LE CHATEAU DE LA BELLE
J*ai vu tou!i les châteaux , Tous je les ai parcourus; Mais comme le cliâteau de La Belle Je n'ai yu aucun cbâleau.
Une belle fiUe de France aux belles robes franques Défentlait ce fort château :
Elle combattit les Turcs pour le défeudre ; Pendant douze ans elle les combattit.
Pendant douze ans elle les vainquit tous :
Elle vainquit» cette belle Franque aux robes franques ;
Et ils virent quMls ne pourraient la vaincre
S'ils ne recouraient à la trahison.
Sans la ruse et la trahison , Étrangères an cœur de la belle Franque, De la belle fille aux belles robes franques , Ils ne pouvaient vaincre ni elle ni son château.
Et un jeune seigneur turc ,
Un Turc fils d'une Grecque,
Imagine une trahison
Afin de tromper la généreuse Franque.
Il prend des vêtements de femme , Des vêtements de femme pauvre ; Il passe un oreiller sous sa robe Et se donne Tair d'une femme grosse.
Il a pris des vêtements tout noirs Pour mi(Mix éveiller la pitié , £1 il fait le tour du cliâteau-fort, Et il vient à la porte, et il appelle.
« Ouvrez-moi, pauvre malheureuse que je suis; < Ouvrez-moi, pauvre orpheline que je suis: » Je suis grosse, et mon fardeau me pèse;'', » Car je suis dans le mois de mon enfantement.
409 GttÈCB CONTIHENTALB ET ttOREE.
» Belle Fninquc aux belles robes franques, « Belle Franqiie an î*ran(l c(rnr, » Écoutez la prière d'une orpheline, » Et donnez repos à une femme grosse. »
La beHe Franque, la bonne princesse
Aux belles robes frasques et au grand cœur,
Du haut de ses créneaux la vit ;
Elle la vit, et ses entrailles s'en émurent.
Elle appelle aussitôt son t)Ortief :
« Bon portier de mou bon château , » Apporte-moi tes bonnes clefs , » Tes clefs d'argent et tes clefs d'or. »
11 apporte ses clefs, le fidèle portier,
Ses clefs d'argent et ses clefs d'or ;
Et la belle Franque descend de ses créneaux ,
Et elle fait ouvrir la porte de son ch&teau.
Mais aussitôt que la porte fut ouverte ,
Voilà des rfailllers d'hoînmes qui enti-ent;
Et le château qu'ils n'avaient pu prendre pÀt la force.
Us le prennent ainsi par la ruse.
Et la fausse femme grosse tire de dedftous sa rdbe
Des armes qu'elle y teuëit cachées
Et tue par surprise la belle Frânque ,
La fille franque aux belles robes et ail grâhd cceiir.
J'ai retrouvé depuis plusieurs autres Châtëaut connus sous le même nom de Château de La Belle , dans Fîle de Thermia et dans le Maghe au midi de Mezapo , sut la côte occidentale, et la même ballade s*y est conservée avec quelques variantes. Peut-être est-ce la commémoration d*un fait qui s'est perpétué dans la tradition sans avoir laissé de trace dans Thistoire? Peut-être aussi n'fest-cé qu'un souvenir confus d'un autre événement à peu près du même genre arrivé dans les montagnes de la iMorée centrale, et qui est mentionné dans la Chronique grecque anonyme de la conquête de Morée par les Francs^
CASTRO TIS OBAtAS. 40^
«« bans le tfemps , dit le chroniqueur, de l'adminisiralion du tieux uiessirè Nicolas de Saint-Omer, seigneur de Thèbes fet bail dé Morée au nom de la princesse Isabelle de Villfe-Hardouin (vers 1291 ); un certain noble français domicilié en Chaitipagne, ôflpelG rtiessire Gedffroi de Brièré^ ei eousid du sëigilbdr de Caritéiiâ eri l^lobêe ; ayatit a|)pMâ (}ue ce seigneur venait de passet* danâ l'autre thondé sans laisser d'héritier, conçut Tidéfe de se rendre en Moi-éë pour réclamer, comme soi! héritage de famille, la seigneurie de Garilena. Il mit ses domâitleâ dé Champagtib en gage , emt)runta de Tàrgettt pour entrfetenit^ htttt Sergents qu'il voulait emmenei* aveb lui pour pat^àîtfè avec plus d'honneut-; prit des cet'lificâts des prélats et des seigtieUi-S de Gharht)agUe t^iii attestèrent, pàt* ledits téttidigtlages et leUhs scedUx , (}d'il était biéri le cdUsIh léj^ititUë et de saiig de tnessiré Geoiïï-oi » sëigtlëtii* de CàHlettâ ; fit des prépâratifo dignes de Sa naissante ; se mit à là tété dé ses huit sergents à cheVal , et pattit de la Champagne àHii de s'embarqtier dans le royaume dé Naples pbm là Mëréé. n
Le chroniqueur décrit l'arrivée dé GëolfrbI de Èriêre S la tour supérieure de Naples, ttù ste trouvait aldrs la prittcesse de Morée^ Isabelle de Ville-HardoUin , et se coWpàrutloii devant la cdur féodale dé GlarëUtzà eh Mdrée , qui rejette ses prétentions à l'héritage de soti cf)tisiri , se fondant sur la déchéance prononcée CoUtre la fatuillé du sëi-gneur de Garitena ft la suite d'une réVblte contré sbii ohcle Guillaume de Ville-Hardoin^ pHncede Moréë.
t Quand méssire Geotfroi de Brière^ continué le chro-t niqneuri entendit la décision que rendait cohtre lui là cour féodale , en opposition à toutes ses espél-attces ; il revint dans son logi^ et s'assit tout seul , pleurant et % lamentant comme s*il eût perdu tout le royaume dé France qui eût été sien. Après deux joutis il se mit à agiter dâiis son esprit et à considérer quelle serait sa posfticin s'il rdloarnait en France sans aVoir réuf^M dans feoh i^rojctj il vit que lotit le inoUde se rirait de lui et le blâiilërâlt d'élre
reTeno sans aucun autre résultat que d'avoir dépensé son argent. Il se dit donc en lui-uiéine : Plutôt mourir que de revenir sans rien faire et saus profit. Il fit alors amitié avec un certain homme du pays , et prit de lui ies rensei * gncments les plus exacts sur les places du pays de Gortys : telles que Araclavon et Caritena ; sur leur situation , sur la nature de leurs fortifications, sur la force de chacune , et sur les troupes qui les gardaient. Cet homme , qui connaissait fort bien ces deux places , lui donna les renseignements les plus circonstanciés , et messire Geoffroi de Brière bâtit Iji-dessus son projeL II s'avança dans Tintérieur de la Morée et arriva à Xenochori ; à son arrivée en cet endroit il feignit de tomber dangereusement malade , dit à tout le monde qu'il était attaqué de la dyssenterie , et s'informa où il pourrait trouver à boire de l'eau de citerne, qui est astringente. Un homme du pays lui apprit qu'il y avait d'excellentes citernes dans le fort d' Araclavon, et que c'était là qu'il devait envoyer demander de l'eau.... Un sergent de messire Geoffroi se rendit donc au château , où il trouva le châtelain. Il le salua très-humblement de la part de son maître , et le pria de lui faire donner de l'eau de la citerne : ce que le châtelain ordonna aussitôt. Le sergent entra dans l'intérieur de la forteresse et l'examina bien. A son retour il rapporta à messire Geoffroi ce qu'il avait vu. Dix jours s'écoulèrent et messire Geoffroi continuait tou« jours à dire qu'il était fort malade , et son sergent se rendait tous les jours dans la forteresse pour lui en rapporter de l'eau fraîche. Il fit dire ensuite au châtelain qu'il le priait instamment de venir lui parler. Le châtelain se rendit aussitôt auprès du chevalier, qui l'accueillit avec reconna»sance , lui expliqua sa maladie et le pria de le rece* voir dans la place, avec un de ses chambellans , et de lui donner une chambre pour y jouir de quelque repos et se procurer aisément de l'eau toute fraîche de la citerne ; le reste de sa suite devait rester hors du fort. Le châtelain , '^ui ne se doutait d'aucune ruse , promit aussitôt de le re-
CASTRO TIS ORAIAS. 40Ô
cevoir dans son fort. Le lendenaain , messire Geoffroi de Brlère y entra amenant seulement quelques effets. On dressa un lit, et il se reposa dans sa chambre n'ayant avec lui qu'un seul de ses sergents ; ses autres sergents étaient restés en dehors de la forteresse. Le chevalier se fit ensuite apporter peu à peu le reste de ses effets, parmi lesquels étaient cachées ses armes , et il continuait toujoui*s à garder le lit. De temps en temps il invitait le châtelain à dîner avec lui et lui faisait les plus grandes démonstrations d'estime et d'amitié , dans l'intention de lui inspirer une sécurité plus aveugle et de parvenir plus aisément à le troqfiper. Dès qu'il pensa lui avoir inspiré assez de confiance et qu'il crut le moment favorable , il invita auprès de lui tous ses sergents sous prétexte qu'il voulait faire son testament par la crainte de voir la mort terminer la maladie qui le tourmentait. Il leur fit alors jurer dans sa chambre de garder le secret sur ce qu'il allait leur communiquer. Après avoir obtenu leur serment , il leur expliqua le projet qu'il avait formé de s'emparer de la for* teresse d'Araclavon et du confiant châtelain.
» A cette proposition , les sergents se concertèrent avec lui et examinèrent les moyens d'exécution les plus propres à atteindre leur but. Aiessire Geoffroi régla tout. « J'ai ap* » pris, leur dit-il , qu'en dehors de la forteresse il y a une » taverne où on vend du vin , que le châtelain y va lui- » même , et que souvent il y prend place et boit avec les » autres. Voici donc ce qu'il me paraît convenable de » faire. Nous avons dans le fort une provision de pain et » de biscuit , et de plus une bonne quantité d'eau et au- B tant d'armes qu'il nous est nécessaire. Allez vous pro- » mener autour de cette taverne , et que deux ou trois » d'entre vous , les plus adroits , invitent à boire avec eux » le châtelain , le connétable et leurs meilleurs hommes » d'armes. Vous avez de l'argent en suffisance , donnez-en . f au tavernier; achetez beaucoup de vin et buvez avec eux » tant et tant que vous les enivriez. Mais, vous, faites bien
4o6 GRECE contihèntalc et Morée.
* attention de ne pas boire autant de ?in qu'enx , car nonst i perdrions ainsi ce qae nons espéttnis gagner. Dès que i tous VOUS serez aperçus qu'Ms sont ivres, que Tun d'entre
* tous sorte et vienne me trouver ici ; un autre le suivra,
* et successivement tous ses compagnons. Prenez alors le » poi'tier et jeiez-le hors du fort. £mparez-vous des clefs ,
* fermez les portes , nioutez sur les miirs au-dessiis Ae la « porte pour la garder et veillez à ce qu'on ne la brfllé » pas , de peur qu'on entre et qu'on nous fasse pristin- » niers. »
n Tout réussit ainsi que l'avait conçu GeolTroi de Brlère. Il resta maître du fort ; et les Français de l\lorée, témoins de son audace et de son adresse , s'empressèrent de se! Tadjoindre en lui conférant un flef bé^ëdltaii-e et eu le ma- Hant à une Française , Mal^gùeritë de Rozièred , flUë du seigneur d'Akhova , qui eut de lui Une fille appelée Hélène, îiiaHée à tin sire Vildiri d'Aunoy, seigneur d'Ârcadia : cdr toUs lés seigneurs français de Horée se mariaieiit séulemetit entre eux. »
N'est-il pas possible qtie ce récit de l'occupation d'une fbfteresse franqne , Si Pâide d'une ruse où l'on faisait appel i là pitié du châtelain , ait été ensuite altéré dans les souvenirs du pays et lié à quelqiie autre éténement dont Une fille de Français était Thérolne ?
Pendant que je me faisais chanter cëè ballades et raconter les traditions du pays, la nuit était survenue, nuit ëihbdtimée , niiit douce à pàsseï" eh pleiti air ad milieu de ces ruines.
Dès le matih je remontai sur mdU mulet et repris ma route vers Astros par un sentie!* moins bien tracé , mais qui traversait un pays plus gracieux que celui pat* lequel j'ataiâ t)assé depuis Helléniko. Je tne dirigeai par le haut Villdge de Mélingou^ qui domine une vallée pi'Ofohde et fertile. Il se compose de plus de cent maisons, fort bien bâties et assez grandes , isolées l'une de l'autre , et cfiac(]ne« entourée d'un jardin bien ombragé. AU bas du village s'é-
HEUNGOU. i07
tendent de vastes vergers de mûriers et de figuier^ TquI ici a un air d*aisance , car la population est active et le sol fécond* De Mélipgou jusqu'au hameau de Sikia , je ren- CH>ntrai des bandes de vingt , de trente , de quarante chenaux que Ton conduisait du village de la montagne aux calyvia de la prairie pour y battre le blé de la ferme, l^e ba<* meau de Sikia a un air d*aisance plus remarquable encore, La culture y est bien entendue et active. Sikia (les Figuiers), au milieu de ses berceaux de vignes et de ses beaux Qguiers, et au-dessns du ravin verdoyant sur lequel il se développe avec grâce , seqoble tout à fait un hameau de plaisance à la disposition et Tentretien duquel aurait présidé une volonti intelligente. En descendant de Sikia on entre dans la plaine d'Astros, animée par le travail des moissonneurs. Je la traversai avec rapidité au bruit du coup de canon qui m'annonçait l'entrée de mon bâtiment dans le port. Les quatre niatelots de la yole m'attendaient ; le vent de terre paraissait vouloir fraîchir et devenir tout à fait favorable après le coucher du soleil ; je m*arrachai non sans peine k Fempressement curieux des habitants d*Astros, qui me demandaient détails sur détails an sujet de mes investiga* tions du Château de La Belle et de leur résultat ; je me jetai dans ma yole , accompagné de leurs souhaits bienveillants , e( , appuyant vigoureusement sur les r^mes, noua glissâmes comme pn cygne sur une eau limpide , et en quelques minutes nous fûmes à bord de notre canpiinière. L'ancre fpt promptement levée au commandement dM capitaine , donné en langue albanaise; elle est la langue d'Hydra et de presque toute la marine grecque. Un souffle léger enfla doucement nos voiles ; puis ce souffle fraîchii^sant peu à peu les arrondit avec puissance , et nous nous éloignâmes rapidement de la côte. La nuit survint ; en me promenant sur le pont et en rêvant à ma course de la journée, je jouissais avec délices de cette belle mer et de cette spleudidc nuit. Ia lune se luva dans son plein ver§ dix heures et argenta la mer d'une longue lumière écla-
408 GRECB CONTINENTALE ET MOREE.
tante. Les flots immobiles étaient à peine plissés par les quelques rides nées du calme sillage de notre navire , rides aussitôt c ffacécs que formées. En face de moi était Astros avec les lumières de ses habitations scintillant çà et là jusqu'au haut de la colline ; et de l'autre côté, Speizia et Hydra dans le lointain. En présence de cette belle nuit si calme et si chaude , au milieu de ce profond silence , on conçoit tout ce que cet imposant spectacle devait inspirer d'idées poétiques k des hommes aussi heureusement organisés que les anciens Grecs. Ne pouvaient-ils pas penser à chaque instant qu'à ces doux reflets de lumière Diane allait descendre avec ses nymphes pour se baigner dans ces eaux d'azur, et qu'Amphitrite et Vénus allaient en sortir avec tout leur cortège pour se promener sur cette mer unie et jouir comme eux de la pureté des cieux !
Le vent ne réalisa pas, pendant que je dormais , les espérances qu'il m'avait données , et il tomba tout à fait api*ès le lever du soleil. C'est une chose curieuse à voir pour un voyageur que l'état profond d'abattement dans lequel le calme jette les matelots de tous les pays. Le silence le plus complet règne à bord , le narrateur le plus intrépide s'arrête anéanti ; le plaisant le plus déterminé ne peut faire entendre que le cri sourd de distychia (malheur) ! on dirait que vaisseau et équipage ont été frappés par la baguette d'une fée , et privés du même coup du mouvement et de la parole. L'homme sent que sa force ne peut agir contre le néant et devient impuissante contre le vide. Mais que le vent commence à s'annoncer de bien loin par une longue bande noire qu'il trace sur les flots , à l'instant tout s'anime, tout se met en mouvement, les cordages et les voiles s'apprêtent : l'enchantement a cessé ; la vie, le mouvement et la parole sont revenus en même temps. Le vent contraire même n'abat pas les matelots , il les anime ; car chacun fait alors appel à sa force et à son adresse , et le danger même devient un stimulant de plus.
Le vent contraire succéda, en effiet, au calme et nous
SI^ET21A et HYDftA. 40d
ponssa à an jet (Varbalète du rocher plat et aride de Spetzia , puis dans la direction d*Hydra.
Pendant la nuit suivante il nous fut enfin plus propice, et nous pûmes reprendre notre route vers Moneinbasie. Nous longeâmes les côtes rocheuses de la Tzaconie jusqu'aux ruines de Tantique Zarex, aujourd'hui port Hiéraka ; nous doublâmes le port Hiéraka et vîmes pointer, à Textrémité de Thorizon, les rochers du cap 3ialée : nous n'étions plus qu'à peu de distance de la montagne sur laquelle s'élève le fort de Monembasie , qu'il fallait tourner pour entrer dans la ville bâtie sur le côté du sud ; le seul qui ne soit pas complètement à pic. Nous laissâmes sur notre droite ks ruines de l'antique ÉpidàureLimeri, nous doublâmes la montagne et jetâmes Tancre dans le port de Monembasie , dont le nom , par corruption , est devenu Malvoisie. D'après ce nom , qui désigne un vin d'une si'excellente qualités J6 m'étais attendu à voir autour de Monembasie des champs fertiles et de riches vignobles ; mais Monembasie n'est qu'un rocher nu et stérile , et les terres environmntes sont sèches et dépourvues de toute végétation. La montagne sur laquelle est bâiiela ville , d'étage en étage, entre deux murailles qui la resserrent en se rétrécissant depuis la mer jusqu'au sommet , est un îlot rat^» taché à la terre par un pont de pierre de plus de cinq cents pieds de long et défendu à son entrée par une tour carrée vénitienne. Monembasie fut une des dernières places de Morée qui tombèrent entre les mains des croisés français à la suite de la prise de Constantinople. Le prince Guillaume de Ville-Hardoin, troisième prince français de Morée, s'en empara vers 1250 après un siège de trois ans, dans lequel les Vénitiens lui avaient donné l'appui de quatre bâtiments pour opérer le blocus par mer en même temps que les troupes françaises bloquaient la ville par terre. La
1 Le vin de Malvoisie ne se trouve plus que dans Tile de Santorin.
41i) GRECE COiiT|MEMtA|.E ET IfOREE.
Chronique grecque de Morée donne l'histoire de ce siège , pendant lequel le prince le;^ tint resserrés « coinipe on ros~ sigool dans sa cage*;» et elle cite les conditions honorables qu*il leur accorda en leur permettant de ne ser¥ir que sur mer, et en leur concédant des terres dans le pays plus fertile de Yatica , vers la pointe du cap IVialée.
Monembasie ne resta pas long-temps e^lr^ les mains des princes français de Morée. Le prince Guillaume dç Ville- Hardouin, ayant été fait prisonnier en 1259 dans une bataille livrée en Thessalie contre Tempereur grec de Nicée, fut obligé , après trois ans de captivité et après l^ perte de Gonstantinople par Baudouin, de donnar pour sa raqgon, en 1263 : la forteresse de Mistr^, qui commandait la yallée de Sparte ; une forteresse dans le Magne , qui donnait aux Grecs la facilité de se faire un appui des Maînote^ ; et la ville de Monembasie , qui était un point facile h défendre par mef et propre à alimenter Tindiscipline des montagnards de la Tzaconie, L'historien grec George Phr^ntzi , dont le beau-frère Grégoire Paléologue-MamDnas administrait cette ville en 1406 au nom de Temperepr grpc , raconte avec exactitude les phases historiques de cette cité, dont il fait le plus grand éloge : « Je ne dois pas , dit-il^, oublier de dire de combien d'honneurs et de quels grapds privilèges , grâce à la honte de la ville et au^ vertus des citoyens , )e$ empereurs comblèrent successivement et l'église de ftlonembasie et les habitants de cette excellente forteresse. Cette ville mérite bien en effet son nom de Mon-Ëmb^sie (entrée unique), car on ne peut y pénétrer que par un côté ; et sa force n'est due ni à l'œuvre ni à l'art des hommes mais à la nature , et il est impossible de trouver sous le soleil une autre forteresse aussi inexpugnable contre toute machine de guerre... Les habitants sont ^ussi propres aux choses de mer qu'aui^ choses de terre. Habiles.
* p. 71 et 72.
ÉoiVEHBASiE. 411
marifas^ ndn-scuteiuent ils possèdoni nn gràiid nombre de navires de commerce avec des pilolés et matelots exercés ; mais ils fournissent encore des chef^ et des matelots ha-^ biles à la flotte impériale. Stir terre ils sorit cavaliers et
archers adroits ^ el fantassins braves et expérimentés
Leur église, déjà honorée dé grandes faveurs par les em- {)erears qui précédèrent les empereurs latins, fut comblée de nouveaux biens eii 1292 par un chrysobulle de remt>ëi*etlr Androdic. » Le despote Thomas Paléologue , se voyant bord d*ëiat de la défendre , en fit don en 1A60 an pa()e i maiâ leâ Yéiiitiens , profitant du découragement des habl-^ tants à l'aspect des victoires des Turcs dans le Péloponnèse^ ft'en emparèrent en 1^6^.
Les Yénitiens regardèrent Monembasie comme un autre Gibraltar, et sa possession leur fut très-utile sans leur êtrd onéreuse. Il n'y a pas , il est vrai i de port capable d'abriter Une barque^ et on n*a de refuge que dans la baie de Yatica et dans Tile d'Ëlaphonisi ; mais c'était un moyen de! menacer toujours les Turcs sans redouter de représailles. Les Yénitiens furent cependant forcés de céder Monembasie aux Tdrcs par les stipulations de la paix de 1538. Géux-ci s'y maintinrent jusqu'à l'année 1689, où François Morosini^ maître du Péloponnèse $ força Monembasie à capitbler: Les Yénitiens ne conservèrent Monembasie que pendant leur courte occupation du Péloponnèse, et elle fut obligé!! de se rendre au grand-vizir en juillet ilili.
Depuis cette année 1714 jusqu'au moment de la révélation grecque Monembasie resta entre les mains dek Thrcsi mais fort diminuée d'iolportance* Après l'invasion russe de 1770 dans le Magne, les Grecs (Jui avaient été feompromis dans te mouvement se hâtèrent de prendre la fuite t et cent cinquante des fandilles grecques qui habitaient Mo^* nembasie^ redoutant l'approche des troupes albatiaiseâ in-» disciplinées, se réfugièrent à 8petzia, à Hydra et à Smyme^ sans revenir après les troubles^ Au moment de la révolu-^ tion grecque il n'existait {^Ins que trois cents familles tur-
ques dans la ville , et cinquante dans la forteresse. Après une longue résistance les Turcs furent enfin forcés de capituler au mois d*août 18'i2 , et, à dater de ce jour, Mo* nembasie a suivi le sort du nouvel État grec.
Au moment où j*y arrivai , Monembasie était une ville presque déserte et qui ne semblait guère avoir chance de se relever de long -temps. La ville n*e$t occupée que par quarante familles d'anciens habitauts et quarante familles de Cretois émigrés, et le château ou ville haute n'a d'autre garnison que soixante invalides commandés par unphrourarque (commandant de place). L'abandon presque complet de cette ville me paraît fort prochain : car les champs voisins sont stériles , et les habitants doivent aller jusqu'à Tilia pour cultiver avec avantage; en outre , le port est si peu sûr que le seul caîque que j'y vis était obligé de se chercher une petite crique au milieu des rochers. Je montai dans la ville au milieu des décombres , car Monembasie n'est qu'un amas de décombres. La plus grande église de la ville inférieure est de construction franque. Le portique extérieur est un cintre brisé selon l'ancienne forme grecque, et sur le linteau qui soutient l'architrave sont sculptées des deux côtés les armoiries des Vilie-Hardoin : la croix ancrée de Champagne. L'église se compose d'une nef , de deux rangs d'arcades sur les trois quarts de la profondeur, et d'un dôme. Dans la partie intérieure 'sont deux colonnes antiques : l'une en marbre noir uni, l'autre en marbre blanc et cannelée. Sur les deux côtés de la nef, le long des arcades à pilastres , on aperçoit les places laissées par des pierres tumulaires qui auront été enlevées. Quant aux peintures byzantines de la voûte , elles ont été badigeonnées par les Turcs et on n'a pu , en les lavant récemment , retrouver que quelques lambeaux imparfaits en haut de la voûte et dans la galerie de gauche en allant an chœur. Sur le voile de l'église , sont trois tableaux qui m'ont paru assez bons ; ils sont à fond d'or et dans le style bj^zantin , mais ils ont fort probablement été exécutés par
MONEHBASIE. 413
un peintre vénitien. L*un représente la Vierge et porte des armoiries au bas , une fasce rouge sur fond d'azur avec une étoile rouge et or dans les deux cantons ; sur Tautre est peint un Christ, à la tête noble et résignée, vêtu d'une sorte de pelisse vénitienne du quinzième siècle, ouverte sur la poitrine : le troisième tableau est un saint Jean-Baptiste.
A quelque distance est une autre église beaucoup moins grande, mais assez jolie. Sur la façade on lit une inscription grecque qui annonce qu'elle a été construite en Tan* née 1703, c'est-à-dire sous la domination vénitienne , par André Licinios , patricien de Monembasie. Le nom de ce même André Licinios, avec la date du 9 juillet, se lit également sur la porte d'une maison toute voisine, qui tombe en ruines comme toutes les maisons de Monembasie.
De la ville je montai à la citadelle , dans l'intérieur de laquelle se trouvait un grand couvent fondé par l'empereur Andronic quelques années après la cession faite par Guil-* lanme de Yille-Hardoin. La dimarchie (mairie) de Mo« nembasie possédait autrefois dans ses archives quelques chartes de cet empereur , et de ce nombre était le chrysobalie de 1-292 dont G. Phrantzifait mention. Ces actes ont été depuis envoyés à Athènes, où j'avais pris copie de la charte d'Andronic fort intéressante pour l'histoire ecclésiastique et civile de cette époque. Le monastère d'Andronic , placé sous l'invocation de sainte Sophie , est aujour« d'bui sans moines. Une petite chapelle latérale a été creusée dans le roc même. L'église du monastère est bien bâtie, mais elle a été fort maltraitée par les Turcs; et, malgré la solidité de sa construction , la ruine d'une partie du mur entraînera promptement la ruine do reste de l'édifice. Le phrourarque a fait tout ce qui était on lui pour en protéger la conservation. Maintenant qu'on a déblayé par son ordre beaucoup de décombres, on distingue parfaitement l'endroit où finissait le palais du gouverneur impérial et où l'église a été élevée. En enlevant sous les arcades du cloître deux
414 GRÈCE CONTmETfT/ILe ET MOREE.
oa trois pieds de terre qui couvraient le pavé , dn d mis aussi à décourert une pierre funéraire fort curieuse. Au milieu est sculptée en bas-relief une épée romaine appuyée sur sa pointe arrondie. Au bas sont deux lidfis coacbés dans un sens opposé, avec la tête relevée du côté des bords de la pierre. Du corps de chacun des lions sort un cyprèSi et au-dessus des deux cyprès sont deux paons avec la tête tournée vers le pommeau de Fépée. Je laisse à rin^énieux interprète des monuments symboliques » M. Lajard , l'explication de ce bas-relief, qui remonte à Tépoque romaine. Les Turcs avaient aussi badigeonné Tintérieur de Cette église , et, en la faisant laver , on a mis à découvert qbelques fragments de Tancienne peinture byzantine. Les létes sont itieiUeures et plus expressives que celles qu*on reo-^ contre dans les églises grecques , mais d*un style fort infé« rieur à celui des tableaux que j^ai déjà décritSi
La forteresse se compose de deux parties bien diltino-' tes : la partie inférieure , tournée du côté de la ville et au midi , qui est vénitienne , et U parte supérieure , placée du côté du pont et du continent de Morée , qui mé seinble remonter à Tépoque de Guillaume de Yille-Hardotii. Le inilr d^enceinte intérieur est conservé en entier à plus ou moins de hauteur, depuis une tour rbnde de l'esplanade, abattue en entier et remplacée au temps des Turcs par un moulin à vent , jusqu'aux ruihes de plusieurs totirs caiTées qdi dominent la partie la plus haute du précipice;
La' chaleur de là journée était exlrêlne : j'avais vu à Mo* nembasie tout ce que je voulais y voir des restes fralncs 4 grecs j vénitiens et turcs, et j'avais copie de ëes chartes importantes ; j'espérais trouver plus de comfort et plus de fraîcheur à bord de mon bâtiment , j'allai donc reprendre ma yole^ qui m'attendait près du pont» et regagnai ma canonnière. A peine avious-nôus tourné la montagne rocheuse de Monembasie que le vent du nord commença à soufflpr avbc fbree et b nlonafccr de nous repousser vers le cap Malée; Nous n'eûmeS que le temps de chercher un abri dans
éPlDAVROS'LIHeitf. 415
le f>ort d'ÉpîdaTros-Limeri , que je voulais tisilér aussi. J*aTaîs même pria la précaution d'aoïeoer avec mol uq guide de Rtonembasio. Je me fis débarc^tier près d'une source [dacée au milieu des rocbers « et le bâtiment alla 8*abriter contre ce terrible vent du nord dcrHère un petit cap surmonté d'une tour carrée Ténitienne à créneaux et opposé à la montagne de Monembasie* Entre ce petit cap et le grand cap Limenaria on trouve une quantité dé grottes et de cavernes.
Les ruines de Tantiqbe Épidavros-Limeri Se trouvent au-desâus du port fermé par ces deux caps. £n montaiU de la source à l'emplacement de la ville antique i on rencontre au milied des rochers une sorte d'étang désigné par Pausanias sous le nom d'étang dlno. Mon guide monembasiote me dit que l'opinion des gens du pays est qu'on n'en peat trouver le fond. La ville antique, placée en amphithéâtre au-dessus, est connue sous le nom d'ancienne Monembasie. L'emplacemedi; éh était certainement mieux choisi que celui de la nouvelle ; elle recevait le vent de la haute tiier paf l'ôiivertUrè dt?É thtotagif^d bfl àe trohte le pont de la Malvoisie actuelle i et n'était pas, comme la Malvoisie moderne , exposée à tous les feux du soleil du midi. Son port était parfaitement abrité contre les vents du nord , ainsi que je pus m'en convaincre : car jamais ce vent ne se déchaîna avec une telle fureuri et mon bâtiment resta fort paisible; les eaux du port n'en furent même pas violemment agitées; Les murs d'enceihte de la ville antique sont, comme ceux de Tirynthe , distribués en assises régulières composées de blocs irréguliers joints aux rochers; Çà et là i le long des murs , étaient distribuées de petites tours carrées ; dans deux ou trois parties de la montagne on remarque des degrés taillés dans le roc et conduisant à plusieurs plateaux sur lesquels existaient probablement des temples. D'autres degrés, assez bien conservés, étaient taillés dans une partie de l'aciKpoIis qui eondoit à un rocher. On troave aussi dans oette en-
416 GBÈCB CONTlflSlIiTALB ET MORBB.
ceinte des citernes qui semblent de construction romaine, et les restes des conduits qui distribuaient dans différentes parties de la ?iUe l'eau de ces citernes.
Le vent «'étant un peu abattu au coucher du soleil, nous pensâmes qu'il nous serait possible d'entrer dans le golfe de NaupHe et nous levâmes l'ancre ; mais nos espérances furent déçues : pendant deux jours et deux nuits nous fûnues ballottés par un vent furieux et assaillis ensuite près de Spetzia par une violente tempête. Mais le capitaine était expérimenté, le bâtiment était bon; malgré la lourdeur de nos canons nous tinmes la mer, et, sur la fin du troisième jour, je rentrai à Nauplie charmé de mon excursion , de mes ballades , de mes vieilles chartes et de mes souvenirs.
MYLL -^LERNE. — MOUKHLL — TRIPOLITZA. —
NIGLI.
Il ne faut pas croire , comme on le lit dans les rapports officiels du gouvernement grec, qu'il y ail une route carrossable de Nauplie à Tripolitza. D'abord , de Nauplie à Myli il n'y a pas de route du tout; et, en tournant le long de la pointe du golfe de Nauplie , on est presque con* stamment obligé de se faire voie dans la mer. Ces rives sablonneuses sont extrêmement basses , et te flot s'étend de manière à former çà et là de petits marais ; de telle sorte que le chemin le plus uni à suivre est celui qui est con« stamment recouvert d'eau. My\i est un petit village bâti à une lieue et denûe de Nauplie près des anciens marais de Lerne. Ce village est dominé par une colline sur laquelle se trouvent les ruines d'un vieux château franc, qui n'est connu dans le pays que sous le nom de Castro de Lerne;
LERNE ET HOUILHLI. 417
il faut environ trois quarts d*heure pour y monter : on jouit de là d*une belle vue du golfe de Nauplie , de sa plaine et de son enceinte de montagnes. Ce château avait une triple enceinte dont on retrouve encore de nombreux vestiges , car partout ses murs sont conservés hors de terre. La seconde enceinte était défendue par six tours carrées distribuées autour des murailles , et en bonne partie conservées. ^ Au milieu de ces six tours se trouvait une vaste tour carrée à plusieurs étages ; dans celte dernière enceinte intérieure était une grande citerne bien conservée : quant à Tenceinte extérieure, qut était fort considérable, on en retrouve de nombreux vestiges entre les rochers dont elle suivait la crête. Au bas de ce château est le célèbre marais de Lerne; Une source qui sort des rochers entre avec vivacité dans ce marais couvert d*herbes hautes et très-épaisses; c*est là que se tenait Thydre de Lerne , et , à quelques pas de là , on vous montre le trou laissé par Plnton au moment où il entra dans les enfers avec Proserpine. Tous les monticules sont ici couverts de restes de constructions franques. A dix minutes d'une tour de vigie vénitienne près du rivage et sur une colline fort rocailleuse , sont les ruines d*un château franc dont 4es murs de circonvallation suivaient les courbures du rocher ; les tours sont toutes renversées. Quoique peu considérable , ce château était assez fort par sa position.
Mais bientôt les ruines byzantines succèdent aux ruines franques ; quand on a franchi la plaine d*Âkhlado-Gampo on se trouve en présence d'une des plus grandes villes de la Morée sous la domination grecque , la ville de Palœo- Moukbli. Cette ville était encore importante au temps de la domination franque. G. Phrantzi raconte qu'en Tan iU5S elle fut livrée par son commandant, Matthieu Asan, beaufrère de Démétrius Comnène , à iMahomet II ; et l'occupation de ftloukhli cette même année est attestée par la petite Chronique , à la suite de J. Ducas. La route de Nauplie à Tripolitza passe au pied de la montagne sur le penchant
4 là GRÈCE CONTIIVENTALE ET BIORÉB.
de laquelle |était bâtie Moulchli du côté de la gorge c[tii èsl le plus adouci et nou du côté dé la vallée d'Âkhiado-Cauipo, où la montagne se termide eU pente abrupte, ie dësbendis de cheral auprès d*une fontaîtie abondante et m'aTaoçai & travers les terrains cultivés dé ces revers de montagne jusqu'aux ruines de la ville. Elles sont considérables. Les Grecs du pays, quand ils veulent donner l'idée d'une grande ville , disent qu'elle possédait trois cent soixantedix églises. Ce nombre est foil exagéré sans doute qtiand on parie de Moukhli, mais on y retrouve encore des ruines qui donnent l'idée d'une ville de vingt à vitigt-ciiiq tiQtlIe habitants et les églises sotit en proportion avec cette population supposée. Une de ces églises est conservée de là manière la plus pittoresque, le toit seul et h partie des miirs de côté qui soutienUëftt le toit sont écrotilés ; îfiaisles larges portiques , les arcades élevées , sans parler du grand dôme et les deux petits dômei^ de côté, se tiennent encore debout. Son style diffère de celui deS autres bâtiments dé Palœo-Moukhli , elle est toute bâtie de briques et la forme en el^t parfaitement bylantine; tandis qtië les murailles des autres bâtitnents^ églises et tôtirs, sont en pierre noife, et que les murailles de la forterel^se oiit été , coinnid celles d'Aiigëlo-Gastro, bâties en petites pierres sèches et cottune fi la hâte. Cette forteresse, qui était thés-considérable, domine tout le haut de la montagne. La ville s'étendait de^ puis le milietl de la montagne jusqu'à la crête; Oti pedt encore suivre isilr le Versant les traces des tnurs d'enceinte et â l'intérieur de ces murs on rencontre d'étage en étage une notnbreuse suite de rues , de maisons et d'églides dvec one ghaUde quantité de citernes distribuées partout. Âti bës de cette enceinte les tert'es sont cultivées; tnais paHoutia terre est recouverte de fNgitients considérables dé tuiles qui montrent que là existaient aussi des habitations : Moukhii était un point fbrt îtnportant^ puisqu'il commandait le passage étroit de la route de Nd(»plie en Lacdniet en Ar(uidie' et en Messénie.
£q sortanl; de la gqrge dq mont Parthénius , i peu de dUtaoc^ de Palceo-Moukhli, on débouche dans une belle et Taste plaine , )a plaine de Tripplitza. Cette ville , formée vers 1770 des 4ébris des trois cités antiques de Pallantium, Tégée et IVJantinée , était devenue le centre de Fadministration turque en Morée. Une forteresse importante laprotcgiBait f et tou3 les défilés oi| dcrvends qui conduisent à cette belle plaine sont étroits et faciles à défendre. Tripolitza n*o(rrc plus aMJoqrd'bui qu*un a^pas confus de ruiner d*Q(î sortent çà et là quelques maisons toutes neuves. Prise le 5 octobre J321 par les Grecs, elle fut reprise par Ibrahim , et complètement détruite dans ces deux attaques. Depuis qu'un g[ouvernenient régulier a été établi dans le pays , Tripoljtza chercbe à reprendre peu à peu sa place. Les habitants de TripoIit2;a sont actifs et laborieux ; semblables au Lucqpois , aux habitants de CenQ-Valli dans le Tésin, au]^ Auvergnats , ils quittent leur pay^ pour se por-: ter à Athènes et dans d*antres parties de la Grèce, ^fin d'y utiliser .leur travail » et reviennent ei|si|jte , quapd ils oqt amassé quelques éponotpies , s'établir dans leur ville natale. Le bazar de Tripolitza offre un grand mouvement. On y ypit surtout beaucoup d'ouvrages ^n îo.y-}p]mc et en (juinc^illerie ^ l'usage grec.
Je ne reliai qu'un jour à Tripolitza et me bâtai dès le lendepiainde na'acbemjner vers l'antique Tégée, que je désirais sqrtout vojr parce que j'étais convaincu que c'était sur ce mêm0 eq)placement qu'existait une des villes les plus im^ portantes de la Morée au moyen âge : la ville de Nicli, dont il est fait si fréquente mention dans la Chronique grecqi^e de la conquête de la Mpréc par les Francs, pu une heure et d^uaie d'un trot facile en plaine, j'arriyai ^ Palœo-Épiscopi \ l'antique Tégée , et la Nicli de la Chronique. Ses murs d'encejnte , fabriqués de petites pierres unies avec du ciment , s'élèvent presque partout k une dizaine de pieds de hauteur sur six d'épiaisseur , et tout |e long on voit encore des restes de tours et de fortifications. La route
420 GRÈCE CONTINENtALE ET ItOEEE.
de Nauplie à Sparte par Palœo- Monkhii passait à côté des mars de Nicii sans toucher à Tripolitza , qui n'existait pas encore. Cette ville , qui a été fort considérable , devait être très-agréable à habiter. Une église , probablement la ca« thédrale , subsiste encore , et elle m*a paru fort différente des autres églises grecques. Elle est composée d*un dôme centrai et de quatre petits dômes placés autour de ce grand dôme. Les murs sont bâtis en briques. Je crois qu'elle a été bâtie sur les ruines d'un temple antique ; car les assises inférieures, surlout sur le derrière de l'église , sont tout à fait antiques, et partout les fragments de bas-reliefs et de colonnes de marbre sont mêlés dans les constructions supérieures à celles des grandes pierres helléniques qu'on a relevées. En dehors de l'église je vis , gisant par terre, un grand fragment de bas-relief qui représentait une tête fort endommagée et une moitié de corps drapée de grandeur naturelle. Ce bas-relief provenait sans doute d'un ancien tombeau. En visitant d'autres-églises des environs , comme celles d'Hagios-Sostis et de Piali , par exemple, je vis qu'elles étaient toutes composées de fragments de marbres antiques.
La route qui mène de Palœo-Ëpiscopi à Sparte suit, jus^ qu'au village de Kryo-Vrysi , le lit du Saranda-Potamos » souvent desséché , et elle est encaissée entre deux rangs de rochers. Kryo-Vrysi a pris son nom d'une fontaine dont les eaux excellentes, qui ont toujours conservé la même abondance , découlent d'un petit monument composé de fragments anciens. C'est dans ce lieu, appelé Symbolia , que se réunissent divers courants qui tombent dans le Saranda- Potamos. Le voyageur anglais Leake pense que cette fontaine est la source que Pausanias appelle celle de l'Alphée. Tout en face la fontaine sont dispersées sur la montape les ruines d'une forteresse du moyen âge qui était fort bien placée pour dominer tout le pays.
En sortant de Kryo-Vrysi la route suit la pente d'une montagne. Parvenu au sommet on découvre un pays d'an
L'VCONIE. 421
tout autre aspect; c*es une longue plaine très-fertile, très-bien plantée et Irès-bien cultivée , nommée la plaine d'Ârachova. Ces belles campagnes de la Laconie étaient animées par quelques villages semés çà et là et par un grand nombre de cultivateurs qui se livraient dans tous les champs aux travaux de la saison. J*avais un plaisir extrême à parcourir celte riche vallée ceinte de montagnes verdoyantes. Je laissai bien loin derrière moi mon guide et me mis à galoper avec un véritable enivrement de bonheur. Après quatre heures de cette course rapide j'arrivai à la montagne et entrai dans de jolis bois qui en revêtent les flancs. Le murmure d'une fontaine nous attira moi et mon cheval. Deux pallicares parés plutôt qu'armés de couteaux et de pistolets, comme le sont tous les paysans grecs, étaient arrivés avant moi dans cette place étroite à travers le bosquet. En attendant qu'ils eussent abreuvés leurs chevaux , je descendis , attachai mon cheval à l'ombre et cherchai à côté un endroit bien abrité pour m'y reposer au frais. En écartant les rameaux pour me frayer une voie dans un endroit qui me paraissait excellent, j'aperçus un homme assis sur le gazon avec une expression d'attention et tenant son fusil debout entre ses jambes et tout armé. Je lui demandai ce qii'il faisait ainsi caché; il me répondit qu'il était un defi gardes municipaux de la caserne voisine , qu'il était là en service comme l'étaient deux autres de ses camarades dans d'autres endroits du fourré, et qu'ils guettaient deux voleurs cachés dans les bols entre ce lieu et Yourlia. Peu de jours auparavant un dimarque avait été arrêté à ce même endroit isolé par les deux bandits, qui lui avaient enlevé une dizaine de colonnades. L'idée me vint que les deux pallicares que j'avais rencontrés pourraient bien être les deux kle[ihtes qu'il cherchait et je lui montrai leur figure et leur tournure, qu'il reconnut en effet comme celle de ses hommes; il se mit sur-le-champ en marche de ce côté , mais déjà ils avaient disparu. Ce que me disaitle garde municipal
422 CU3CB csssmurrALC et moreb.
ricîfia fvt BU frimilr Je B*a¥aîs pas encore rencontré et \<m'vn tm Grèce , cv nu décoaTcrte des deux pallicar» ^k£i»»£s se pcniait cxmpter. J'élais d'ailleurs préparé *■ mÀMS. p:<ir ose rencontre de ce genre. J'étais ■nB)è ar na scîie anglaise et ne portais par conséq^fst awnn e(M cie voyage arec moi ; tout était resté , ùbî q^e i:i«s cheranx de snite , ayec mes agoiates, qui êcaxtt à puâiews Ikoes de distance et qui, infonnés aK «ixite de b présence des Tolears , avaient eu soin de se j.ÎAire à one caravaDe de marchands de Mistra trop pradents poor saventorer sans escorte. Il aurait été difficile de ne pmdre autre chose qoe quelques écus , et estore n'êtaMat>îb pas très-iaciles à prendre; car les Orienuox, qoi ne tirent jamab qa'en appuyant leurs armes sur nn oh}H en repos , sont fort peu rassurés en présence d^nn pê:aSet entre les mains d'un Franc , qui , comme ils le savent , tire sur un objet en mooTement sans avoir besoin d^appoyer s^^ arme. La chance d'nne scène aussi noQTeile pour moi méritait bien qae je Toulusse la braver. Je rafraîchis donc mon cheval à b fontaine , le sellai bien et me hàiaî de me jeter dans ces sentiers boisés et montagneux. J*eos le désappointement de ne rencontrer personne, et j'arrivai sans encombre an khaoi de Vourlia situé sor le versant d'nne montagne au-dessus de laquelle sont ks ruines de Tancienne forteresse de Sellasia transformée au moyen âge en 'forteresse gothique. C'est un passage fort important à garder. De là se découvrent toute la riche vallée de Tforotas et toute la chaîne imposante du Taygète. La chaîne du Taygète ou Malevo est d'un effet admirable par sa continuité et le rapprochement de ses pics aux formes les plus variées. Je restai là plusieurs heures dans one véritable admiration, seul mets dont j'étais destiné à me repaître ; car, lorsque mes guides arrivèrent, je trouvai mes provisions gâtées par la chaleur de la journée , mon pain durci de manière à être immangeable sans ■«mper dans Tcao, et mon vin tourné et aigri. Le
VALLEE DE L^ECIROTAS. 4^3
khani de Vourlîa n'avait à m'olfrir que les oignons crus de son jardin. A quatre heures je montai à cheval pour descendre la montagne de Yourlia. ta vue est véritablement fort belle. De ce côlé la campagne est d'une richesse extrême; les figuiers, les mûriers, les citronnier^, les orangers, les oliviers y abondeul. L'olivier de la Lacédémonie paraît un arbre tout différent de Tolivicr de l'Âttique : ses feuilles sont vertes et luisantes et sa hauteur comme son ampleur sont plus considérables. Je m'arrêtais de temps en temps en extase contemplant cette belle vallée de l'Ëurotas et ces belles montagnes. Devant moi, sur une chaîne appelée le Penledactyli , apparaissait le château de Mistra, bâti par mon compatriote Guillaume de Ville-Hardoin ; sous mes yeux se développait la place où était autrefois Sparte , et ce fleuve que je voyais c'était l'Ëurotas. Je traversai l'Ëurotas sur un pont fort élevé et descendis au bas de cette rive, gracieusement revêtue d'herbes épaisses, de fleurs et d'arbrisseaux , pour boire dans mes mains les eaux de l'Ëurotas , qui coule paisiblement entre des haies touffues de lauriers-roses, de narcisses et de lis bteus; Quand on est arrivé au pied des premiers contreforts du Taygète, la route se divise. D*un côté on va à Mistra , forteresse franque devenue forteresse turque, sur la montagne; de l'autre on va à l'antique Sparte , située dans la plaitie et que j'apercevais de loin : car une petite ville nouvelle a récemment commencé près de l'emplacement antique. Je passai donc aii pied d'une tour carrée placée sur le penchant d'une colline , traversai des champs d'oliviers , des vergers, des cours d*eau et de véritables jardins; passai au pied de la Lacédémorie byzantine, qui avait remplacé l'acropolis de Sparte; longeai les restes du théâtre; retnarquai en passant des débris de colonnes des temps antiques, et arrivai dans la Sparte nouvelle.
424 gbècb continentale et morée.
XXIÏI.
SPARTE. — LACÉDÊMONIA. — MISTRA.— AMYGLÉE.
Il y a en réalité trois villes de Sparte : la Sparte antique, la Lacédémonia du moyen âge et la Mistra de Yille-Hardoin ; fort distinctes l'une de l'autre par leur existence bislorique comme par leur emplacement, mais qui ont souvent été confondues dans un même nom. La Sparte antique était placée dans la plaine où sont les quelques maisons qui composent la Sparte moderne, et s'étendait jusqu'aux collines auxquelles sont adossés les restes de l'amphilhéâtre. La Lacédémonia du moyen âge comprenait les quatre collines seulement de l'Eurotas réunies et closes par un mur d'enceinte. La Mistra des Francs était à une lieue de là, adossée au Taygète ; et , comme dans ces temps de trouble toute la population abandonnait les plaines pour se réfugier dans les montagnes sous la garde des forteresses , le nouveau fort de Mistra fut connu à son tour sous le nom de Sparte et est souvent désigné ainsi par l'historien Georges Phrantzi.
La Sparte actuelle est une création qui ne date que de fort peu d'années. Il n'existait plus qu'une seule masure sur ce terrain consacré lorsqu'on ordonna une ville. Quelques maisons sont déjà élevées , mais il n'y a pas encore de rues. Cependant c'est la capitale de la province et je descendis chez le gouverneur M. Latris, homme fort lettré. La température était d'une chaleur excessive, 33 degrés de Réaumfur. Dès cinq heures du matin on a déjà la température la plus haute de la journée ; et cependant cette riche plaine est si bien arrosée par l'turotas et par deux petites rivières que l'herbe y était parfaitement verte. Les maïs , les vignes étaient aussi verdoyants que le sont les prairies de Normandie au printemps. Les mûriers qui cou-