preoders, à k «nieraifieté du prince, qui n'était pan le makre » mais ie chef de ses égaux. £n comparant avec attention notM principauté française d'Achafe avec la Grèce homérique , on rencontre entre eUes des ressemblances singuh^es qui ne font que mieux ressortir leurs différences. Les deux époques s'expliquent l'une par l'autre, et nos hauts barons semblent leseuccesseurs komédlats, mais étrangers , des rois homériques. Le vieil ttomère , ce guide si sûr pour la topographie de ia Grèce antique, est un guide non moins nécessaire pour la tojpographie des hautes baronnies franqoes. Mais les rois d'Homère élaient des Grecs qui commandaient à des Grecs et professaient la même religion qu'eux. S'ils avaient à se prémunir contre les autres rois teurs voisins « ils n'avaient du moins rien à redouter dans
tombeau des.Atrides, conservé dans son intégrité. £n gou* Ternant par lui-même cette partie de l*Argolide et de la Gorinthiè, il avait sans doute délégué son autorité h quelques grands feudataires; car on voit Diomède l'Élolien commander les contingents des villes de Tirynthe^ Hermione, Âsine, Trézène, Épidaure, Masète, c'est-à-dire de toute la presqu'île de Methana et de l'île d'Égîne, et fixer sa résidence à Ai^s, où le Lycien Glaucus, petit-fils de Belléropfaon, devint son hôte. Quant au reste du Pélopon* nèse, la Laconie de Ménélas, la Messénie du vieux Nestor, l'Ârcadied'Agapénor, l'Éiide d'Aniphiroaque, Agamemnon y exerçait aussi , sinon une suzeraineté légale , au moins une suprématie de fait.
Sous les Français, nous voyons le prince Geoffroy de Yille-Hardoin, le baron des barons, prendre possession de Corinthe et faire bâtir vis-à-vis de l'Acro-Corinlhe, du côté de la Morée intérieure, le petit fort de Mont-Ësquiou, dont le nom, qui rappelait au prince champenois l'un des villages placés près de sa terre de Yille-Hardoin en Ghanipagne, s'est conservé jusqu'aujourd'hui presque sans variation. Toutefois, comme ce n'était pas du côté de l'Attique, occupée par des compatriotes puissants , que la conquête française pouvait courir quelque danger, mais bien du côté des montagnes de la Laconie et de la Tzaconie, occupées par des tribus guerrières et amies de l'indépendance, comme l'étaient leurs prédécesseurs les Spartiates, ce fut cette partie du pays qu'il se réserva à lui-même, et sur laquelle il porta toute son attention. (Conservant son domaine de Calamata, placé au débouché du Taygète et de toutes les grandes chaînes, il donna Garitena au plus 6ai;Ae^eurei/ar des chevaliers de France, Geoffroy de Brières, fils d'une de ses sœurs, et fit bâtir la forte ville de I^listra, ou la maîtresse ville , pour dominer sans crainte toute la vallée du Taygète , et cinq forteresses encore debout dans le Magne, celles de Passava , de Kelepha , de Maïna , du Ghâteau-de- la-Belle et du Pprt-aux-Gailles, pour contenir
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l*iiidoeile iiravoare des Maoiotes. Le resta du .pays fui réparti aitre les plas puissaats de ses iiaroos. A Diomède, graad-vassal d'Âgaoïeninoii, saccéda un chef franc S qui, niatCre comme Iih de la presqu'île de Metiiana, depuis Ârgos et Nauplie jusqu'à Épidayre , soogea aussi à s'y bien fortifier. Aiasi j'ai retrouvé encore de vastes ruines de constructions franques , souvent sw des débria de constructions heUéiiiqnes, sur b côte d'Épidaure, comme dans l'intérieur, à Angelo-CaMro, à Piada surtout près d'Épidaure , à Xéro^asteHi , où les Byzantins, et tes Français ensuite, ont eu peu k faire pour réparer les immenses res-^ tes de la citadeHe heUénique restée ddiout avec ses vastes pierres polygonales et ses petites portes angiriaires , à Ar* goseur le sommet de la mentapie, à Nanplie au-dessous de la lérteresse q/ai a conservé le nom du fils de Nauplius, l'ingénieux et naibeureux Palamède.
Le frère d'Agamemnon, le malencootreux Hénélas, ré« gnait sur un pays pi us difficile à conquérir et à conserver. Ansriles Français couvrirentnls ce pays de châteaux-forts. £n se dirigeafit sur Sparte par Astros et la Tzaconie , on jen aperçoit de vastes déliris sur presque toutes les collines qui protègent les passages. Un des plus intéressants est ie Château-de-la-BeUe , au-dessus du ravin de Xéro-€ampi et près d'Hagios-Pétros et du couvent de Loucos. Là on peut, comme je l'ai fait, assis au milieu des ruines, se faire chanter par les bergers de la Tzaconie la ballade antique , répétée de boudie en bouche , en l'honneur de la belle cfaâtelaine française , aux beUes robes franques , au courage héroïque , au cœur pkoyahle , <qui défendit douze ans son château contre l'eunemi , et ne fut trahie que par la bonté de son cœur ; aussi le nom de <lhâteau-de-la-Belle est-il resté aux ruines du château qa'eUe avait défendu.
* Au quatorzième siècle , la seigneqiie d'Argos fut possédée par Guy d'Cnghlen, neveu de Gauthier YI, duc d'Athènes par «a sœur Isabelle, mariée à Gauthier d'Ëngliien , et petit-neveu de Gauthier de BrieaiWi duc 4*MUèMS, tué par les Catatans.
IlITRGBUCTIOIf. 97
Ces àanx sotnrefrirs de la patrie rafrateiriftièm le sang sur la terre étrangère.
La yà&ée de l'Enrôlas oa da Taygète , dana laquelle od pénètre à la sortie des monts de Tzaconie^ atait été fortifiée d'ooe manière partkolière à Taide de la ville et de la citadelle de Mistra* Là tous apparaissent, à qRelqaes pas Fone de Fantre, les trois époques, Pépoqae grecque, Tépoqne byzantine et Tépoque franque « parfaitement distinctes. La vieille Sparte est enserelie sons la terre, maïs chaque jour la charrue en soulê? e quelques débris précieux. Son enceinte est parfaitement marquée : ici est le théâtre, situé près de Tam^ien marché, au pied desf collines et à une extrémité de la ville i ^ est la prairie ofnbragée autrefois de platanes, aujourd'hui de beaux peupliers, oà< sur le bord de TEurotas, luttaient les jeunes filles de Sparte en pré^ sence du peuplé ; en se dirigeant du théâtre vers les collines qui descendent gracieusement du Taygète, voici les restes d'un temple placé sur la route qui conduit au rocher des Apothètes, visiMe de la rtlle» et d'où on précipitait les enfants Spartiates malingres et contrefaits* I^ Lacédémoula byzantine se renfermait dans un espace beaucoup pins restreint Ses murs d'enceinte , élevés , du cdté de rEarotas, sur des bases d'ancieBs temples^ et, du côté du Taygète, sur les ruines du théâtre, sont encore debout sur les collines dont la pente est bordée par l'Eurotas aux rives ombragées de lauriers-roses. Les conquérants français ataient pris une position plus forte pour bâtir leur ville de défense. Ville-Hardoin choisit pour cela, parfUiles contre» forts du Taygète , uu monticule facile è défendre « et il y éleva sa citadelle et sa ville de Mistra , appelée par les .Grecs Mesitbra. Jusqu'à nos jours, la Mistra de Yille-Hardoin, à une lieue environ de la première Sparte, avait été la seule ville importante de la vallée du Taygète. Gull^ laume de Yille-Hardoin, prince de Morée, ayant été forcé de la céder aux Grecs pour sa rançon , ceux-ci en firent le f hef-lreu du despotat de ce nom , et, quand les Turcs eurent
conquis complètement la Morée sur les Français, Italiens, Catalans et Grecs qui se la disputaient, ils continuèrent à regarder cette ville comme un des points militaires les plus importants. Aujourd'hui que les habitants du Magne obéissent, comme les habitants des autres provinces, à un gouvernement national, il est devenu inutile de conserver une place forte intérieure, et on abandonne peu à peu la montueuse Mistra pour reprendre dans la vallée la position de Fantique Sparte. Mistra cependant portera long-temps encore son origine franque écrite sur tous ses débris. La citadelle couvre le sommet du pic, et au-dessous sont échelonnées, sur les pentes rapides de la montagne, de vastes et belles églises , sur les colonnes de Tune desquelles ou peut lire, comme dans des archives, les donations faites au chapitre dans le cours du treizième siècle.
Au sud de la vallée du Taygète s*étend le Magne, difficile alors à contenir; et Jean de Neuilly, en i^cevaut la seigneurie de ce pays, reçut en même temps le commandement de ses cinq forteresses et le titre de maréchal héréditaire de la principauté.
On voit dans Homère que la partie orientale de l'Arcadie devait entrer dans les possessions propres d'Âgamemnon, puis qu'elles s'étendaient jusqu'à Phères et Cardamyli. Dans les temps historiques , les noms d'Orchoraène, de Mantinée, de Mégalopolis, suffisent à sa gloire. «Sous les Byzantins, on y retrouve les villes fortes de Nicli, de Yéligosti, de Moukhli, et les Turcs, plus tard, y bâtirent Tripolilza avec les ruines de trois villes voisines. A Agapénor, qui conduisit les troupes d'Arcadie au siège de Troie, succéda le sire de Brières, neveu du prince, un des plus chevaleresques caractères parmi nos brillants chevaliers de, Morée. Ce fut à l'entrée du pays de montagnes, à l'extrémité de la plaine de Mégalopolis, qu'il bâtit son château crénelé. Là il se logea comme un aigle dans son aire. Le château pittoresque et bien assis de Garitena a offert de nos jours à Colocotroui un boulevard que n'ont pu franchir les
Tares. En faisant faire alors quelques menus travaux de réparation, il retrouva quelques tombeaux de nos anciens chevaliers, et sous leur pierre funéraire des cottes de mailles, des casques et d'autres armures, telles qu*on en a rér cemment retrouvé un grand nombre à Ghalcis en Eubée.
C'est sous quatre chefs différents, Amphimaque et Thalpius, tous deux petits-fils d' Actor, le vaillant Diorès et Polyxèoe, semblable aux dieux et petit-fils du roi Augée, qu'Homère envoie au siège de Troie les guerriers de Buprasie et de fa divine Élide. A celte époque de l'histoire grecque, les plaines de TÉlide n'avaient pas à redouter les invasions venues du côté de l'Étolie, peuplée par des hommes de même race, et ses laborieux habitants pouvaient se livrer avec sécurité à la culture de leurs plaines fécondes. Il n'en fut pas de même au temps de la conquête franque.
Le despotat d'Arta était alors entre les mains d'un prince de race grecque, parent des empereurs de Byzance, et les Génois, ennemis des Vénitiens, pouvaient, avec leur marine, faciliter l'attaque des côtes. Il fallut donc multiplier les précautions militaires; aussi voyons-nous s'élever de ce côté de redoutables forteresses confiées à de puissants seigneurs. Sur les limites méridionales du côté de la Mes» sénie : c'est Vilain d'Aunoy qui occupe la forteresse limitrophe d'Arcadia en Messénie; c'est Ancelin de Toucy, qui se fortifie dans les montagnes de manière à protéger le cours de l'Alphée ; c'est Nicolas, châtelain de Saint- Omer, qui, sur la rive septentrionale du Pénée, au-dessus d'ane belle montagne d'où on peut suivre tout ce qui se passe en Élide, fait bâtir une grande ville fortifiée qui, ainsi que la montagne elle-même , porte encore aujourd'hui son nom légèrement altéré en celui de Santamcri. lin de ses petits-fils, du même nom que lui, Nicolas de Saim-Omer, bail * de Morée en 1285, fit bâtir à Thèbes,
* Le bail était le lieutenant on vicaire du prince , le gardien ou ftdministrafear du pays ; en latin , bajulus : d*où baillie , garde, pnissanee., et bailler ^ donner en garde.
30 INTnODUGTlON.
Il rexlrémiiédG la Cadméa, une faste fdriereése qui porte aussi son nom , et dont bne hirge tour carrée siilutiste aojourd*hui , et , au vieux IHavarla , sur l'emplacement de la Pylos de Nestor, près de Sphactérie, une autre forteresse destinée à la protection de celte côte , et dont les tastes murailles, les portes et les tra? aux intérieurs se conservent imposants en face du nouveau Navarin et de l'antre côté de la baie. Enfin , pour mieux garantir ces riches plaines de toute attaque , Geoffroy de Viile-Hardoln chdsit atec discernement, sur Cette côte unie, ranelen promontoire montueux de Ghélonllès pour y bâtir une autre forteresse, celle de Rlémoutti , à laquelle des Francs donnèrent ie notn de Mata-Gfifon, ou meurtHère des Grecs; et l'emplacement fut si bien choisi et la consiruttlon fut si bien entendue, qu'elle subsiste entière et presque sans aucune dégradation extérieure. Gomme Ville- tlardoili employa à celte construction le produit des séquestrations des revenus du clergé, qui, après avoir accepté des fiefs militaires, refusait cependant le service militaire convenu, le nom de Castel-Tornèse, ou forteresse bâtie avec des deniers-tournois, lui a été conservé par une ironie perpétuée jusqu'à nos jours. En remontant jusqu'aux rivages méridionaux de l'ancienne Âchaîe, on retrouve deux autres forteresses franques qui complétaient le système de défense : celle de Patras, donnée comme baronnie à une fille du prince ; celle de Yostitza, l'antique iËgium d'Âgamemnon, donnée au sire de Charpigny; et enfln, en s'appuyant sur les montagnes qui s'abaissent de ce côté, les baronnies de Chalantritza et de Galavryta, dont l'une était échue au sire de La Trémouille , nom qui s'est conservé dans le voisinage de Galavryta, dans le petit fort de Trémoula , et dont l'autre fut le partage de Raoul de Tournay. Les ruines de ce dernier château franc, placées au-dessus de la ville actuelle de Galavryta, sont considérables.
Ainsi protégée par ces nombreuses forteresses , l'Élide put se peupler et prospérer. La facile communication de
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ses ports al^G Briodes et les autres ports du royaume de Maples avait amené dans ce pays ufi commerce fort étendu, attesté par de ilombreox témoignages. €iare<itza , dont le nom est encore porté, avec le titre de duché, par les ducs anglais de Clarence, qui Font reçu par héritage d'une petite-fille de Guillaume de Yille^Hardouin ^ était alors le principal entrepôt du commerce ; on y frappait monnaie au nom des princes français de Morée ; les poids de Clarentza étaient connus et adoptés dans les villes commerciales d'Europe et du Levant , et les droits qu'on y percevait sur les marchandises étaient pondérés avec une éqnité qui faisait loi. Un employé de la Compagnie des Bardi de Florence, François BaldoccI Pegalotti, a composé, avant le milieu du quatorEième siècle , un guide des commerçants pour Tusage de ses mandataires. Il a été imprimé sous le titre de : Pratica delta mercatura, dans la collection îotitulée : Detla décima e di ^atie altre gravezze impoête dat c&fnercio di Fireme , et il suffit de le parcourir pour se convaincre de toute Timportaiice conimer* claie de Glarentza. D'autres villes de TÉlide , telles qUe Beanvoir ou Behéder, dont le nom a été traduit en Caloscopi; Andravida, où trois princes de la fkmille Ville-Hardoin ont leur tombeau dans l'église Saint-Jacques dont je n'ai plus retrouvé que k vaste enceinte à fleur de terre, mais où subsistent encore le chœur ei une partie de la nef
* Isabelle de Ville-Hardoin , fille de Guillaume de Ville-Hardoin , priuce de Moréc, avait épousé en troisième mariage Florent de Hai* naut, appelé Walleran dans VArt de vér\ller les dates. Elle en eut une fille, nommée Matliilde de Hainaut, qui hérita de la principauté de Morée, et mourut en 1324. Le duché de Clarentza était un apanage de Théritter présomptif de la principauté d^Achaïe on de Morée. U passa A IMnlippiue de Hainaut, nièce de Florent et fille de sou frère Guillaume comte de Hainaut. Lorsque Philippine épousa Edouard lit d'Angleterre, elle lui apporta ce titre, qui f^t donné à Lionel , son second fils. Le titre de duc de Clarence s'est conservé depuis ce temps parmi les titres des princes royaux d'Angleterre.
de la belle église gothique de Sainte-Sophie , dans laquelle siégea souvent la haute cour féodale de Morée ; et plus loin, en remontant les rives délicieuses de l'Alphée au delà d*Olympie, les ruines immenses de Tanlique et pittoresque monastère latin de Notre-Dame d*Isova , avec ses belles fenêtres ornées, et tant d'autres ruines de châteaux et d'églises disséminées depuis le rivage jusqu'au sein des montagnes, attestent la richesse de cette province pendant l'administration des Français. C'était, à ce qu'il semble, leur séjour de prédilection, à cause de sa position vis-à-vis des côtes d'Italie ; et c'est aussi là que la langue du peuple a été le plus profondément modifiée par la langue française. Souvent , en parlant avec les paysans, je m'étonnais de la grande quantité de mots de notre vieille langue qui se sont incorporés à la langue grecque et se conservent dans le langage habituel de cette province.
Reste l'opulente Messénie , arrosée par le Képbisius et lePamisus, et s'étendantd'Arcadia, Qef de Vilain d'Âunoy, jusqu'au cap.Gallo. Ce ne fut pas à Pylos, patrie du vieux Nestor, ce ne fut pas sur l'emplacement de l'immense Messène ou ancienne Ithome , dont les murs d'enceinte, aussi considérables que ceux de noire moderne Paris peut-être , s'étendent avec leurs nombreuses tours sur les pentes régulières des montagnes dont elle est environnée , que 1rs conquérants francs établirent leur capitale. Nestor avait eu dans son temps une grande puissance maritime , puisqu'il mena les siens sur quatre-vingt-dix bâtiments au siège de Troie. A l'époque de notre conquête, c'était entre les mains des Vénitiens qu'était toute la puissance maritime ; et on leur abandonna même les ports fortifiés de Modon et de Coron en Messénie, afin de s'assurer leur secours. Il n'y avait donc plus à s'occuper sérieusement que de la défense de terre, et c'est dans ce but que fut bâtie la forteresse de Calamata, presque aux débouchés du Taygèie, par où pouvaient pénétrer les Maniotes , sujets et alliés peu sûrs des croisés et toujours impatients du joug étranger. Guillaume de Ville-
Hardoin , le troisième des princes de Moréc da nom de Yilie-Hardoin, naquit à Galamata; et la forteresse qu'y fit construire son père contre encore le plateau supérieur de cette ville, dont la physionomie rappelle beaucoup celle de nos moyennes villes du Bourbonnais. ÇH et là , sur les portes des anciennes maisons et des édifices religieux de ce fief de famille des seigneurs de Viile-Hardoin, successeurs du roi Nestor, apparaît Técusson des Yille-Hardoin de Champagne.
Mais à ces souvenirs anciens de la patrie viennent se joindre des titres modernes plus glorieux encore qui appellent sur la Messénie et notre plus vif intérêt et notre longue affection. C'est à Pétalidi que , dans des vues bien différentes de celles qui avaient guidé les croisés nos ancêtres, et uniquement cette fois dans desintentions bienfaisantes et généreuses pour la Grèce , débarqua , le 30 août 1828, une année après la bataille de Navarin, le corps d'armée français placé sous les ordres du maréchal Maison, et destiné par un ministre homme de cœur et d'intelligence, le vicomte de Martignac , à assurer enfin la libération de la Grèce. C'est à Navarin, dans cette rade au-dessus de laquelle s'élève le château crénelé de Nicolas de Saint-Omer sur les ruines de la Pylos du vénérable Nestor, qu'une année avant ce débarquement de notre armée libératrice fut livré, le 19 octobre 1827, par les flottes française, anglaise et russe combinées , ce célèbre combat naval qui garantit l'existence de la Grèce au moment où elle était le plus dangereusement menacée d'une destruction complète. Qje d'autres qualifient d'infortunée et d'inopportune cette victoire de la civilisation ! la France a toujours compté parmi ses plus beaux jours ceux où elle a pu tendre une main secourable aux malheureux et replacer un peuple au rang des peuples libres. Chacun de nous pense aujourd'hui à cet égard comme ont pensé nos pères, et s'écriera, ainsi que s'écriait jadis, en présence des Athéniens ses compatriotes, le plus grand orateur de l'antiquité : Non, nous
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n'avons pas failli en nous içettaBt en avant pour le ssAot et la lîlierté des autres ! J'en atteste ceux de nos aneêtrea qni ont chevalereusement aventuré leur vte partout où il y avait nne noble cause à défendre ^ h NicopoHs , contre Bajazet, comme au dernier siècle dans les champs de l'Ame* riqoe, dans le passé comme dans le présent; j'en atteste tous les rivages délivrés à jamais par nous de la présence et de rhtimiliation des pirates africains; j'en atteste la Belgique rendue à sa nationalité, la Grèce rendue au monde européen et à elle-même ; j'en atteste cette sympathie profonde que nous éprouvâmes tous comme un seul homme à la nouvelle des désastres de Missolonghi et de Gbios, et ce bel exemple donné au monde de toute une nation , depuis les plus hauts rangs jusqu'au plus humble , depuis l'ioteiligence la pins élevée jusqu'au simple bon sens qui ne sait que reconnaître la voix du cœur, entraînant son gouvernement, sam arrière-pensée d'intérêt propre, à la proteotion armée d'une nation qui souffre ; j'en atteste le noble sacrifice de lord Byron à Missolonghi y de Santa^Rosa à Sphactérie ; j'en atteste enfin les bénédictions d'un peuple que notls avons arraché âi l'esclavage et au massacre ; j'en atteste sa marche rapide vers la civilisation ; j'en atteste ie noble avenir qui lui est réservé ; non , nous n'avons pas failli en nous mettant en avant pour le salut et la liberté des autres.
Après avoir suivi depuis les Thermopyles jusqu'au golfc de Gorinthe et au golfe Saronique « depuis Gorinthe jusqu'au cap Malée , la distribution des vallées grecques les plus importantes sous les rois d'Homère comnie sous nos barons francs, il ne me reste plus qu'à jeter un coup d'œil rapide sur les îles qui ont fait partie soit de la Grèce d'Homère , soit de la Grèce française.
Au delà des côtes occidentales du Péloponnèse j'aperçois d'abord Zante , Géphalonie , Ithaque , Leucade ; puis , à la mobile embonchiire de l'Achéloûs , lesi îles Échioades , placées , avec quelques villes de cette partie de la côte do
rAcariiaBie et de TÉtolie , sous la seigiieurie de l'asliieieux Ulysse. Corfeu , habitée par les Phéaciens el gouvernée par le boo Âlcinofts , était en dehors de la fédération des peuples grecs , et on la regardait comme trop éloignée vers
soleil coùchaDt pour être visitée dans des vues commerciales. CorfoQ se fut pas non plus comprise , au temps do la domination française, parmi les fie& relevant de la principauté de Morée. £He resta attachée au despctfat grec d'Arta ou d'Épire, et n'en fut séparée que pour passer entre les mains d'atM>rd de Mainfroi , comme dot de sa lemme Hélène Ange-Comnène , puis de Charles d* Anjou , vainqueur de Mainfroi , et successivement des autres rois angevins de Napies. Quant aux autres lies ioniennes cpii constituaient ie royaume d*01ysse , elles fu^^ reat données , avec le titre de comte palatin , à un seignenr français nommé Richard, dont la famille les posséda plus d'nn ^ècle. J*ai retrouvé un acte original de ce Ri* ehard ou de son fils , du même nom que lui , dans les archives éplscopales de Zaute. Cest un long rouleau de vingt-^tr^is feuifiets de parchemin , d'environ huit à dix pouces de brgenr , qui contient le recensement en langue grecque das biens de Tévêdié de Céphalonie (réuni plus tard à Tévêchéde Zante) , fait en Tan 1264, sous Tévêquo Henri et le comte palatin Richard , dont le sceau en cire rouge est appendu au bas de l'acte. L'acte et le sceau auront place dans mes Nouvelles Recherches historù/ttes sur la principauté française de Morée. Le comte palatin de Céphalonie, Zanie, Ithaque et Leucade était un des douze hauts barons qui formaient la cour du prince et qui le servaient dans ses guerres , ainsi qu'Ulysse servait Âgameranon.
On ne voit pas que Chypre , la plus éloignée àe^ îles grecques, ait fourni sqn contingent pour marcher avec Agamemnon au siège de Troie ; jLout ce qu'on sait , e'est que Kinyras , bote du roi d'Argos , apprenant ses préparât^ nuilttaires j lui avait envoyé une magnifique culrasst^
de combat. Douze ans avant que les Français devinssent maîtres de Gonstantinople , l'île de Chypre avait déjà été détachée de Tempire grec pour passer aux mains de la famille française des Lusignan ; et elle resta royaume à pari, mais allié aux Francs de Morée.
La puissante ile de Crète , dont les troupes avaient été conduites au siège de Troie par le vaillant Idoménée , était déjà séparée aussi de l'empire de fiyzance au moment de notre conquête. Roniface de Montferrat , qui Favait reçue en partie comme dot de famille et en partie comme don de la reconnaissance du jeune Alexis , la céda aux Vénitiens , qui la conservèrent.
Rhodes, dont les guerriers marchaient contre Truie soos le grand et le vaillant Tlépolème , ûls d* Hercule , et Cos 9 la principale des Sporades , qui marchaient sous les ordres de Phéidippe et d*Antiphus , tous deux ûls d^Hercule , furent conquises séparément et pour leur compte particulier par les Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem, qui , après leur querelle avec les Lusignan de Chypre , y transportèrent leur ordre en 1310. Ces moines guerriers avaient en outre , ainsi que leurs confrères du Temple et de rordre Teutonique , de nombreux fiefs dans la principauté de Morée , dont ils se montrèrent plutôt alliés que sujets ; ils avaient , ainsi que le clergé , leur souverain à Rome.
Homère , qui cite aussi Salamine , dont le plus brave des Grecs après Achille , Ajax fils de Télamon , commandait les troupes, et Tiie d'^Ëgine, dont les guerriers marchaient sous le commandement d*£uryalu$ , ne mentionne aucune des Cyclades dans son énumération des forces grecques , pas même Tile d*lo , ou Nio , suivant notre vicieuse dénomination S qui se vante de lui avoir donné naissance
t Les Européens accusent les Grecs d'avoir défiguré leurs anciens noms de lieux , tandis que ce sont eux-mêmes qui les défigurent, faute de comprendre leur prononciation , si différente de notre absurde prononciation de la langue grecque. Ainsi , 's lin Ko, à Cos,
et de posséder encore son tombeau. Toutes les Cycladcs furent , sous les Français , réunies sous un seul seigneur , le duc de la Dodécannèse , de la mer Egée , des Cyclades ou de Naxos ; car il porta indifféremment tous ces titres , et il prit place parmi les hauts barons de la principauté française de Morée.
£n parcoLrant toutes ces îles Tune après Tautre , j'ai retrouvé enc oresur pied, à Zéa, Paros, Andros, etc. , quel- ' ques-uns des anciens châteaux-forts bâtis alors par nos ancêtres francs , trop souvent reconnaissables , il faut l'avouer, à la rudesse de leur architecture et à l'emploi grossier des débris antiques. Â Naxos, dans le plus grand nombre des familles , s'est conservé l'usage de la langue française; à Santorin et dans quelques autres îles, l'usage du culte latin ; et par toutes ces îles, et par tous ces pays, aux monuments qui restent viennent s'ajouter les noms propres et les souvenirs.
Tous ces éléments épars et peut-être trop oubliés de nous-mêmes, qui rappellent notre ancienne domination en Grèce, réunis aux germes de reconnaissance qu'ont semés dans tous les cœurs nos services récents, nous aurions pu les faire valoir ensemble avec autorité lorsqu'il s'est agi de donner un souverain au nouvel État grec ; mais , fidèles encore une fois à nos habitudes de désintéressement , en servant la Grèce nous n'avons voulu servir que la Grèce. Les premiers à appuyer son indépendance nationale, nous avons été les premiers aussi à appuyer , dans son intérêt , le nouveau souverain que l'Europe lui a désigné hors de chez nous, et nous avons été les plus fermes et les plus constants amis que la Grèce et lui aient trouvés dans des temps difficiles. Notre généreuse conduite a eu les heureux
est devenu Sianco; *s tin /o, àIo9,estdevenQ Nio; *s tas Thivas, à Thèbes, est devenu Stiv<is; *s ta Limena, à Lemnos, est devenu Stalimène; *s tin Polin, à la ville, est devenu Stamboul; 's ton Evripon, à l'Eoripe (nom du détroit), est devenu Négrepont, nom donné aujourd'hui par nous à Ttle d'Ëubée ; et ainsi de tant d'autres.
effets qu'elle devait avoir; jet aujourd'hui celte nation, petite encore , tnais pleine de sève et vie , s'avance avec une noble persévérance dans la route de liberté, d'ordre et de civilisation que nous lui avons ouverte. De grands obstacles sans doute arrêtent encore la rapidité de sa marche. Tou* tes les nations ne veulent pas, comme nous, son ferme établissement et ses progrès; mais les moments les plus critiques sont passés , chaque jour amène peu )i peu ses améliorations. Le peuple grec veut être, et rien ne saurait l'en empêcher que lui-même. Son jeune souverain est honnête , intelligent , ami de la justice et animé des plus respectables intentions. Il a mesuré les affections de toutes les classes de son peuple pour la France et apprécié la pureté de notre sympathie pour le bien-être du peuple qu'il a été appelé à gouverner. Que la fermeté et la constance infatigable de nos bons conseils le soutiennent dans la voie du bien , et avant peu d'années la Grèce , qui doit tout à notre désintéressement, nous devra encore l'heureux avenir que lui assurera une bonne administration. Nous, de notre côté, si nous avons sacrifié quelques vues d'ambition «t de fierté nationale , nous en trouverons , à notre tour , le dédommagement en nous assurant un allié et un ami , non inutile peut-être , pour les crises qui peuvent se présenter un jour dans l'Orient qui se meurt.
hk
ET
MALTE. — SYRA. — LE PIRÊE. — AKRtVltB A ATHÈNES.
Après avoir recherché avec soin , dans les archives publiques et particulières d'Italie, de Sicile et de Malte, tout ce qu'il pouvait s'y trouver de documents sur notre établissement de la principauté gallo-grecque d'Achaye àla suite de la quatrième croisade , et avoir recueilli plus de deux cents diplômes inédits sur cette époque si intéressante , niais si inconnue encore, il me restait à visiter sur les lieux mêmes tout ce qui devait s'y être conservé dans les monuments militaires et religieux , dans les mœurs , dans la langue, dans les souvenirs.
Malte aussi m'avait offert des souvenirs honorables pour la France, mais d'une époque plus récente. Ce n*est qu*en 1530 que vinrent s'y établir les chevaliers hospitaliers de Saint' Jean-de- Jérusalem, après la perte de Rhodes. Malte, conquise sur les Sarrasins en 1088 par le célèbre comte Roger-le-Normand , avait été depuis ce temps annexée k la couronne des Deux-Siciles , et avait passé , avec tout le reste de l'héritage normand-souabe , entre les mains de Charles d'Anjou. Les vêpres siciliennes avaient arraché ,
en 1282, Fîle de Sicile à Charles d*Anjou pour la placer sous Tautorité de Pierre d'Aragon, mari de rhéritière souabe. Constance, fille de Mainfroi. Malte suivit, en 1283, les destinées de la Sicile. Des rois angevins de Naples elle alla aux rois aragonais , dont la main affaiblie pouvait à peine la retenir au milieu des tempêtes politiques qui les agitaient au centre même de leur autorité. Aussi retournat-elle, pour quelques années encore, sous le sceptre de Jeanne I'* de Naples et de son faible époux Louis d'Anjou- Tarente, qui ta donna, en 1357, à titre de comté héréditaire , au grand-sénéchal Nicolas Accialuoli , seigneur de Corinihe et d'Amalfi. Celui-ci en fit Tapanage de son fils aîné , Ange , lequel le transmit à son fils Robert ; puis , la paix s*étaut faite entre Naples et la Sicile , Malte redevint sicilienne. Cette partie de Tbistoire politique de Malte est restée jusqu'ici inconnue, et aucun des historiens qui ont écrit sui Malte n'a pu encore la débrouiller. Mais les archives de la maison Acciaiuoli, qui m'ont été ouvertes par l'obligeant possesseur actuel , le chevalier Horace-César Ricasoli, un des derniers héritiers de cette maison , m'ont mis en état de dissiper ces ténèbres , car j'ai eu entre les mains rorigiual de l'acte de donation de l'île de Malte par Louis et Jeanne, en 1357, à titre de comté héréditaire, en faveur de Nicolas Acciaiuoli, ainsi que les divers diplômes de transmission du père au fils et du fils au petit-fils, et des lettres autographes de famille écrites à diverses époques par les comtes et comtesses de Malte de la maison Acciaiuoli; c'est un supplément qu'il faudra désormais ajouter à l'histoire de cette île^ Charles-Quint la reçut comme sa part de l'héritage immense de Ferdinand-le-Catholique, et s'en dessaisit, le 23 Mars 1530, en faveur de l'ordre de Saint-Jean, entre les mains duquel il resta jusqu'au jour où apparut dans ses eaux , le 7 Juin 1798 , la
^ Voy. mes Nouvelles Recherches historiques sur la principauté française de Morée et ses hautes baronnies, 1. 1, partie première, article Nicolas Acciaiuoli et article Malte,