FIN DE LA CAMPAGNE
Le général Alilne reçut alors l'ordre d'avancer à travers la Bulgarie (par Petritch et Badomir) jusqu'à Widin, sur le I^anube, pour collaborer contre rAutriche-Hongrie avec les armées françaises et serbes. L'avance avait conunencé lorsque^ le 10 octobre, le général Milne reçut l'ordre de prendre ]v commandement des troupes alliées qui devaient opérer contre la Turquie et de transporter ses forces sur ce nouveau théâtre de la gueri'o.
D(ins la nuit du 30 au 31 oclohre. deux divmons britanniques et une division française étaieni sur le point de s emparer des jjonts sur la Maritza supérieure et d'occuper Andrinople, tandis que le 1"^^ corps d'armée hellénique, érlidonnë entre Kavala et Drama, était prêt à prendre part dans rarmice générale sur Constantinople. Le général ajoute qu'il était déjà en possession du pont dls[)ala. Mais dans la nuit du 30 au 31 octobre arriva la nouvelle de l'armistice avec la Turquie.
Cette rapide avance sur plus de 2o0 milles, y cojnpris l'occupation par les troupes des petits ports de la mer Égée, fait, dit le général Milne. le plus grand honneur à Tétat-major et aux services administratifs, mais n'aurait pas été possible sans la courageuse coopération de la Marine anglaise.
Le général Mil ne fait un brillant éloge de l'énergie et du courage dé[)loyés par tous pendant cette courte campagne. Malgré un lourd tribut payé au paludisme et à rinlluenza.
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a officiers et soldats résilient dans le rani; jusqu'à ce qu'ils soient complèlenient épuisés ». J.es pertes de riufanterie lurent particulièrement lourdes.
Parlant de l'armée grecque, le général dit :
(( Je désire (exprimer mon admiration pour la valeur et le courage de larmée hellénique duraut les dernières opérations, ainsi que ma gratitude aux officiers conmiandants de corps d'armée et de divisions pour Irur prompte collaboration en tout temps.
» Je suis lieun^ix, ajoule-t-il, de pouvoir enregistrer la coopération active de Tartillerie lourde hellénique. »
Le général Milne relève la haute considération qu il eut toujours de la part des commandants en chef alliés, hî général Ouillaumat et le général Francliet d'Esperey, et ta conq)lète harmonie qui régna toujours entre les Elals-Majors alliés, et conclut (Ml exprimaiit sa haute estime à tous les officiers et soldats.
Récit de la bataille de Skra=di = Legen, fait par M. le général Quillaumat lors de la réception du Bureau de la Ligue Française pour la défense des droits de Thellénisme, et de son Excellence M. Athos Romanos, Ministre de Grèce à Paris, par le Conseil Municipal de Paris, à l'occasion de l'anniversaire de l'installation à Athènes du Gouvernement national de Salonique et la déclaration de guerre faite par la Grèce officielle et unie aux puissances centrales et leurs alliés (i) :
MkSSIEITiS,
Je n'ai pas voulu me mêler aux discours si éloquents, si iinprégiiés du véritable esprit de la Grèce qui viennent d'étrr prononcés, mais je crois qu'il est utile que vous ayez ici le récit d'un témoin qui a vu à l'œuvre les Grecs et les Alliés, qui a connu les eflbrls de M. Vénizelos dans Tordre militaire.
(1) CeUe réception eut lieu le 27 juin 1918 sur la suggestion du Bureau de la Ligue Française i>our la défense des droits de riiellénisnie. Voici les discours prononcés par MM. Chausse, vice-président du Conseil municipal ; Acbanel, secrétaire général de la Prélecture de la Seine; Roux, préfet de police; Alpy, vice-président du Conseil général de la Seine : Alfuki) CiioiSET, président de la Ligue; Athos Romands, ministre de Grèce; Denys Cochin, ancien ministre, vice-président de la Ligue, dans le Bullefin minncipal officiel du dimanche 7 juillet 1918.
les dilUciiltés qu'il a clù surmonter (t, enfin, les résultais (|u'il a obtenus et que j'ai pu constater dans les derniers jours (le mon commandement des armées alliées en Orient.
La vaillance de Tarmée grecque n^i jamais été mise en doute, mais vous nM*>norez pas que, ])ar suite des intrigues constaniiniennes qu'on vous retraçait tout à l'heure, son corps d'otnciers avait en grande partie été décimé, que b doute et l'indicipline avaient été habilement jetés parmi les réservistes, si bien que les cadres étaient insuffisants et la population égarée.
Telle était la situation lorsque M. Vénizélos prit le pouvoir ; en réalité, larmée grecque n'existait plus.
Depuis, grâce aux efforts de son vaillant président du Conseil et à ceux de toute l'armée d'Orient (|ui la aidé dans la mesure du possible^ la Grèce a mis sur pied, successivement, trois divisions du corps de Défense nationale et trois autres divisions du corps d'Athènes qui, malgré les préventions que l'avenir a montré injustifiées, sont aujourd'hui sur le front de la Strouma.
Dés les premiers jours de son arrivée en ligne, cette armée grecque s'est signalée en montant à l'assaut des positions bulgares et en enlevant onze villages à l'ennemi héréditaire.
Les opérations de Skra di Legen, qui furent connues en France au moment où de graves préoccupations empêchaient qu'on y accordât une importance méritée, ont été, je n'hésite pas à le dire, des opérations militaires de premier ordre.
L'affaire fut menée par trois régiments helléniques de Ja division de TArchipel, commandée par le général Joannou et par un régiment de chacune des divisions voisines.
]| s'agissait d'enlever aux Bulgares une position fortifiée à l.;-100 métrés d'altitude, dominant de cinq à six cents mètres les plaines enviromiantes et défendues selons les principes de la fortification allemande avec des fils de fer, des tranchées et
des abris bétonnés iiiiinis de tous les peifeclionueiiienls de Ja guerre moderne. La défeuse était d'ailleurs dirigée par des officiers allemands.
Il s'agissait, a])rèsavoir enlevé cette position, de man^-uvrer de manière à déborder les positions voisines et à étendre le succès initial.
Le résultat fut bien tel qu'on l'avait prévu et l'armée ^'recque donna tout ce qu'on attendait d'elle, parce qu'elle avait su s'instruire. J'insisie sur ce point, car c'est ce dont je lui suis le plus reconnaissant.
Si cett« armée a réalisé nos espérances, c'est que depuis les généraux jusqu'aux simples soldats tous se sont pliés à l ins- Iruclion nécessaire, ont consenti à répéter les opération? comme nous le faisons en France et ont montré, en un mot. qu'à la vaillance bien connue des Grecs ils savaient désormais allier la discipline et la méthode qui sont les conditions de la vicloire. (Applaudissements. )
J'ai vu les troupes grecques monter à l'assaut et tout ce que je |)uis vous dire de mieux, c est que j'ai éprouvé la même émotion et la même salisfaction que le 20 aoùl 1917 lorsque je vis mes divisions françaises monter à l'assaut du Moy\- Homme et de la cote 304. (Vifs applaudissements.;
C était le même courage, avec un peu plus d'agilité, grâce aux vertus ancestrales de ces montagnards grecs dont 1 endurance et la sobriété sont connues de tous. C'était, en même temi)s, celte discij)line sévère du soldat qui suit les tiis de barrage, qui ne se laisse pas emporter par son ardeur, qui sait obéir lorsqu'il faut s'arréloi- comme lorsqu'il faut ïnai'clior de l'avant.
Enlin, j'ai gardé le souvenir reconnaissant de ces belles troupes qui acceptent sans murmurer les pertes subies et dont les blessés ont le même bon moral, le même sentiment du devoir accompli que nous constatons ici dans nos hôpitaux :
ans^i SLiis-jc heureux d'apporter à l'armée gTec((ue rox|»ression de mon entière conliaiice.
Si nos préoccupations vont surtout au Iront occidental, s'il est vrai que Ja guerre sera gagnée sur les champs de bataille do notre pays, il n'en est pas moins certain que l'armée d'Orient constitue une force considérable, 'une force latente, qui, grâce à l'entrain de l'armée grecque, est arrivée à sa pleine expansion et que nous n'avons pas le droit de négliger.
Un jour viendra, peut-être, où elle jouera un rôle décisif dans toute cette région des Balkans qui n'est pas la i)artie la moins importante do l'enjeu de la guerre. (Applaudissemcmis prolongés).
CONFÉRENCE
DE
M. Joseph REINACH
du 8 février 1919
M KSL) A Ml :S . M ESSI EURS ,
Je ne crois pas que jamais assemblée d'hommes politiques et de diplomates ait provoqué une plus grande attente, soulevé de plus grandes espérances que la Conférence qui est réunie à Paris.
Le Congrès de Westphalie, qui régla le sort de l'Europe il y a près de trois siècles, poursuivit ses travaux pendant sept années — ce qui doit encourager à la patience — dans une atmosphère chargée autant d'indifférence que de fatigue. La conférence de Vienne, conférence de rois, conférence d'Etats, fut à peine réunie que les nations se rendirent compte qu'il n'y était pas question de leurs droits.
Voici pour la première fois une conférence de peuples, appelée, après la plus grande guerre des temps modernes, après la plus grande catastrophe qui ait
atteint l'humanité, à régler les destinées des peuples, des peuples libres, des libres démocraties.
En ce qui concerne la Grèce, il s'agit moins de donner satisfaction à ses ambitions territoriales, si légitimes soient-elles, que de rendre à l'hellénisme dans le bassin oriental de la Méditerranée toute sa place. Assurer l'équilibre de la Méditerranée où l'hellénisme, depuis des siècles, représente la cause de la liberté, où il apparaît, pour ainsi dire, comme l'Occident en Orient; y dresser l'hellénisme comme une barrière irréductible contre les ambitions de l'Allemagne qui, vaincue aujourd'hui, n'a renoncé à rien, et contre la Turquie, associée do l'Allemagne dans la guerre qui vient de se terminer par notre commune victoire; voilà l'objet d'une politiipie qui se préoccupe de voir plus loin que le soir de la journée. {A pplandissenieuts.)
Ces droits de l'hellénisme, comment la Conférence les pourrait-elle méconnaître sans manquer à tous ses principes ?
Dès son origine la plus lointaine, la (irèce a été un ])euple de marins, de commerçants, l'aile a promené sa civilisation sur les deux bords de la Méditerranée. Elle a essaimé ensuite à travers le monde.
Ce serait déchirer le pacte par le(|iiel les puissances ont accepté les quatorze articles de M. Wilson que de ne pas laisser renirer dans la patrie grec()ue les Grecs d'Épire et de Th race, des îles et du littoral oriental de l'Asie Mineure. Cependant la création de la plus grande
Grèce importe moins que de regrouper dans le bassin oriental de la Méditerranée, partout où l'élément grec est en majorité, toutes ces communautés helléniques qui se rattaclient parleurs lointains berceauxà la civilisation, dont r()ccident a hârité de la Grèce antique, il s'agit de les réunir autour du novau central de la Grèce, de les y agglomérer et de rétablir ainsi, à coté des autres peuples émancipés de la Turquie, Slaves d'une part. Arméniens de l'autre, le plus ancien foyer de culture et de civilisation. (Applaudissements.)
« ('e qui nous a conduit à la guerre, a dit le président Wilson. c'est le sentiment (pie le monde entier soulTrait et qu'il fallait y établir la justice. » Quelle justice, Messieurs? Quand on a, pendant quatre tragiques années, livré tant de cruels combats, on emploie la victoire à restaurer la justice tout entière dans toute sa force bienfaisante. On ne se contente pas d'établir un tiers de justice, une demi -justice; c'est la justice tout entière qu'il faut établir en Asie et en Europe, ici, en Occident, là-bas, en Orient. Les temps sont passés des atermoiements, des lentes étapes, comme aussi de cette routine diplomatir|iie dont Lamartine disait (|u"elle répète des axiomes, une fois reçus, longtemps après qu'ils n'ont plus de sens. CApplandissetnents.)
Ce n'est pas moi qui viendrai railler, comme on Fa l'ait trop souvent, cette politique du progrès continu, méthodi(]ue, que l'on a appelée « opportunisme ». C'était la vieille politique grecque. Nous la trouvons
déjà dans l'Iliade et dans rOfli/ssée; je l'appellerai volontiers la politique d'Ulysse, du sage et prudent Ulysse.
Oui, il y a des heures où il était nécessaire de procéder lentement, par étapes, et vous avez devant vous, assis à cette table, un homme d'État qui, bien des fois, a eu le rare covu^ajic de mettre les espérances au pas lent des événements. Le monde s'enorgueillit de nombreux hommes d'État. Il n'y en a pas un seul qui soit supérieur par l'intelligence, la clairvoyance et le patriotisme à celui qui est ici. ( Vifs applaudissemoits.)
M Vénizélos, depuis les débuts de sa mémorable carrière politi(|ue, s'est heurté souvent à des obstacles, à de durs et terribles obstacles. Il a procédé avec méthode; c'est pas à pas, lentement, mais sûrement, selon la fameuse formule, qu'il avance. Vous connaissez ces étapes victorieuses de l'heliénisme : la Crète réunie à la Grèce, puis l'Épire, puis la Macédoine avec Salonique. Quand éclata la grande guerre, qui comprend mieux que lui ((ue l'intérêt supérieur de la Grèce, puissance navale, puissance continentale, puissance représentative de la civilisation en Orient, c'est de se joindre aux puissances de l'Entente?
Nous sommes au début de 1914. Les dés sont jetés, la victoire n'a pas prononcé. Il faut négocier et il négocie. Il négocie avec les uns et avec les autres. On le lui a reproché; ce sera encore dans l'histoire un de ses titres d'honneur. 11 avait cru. lors de la première guerre balUanique, lorsque Grèce, Serbie, Bulgarie
étaient unies contre le Turc, il avait ci'u à la possibilité d'une confédération balkanique, et il n'était pas le seul à y croire. Tous ceux qui, en Europe, avaient à cœur les grands intérêts des populations chrétiennes de la péninsule, pensaient et espéraient comme lui. Il s'est ol)stiné dans son noble espoir; il a cherché une fois de plus à le réaliser; on le lui a reproché. Il était dans le vrai . (A pplaudmemenis . )
Alors que la bataille forMiidaljle était encore incertaine, la sagesse, c'était de reprendre le projet de l'union balkanique, de chercher à retenir la lîulgarie, fût-ce au prix de quel(|ues sacrifices. Imaginez qu'en 1ÎM5 la diplomatie eut réussi à masser contre les Puissances germaniques tous les [)euples des Balkans et du Danube, combien la victoire eût été plus rapide, plus facile, moins coûteuse?
On ne refait pas le passé; il s'agit aujourd'hui de faire l'avenir. L'Entente est victorieuse; elle est victorieuse en Occident; elle est victorieuse en Orient. La Turquie s'est effondrée; la Bulgarie est vaincue; l'Allemagne s'est écroulée. Nous pouvons construire une œuvre nouvelle. Gomment ne construirions-nous pas cette (euvre selon tous les principes de la Justice? Pourquoi essayer de faire encore une fois prévaloir dans les Conseils de l'Europe, non plus dans les Conseils des rois, mais dans les Conseils des peuples, les vieilles formules d'atermoiement? Pourquoi se contenter de ces demi-justices, de ces solutions moyennes, « pandémo-
iiiiim », dit un écrivain anglais, « des biens numéro 2 » ?
Eli bien! non. Ce que nous attendons, ce que les peuples attendent de la conlérence, ce n'est pas le bien numéro 2, c'est le bien tout entier, c'est la justice, comme Ton réclame la vérité devant les tribunaux, la justice, rien f|ue la justice, toute la justice. (Applaudisseuienls.)
Voilà bien des années <|ue je bataille, à ma place et à mon rang, pojir la grande cause de l'hellénisme. Me sera-t-il permis de rappeler (jue, tout au début de ma vie politique, (iambetla. (jui était passionnément dévoué à la cause de la Grèce, avait bien voulu me charger, à l'époque du Congrès de Berlin, de soutenir les revendications grecques dans son journal la HépublUjiie frmiçaise? Quand, Tannée d'après, j'ai lait mon premier voyage en Crèce, j'y ai rencontré les témoignages de la reconnaissance que la (irèce avait gardée à notre plus grand homme d'Etat républicain. 11 y avait, jusque dans des villages perdus de la montagne, des « kaphenion (îambetta ». (Rires et apyiaudissenienls.)
Le lien entre la France et la (irèce, ce lien qui date de loin, qui a été noué à Navarin et en Morée aux joui s glorieux de la guerre de l'Indépendance, ce lien, depuis près d'un siècle, est devenu toujours plus étroit. Nous avons le droit de dire, ici, que la France est restée constamment fidèle à la (irèce, dans la bonne et dans^ la mauvaise fortune. (Vifs applauclissemetits.)
Ce que j'appelle la mauvaise fortune de la (Irèce, ce sont ces heures dont je ne veux pas taire (on me le reprocherait avec raison), où le Gouvernement d'Athènes, sourd aux clairvoyants, aux courageux avertissements de M. Venizelos, colludait avec l'Allemagne et colludait avec le Bulgare. La (irèce a traversé alors des heures cruelles, des heures sombres. 11 y en a de pareilles dans toutes les histoires, dans celles des plus grands peuples, des peuples les plus glorieux. Nous avons eu autrefois Isabeau de lîavière; vous avez eu Sophie de Hohenzollern. f////r.s rf Applaudissements.)
Eh bien, dans ces temps tristes, déplorables, nous n'avons pas cessé de croire à la (irèce. Nous avons redit le noble vers de Chnntecler :
Gest la nuit qu'il est beau de croire à lu lumirrel
Dans cette nuit de l'époque Constantin ienne. nous avons continué à croire à la lumière de la (irèce. Et révénemenl nous a justitiés : la lumière, moins d'une année après, a glorieusement éclaté sur leVardar avec la jeune et vaillante armée que Venizelos avait levée et dont la part est si belle dans la victoire de TEntente en Orient. (Vifs applaudissements.)
Aujourd'hui, la Grèce apporte à la conférence de Paris ses réclamations territoriales. Je dis, et il est facile de montrer qu'elles sont toutes conformes à ces grands principes qui ont été proclamés par la France •de la llévolution, à ce droit des peuples de se choisir
un gouvernement et une patrie, à ces vérités qui ont été consacrées une fois de plus par les articles de M. Wilson. Toutes les puissances de l'Entente ont adhéré à ces articles de M. Wilson qui sortent de !a Révolution française, qui sortent des décrets de la Constituante. La cause de la Grèce et de l'hellénisme doit donc être gagnée.
Est-ce que nous demandons, est-ce qu'aucun de nous demandera jamais que des peuples, des corps de peuples, puissent être arbitrairement, injustement soumis à des dominations étrangères? N'est-ce pas un fait que les revendications des plénipotentiaires grecs s'appuient toutes sur la volonté formelle, dix fois répétée, des populations chrétiennes d'origine hellénique?
Je ne suis pas de ceux qui font fi de la politique d'équilibre. Je continue, pou)* ma part, à faire entrer en ligne de compte les considérations d'é([uilibre. Or, lorsque nous portons notre attention sur l'Orient, nous apercevons aussitôt que la politique d'équilibre et la politique du droit des peuples concordent. Il nous faut accueillir les réclamations de tous ces corps de peuples qui demandent à être réunis à la Grèce, si nous voulons faire une vérité des principes que nous avons proclamés, pour lesquels nous avons combattu, pour lesquels nous avons vaincu; et il nous les faut pareillement accueillir si nous voulons créer un juste équilibre des forces dans le bassin oriental de la 3Iéditerranée.
L'Épire du nord, est-elle ou n'est-elle pas une terre grecque? Assurément, à coté de la pure population grecque, on rencontre dans l'Epire du nord des populations albanaises, mais qui se rattachent par des liens bien étroits aux (Jrecs de la plus ancienne origine. Si vous remontez à l'histoire des guerres de l'Indépendance, c'est parmi ces populations albanaises qui ne parlaient que l'albanais, pour qui l'albanais était la langue maternelle, que vous trouverez quelques-uns des héros les plus illustres de la guerre de l'Indépendance. Ces femmes de Souli qui, formant une ronde héroïque après avoir jeté leurs enfants dans l'abîme, s'y précipitèrent à leur tour pour échapper à la poursuite des Turcs, elles ne parlaient que l'albanais. Ne furent-elles pas grecques jus(ju'à la mort ! Leur héroïque suicide, c'est l'un des plus magnili(|ues épisodes de la guerre de l'Indépendance. (Applaudissements.)
Aujourd'hui, dans le gouvernement dont M. Vénizéios est le chef, le vice-président du Conseil, le ministre de la Guerre, le ministre de la Marine sont des Albanais. La langue est souvent un signe de la nationalité, mais ce n'est pas le signe unique et souverain. Ne demandez pas seulement : « Quelle langue parlez- vous? » mais : « Que voulez-vous dans votre cœur ? que voulezvous dans votre àme? » Or, ces populations de i'Ëpire et de l'Albanie veulent être réunies à la Grèce. Comptez le nombre d'enfants qui fréquentent les écoles grec(}ues et ceux qui fréquentent les écoles purement albanaises;
à Corvtza comme dans toute la région d'Argyrocastro, vous trouverez une majorité de (irecs, qui n'ont pas cessé un seul jour de persévérer dans une foi hellénique. Ai-je besoin de rappeler ([ue le traité de Londres, qui a reconnu à l'Italie le droit d'occuper Valone, stipule que les limites de cette occupation ne sauraient dépasser au sud celles de l'Épire du nord?
Si nous passons de la mer Adriatique à la mer Egée, nous trouvons en Thrace une immense majorité grecque : sept (irecs contre un Bulgare. Ce caractère hellénique de la Thrace, comme de la^Macédoino orientale, est si peu contestable que les Bulgares n'ont pas allégué à l'appui de leurs prétentions des considérations ethniques, mais leur intérêt économique d'avoir une entrée sur la mer Égée.
Sans doute, si la Bulgarie, à sa trahison de la seconde guerre balkanicpie, n'avait pas ajouté sa félonie plus détestable encore de 19ir>; si elle avait repris sa place parmi les peuples chrétiens d'Orient contre le Turc et contre rAllemagne, ainsi qu'elle y a été tant de fois invitée par M. \ enizélos et par les gouvernements de Paris et de Londres, ces ports sur la mer Kgée seraient la récompense de sa participation à raffraiichissement de l'Orient.
.Mais quoi ! navons-nous pas proclamé que nous poursuivons une œuvre de justice ! Une œuvre de justice comprend aussi sa part de châtiment (Très bien. Applaudk'^rmrnfs.) Lorsqu'un peuple tout entier, ou
presque tout entier, a suivi ses gouvernauls dans une entreprise aussi détestable que celle où la Bulgarie s'est précipitée par haine des Serbes avec le roi Ferdinand, est-il admissible qu'il vienne, après la plus juste des défaites, dire à ceux dont il a poursuivi la ruine et qu'il a combattus, trois ans durant, avec autant de sauvagerie que de déloyauté : « Noilà ce que vous me promettiez pour mon concours ; voilà ce que vous m'accordiez avant ma trahison; vous ne me le refuserez pas aujourd'hui. » Non! ce ne serait pas la justice. Si la justice que nous avons l'ambition d'instituer dans le monde ne s'accompagne d'un châtiment pour les peuples comme pour les gouvei'nements coupables, en fhMent comme en Occident, nous n'aurons fait que détruire d'une main l'œuvre édifiée par l'autre. Nous aurons rectifié des frontières, mais nous n'aurons pas fait œuvre de justiciers et nous n'aurons pas donné aux peuples la grande leçon de morale qu'ils attendent de nous. 'Applnudissenipnls.)
Et ce que je dis des liulgares, je le dis aussi des Turcs. Ici, Messieurs, il nous faut reprendre, nous n'avons qu'à reprendre la suite de cette politique française qui a été au xix*^ siècle notre règle constante en Orient : « (Juaiid par la force des choses, disait (iuizot, par le cours naturel des faits, quehfue démembrement s'opère, quelque provin< e se détache de l'Empire turc, il faut favoriser la transformation de cette province en une souveraineté nation;de et indépendante qui prenne
]»lace dans la famille des l-^tats et puisse servir un jour au nouvel équilibre européen. » Combien la vérité d'hier est-elle aujourd'hui plus éclalanle encore! Replacer sous le joug turc des populations ciiréliennes (|ui en ont été émancipées, (|uelle folie et quel crime! La où la liberté a existé ne serait-ce qu'un jour, la domination turque est à jamais condamnée. ^Applaudissements.
Je sais tout ce que l'on peut dire du peuple turc, de la bonté du paysan turc. J'ai parcouru l'Orient; j'ai vu les Turcs d'assez jn'ès; je sais quelle est l'honnêteté d'un grand nombre d'entre eux. Mais ce que je sais aussi, ce que l'histoire enregistre, ce que le monde a vu avec une horreur indicible, c'est, de[)uis quatre années, le renouvellement, dans l'Orient tout entier, du Caucase jusqu'au golfe d'Alexandrette, contre les Arméniens et contre les Crées, de la plus eflVoyable politique de massacres et de destruction qui ait été jamais pratiquée. (Vifs applaucUssemcnts.)
La Turquie, devenue l'alliée de l'Allemagne, devenue l'instrument de l'Allemagne en Orient, a poursuivi, de propos délibéré, la destruction, l'anéantissement, l'extermination de deux grands peuples historiques : les Arméniens et les Crées. Six ou sept cent mille Arméniens ont péri sous le couteau des kurdes, dans les déserts où ils ont été envoyés par troupeaux: trois cent mille Crées ont du se réfugier dans les îles et à Athènes. Et aujourd'hui nous accepterions la possibilité
de voir, soit FArménit;, soit les po[)ulalions grecques de l'Asie Mineure, retomber sous le joug ottoman? Non, nous ne le pouvons pas, nous ne le devons pas.
Que diraient ces f>euples qui, depuis les croisades, ont appris à célébrer et à espérer les Gcsla Dei fer Francos, les volontés de Dieu et les grands actes de l'humanité accomplis par la France, si, au lendemain de la victoire immense que vient de remporter la cause du Droit, des Grecs ou des Arméniens pouvaient retomber sons le joug ottoman V
Grecs et Arméniens doivent rester a tout jamais affranchis de la tvrannie turque. Gomment organiser cette vaste Arménie <jui s'étend du Gaucase à la Giiicie? Comment, en [)articulier, organiser ces populations mêlées de l'ancien royaume du Pont, où tantôt ce sont les Arméniens, tantôt ce sont les Grecs qui ont la majorité dans les villes ou dans les campagnes? C'est un problème assurément complexe. Mais ce qui doit être hors de toute discussion, c'est l'émancipation totale et complète et des Arméniens et des Grecs. Sur la mer Égée, dans l'ancienne lonie, dans toute la région de Smyrne, dans ce pays où plus d'un million et demi de Grecs ont conservé le type le plus pur de la race hellénique, la solution qui s'impose c'est l'union avec le royaume de Grèce. (Applaudissements.)
Les grandes puissances, la France comme l'Angleterre et rilalie, ont leurs légitimes ambitions en Asie. Après qu'Arméniens et Grecs auront recouvré leur
indépendance et leur liberté, ce n'est point la place qui manquera dans le reste de l'Asie pour que l'Angleterre, l'Italie et la France y obtiennent à leur sutïi.^ance des zones d'influence et des terres de protectorat. Ces colonies, ces terres de protectorat, trouveront apparemment plus d'avantages à avoir pour voisine la communauté hellénique des bords de la mer Égée qu'une satrapie turque au pillage.
Les îles de la mer Egée ont été, si l'on peut dire, grecques avant la Grèce, l^a civilisation hellénique est née en Crète. Ces îles ont donné à la Grèce sa fameuse race de marins, les grands matelots de la guerre de l'Indépendance. Peuvent-elles être sous une autre domination que celle de la mère-patrie? Quelle exception se pourrait justifier?
Allez à Chypre, allez à Rhodes, .l'v suis allé; j'ai vu à Rhodes de vieilles murailles qui ont été construites par d'autres que par des Grecs. J'ai vu à Chypre les monuments qu'y ont élevés, ù l'époque des Croisades, les rois de la dynastie française, qui ne s'étaient [)as fait seulement accompagner de soldats et de seigneurs, mais d'architectes et de maçons de notre pays, et qui voulaient avoir sous les yeux, dans la chaude lumière d'Asie, leurs chères cathédrales de Champagne et de l'Ile de France.
Mais la population à Rhodes, à Chypre, est entièrejnent grecque. 11 n'y a pas de considérations, oti militaires, »u navales, ou économiques qui puissent tenir;
ces îles doivent rentrer dans la commune patrie hellénique. (Applaiidùfiemmts.)
J'ai gardé pour la fm la grave, la complexe question de Conslanliiiople. Je n'engage que moi-même; je ne suis qu'un voyageur qui ai vu, qui ai rértéchi; je conviens tout d'abord qu'aux difl'érenles époques de l'histoire, la meilleure solution du problème ne fut pas toujours la nnême. Mais aujourd'hui ?
J'écarte très délibérément l'argument historiquo. Si je pense que Conslantinople doit redevenir une ville grecque, ce n'est [)oint parce que, dans un passé lointain, Conslantinople a été une colonie et une capitale grecque. Il est probable que Jason et les Argonautes se sont arrêlés au passage dans les anses de la mer de Marmara, là où s'éleva plus tard Byzance, Byzance qui est devenue Conslantinople. Je laisse ce genre d'arguments à la science allemande.
Ce n'est pas un procès historique que nous plaidons. L'histoire a beaucoup évolué à travers les âges, les droits des peuples sont assez souvent en contradiction avec leur ancienne histoire. Il faut se placer devant le problème de Conslantinople tel qu'il se présente aujourd'hui.
Vous avez, de par le principe des nationalités, accordé à la Grèce toute celte partie de la Thrace qui entoure Conslantinople. Andrinople est une ville aux deux tiers grecque. La (Irèce ainsi réinstallée dans toute cette vaste région, comment vous représentez-vous la
vie politique, administrative, économique du vilajet de Constantinople, soit qu'il reste la dernière possession des Turcs en Europe, soit qu'il devienne le siège d'un Gouvernement international ?
On a beaucoup, et depuis bien des années, parlé de Constantinople, ville internationale. Administrée par qui? par quel Préfet? par quels fonctionnaires? par quelle police? Ce régime international a été appliqué à de moins grandes villes, mais sans grand succès. On ne risque pas grand'cliose à prévoir que la question de Tangt r se posera avant peu. Qu'est-ce que Tanger en comparaison d'une ville qui est un monde, de Constantinople?
Dans le vilayet de Constantinople, la majorité n'appartient pas aux musulmans; elle appartient aux Grecs. Faible majorité, je l'accorde; les Turcs y forment encore un bloc considérable. Constantinople aux Turcs, c'est, je n'en disconviens pas, un système. Ce système se peut défendre par des arguments solides. Mais est-ce celte solution turque qui semble prévaloir? Vous savez qu'elle est à peu près abandonnée partout. Il ne s'agit point, nous dit-on, de laisser les Turcs à Constantinople ou Constantinople aux Turcs. 11 faut que les Turcs repassent en Asie. Si jamais l'histoire a offert l'occasion de faire rentrer les Turcs en Asie, c'est bien aujourd'hui. Le douzième article de M. Wilson maintient la souveraineté ottomane seulement dans « les régions turques de l'Empire actuel ».
(Jonc en Asie et là seulement où ne sont en majojorité ni les Grecs ni ies Arméniens, les Syriens et les Arabes. Là ils seront chez eux et y ils y auront, à la protection de la Société des Nations, les mêmes litres que tous les autres peuples rentrés dans leurs limites ou revenus à leurs frontières.
On ne veut donc pas maintenir les Turcs à Conslantinople. Soit, mais pour y inslnller qui à leur place?
Un régime international Mais pour combien de
temps? C'est une solution provisoire.
Laissez-moi répéter ce que je disais tout à Theure : l'heure des demi-justices est passée. Apparemment la Conférence incline déjà à réunir au royaume grec toutes les grandes communautés helléniques d'Europe et d'Asie. Mais si vous laissez Constantinople en dehors de cette reconstruction de l'hellénisme, c'est un problème de demain que vous posez. Qu'on le veuille ou non, Constantinople internationalisée apparaîtra essentiellement comme une solution provisoire.
La neutralisation des Dardanelles et du Bosphore est une chose, l'internationalisation de Constantinople en est une autre, et bien différente. La première s'impose au même titre que la neutralisation des grands fleuves; la seconde, ne satisfaisant personne, sera grosse de périls.
Si vous voulez donner à l'Orient tout entier le sentiment profond de la victoire des grandes puissances libérales de l'Occident, le sentiment de la victoire des
démocraties, oh ! alors franchissez l'étape et que Consiantinople redevienne une ville grecque! (AppIaiuJismnents.)
Au début de la guerre, parce que l'Empire russe poursuivait la réalisation d'un testament de Pierre-letlrand, qui n'a peut-être jamais existé, les autres puissances de l'Entente avaient promis Constanlinople à la liussie; or, la Russie elle-même a renoncé à ces ambitions byzantines. Le problème se pose donc aujourd'hui dans des conditions relativement simples : réglons-le aujourd'hui. Qui vous assure que, demain, aprèsdemain, d'autres ambitions ne se dirigeront pas vers ('onstantinople en disponibilité?
Ainsi l'heure me semble venue de faire rentrer Conslantinople dans la communauté hellénique, dans cet Empire grec que la force même des choses reconstruit sur les débris de l'Empire turc eiïondré. Ajouterai-je que Constantinople, sous une administration grecque, ne tardera pas à retrouver une prospérité bien diminuée depuis tant d'années? Toute autre solution me paraît à la fois provisoire, bâtarde et périlleuse. (Applaudissements,)
Nous avons le devoir d'atlendre avec patience les délibérations de la Conférence. Les plénipotentiaires qui sont réunis au Palais d'Orsay ont l'oreille ouverte aux manifestations du dehors. Nos grandes démocraties sont avant tout des gouvernements d'opinion. Faisons connaître résolument notre opinion, l'opinion d'une
partie importante de la démocratie française, et convions les autres pays de l'Entente à nous donner la leur.
Lorsque les puissances de l'Entente auront rassemblé sous le Gouvernement d'Atliènes l'ensemble des populations helléniques des deux bords de la mer Égée; lorsque la Grèce revivra dans sa plus grande force^ s'étendant aux deux ciMés de cette mer qui est son véritable berceau, — car, si j'avais à définir l'HelIade-, je dirais : C'est la mer Égée bordée des côtes asiatiques et européennes, — ce jour-là, et pour la première fois, il y aura un équilibre méditerranéen et l'on pourra graver à l'usage de l'Orient la fameuse médaille strasbourgeoise : Clausa germanis. (Applaadisseinenls.)
Les objections, où sont-elles ? J'ai entendu des financiers regretter ce bon régime de la Porte, si accessible à de certaines influences. Queievienclraient les afïaires levantines? Oserai-je répondre : Elles deviendront plus honnêtes? J'ai entendu aussi des éducateurs s'inquiéter de nos écoles d'Orient, secondaires et primaires, très libres sous le régime des Turcs, régime qui fut très tolérant en matière de religion.
Ce (jue deviendront ces écoles sous le régime grec? Je vais vous le dire. Elles se développeront dix fois plus (Très bien! Applaudissements.) Dès aujourd'hui, ea Grèce, dans les établissements d'enseignement secondaire, on enseigne le français ; le français est une langue obligatoire. Tout Grec n'a pas seulement, selon le mot fameux, deux patries, la sienne et puis la France.
Tout Grec cultivé a deux langages : le sien et le lan ^age français. (Applaudissemciils. )LsLiques on religieuses, nos écoles garderont leur place au soleil. Peut-être »|ue]ques-unes d'entre elles devront-elles, pour retenir leurs élèves, njoderniser un peu leur enseignement. Il n'y a pas d'intolérance religieuse à redouter de la Grèce.
De quoi donc se peut-on in(|uiéler? D'une Grèce de beaucoup plus forte qu'elle ne l'est aujourd'hui? Mais c'est précisément d'une Grèce plus forle que le monde a besoin. Il faut, en Orient, un noyau de civilisation gréco-latin très vigoureux, très solide, pour empêcher le retour offensif des ambitions qui ont été à l'origine de la guerre de 1914. Ce n'est pas pour la conquête du bassin de Briey, ce n'est pas pour une rectification de frontières en Lorraine ou dans le Luxembourg que la catastrophe mondiale a été déchaînée.
Le grand dessein de l'empereur allemand, vous le connaissez : c'était le chemin de fer Hambourg-Bagdad, dont Salonique était une des stations. Gomment, pourquoi le Kaiser l'a-t-il cru réalisable? Parce qu'il n'y avait plus en Orient qu'un vieil Empire, qui, certes, a eu ses heures de gloire, mais qui, depuis longtemps, croulait sous sa propre corruption. Si, au lieu de la vieille Turquie vermoulue, il y avait eu, aux deux bords de la mer Égée, un Kiat grec, un État chrétien, un État démocrali(jue, le projet Hambourg- Bagdad aurait peut-être hanté la pensée de l'Empereur
allemand, mais il aurait sans doute hésité à en demander la réalisation à la guerre.
Le Turc s'était fait le vassal de l'Allemand; la barrière orientale contre le germanisme, c'est l'Hellénisme. Seul rilellénismc peut assurer à l'Orient de la Méditerranée une paix durable, une paix de lilierté et de justice. Ses droits, je ne les défends pas seulement devant vous parce (ju'ils sont légitimes, parce qu'une ancienne amitié nous unit à la Grèce, mais je les défends aussi parce que c'est notre intérêt à nous de les faire triompher, et que c'est l'intérêt de la civilisation tout entière. (Longs applnudissements.)
La Thrace et Constantinople
CONFÉRENCE
DE
M. Alfred BERL, publiciste
Monsieur le Phésidem-, Mesdames, Messieurs,
La défaile turque a posé devant la conférence de ia Paix toutes les questions qui constituaient autrefois la question d'Orient, auxquelles par timidité ou par calcul la diplomatie occidentale ne donnait, contrainte et forcée,, que des solutions partielles. La crainte des rivalités et des complications, d'où sortirait une guerre générale, avait toujours écarté pendant le xix*^ siècleles solutions définitives : la liquidation de la Turquie d'Europe, le retour du Sultanat en Asie. Aujourd'hui la situation est totalement changée, et la liquidation turque sera non la cause mais la conséquence de la guerre. Aussi bien les Alliés ont devant eux table rase en Orient; il.^
peuvent édifier une construction solide; il importe surtout de choisir de bonnes londations et les matériaux appropriés.
Cette base fondamentale ne saurait être que le principe pour la défense duquel l'Entente s'est levée, a lutté et vaincu : le Droit des nationalités. Ce droit d'application, si simple dans les pays homogènes, ne laisse pas de se heurter à certaines difficultés en paj^s d'Orient où les populations sont profondément différentes et séparées par des antagonismes ethniques, religieux et moraux. Il ne s'exercera pas toujours et partout, dans toute son étendue, mais parfois dans certaines limites et avec certains correctifs On peut formuler la règle suivante : Là où il y a des nations suffisamment intégrées et conscientes, en face desquelles ne se dressera aucun obstacle insurmontable, moral ou matériel, l'Entente favorisera ou l'incorporation à des agglomérats congénères, ou la création d'États indépendants, ou tout au moins autonomes, s'il y a do graves conflits de race à craindre ou des intérêts supérieurs à ménager.
Quant au matériel humain susceptible de succéder auxïurcsdéchus, en ThracoetaConstantinopie, il existe, il est là sur place, et toute la faculté destructr ice des Osmanlis,qui n'a d'éojaleque leur impuissance créatrice, n'a pu venir à bout des Grecs, de leur intelligence, de leur patriotisme souple et tenace, de leur vitalité.
11 y a huit jours, un membre éminent de la Ligue vous retraçait éloquemment les droits généraux de
THellénisme dans tout le bassin de la Méditerranée; ma lâche est plus restreinte; elle consiste à vous exposer ses titres spéciaux en ces régions de Thrace et de ConstHnlinoj)le où il a vécu f)hisieurs phases des plus considérables et des plus intéressantes de sa brillante histoire.
Pour éviter toute confusion, étant donné que les frontières de la Thrace ont varié à différentes époques, nous entendons parler du pays actuellement compris entre la mer Noire et le Nestos, l'ancienne frontière bulgare de iOll, au nord de FArda et de !a mer Egée, le détroit de (Jallipoli et toute la Marmara.
Assurément, le passé historique d'un peuple n'en détermine pas les droits actuels; les nations sont des réalités vivantes et l'archéologie et l'histoire constituent aux races des titres de noblesse, non de propriété. Ce sont néanmoins des documents précieux qui nous aident à comprendre le présent et à dégager l'avenir. Or, les Grecs peuvent évoquer des souvenirs qui remontent à une époque très reculée dans ces conirées de l'Hebrus, de l'Ergène où, d'après la légende, se serait arrêtée la tribu hellène qui descendait du Nord vers l'F^gée et la €irè. e future, où elle aurait m(3me emprunte le culte de Dyonisios. Quoi qu'il en soit, il est indéniable que la Thrace à travers les âges a été de civilisation grecque et plus tard grecque de nationalité.
Byzance, colonie de Mégare, apparaît au vu*' siècle comme les autres villes hellènes de l'F^gée, de la Pro-
pontide et de l'Euxin : Maronée, lleraclitza. Uoedoslo, Peristasis, Ganos, Skopos, Am phi poli, Périnthe, Abdère, Danidon, Didomothcicos, Purgos, Oreslis qui deviendra Adrianopolis; les nomsde toutes ces villes en dénoncent clairement l'origine. Les barbares qui peuplent l'intérieur et les centres montagneux passent pour être d'origine pélasgique, phrygienne ou celtique; ils entretiennent des relations avec les Grecs de la Cote et même avec ceux de Grèce; VAnabase nous montre Seuthès, roi des Odryses, en rapports familiers avec les 10.000. Après laguerre du Péloponèse, c'est laThracequi fournit Athènes de céréales. Les rapports ne sont pas uniquement commerciaux; ces peuples aborigènes se laissent tous imprégner de culture hellénique (1).
Avec Philippe, la Thrace s'avance dans cette voie. Elle suit la fortune de la Macédoine, sous Alexandre et Lysimaque. Indépendante et neutre durant la République romaine, elle est annexée par l'Empereur Claude. Vespasien l'organise en plusieurs provinces. Mais en devenant romaine, elle s'hellénise de plus en plus. On en trouve des preuves nombreuses dans les travaux archéologiques du dernier siècle. Les inscriptions tumnlaires s'accordent avec la toponymie. Sur les tombeaux romains, la plupart des inscriptions sont uniquement grecques; parfois elles sont bilingues, grecques et la-
(I) Les villes de Thmco envoyaient leur jeunesse étudier à Athènes, quand elles n'avaient pas d'Kphébie comme Byzance et Pliilippopolis.
tines. Selon Albert Durnont, la langue grecque a conquis la plaine et s'arrête après les derniers contreforts, aux massifs montagneux. Le latin n'est parlé qu'au nord de l'Hémus; faible argument d'ailleurs à l'appui de la propagande bulgarophile.
L'hellénisation s'achève après Constantin qui, d»' Byzance, a l'ait non plus la deuxième mais la première capitale de l'Empire. Innombrables sont les documents et vestiges qui nous restent de la période byzantine : églises, bas-reliefs, tableaux, sculptures décoratives qui attestent en môme temps que son caractère grec, la richesse, la puissance économique, l'art et la densité de la population dans ces contrées aujourd'hui désolées. C'est que depuis le iv*" siècle, l'Empire byzantin est grec. Sous l éiiquette romaine il offre un centre à ce monde hellénique qui, même dans la dépendance de Rome avait conservé sa physionomie propre, son esprit et partie de ses institutions. Les successeurs de ïlu'odose s'efforcent d'abord de maintenir partiellement l'nsage du latin. En fait ils commandent à des Grecs eiix-mèmes le sont ou le deviennent, qu'ils soient d<' Thrace, de Cappadoce, d'Jllyrie ou de Macédoine.
L'hellénisme et l'orthodoxie, la langue et la religion se portent l'un l'autre et s'entr'aident. Les Pères de l'Eglise sont d'illustres écrivains, ils propagent à la fois les croyances, la littérature, le génie de leur race. Le christianisme est un amalgame de prophéties juives, de morale essénienne et de métaphysique gréco-alexan-
drine. Mais c'est surtout rhelléiiisuie qui lui a donné sa forme définitive, ses dogmes, sa théologie ; et durant les quinze siècles qui vont suivre, la culture et la religion grecques vont se confondre et former un tout inséparable.
Cependant que les provinces d'Occident, Gaule, Italie, Espagne deviennent barbares et sujettes des Goths, l'Orient, sauf la brève incursion d'Alaric en Grèce, au vi^ siècle, échappe aux invasions et garde sa marque ethnique.
Après Héraclius. l'armée elle-même s'hellénise. Les tribuns s'appellent des Ghiliarques, les comtes des stratèges, le ministre des finances grand logothète, le chef de la police grand drongaire. Avec la dynastie macédonienne et les Commènes, l'Empire marque le point culminant de l'Hellénisme et l'apogée de sa puissance économique. Constantinople est le centre du commerce de l'Europe et de l'Asie; les revenus de l'Empire atteindraient trois milliards de notre monnaie, si les évaluations byzantines sont exactes.
L'Empire byzantin projette ses derniers rayons de gloire sous les Commènes; les Latins de la quatrième Croisade prennent Constantinople; mais leur domination qui ne dure guère plus d'un demi-siècle n'entame pas sa personnalité nationale et religieuse.
La reprise de Constantinople par Michel Paléologue ne peut arrêter néanmoins le déclin ({ue précipitent la \ conquête turque et l'indifférence de l'Occident; Grecs et Latins sont irréductibles et pensent comme le Véni-
lien Justiniani, « Primo Veneziani, dopo Ghrisliani. > Us ne sont d'accord que sur un point : la réciprocité de leurs antipathies. « L'infidèle plutôt que le schismntique ! » La conséquence, c'est qu'en I4;]3 Mahomet entre à cheval dans Sainte-Sophie et le prêtre disparaîl dans l'iconostase.
L'Empire grec que les historiens d'Occident ont tendancieusement appelé le Bos-Empire avait duré plus de mille ans ! et des pages et des gestes de son histoire, comme de ses souverains, beaucoup n'avaient pas été sans grandeur. Battu de toutes parts par les flots arabe, slave, bulgare, latin, turc, auxquels il lésista plusieurs siècles, sans secours, sans fronlières, réduit à la banlieue de Gonslantinople avec une garnison de cinq mille hommes, ayant perdu les traditions et la science militaires, le secret du feu grégeois, le dernier empereur racheta par sa fin héroïque la médiocrité de sa dynastie et succomba sous le nombre, comme un Spartiate des Thermopyles ou un Athénien de Platée.
L'esprit grec ne périt pas avec la chute de la capitale. Les gens de Byzance ont eu le mérite, en leur malheur, de ne pas laisser s'éteindre leur culture ; comme le dit dans son très bel essai sur la transformation de l'hellénisme le grand humaniste qui préside notre Ligue (1), s'ils n'ont plus la puissance créatrice ni la fraîcheur de l'époque classique, s'ils deviennent surtout des criti-
(1) M. Alfred Choisit.
ques, des émdits, voire môme des grammairiens et des compilateurs, du moins ils conservent fidèlement et perpétuent une tradition de savoir et de beauté.
Et, en efl'et, l'antiquité est si bien dans leur esprit que lorsqu'ils le montrent à l'Occident, le moyen âge s'évanouit, et s'illumine des splendeurs de la Renaissance. Procope n'est assurément pas Thucydide, Arius n'égale pas Démoslhène; Photius n'est pas saint Basile ou saint Grégoire. Néanmoins, les Lascaris, les Gémiste Piéton, les Bessarion, les Marulle font encore grande figure au xv* siècle, et peuvent enseigner des pays qui s'appellent déjà l'Italie et la France.
Pendant qu'il initie l'Occident à la culture ancienne le Grec j-ubit à l'intérieur de son propre pays le sortie plus humiliant: il vit en conquis sur son sol, à côté du vainqueur, en Raya soumis à l'orgueil, à la cupidité, au caprice du maître. Il travaille pour remplir par l'impôt le trésor du conquérant; il procrée pour fournir les plus beaux deses fils au corps des janissaires dont la bravoure soutient ses oppresseurs; et les plus belles de ses filles vont peupler les harems. Avec l'Arménien, il est le négociant, l'artisan, l'artiste qui fait vivre l'Empire, rarchitecte qui décore les palais des sultans. Sans lui, ajustement écrit M. Bareille (I), le Turc n'eût pas eu de mosquée pour prier ; comme sans l'Arménien, il n'aurait pas eu de canon pour se battre. Et quand il a
(1) Les Turcs: leurs comédies politiques.
(lé[)ensé Uml d'ellorts pour gagaer sa vie, préserver sa fortune, ses biens et son honneur, alors seulement il peut satisfaireà ses besoins moraux et ses devoirs ethniques. S'il a pu survivre à cette longue épreuve, c'est grâce à la culture grecque, à la foi orthodoxe, au patriarcat, à ses prêtres, à ses communautés, au Phanar, aux Syllogues, à toutes ces œuvres scolaires, dons et création des Evergètes, qui partai(Mitau loin pour gagner une fortune et rentraient au co'ui' de rhelléniHme pour distribuer à leurs compatriotes le bienfait de la civilisation nationale, le culte inaltérable du passé, de leur langue, de leur race. Le conquérant lui-même reconnaît leur supériorité.
Dès le lendemain de la conquête; Torgueilleux Turc ne peut se passer du Grec; celui-ci est le comptable, Tinlendant du Pacha. Quand l'astre ottoman commence à pâlir au xvii^ siècle et au xviii'', quand il reculeà Vienne, devant Sobieski, puis devant le Prince Eugène, plus tard devant les Russes, le Turc a recours au Grec pour négocier avec les Européens et se sert, à son corps défendant, de ses lumières et de ses talents. Le G3priote Nicoussios, Alexandre Mavrocordato deviennent grands Drogmans, en réalité ministres des AITaires étrangères. Par ses propres ressources, par l'attraction qu'il exerce sur tous les pays helladiques, Gonstanlinople possède une élite intellectuelle et sociale, un foyer de vie spirituelle et scientifique où les Sultans doivent puiser les éléments capables d'administrer les provinces chré-
tiennes. C'est au Plianar qu'ils trouvent les Hospodars auxquels les principautés danul)iennes doivent toutes leurs villes, la difl'usion de la langue française, l'abolition du servage, bref tous leurs progrès. C'est de là que viennent les Mavrocordato, les Soulzo, les Mourons, les les Caradja, les Ancheri, les Ypsilanti. C'est de Constantinople que sont sortis les savants, les littérateurs, les professeurs illustres, tels que Boulgaris, lîijos Rhangabé, Argyropoulo, dignes successeurs du Crétois Loukaris, des Malaxas et des Zvgomalas.
Depuis le xvni'' siècle la Turquie est en décadence. Elle a perdu ses vertus et son ressort militaires, sans acquérir les qualités civiles et la capacité politique. Malgré le mélange du sang, malgré la cueillette des janissaires chrétiens, les Turcs n'ont blanchi que de teint. Leur mentalité n'a pas évolué et reste inadaptée au milieu européen. I/Islam, leur régime d'oligarchie et de privilège, leur ignorance, ont aggravé leur apathie originelle et encore abaissé leur niveau.
Leur immobilité, leur torpeur les menaient fatalement à leur perte, en un temps où le progrès scientifique entraîne tous les peuples.
Conscientes de leur supériorité croissante, lasses de la servitude, des abus et de l'exploitai ion, les races chrétiennes étaient en pleine fermentation.
L'entente avec les Grecs, l'association loyale, l'équitable partage des droits et de l'influence politique avec cet élément nombreux, actif et av^ancé, aurait seul pu
sauver les Turcs et leur empire. Les Hellènes de Gonstantinople étaient assez avisés pour le comprendre; et bien qu'au fond de l'âme la Grande Idée (I) ne les laissât pas indiirérenls, leur esprit pratique leur eût fait préférer une réalité solide et immédiate à des perspectives magnifiques, mai«i incertaines et d'un avenir lointain.
Butés dans leur égoïste et intraitable orgueil, les Turcs crurent pouvoir briser la rébellion par leurs moyens habituels, la force brutale et le massacre
Gependant, malgré leur incompréhension congénitale, ils ne se méprirent pas sur les véritables auteurs de la révolution. Bien qu'elle eût été prêchée à Palras parle métropolite Germanos, ils firent saisir et pendre ignominieusement le patriarche Grégoire et plusieurs des hauts dignitaires de l'Eglise. Gloire et supplices mérités, car si le Péloponèse était le théâtre de l'insurrection, c'est à Constant inople qu'elle avait été ourdie, décidée, organisé3. Fatras n'était que le lieu de naissance. Constantinople avait été le cerveau qui conçoit. La capitale de 1 hellénisme qui depuis dix siècles pensait pour toute la nation et assurait moralement la garde de ses intérêts généraux, était en 1821 restée fidèle à sa tradition, elle est la véritable créatrice de la Grèce moderne. Les Botzaris. les Miaulis, les Canaris, les Colocotroni et les bravt'S Epirotes ont été les héroïques soldats de l'Indépendance, Mavrocorda, les Ypsilantis, Soutzo
(1) La Reconstitution de l'Empire grec.
en furent les promoteurs. Chose curieuse, c'est comme une loi des temps modernes, que les libérateurs des dilïérenles contrées helladiques reçoivent le jour en dehors et lom des terres qu'ils doivent régénérer ; ainsi Capo d'Istria ; ainsi l'admirable patriote, qui nous honore aujourd'hui de sa présence, le grand homme d'Etat que la Crète, payant la dette du Minotaure, a donné à Athènes pour sauver la (irèce d'elle-même, pour faire l'union au dedans et la réunion au dehors des membres épars de tout l'hellénisme.
Ce sera aussi l'honneur des Irrédimés de Thrace,dans les grandes crises intérieures et extérieures de ces deux derniers lustres, d'être restés invariablement et unanimement dévoués à ce chef qui est l'incarnation la plus pure et la plus haute de la race, de l'avoir suivi et soutenu sans faiblir ni gauchir. Sur eux, l'intrigue, la courtisanerie, la jalousie, les petites rancunes, les passions locales n'ont eu la moindre emprise. Chez eux pas une défaillance. En ces conjonctures, les Hellènes de Constantinople, comme les autres Irrédimés, ont donné une nouvelle preuve, on pourrait dire un nouvel exemple de sagacité politique et de tenue patriotique; ils ont bien mérité tout ensemble de l'Hellénisme et de l'Entente.
Et maintenant qeu le principe des nationalités est victorieux — les Alliés ont publiquement déclaré, par l'organe de lord Robert Cecil aux Communes, que désormais les peuples non turcs ne pourraient demeurer sous le régime turc — maintenant que la libre disposition
(relles-mèmes est rendue aux nations o[)priniées, est- il juste, est-il possible d'exclure de ce bienfait les Hellènes de Thrace, si conscients, si avancés; et à ces inébranlables patriotes, est-il possible de refuser la Patrie? Quelle raison peut valoir contre leur droit sur la Thrace et Constantinople? Quel intérêt supérieur sur leur volonté? Quel autre peuple peut-on leur préférer?
Ici se dressent différentes objections :
Un pays ne se transmet pas par droit de naissance, comme un héritage. Quel que soit le passé des Grecs en Thrace, il ne suffit pas à leur conférer la primauté 5>ur le pays, s'ils n'y ont conservéde nos jours la majorité. L'ont-ils? — si non, ils ne peuvent invoquer le principe des nationalités.
Une autre objection : la Bulgarie a été frustrée par sa défaite de 191i2 d'une grande partie de la Macédoine. Le traité de Bucarest, pour ne pas la dépouiller complètement, lui a laissé la Thrace occidentale, c'està-dire les sandjaks de Gumulgina et de Dedeagatch qui lui ouvraient l'accès de la mer Egée.Va-t-on leur arracher cette compensation, les chasser du littoral et les priver de tout port sur la Méditerranée? Ce serait raviver leurs rancunes et leur soif de vengeance et créer un gros danger de guerre prochaine.
Enfin, la question des Détroits, même en admettant que la Thrace puisse être remise à la Grèce, hypothèque en quelque sorte celle de Constantinople. N'y a-t-il pas là un intérêt d'ordre supérieur et général assez
grave pour soustraire Constantinople à Tapplicalion du principe des nationalités et résoudre le problème par un statut spécial, comme l'internationalisation ou le régime de l'Etat mandataire choisi par les Alliés ou la Ligue des Nations?
Loin de nous la pensée de nier la gravité de la question : la guerre actuelle l'aurait démontrée à l'évidence s'il en eût été besoin. 11 n'est pas admissible, en effet, après la leçon de choses donnée par la Turquie, que la garde des Détroits qui intéresse toute l'Europe soii confiée «à un peuple, quelque sûr qu'il soif. 11 est inadmissible qu'il dépende du caprice d'un seul Etat de fermer les mers et d'embouteiller les pays riverains, petits ou grands, de les ruiner, de les affamer, sans recours, sans secours et d'y déchaîner par la misère et l isolement la guerre civile et le règne du crime.
Mais que les Détroits toujours libres et ouverts soient placés sous le contrôle et la garantie d'une grande force navale interalliée, en attendant la Ligue des Nations, et tout risque est conjuré. Cette servitude navale qui pèsera sur les Détroits n'empêche nullement d'attribuer Constantinople à la Grèce, pas plus que d'en faire un Etat autonome, ou d'en remettre la gestion à un État mandataire. Bien au contraire, l'internationalisation ou le régime du mandataire semblent présenter plus d'inconvénients. Ce dernier aura l'aspect d'un régime provisoire et instable. Jl excitera du mécontentement dans une partie de la population, de l'inquiétude dans l'autre,