‹ La Grèce continentale et la MoréeChapitre 2 sur 68 · MALTE · texte numérisé non relu

MALTE

flotte française q»i portait en Egypte notre aventureuse armée et son jeune et brillant général. Malte, où se trouvent encore les tombeaux de tant d'héroïques chevaliers qui ont illustré Tordre de Saint- Jean et celui du jeune et aimable comte de Beaujolais , frère du roi Louis-Philippe, touche donc par bien des points h notre histoire, et le peu de semaines que j'y passai m'offrirent une étude intéressante.

Je m'embarquai à Malte le 28 novembre 18^0, au matin, sur un de nos bâtiments à vapeur de poste , pour me rendre à l'île de Syra, centre de notre correspondance postale d'Orient. Cette navigation se fait constamment en trois jours , mais elle fut moins rapide cette fois. Le mauvais temps nous avait assaillis dès le départ, et augmenta encore d'intensité lorsque nous arrivâmes à la hauteur de l'embouchure de l'Adriatique. Un vent du nord extrêmement violent nous poussait dans la direction de la Crète. Afin de mieux résister , nous remontâmes obliquement , mais un peu trop haut , dans la direction des Strophades , qui font aujourd'hui partie du gouvernement anglo-ionien. Ce fut là qu'autrefois , suivant le poème d'Apollonius sur l'expédition des Argonautes ' ; les Harpies furent sur le point d'être exterminées par les fils de Borée, qui y régnent encore eu maîtres. Il s'y trouve aujourd'hui un grand monastère grec qui renferme, dit-on, beaucoup de manuscrits curieux.

Enfin , après quatre jours de lutte , nous étions redescendus vers la petite île de Sapienza, où, tout nouvellement, l'Ordre de Malte avait rêvé de se créer un établissement qui lui permît de réclamer ses grasses commanderies d'Al< lemagne ; comme à la fin du treizième sièle , à la suite de son expulsion de Syrie et de ses querelles en Chypre , et avant sa conquête de Rhodes, il s'en était formé un à Rhaenéa ou la Grande-Délos. Là, tournant l'orageux cap Gallo et traversant les eaux du beau golfe de Calamata oiî de

* Livre n.

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Messénie, nous armâmes en vue do cap Grosao^ qui se présente par sa partie la plus large en avant du cap Matu** pan , Tancien promontoire Témare, La vue de la terre da Grèce, de la terre de tacédémone, m'apparaîasait pour It première fols , et le soleil reprit un instant son éclat poup nous dévoiler dans sa beauté la chaîne neigense du Tay^ gète. Nous étions fort voisins de la cOte et distinguions par* faitement les villages épars ^ et là sur les Qollines, et, andessus de ces villages, sur une autre colline, s'offrait à mot yeui^ un vieux chiteau ruiné, d*appnrence toute féodak. Je le regardai avec la plus curieuse attention ; c'était bien réellement une ruine franque. J'en demandai le nom an vieux pilote chargé de nous guider le long de cette eôte dmit tous les détours lui sont familiers. Il m*apprit qu'il s'ap^ pelait le château de la Belle, io Castro tU Oraias^ nom évidemment emprunté aux souvenirs francs'. Je me rappe« lai alors que Guillaume de Ville^-Hardoin, prince d'Acbayn» avait fait bâtir de ce côté un fort appelé Uaqi, et je pensai que ce pourrait bien être là le fort Mani de notre Guiliftuine de Yille-Hardoin, « Le prince Guillaume, dit la Chronique grecque de llorée que j'ai publiée d'après un manuscrit iné* dit de la Bibliothèque royale de Paris ', après avoir terminé

^ Ce cap, dit M. Boblaye (Géologie de la Morée, t. ii , p. 339 do grand ouvrage ia-4o), est on rocher de marbre gfis, d'ooe lieoe de longiiear, élevé de 200 mètres ao-dessus de la mer, ooopé varticalement, soU du côté de la iper, soit de celoi de \^ terre, et eu outre tronqué liorizontalement à son sommet; en sorte que, vu de face , on dirait une muraille blanche avec une bande noire à sa base. Il est rare qu'on puisse en approcher sans danger, la rencontre des vents opposés du golfe de Messénie et de Laconie y excite des tempêtes fréquentes; et on eourant rapide longe ses bords, où il n*y aurait, en cas de naufrage» aucune esp^rapce de salot.

^ Sur le point culminant du plateau qui couronne le promontoire du cap Ténare sont les ruines d'un ancien fort qu'on nous dit se nommer Orioskastro, et le sol y est criblé de citernes efrondrées, au nombre de 365 , disent les Kakovouniotes. ( Expéd. scient, de Morée, par Bory de Saint- Vincent , t. u, p. 309.)

3 Dans ma première édition de 1825 je n'avais publié que le texte ;

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en iS4B la construction 4e sa belle forteresse de Mlstra» monta à cheval, traversa Passava et arriva dans le Magne. Là H trouva un rocher d'un aspect terrible, situé au-dessus d'un cap. Cette 9itqatiQn lui plut , et il y fit bâtir un. fort auquel îl donna le nom de iVIani; ei ce nom, ajoute le chroniqueur anonyme qui écrivait vers 1330i est celui, qu'il porte encore, » Ainsi, la première fois qne mes yeiis s*arrdtaieQt sur le spl grec , j'y retrouvais déjj^ quelque chose de ce qne jt^ vep9)s y cherpber , U (Face dp passage et de rétablissement des nôtres.

En remontant oette partie du Nagne vers la nord , on retrouve deun autres vieux cbMeaui^-'fortii qui datent d» notre conquête ; Passava , donné en 130$ , çommp baotp baroonie» k Jean de Neuilly, maréchal héréditaire d^ la nou» velle principauté d'Achaye ; et KLelepba , dont |^s ruines s'élèvent eur un escarpemef^t opposé à cçini sur lequel est bftii Yitylo, l'ancien (Ktylps, d'oA partit, en 1675, la colo? nie grecque qui alla s'établir près du port de ëagone en Corse» spus la conduite, disent l«s cpnleqri» grecs, ded^u^ familles, dont l'unei celle dei Comnôop, avait perdu l'^m^ pire de Trébizonde , et dont l'autre , ^lle des Calomer j , qui italianisa son nom en celui de Bonip^rte » devait con^* quérir l'empire du nionde.

Devant nous, au midi, se présentait» avec sea cotes ari-* des où subsiste misérablement une population de neuf milbl habitants, l'île rocailleuse de Cerigo, l'ancienne Cythère, poste le pins avancé du gouvernement ^nglo-ionien. Nou^ passâmes entre Cerigo et le cap Malée, qui en est éloigoé de cinq à six lieues; mais l'air est si pur et pi transparent que l'œil saisit les moindres détail^.

£n nous rapprochant du cap, nous aperçûmes à travers les rochers éboulés une sprte de ruine qu'on nous dit avoir été pendant quelques années la retraite d'un pauvre ermite

dans la seconde, de 1839, j'ai publié pour la première fuis le texte grec tout entiar k côté de la tradiu^tion.

qui vivait là de ce que venait déposer sur la côte la charité des matelots. M. Bory de Saint-Vincent dit avoir encore vu cet ermite en juillet 1829. « Quand nous fûmes , dit-iP , à un jet de pierre seulement de la côte terrible, mais devenue traitable, le canot de notre bâtiment à vapeur fut mis à l'eau. Une corbeille ayant été aussitôt remplie de biscuit et de farine, où je fis ajouter une cruche d'huile, les canotiers purent, non sans peine, à travers les rcscifii écumeux , déposer l'offrande sur une noire avance de rochers, à l'instant même où le soleil , se dégageant de l'horizon , inonda de clartés lancées de tout son disque Fimmense hauteur au pied de laquelle je demeurais en admiration. L'ermite sauvage, averti sans douté au fond de son antre , par les brillants rayons du jour , que l'heure de la prière était venue, apparut comme une de ces figures que peignaient si bien Zurbaran et Van Dick, frappée de lumière sur un fond de ténèbres et encadrée par de vieilles briques , sa chevelure , sa barbe et les haillons de son vieux cilice d'une même teinte bistrée... Pendant la courte halte qu'avaient nécessitée la mise à flot et la rentrée du canot , le solitaire s'était agenouillé du côté de l'orient sans paraîire d'abord s'occuper de nous; mais quand l'épaisse fumée de notre mât de tôle l'avertit que le pyroscaphe se mettait en route il se releva et, abaissant vers nous ses regards, il parut nous adresser quelques démonstrations de reconnaissance auxquelles l'équipage , accouru sur le pont , répondit par un respectueux salut : puis , quand nous nous éloignâmes davantage , se redressant avec une singulière dignité , il montra, de l'index de sa main droite étendue , le ciel resplendissant où s'éleva son regard. Ainsi détaché ^ur cet escarpement , on eût pu le prendre pour quelque vieux tableau demeuré suspendu contre le mur grisâtre d'une basilique en ruine. »

L'ermite avait disparu depuis quelques années aj; mo-

* Expédition scientifique de Morée, t. ii , p. 418 de l'édit. in-8o.

ment de mon passage; mais les matelots , qui aiment tontes les choses extraordinaires, montrent encore de loin Tespèce de grotte où il résidait.

Continuant notre route entre Falconora et Anti-Milos, puis entre Serphos et Siphnos , et laissant à notre droite Paros et Naxie , nous nous trouvâmes en vue de Syra , et de Délos ; puis , laissant Délos à droite , nous doublâmes la côte méridionale de Syra, et entrâmes à cinq heures du soir, après cinq jours de navigation fort agitée, dans la rade de Syra.

L'aspect des deux villes d'Hermopolis et du vieux Syra, placées l'une au-dessus de l'autre, depuis le bas de la marine jusqu'^au sommet du monticule pointu qui s'élève au fond de la rade, saisit vivement l'attention du nouvel arrivant. J'aimais à recueillir tous les traits de ce premier tableau qui s'offrait à mes yeux. Les nombreux petits bâtiments ancrés le long des quais témoignaient de l'activité et de la prospérité du jeune État, et les groupes de curieux assemblés sur une sorte d'esplanade rocailleuse au-dessus des bâtiments de la douane , sur un cap qui se projette à droite des arrivants , avec leur fezy rouge , leur fustanelle blanche et la longue pipe en main , me rappelaient que c'étaient bien là les fils des curieux et bavards compatriotes d'Aristophane.

L'importance de l'île de Syra ne date que de la révolution grecque. A cette é|X)que , les Grecs qui avaient pu échapper aux massacres de Chios vinrent chercher un refuge à Syra. Ils se' bâtirent sur la plage de misérables abris temporaires et cherchèrent à vivre de leur pêche. L'organisation d'une ligne postale de bateaux à vapeur français , dont le centre fut placé à Syra pour s'étendre de là , en arrivant de Malte, sur Athènes, Smyrne , Gonstantinople et Alexa'ndrie , vint bientôt changer l'aspect du pays. Un lazaret , une douane , des magasins furent construits ; le comdterce y devint facile, régulier, actif; l'argent cofhmença à affluer, les spéculations s'agrandirent , les maisons

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de cbanme firent place à des maisons de pierre , et un campement de baraques se transforma en ville avec tous ses établissements. Aujourd'hui cette ville a un nom. Elle s'appelle Hermopolis , pour la distinguer de la vieille ville de Syra restée immobile avec ses vieilles moeurs au faite de son antique rocber. Hermopolis compte cinq mille maisons et dix-sept mille habitants. On y trouve un chantier de con** struction, des auberges telles quelles, des écoles, un cercle littéraire, un casino, un musée, des imprimeries, on théâtre. Le jour même où je descendis dans une petite au«berge tenue par trois sœurs smyrniotcs, devait avoir lieu la première représentation donnée par la troupe italienne d'Athènes à son retour d'une excursion à Smyrne, Les annonces, imprimées en langues greqne et italienne, étaient répandues dans les auberges et cafés : les opéras an-* nonces étaient Clara de Rosemterg, le Bariier de Se' ville, Nina et Lucie de Lammermoor; les premiers sujets, mesdames Basse et Rota, MM. Moretti, Polani et Rota. Je n'avais garde de manquer à cette représentation^ Le théâtre de Syra est construit en bois sur des dimen* sions assez étroites, on aurait peine à passer trois personnes de front dans les corridors ; et, si le feu prenait, le meilleur parti à prendre serait de sauter par les fenêtres, qui fort heureusement ne sont pas très-élevées. L'intérieur est asse^i bien disposé sur un quadrilatère allongé avec deux rangs de loges superposés. Toutes les loges , qui sont presque aussi incommodes et aussi étroites que celles de nos grands» moyens et petits théâtres de Paris et de France , étaient remplies de femmes fort agréablement mises à la française, tandis qu'au parterre la population masculine était vêtue à la grecque , soit de l'élégante fustanelle blanche avec la veste coquette , soit du sévère costume des marins avec te pantalon flottant et l'épaisse ceinture rouge, et touspor* tant le moderne fezy à frange bleue , coiffure incommode et disgracieuse généralement adoptée par les hommes commo par les femmes. On donnait la Clara de Roseméerg de

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Ricci. La prima dooDa , mademoiselle Basso , est aue jeune Piémontaise dont la belle voix de contralto n^est pas encore réglée par une méthode savante ; mais le feu qui Tanime réagit sar son jeune auditoire , qui lui sait gré de Tinitier adi jouissances les plus délicates de la civilisation. Le ténor avait peu de voix , mais beaucoup de goût ; la basse peu de goût , mais assez de voit. Le délicieux duo du second acte me rappelait malheureusement trop le souvenir de Rubini et de la Grisi, par lesquels je l'avais souvent entendu chanter à Paris. La mémoire des plaisirs passés gâte souvent nos plaisirs présents. L'auditoire grec , qui n'a pas de passé, jouissait de tout. Dans les entr'acteson se faisait «ervir des glaces et des sorbets dans les loges. Bref, si ce n'était la fumée des cigarettes et des longues pipes des spectateurs , répandue dans toute la salle comme un brouillard de novembre dans les salies de spectacle de Londres, on eût pu se croire dans une petite ville d'Italie. J'ai vu à Savone , voire même quelquefois à Naples , un opéra italien beaucoup moins bien exécuté.

Cette première' journée passée à Syra n*avait été nullement défavorable, dans mon esprit, à la nouvelle Grèce, échappée depuis M peu d'années à la grossière barbarie turque , et déjà marchant si vite dans la voie de la civilition européenne , devançant même , dans la délicatesse de ses plaisirs , tant de nos grandes villes de France privées d'nn <i^2i italien et se vantant de leurs vaudevilles. Il y avait là matière à amples réflexions , au milieu desquelles je m'endonnis fort doucement. Le lendemain matin, à mon réveil , je fus frappé de la magnificence du spectacle qui s'offrait à mes yeux* Le lever du soleil, vu de Syra, appelle à l'esprit tous les souvenirs des temps mythologiques. C'est du mont Cynihien de Délos qu'il semble se lever en souverain sur tout l'Archipel. Les ruines de son temple et de sa statue colossale dont le piédestal porte encore le nom d'Apollon , dispersées çà et là dans l'Ile de Délos, semblent être les lieux mêmes d'où il s'élance pour se montrer au

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monde. Délos et sa montagne ruissellent de ses premiers feux qui scintillent sur les flots, d'où ils font ressortir gracieusement Tinos et Myconi d'une part , Paros et Naxie de l'autre. La mythologie antique avec tout son cortège de dieux, qui sont de vieux souvenirs classiques chez nous, mais de jeunes réminiscences romantiques et nationales ici , apparaît et saisit les plus prosaïques imaginations.

Dès le matin je me mis à parcourir toute la nouvelle ville d'Hermopolis. Les rues sont encore fort irrégulières, mais elles commencent à se redresser et à s'élargir. Les boutiques sont assez bien approvisionnées des objets manufacturés importés de Trieste , de Marseille ou de Londres. Les agréables petits vins blancs de l'intérieur de l'île sont un produit qui peut grossir avec le travail. Les marchés ou bazars semblent^uifisammeni fournis , mais pas une femme ne s'y montre ; ce sont les hommes ici qui seuls vendent et achètent. L'homme de la dernière classe est quelquefois propre et toujours coquet dans ses ajustements; la femme du peuple est presque constamment négligée et malpropre. Â 5yra , le seul quartier de la ville où l'on aperçoive des femmes du peuple proprement mises , et avec de belles tailles et de belles figures , est le quartier des Ypsariotes ' qui se sont réfugiés à Syra après le don fait de leur île aux Turcs par la conférence de Londres. Bizarres décrets de la diplomatie ! les montagnes de l'Olympe , Ypsara , Ghios , Candie, où avait éclaté la révolution , et dont les habitants s'étaient le plus signales par leur haine contre les Turcs , ont été déclarées en dehors du nouvel État grec délivré par elles; et d'autres îles, où ne s'était pas manifesté le moindre symptôme de révolte contre les Turcs , de sympathie même pour les Grecs, ont été données à la Grèce. Merveilleux effets de la jalousie des sages réformateurs du monde!

Tout ce qui concerne l'instruction publique a reçu à Sy**a une vive impulsion. Des cinq gymnases établis eu Grèce, cette île en possède un; les quatre autres sont à Athènes, h Missolonghi , à Nauplie et à Hydra. Il y a de

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plus à Syra six écoles à la Lancastre pour garçous et pour filles , fondées par des missionnaires protestants anglais , américains et allemands , et recevant environ deux mille enfants. Il s'y trouve aussi un musée dans lequel on a réuni toutes les antiquités, bas-reliefs, inscriptions, médailles, ornements, vases, découvertes dans Tile même ou dans quelques-unes des îles voisines. Je n'ai remarqué en restes antiques, dans l'intérieur de la ville, qu'un fragment d'inscription sur le rocher et un taurobole placé dans la cour de la grande église , en montant \[^rs le vieux Syra , avec une inscription qui annonce que ce taurobole est dédié à Trajan en l'honneur de sa victoire sur les Parlhes.

De la nouvelle ville d'Hermopolis à la vieille ville de Syra, la distance est courte ; un ravin étroit et la seule ondulation d'une colline les séparent Tune de l'autre ; mais , en les voyant de près , on dirait deux peuples différents. Ici une marche active vers le bien-être et la civilisation ; là l'engourdissement dans la misère et dans les vieux préjugés. Ici la fierté d'une jeune nation qui s'est affranchie et s'exagère sa force ; là le découragement d'une nation affaissée par une longue oppression. Ici une ardeur impétueuse pour tout apprendre à la fois ; là une crainte ombrageuse de toute nouveauté. En bas , des magasins bien approvisionnés des produits européens les plus nécessaires , des rues qui cherchent à se redresser, des maisons qui tendent à se donner un air coquet ; là-haut point de commerce , des rues tortueuses dont les porcs vous disputent l'usage , des cabanes fétides où les animaux de toute espèce , grosse , moyenne et petite , vivent en communauté avec les hommes et sur les hommes.

Tout au sommet de cette vieille ville , et comme dans un acropolis antique , siège comme sur un trône l'évêché catholique de Syra. Il y a quatre mille catholiques dans toute l'Ile : huit cents dans la basse ville , et trois mille deux cents dans la haute ville où leurs pères avaient cherché un abri contre les attaques des Turcs et les invasions

des pirates. Il y a peu de siècles encore que la population des Cyclades était en grande partie catholique ; le nombre total des catholiques de TArchipel ne dépasse pas aujourd'hui le chiffre de quinze mille. De toutes les Cyclades, Tilc de Tinos eât celle qui eil contient le plus grand nombre. Sur une population de vingt mille habitants, elle contient sept ou huit mille^ catholiques répartis dans vingt-quatre villages. Le reste est distribué entre les autres îles , surtout celles habitées par les évéques : telles que Naxie , Syra et Santorîn.

L'église catholique en Crcce est administrée par quatre prélats : un archevêque , h Naxie , qui porte le titre pompeux de métropolitain de la mer Egée , et trois évéques, à Syra , Tinos et Santorin. Il existait autrefois un quatrième évéché à Milos , mais il a été supprimé depuis une soixantaine d'années par le pape. Comme H n'y a pas d*dvêché catholique dans le Péloponnèse , c'est Tévôque de Syra qui étend sa juridiction sur ce pays. Le présent évéque , qui est de Savoie , est de plus revêtu de l'ofSce de délégué pontifical dans l'Archipel.

L'archevêque de Naxie a un revenu de 6,000 francs. L'évêque de Syra retire environ 4,000 fr. des biens de l'évêché , et reçoit des cours de Rome et de Sardaigne une pension annuelle de 2,000 francs. A cela il faut ajouter une subvention de 10,000 francs qui lui sont envoyés chaque année de Lyon par la société de la Propagation de la foi , et qui , joints à quelques autres dons, lui ont servi à bâtir deux églises dans la Grèce continentale , et à constituer des paroisses, desservies chacune par un prêtre, à Athènes, au Pirée, à Fatras , à Nauplie et à Navarin. Les évéques de Tinos et de Santorin ont chacun û,000 francs; mais, à celte somme , il faut ajouter une légère subvention annuelle payée par le gouvernement français à chacun des évoques de l'Archipel. De toutes les populations catholiques des îles, la plus pauvre et la plus ignorante est celle de Syra ; la plus riche , la plus morale et la plus tolérante

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est celte de Santorin , qui , sur seize mille habitants, compte sept cent dix catholiques , les plus opulents et les plus respectés de nie par leurs concitoyens du culte grec; la plus turbulente et la plus tracassière est celle des quatre cents catholiques de Tile de Naxie. Habitaut presque toute la partie de la ville comprise dans Tenceinte du château des anciens ducs , se donnant à eux-mêmes le nom de cbâte* lains , se vantant presque tous de descendre des anciennes familles nobles établies dans ce duché depuis la quatrième croisade , et conservant précieusement leurs généalogies dans leurs archives ou leurs mémoires , et leurs armoiries sculptées au-dessus de leurs portes, les catholiques do Naxie manifestent la plus grande antipathie pour toute es* pèce de travail et se perpétuent dans leur misère par les prétentions de la vanité. L'usage d^ la langue française s*est généralement conservé dans ces familles , qui donnent fort Il faire par leurs exigences aux excellents pères lazaristes que la France envoie et entretient dans cette ile.

Le clergé régulier latin dans les Cyclades se compose : de cinq jésuites, dont trois dirigent le séminaire deSyra , et deux celui de Tinos ; de deux capucins , Tun à Syra , l'autre à Naxie , auxquels la France fait un traitement de 600 francs * ; de quelques franciscains établis à Tinos sous la protection de l'Autriche, et des lazaristes placés particulièrement sous la protection du gouvernement français. Ces derniers ont succédé, par arrêté du roi en date du 5 janvier 1783, h tous les droits et privilèges et à toutes les possessions dont jouissaient les jésuites. L'ordre de Saint^Lazare a son centre et ses douze directions h Paris, et envoie des missionnaires dans toutes les parties du monde. Lesupérieur des missions du Levant réside à Constantinople, où il a récemment érigé un collège. Il a aussi fondéà Smyrne une institvition pour les filles, établissement qui manquait

^ Lft société de la Propagation de la foi de Lyon a envoyé de plus, en 1840, une lomme de 4,ooo francs au oapuoin de Syra , boitime intelligent et fort raipecté.

en Orient. Les prêtres de Saint-Lazare ont deux établissements en Grèce , Ton à Naxie , l'autre à Santorin , et dans tous deux ils s'occupent avec fruit du but spécial de leur mission , qui est de desservir les chapelles consulaires et d'apporter tous leurs soins à la formation des ecclésiastiques et à l'instruction des jcilnes gens. Ils ne sont pas soumis aux pratiques rigoureuses des autres ordres religieux. Leur genre de vie n'a rien d'austère , et ils ont su partout se concilier l'estime et l'affection des habitants par la facilité de leur commerce , la moralité de leur conduite , leur bonne éducation et leur charité. Â Naxie , les biens qui leur ont été laissés à la suppression des jésuites leur rapportent un revenu de â,Ol)0 francs consacrés à des œuvres de bienfaisance. En même temps les bons soins donnés par eux à leurs terres eli5 leurs deux maisons de campagne, situées dans les parties les plus agréables de Naxie, pourraient servir de modèle aux autres agriculteurs dans une île où on tendrait plus vers le progrès qu'on ne le fait à Naxie. Mais la vanité des châtelain» a parfois suscité aux lazaristes des obstacles et des tracasseries contre lesquels l'appui amical et conciliant du gouvernement français a souvent seul pu les soutenir.

Avant la révolution grecque , la France possédait un droit de protection reconnu sur tous les catholiques répandus dans les Cyclades, la Roumélie et la Morée. Au moment où un souverain indépendant fut donné à la Grèce, la France renonça à un droit qui pouvait blesser l'indépendance du nouvel État auquel on donnait une place parmi les États européens ; mais il fut stipulé , par un protocole de la conférence de liOndres en 1830 : que la religion catholique jouirait en Grèce du libre et public exercice de son culte ; que ses propriétés lui seraient garanties; que les évêques seraient maintenus dans l'intégralité des fonctions, droits et privilèges dont ils jouissaient sous la protection du roi de France , et qu'enfin, en vertu des mêmes principes , les propriétés appartenant aux anciennes mis-

sions françaises seraient reconnues et respectées. C'est ce protocole qui a protégé les lazaristes contre les usurpations de leurs propriétés. Ces disciples de saint Vincent de Paul et les capucins , qui n'ont rien de la malpropreté ni de l'ignorance des capucins d'Occident , sont un ferme point d'appui à la fois pour le catholicisme et pour une civilisation progressive et régulière en Orient. Malheureusement la cour de Rome , au lieu de prêter son appui à ces idées tolérantes et éclairées, aime mieux faire appel aux jésuites, qui divisent au lieu d'unir, cx>mpriment les idées au lieu de les diriger, éteignent au lieu d'éclairer. L'épiscopat catholique de Grèce ne semble pas non plus , il faut le dire, comprendre sa vraie mission. C'est à la France surtout qu'il appartient de faire bien comprendre à la cour de Rome, si intelligente sur ses intérêts , qu'ici son véritable intérêt est de faire choix d'hommes éclairés et tolérants qui sachent prendre le devant dans tout ce qui est bon, et appuyer le triomphe du catholicisme sur le triomphe de la civilisation.

Après avoir examiné l'état actuel de l'église latine , que nos croisés de 120/i avaient étendue sur toutes leurs possessions de Grèce , je recherchai s'il n'existerait pas autour de moi à Syra quelques vestiges des établissements féodaux qu'ils y avaient fondés , lorsque le duché de la mer Egée fut déclaré la seconde des hautes baronnies de la principauté française d'Achaye et donné à un Sanudo de Venise ; mais je ne pus relrouTer aucun reste de l'an- * cienne forteresse bâtie alors dans l'île de Syra.

Mon examen terminé , je jetai un dernier coup d'oeil sur cette vue enchanteresse de la mer Egée , parsemée de gracieuses îles qui brillent comme des escarboucles aux rayons du soleil couchant, et je me disposai à prendre place sur le bateau à vapeur grec it Maximiiien pour me rendre au Pirée. Là direction de nos bateaux à vapeur a grand besoin d'être réformée. Nous avons été les premiers à frayer la route , il ne convient pas que nous restions en

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arriéré quand d'avitrea sont arrivés aor nos traoes et oui profité des premières fautes inévitables pour faire mieiu. Les quarantaines différentes doivent amener différentes mesures. Les quarantaines de Grèce sont de sept jours, celles de Turquie de quatorze» celles d'Alexandrie de vingt et un jours, et la plus forte entraine nécessairement les plus faibles. Il résulte de là que, comme ee sont nos bitioienis d^^Alexandrie qui desservent la ligne d'Athènes, tout ?oyA« geur arrivant de France ne peut profiter, pour se rendre au Piréo» des bâtiments français, puisqu'il s'imposerait presque continuellement la totalité de la quarantaine d'An» iexandrie* Le même inconvénient se présente pour retour» ner de Grèce en France. Comme on prend à Syra les voyageurs de Consiantinople et d'Alexandrie, on est obligé de subir à Malte une quarantaine de vingt et un Jours ; tan«dis que, si on prend la ligne autrichienne du Pirée à Trie^» on arrive à Triesie en libre pratique, le gouvernement au» tricbien vous comptant comme quarantaine les sept jours que vous passez en mer de Corfou à Trieste. C'est que le gouvernement autrichien # qui est raisonnable et fort ^ ne se laisse pas faire la loi par le conseil de santé de Trieste» comme npus nous la laissons faire par le plus ignorant et le plus avide des conseils de santé , celui de Marseille.

Quoique ie Maasimiiien fût en si piteux état que oe voyage fut la dernière de ses navigations et qu'il dort de«< puis sur les cbantiers de l'île de Poroj , je me décidai k le prendre plutôt que*de subir avec le bâtiment français un# quarantaine de quatorze jours que je pouvais éviter, |je tcmi)8 d'ailleurs était magnifique; et j'ai l'habitude en voyage de ne tenir aucun compte des hasards et d'aller toujours en avant, m'en reposant sur la fortune. La chaudière bouillonnante du Ma^imitien m'appelait, je patiis»

Notre époque a aussi ses merveilles qui ne saisissent pas nioins l'imagination que les merveilles de la mythologie antique* La mer était calme comme le plus beau lac , ^ un souffle de vent ne ridait sa surface i les voiles de lotis

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es bititiimits totïibaient molles et abandonnées comuie les membres d^an homme frappé de paralysie : et cependant, mattres d'un agent qui supplée à la nature et qui la mai^ trise, la vapeur, nous étions embarqués pour arriver k heure fite, et, avec notre frêle bateau et sa médiocre pnijssaneo de vingts-quatre chevaux, nous cheminions sur cette mer im* mobile. U y a aussi de la poésie dans la science et dans l'industrie humaines » q^snd elles s'élèvent k cette bnu* leur.

La navigation de Syra au Pirée n'a rien de la monotonie des navigations ordinaires , surtout quand le soleil luit et que la mef ^st fsvorabie. Le speclaele qu'offre le hotd d'un baieeu i vipeur eq Orient m d^jà un point d'observatioi} intéressant pour toul nouvel arrivant d^i régions occiien* talcs. Ici une jeûna et jolie Athénienne aux grands yeuY tendres, m% petites dénis blanches , à la taille souple , au palier un peu mignard» arrivant d*Odessa ou de Constantinople, étend sous ses petits pieds bien chaussés son ouit^ chourf flisse et^ dérobant mal ses reganls sou3 son chspeau papisim) « les lan^ fort coquedement autour d'elle. Le se tient debout un ingiats, immobile de geste , d*osil , de figure, avec an long ohâie écossais qui le drape assez pitto^ reiquammit par*dessus le oostume le plus irréprochable, arrivent fout exprès d*Oxford pour passer dix-sept jours, ni |rias ni moins, dans une visite à Marathon, Platée, Thè-i^ hes , ke Thermopyles , Delphes et quelques autres Ueuic classiqaes indiqués par son itinéraire. A côté de lui» penché sur le bord du bâtiment, un fier Rouméiiote au front large et haiil, à Pcail vif, ab cou épais, k la moustache bien fbur-^ nie et tombante, les jambes vêtues de la guêtre homérique^ la ediiuire garnie d'pn beau eangiar et de doux pistolets damasquinés, les <^paules recouvertes d'une blanche toison au-dessus de sa blanche fustanelle resserrée for une ceinture de soie qui lui fait Une taille de guêpe ^ semble poser pour le voyageur européen. Plus loin , un Arménien à la longue robe et è I4 langue barbe, assis sur ses jambes «ve^

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calme , et faisant passer successivement entre s^ doigts tous les grains de son chapelet ; un jeune palicare coquet et insouciant près d*un juif inquiet et observateur; des matelots d'IIydra parlant durement le rauque albanais , et moi au milieu de tout cela arrivant tout exprès de Paris en Grèce pour mieux connaître mon histoire de France ; tous les costumes, tous les goûts, tontes les langues , toutes les physionomies, tous les caractères si opposés souvent aux physionomies : voilà , avec bien d'autres nuances , ce qui se rencontrait à bord du bâtiment à vapeur qui me conduisait de Syra à Athènes.

En dehors du bâtiment , le spectacle des lieux qui se dérobent successivement devant vous occupe puissamment aussi et l'œil et l'esprit pendant cette course de huit à dix heures. A peine a-t-on passé entre les Iles de Thermia et de Zéa , si renommées par leur chasse aux perdrix , que vous apparaît le cap Sunium avec ces belles colonnes encore debout sur le faîte, qui lui ont fait donner le nom de cap Colonne , et tout à côté de ce petit îlot appelé poétiquement l'île d'Hélène, où, dit-on, celle qui devait être un jour la femme du malencontreux Ménélas commença par faire de fort borne heure sa première chute en faveur de l'heureux Thésée. Quelques va-et-vient de plus du piston de la machine à vapeur conduisent en vue d'Égine et du temple qui domine encore ces hauts lieux ; puis vous apparaît Salamine avec ses grands souvenirs, et par derrière, dans le lointain, le sommet du tragique Cithéron; bientôt se présente, tout en face de vous, le mont Hymette, toujours renommé par son excellent miel ; et au pied le rocher, glorieux de l'Acropolis, portant comme une couronne les magnifiques débris du Parthénon qui le signaient à l'adniration du monde.

A mesure qu'on approche de terre il faut descendre un peu à des idées plus prosaïques. Le passé est en ruine, et le présent est en constructions de pacotille. Les deux piliers qui ferment l'entrée du pork du Pirée portaient autrefois

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