GOLFE DE NAUPLIE
ques de la Palamîdi , qui me reportaient à Tépoque do mon compatriote Guy d*Enghien , successeur, au temps des croisades , de la i)aronnie de Diomède , et le lion co* lossal sculpté dans le rocher, en souvenir des Bavarois morts en Grèce, à Timitation du lion de Lucerne, et le faubourg de Pronia, où siégea le congrès national, et les quelques salons où j'aimais à recueillir les bons souvenirs conservés à nos compatriotes. Avant de continuer de là mes courses équestres à Tripolitza , à Sparte et dans tout le Péloponnèse, je voulus profiter de ma résidence à Nauplie pour mettre à fin quelques excursions maritimes nécessaires à mes recherches. IVlon ami Canaris le brûlolier , dont le nom et Théroïstâe sont si connus en Europe , est préfet maritime ou navarque de Nauplie. Il alla au-devant de mes vœux , et avec une complaisance parfaite mit à ma disposition un joli bâtiment armé de trois canons et pourvu d*un excellent équipage et d'un capitaine expérimenté. Je fis porter à bord quelques provisions , du bon vin de Té* nédos, quelques livres et cartes, et me disposai à faire Toile dès la première brise du matin.
A peine sentîmes-nous le premier souflSe d'air frais de l'embat qui ride mollement l'eau à la première apparition du soleil sur notre hémisphère , que nous levâmes l'ancre pour nous diriger vers Astros et Monembasie.
Aussitôt qu'on est sorti du port de Nauplie, et qu'après avoir passé entre la ville et le fort Bourzl , bâti sur les fon* dements d'une forteresse vénitienne, on s'avance dans le golfe de Nauplie , la vue s'agrandit et s'embellit à chaque instant. Au-dessus des terrains bas qui terminent le golfe surgissent la vieille Tirynthe et la montagne plus irapo* santé surmontée des ruines de Larissa , forteresse d'Argos; au-dessus de Nauplie s'élève le mont Palamidi avec les ruines de sa forteresse franque ; et tout vis-à-vis , de l'autre côté du golfe, au-dessus des marais où se tenait l'hydre de Lerne , apparaissent d'autres ruines franques , celles du château de Lerne , vastes encore et d'un grand
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caracière. J'eds'totit le tinnps d'admirer dans leur ensem* bte et dans leurs détails chacun des tableaux qui se dé-^ roulaient devant moi ; car, quoique nous eussions déployé toutes nos voiles , à peine pouvions-nous recueillir asseï de vent pour nous avancer lentement vers la hante mer* Je naviguais dé^ï depuis près de cinq heures, et je n'aper-* cevals que de bien loin i'Ua de Spetzia à Te^^tréoiité de rhorizon , et étais menacé d'une booace qui pouvait vw retemr jusqu'au coucher du soleil k la hauteur à» Vik d'Haliousa ou Makro^Misf , sans me laisser parvenir jus* qu'à Astros , qoe je voyais m'ouvrant ^ petite baîe à dem on Crois milles de distance. Je me décidai h foire mettre en mer la yole de la canonnière pour aller, avec quatre bons rameurs , jusqu'à Astros, pendant que la canonnière s'a* vaneerait lentement et viendrait me rejoindre , soit dans la nuit , soit le lendemain , au port d' Astros , ou en vue du port , si le vent ne lui permettait pas d'eutren
Le temps était superbe et la mer légèrement ondulée de vagues upies et régulières qui me berçaient doucement et annonçaient un calme prochain, Ma navigation fut des plus délicieuses. £n avant d' Astros est un petit monticule surmonté d'fum tour et des ruines d'un cbiteau du moyen âge, du haut dnqu^l on pouvait surveiller tout ce qui entrait dans le golfe, Ausntôt qu'on a doublé ce monticule , vous apparaît la ville d* Astros au (bnd d'une jolie petite baie. I#es maisons, asser grandes , ^ont isolées les unes des autrea comme autant de pyrgos ou tours de défense, et se prolongent jusque sur û pente du monticule. Au delà de cette peU(e ville oit unç fertile vallée plantée de vignes, d'oliviers, de mûriers ^t d^ citronniers, et arrosée par le T^pius, qui descend des montagnes environnantes et se jelte dans le golfe au^-des^usd'Astros. C'est dans ce vallon, Ik l'ombre des orangers et des citronniers à défaut de mai- SQQs et en présence d'une population animée , qui affluait de toutes parts, que se réunit, en 1823, le congrès national d' Astros, présidé par le vieux bey du Magne Pierre
ASTHO». 295
Màvfomîehalis. £n se séparant^ le 18 (10) avril, le coii' grès d'Astros , èû dépît da Felds de» grandes pumàûo» réanies à Yérone , déclara de ooOYeaa Texiaieiiee et Vindépendance polhiqoes dé la mtUm grecf^ae^ n'en reposaot stir le déVGtiement de B^ë eompatriotes et les aentlmeiiu d'hu mainte de r£urope édairée pofir ajoiHer le fait m droit, et compléter son œntre. Letemps^, qài trompe tant d^espérances , a da mdns réalisé celle-là.
Mon bat, en me faisant déi>arqcfer à Asiro», était d*«|]er visiter les niirres d*tin cbâfteati sîtaé h quatre en cfiiq lietfe» de là , et connu dans les fraditiooa dti pays sons^ le nom de Châtean de La Belle {Castro fis Oraioê), Je 6» demander des mulets à Astros. Il fallut lea envoyer cherdier dannlea champs, car on était alors occupé de» iravatix de la movH son : c'était le jeudi B jaiHet Chacun mh le plii^ grand empressement à m'obliger ; les muleta arrivèrent , et je ne m» en route. La chaleur était eitréme à nndi ^ heure k laquelle je partis ; cependant quelques brises adoucissantes descendaient de temps k autre de la montagne , agitaient l^èrement Tair et me procuraient un peu de fraicbeun Il faut une bonne heure pour franchir la plaine d'Astros de^^ côté. Il y avait beaucoup de vie autour de moi » et partout on était occupé k battre le blé à Taide de six chevaux qui pivotent sur un point et foident les épis de manière à en détacher le grain* Cette méthode de battage» usitée dans toute rAâe,r s'est conservée depuis les lemps lee plus anciens et a kmg-teinps été employée en Europe t ainsi qu'on peut le voir par ces aires pavées et circulaires que l'on rencontre parfois dans les villages abandonnés et an milieu des champs. La niélhode de vendange usitée dans les vignes de la plaine d' Astres raf^lle aussi tout à (ait les Hsa^^ aniiques. Le savant Tournefort la décrit de la manière la plus exacte en parlant de Milos.
« Chaque particulier, dit-il S a toujours dans sa vigne
^ Voyage du Uvant, 1. 1, lettre iv, p« 19t.
UQ réservoir de la grandeur qu'il juge à propos , carré, bien inaçooné , revêtu de ciment, mais tout découvert. On foule les raisins dans ce réservoir. Après les y avoir laissés sécher pendant deux ou trois jours et à mesure que le moût coule par un trou de communication dans un bassin qui est au bas du réservoir, on remplit de ce moiit des outres que Ton porte k la ville. On les vide dans des futailles et dans de grandes cruches de terre cuite enterrées jusqu'à l'ouverture, dans lesquelles le vin nouveau bout tout à son aise sans marc, et on y jette trois ou quatre poignées de plâtre , suivant la grandeur des pièces. »
Pour conserver quelques mois un vin aussi grossièrement fabriqué , les Grecs y ajoutent de la poix-résine tirée des pins appelés pcvka : ce qui lui donne un goût détestable. M. Bory de Saint- Vincent pense que c'est à cause de cet usage antique que le pin était regardé comme l'arbre de Bacchus , et que son fruit ornait le thyrse du dieu, c Le nombre de tels pressoirs ou cuves eu plein air, ajoutet-il , bien tenus et pareils à des citernes sans couverture, m*étonna. J'en vis une douzaine non loin les uns des autres, et l'on me dit que Ton engageait des tragodes et joueurs de violon ou de mandoline pour l'époque où l'pn foulerait la récolte; les vendangeurs voulant être divertis, et se fatigant moins, à ce qu'ils prétendent, quand ils écrasent le raisin en cadence : comme au temps de Thespis^ »
Cette plaine abonde aussi en fort beaux figuiers qui couvrent toutes les pentes de la montagne. Le hameau de Sikia en a pris son nom. Leurs belles et larges feuilles vertes rafraîchissent et reposent la vue. Au pied de ces bosquets de figuiers s'étend un hameau gracieux renfermant les bâtiments d'exploitation des habitants du village de Meligou, placé pins haut dans la montagne. Ces bâtiments sont des cabanes ou calyvia , mais des cabanes pro. res , bâties de pierres , recouvertes de tuiles , et ayant souvent deux éta-
» Erpédidon scientifique de Morée, t. ii, p. 4'1.
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ges. Il y a ici un air d*aisance et d'activité qui charme. Une fois entré dans la montagne, on ne la quitte plus ; on est sur les dernières limites de TArgolide et de la Laconie.
En- arrivant sur un de ces plateaux élevés près du dert;en(/ ou défilé de Mélingou, mes guides m'indiquèrent qucl^ ques ruines au-dessus d*un des pics voisins, et je me hâtai de in*y rendre. Ce lieu, connu sous le nom d*Helléniko, offre les restes d'une ancienne citadelle hellénique. Le sommet est couvert de murailles composées d'immenses pierres brutes d'inégale grandeur, mais de manière à indiquer cependant une ligne régulière d'assises. Ces premières assises, composéesde pierresde forme généralementpentag-)nale, comme le sont les murailles dites cyclopécnnes suivant M. Peiit-Radel, sont recouvertes par d'autres assises composées d'énormes pierres quadrilatères taillées rudement. Près des murailles est une vaste citerne. Le passage défendu par cette forteresse conduit en Tzaconie , et était à toutes les époques important à garder. Pendant l'occupation du Péloponnèse par les croisés français, du treizième au quinzième siècle, la turbulence inquiète des Tzacons qui arrivaient d'Arakhova et d'Hagios-Peiros avait fait multiplier les châteaux francs de ce côté , et le Château de La Belle, que j'allais visiter et qui était placé sur le versant opposé d'une autre montagne, du côté de Xero-Campi, était une de ces fortes positions des Francs.
Le plateau de Xero-Campi , ou le champ sec , semble le rendez-vous général des perdrix , qui y abondent en aussi grand nombre peut-être que dans les îles de Thermia et de Zéa , où je les ai vu chasser d'une manière tout à fait particulière. On applique sur deux bâtons croisés une large bande carrée d'étoffe fond gris à bandes noirâtres ; sur cette bande on pratique deux petites ouvertures , comme deux yeux, bordées d'un liséré rouge, et une autre ouverture un peu plus grande, bordée aussi d'un liséré rouge, au-dessus du point où se croisent les deux bâtons. Armé
de cette espèce de banpière, derrière laquelle il se dérobe, le chasseur s'avance doucement vers l'endroit où sont posées les couvées de perdrix , regardant par les deux trous creusés pour les yeux et appliquant son fusil à la troisième ouverture. A l'approche de cet épouvantail, les perdrix les plus éloignées prennent la fuite; mais les plus rapprochées sont comme terrifiées et se blottissent sans mouvement à l'endroit même où elles sont arrêtées. Les gens du pays disent qu'elles croient voir planer qn ^igle aux ailes déployées. Le large panneau gris produit sur elles l'effet de l'œil du faucon. J'ai assisté à cette chasse , et j'ai été témoin de cet effet. Le chasseur peut ainsi s'avancer près des perdrix , les viser à coup sûr, et quelquefois pême les prendre à la main et les tuer avec le bâton.
Le plateau de Xero-Campi est terminé par un ravin arrosé par la rivière Lepida , qui le suit en le fécondant depuis Hagios-Joannis jusqu'à Platanos. Cette partie de la route offre un joli paysage : le ravin est verdoyant , la rivière est vive et murmurante , la chaîne de pnontagnes est rudement taillée à pic; et au fond de la gorge, au point où elle s'ouvre pour s'élargir en une vaste plaine, se voit tout en haut de la montagne , ^ssis d'qne manière fière et pittoresque, le Château de La Belle. Pour gravir des bords du torrent au sommet de ]a colline , il me fallut trois quarts d'heure. Les pentes, quoique rudes, sont recouvertes d*m\e bonne terre végétale jusque fort près du sommet , qui se termine en un rocher d'un difficile accès dont les interstices sont couverts d'arbrisseaux de toute espèce. Au-dessus de ce rocher s'élèvent les ruines du Château de La Belle. On conçoit à merveille toute l'importance d'une semblable position. A l'aide de ce château, on pouvait arrêter les excursions que les habitants de la Laconic faisaient d'Arakhova et d'Hagios-Pelros jusqu'en Argolide; et sans la permission du seigneur de ce château, dont la garde était sans doute confiée à quelque chef puissant parmi les Francs, il était impossi)))e de s'ayeniur^r dans les défilés des Mélin-
CASTRO TIS ORAIAS. 39^
ges*. Du haut de ces ruines on embrasse une fort bellci Tue. Toute la chaîne de l*antique Pârnon, le Malevo actuel, se développe sous vos yeux avec tous ses embranchements ; au delà se dérobe derrière les montagnes , entre la chaîne du Parnon etcelleduTaygète, la belle vallée de TEtirotas, tandis que, du côté d'Asiros, la mer s*ouvrë devant vous et vous laisse toir llle de Spetzia, et au delà, très-rapprochée à cause de la pureté de l'atmosphère, Tîle d'Hydra aux nobles souvenirs. Çà et là dans ces vallées et sur ces collines sô&t Cernés de jolis villages et hameaux parmi lesquels je reconnus avec joie Dragalivos en Tzacoriie , mentionné plusieurs fois dans la Chronique de Morée sans quMl soit indiqué sur aucune carte. Chaque village ici possède de jolies calyvia bâties au milieu de terres en culture. Âujourâ*hui que le pays est plus sûr lès habitaiits des villages bâtis stir des hauteurs faciles à défendre descendent pehdant rhlver sous le climat plus doux de leurs gracietisês calyvia, auprès de leurs oliviers , de leUrs tnûriers et de lèUrs figuiers ; puis $ pendant les grandes chaleurs , ils quittent leurs calyvia de la plaine pour la température plus salubre de leurs villages des montagnes.
Les ruines du Château de La Belle (Castro lis Oraias) sont encore assez considérables. Les murailles de la double enceinte qui ferme le haut de la montagne partout oui le rocher n'élevait pas un mûr naturel impénétrable, sotit en grande partie conservées. La porte d'entrée n'est écroulée que dans le haut, et une fenêtre de le seconde enceinte subsiste tout entière. Tout à fait sur le somtîiet s'élevait une vaste tour carrée qui se tient encore debout en ne conservatit guère que le quart de sa hauteur ancienne. Le reste est un amas de décombres sur lesquels pousseiit deâ arbres et arbrisseani dont lé vent a .transporté les germes au milieu de ces rochers. Assis au milieu de ces ruines franque aux derniers rayons du sdleil qui illuminaient à l'occident les
* Ancienne population slave.
4iQ GRÈCE COKTINEXTAI.E ET UORÉE.
p'>intes du Taygète tandis qu'à Torienl l'île d*Hydra brillait encore par ses masses rocheuses au milieu d*une mer éclatante, tous les temps , toutes les gloires, toutes les iufurtune^i se présentaient en foule à ma pensée. La gloire antique avait disparu , mais les malheurs qu'avaient amenés les invasions étrangères du moyen âge avaient cessé de peser sur la Grèce; et l'île d'Hydra , qui s'était signalée d'une manière si brillante dans cette rénovation politique , m'apparaissait pour me rappeler à la confiance du p^é^ent et à l'espoir de l'avenir. Le lieu où je me trouvais , les ruines sur lesquelles j'étais assis me reportaient aussi à une des époques les plus dramatiques de notre histoire nationale. Quelques Français aventureux étaient venus au treizième siècle s'implanter dans ce pays avec leur religion , leurs coutumes guerrières , leur langue et leurs mœurs. Le flot des âges avait poussé sur ces mêmes rives, du fond de l'Asie, une race nouvelle , la race turque, qui avait succédé à la domination de la race franque, déjà fort affaiblie par l'anarchie féodale. N'était- il rien resté des souvenii*sdu passage des seigneurs francs, mes compatriotes, que ces décombres amoncelés autour de moi ? leur bravoure si chaleureuse , éprouvée dans tant de luttes , comme leurs mœurs si diverses, n'avaient-elles laissé aucune trace dans la mémoire des habitants et dans les traditions du pays? J'avais amené avec moi sur la montagne le pasteur d'un troupeau des vallées de la Tzaconie. J'interrogeai ses souvenirs , je fis appel aux traditions , si vivaces dans les pays de montagnes isolés du mouvement du reste du monde , et il me chanta une vieille ballade que j'écrivis sous sa dictée : c'était la naïve histoire de la dernière lutte soutenue par les seigneurs francs possesseurs de ce château- fort, et cette lutte était celle qui avait fait connaître ce château aux âges suivants sous le nom de Château de La Belle ; car le défenseur de la forteresse était une belle Française aux éeiies rohes franquts et au cœur tendre. Je rapporterai ici cette simple ballade d'après le chant de mon berger.