‹ La Grèce devant le CongrèsChapitre 9 sur 21 · VI · texte numérisé non relu

VI

donc un malaise général. L'inlei-nationalisalion serait encore pire; ce serait faire de Constaniinople un guêpier inlernalional, un foyer d'intrigues, de rivalités, d'où l'on aura bien de la peine à écarter de mauvais revenants.

L'objection politique en faveur de la {possession de la Tlirace par les J5ul^ares est encore moins sérieuse. Mais comme elle paraît préoccuper quelques bulgarophiles de France et de l'étranger, il n'est pas superflu d'y répondre. Ils ne peuvent se dissimuler que le principe des nationalités joue, en l'espèce, contre leurs clients. Ils pensent — il est vrai — diminuer la valeur de l'argument en opposant que les Turcs ont en Tbrace la supériorité numérique sur les Grecs; l'allégation n'est pas exacte, nous le démontrerons tout à l'heure, mais le seraitelle, que la cause bulgare ne serait pas meilleure; l'argument équivaudrait à dire qu'entre les trois concurrents il faut choisir celui qui, par le nombre, arrive bon dernier. Ce serait le complet renversement de la règle majoritaire qui doit j)réside)" à l'application du principe des nationalités.

A quel chiffre monte la minorité bulgare dans ces contrées? D'après les statistiques officielles turques, il y aurait dans la ïhrace occidentale, rétrocédée en 1912 par le traité de Bucarest, à [»eine 42,000 Bulgares, à l'état non d'agglomérats importants, mais d'îlots clairsemés. Dans la Tlirace orientale laissée en 1912 à la Turquie, ils ne dépassent pas 70.000, d'après les

mêmes sources (32.000 dans les sandjaks d'Aiidrinople, 20.000 dans Kirkilissé, 3.000 dan» liodosto, 2.000 dans Gallipoli), soit pour toute la Thrace un total de 107.000 Bulgares (1). Remarquons que ces statistiques sont de 1910 et que les Turcs n'avaient pas d'intérêt à diminuer le nombre des Bulgares, qui revendiquaient la Macédoine, mais rien en Thrace. Les statistiques sont, au contraire, bien plus suspectes quand il s'agit des Grecs, en les dénombrant 366.000, alors ([ue trop généreuses elles en allouent 508.000 aux Turcs. Quoi qu'il en soit, les Bulgares représentent dans le vilayet d'Andrinople un dixième au plus de la population globale. Ce chilVre, véritablement peu considérable, explique la réserve que les Buljiares eux-mêmes, en général excessifs dans leurs statistiques, ont toujours gardée au sujet de la Thrace. Ni au Moyen-Age, ni dans l'époque moderne, ils ne l'ont revendiquée, du moins comme une terre bulgare.

îl y a à ce sujet des documents dont ils seront les derniers à contester la valeur; ce sont les cartes, dites historiques, du fameux propagandiste, le ministre Bizof; elles retracent les diverses frontières bulgares aux époques les plus favorables : celles des conquêtes les plus éphémères; car si, durant un laps de dix siècles, la Macédoine a été tenue par les Bulgares, pen-

(1) Par sa proportion, le nombre des écoles bulgares confirme ce chiflre. Dans le vilayet d'Andrinople, 128 6coles avec 6.000 élèves. Dans les autres Scindjaks, 50 écoles avec '2.500 élèves cpa iroii.

(lant cent cinquante ans , ils n'ont, pai' contre, jamais réalisé en ïhrace qu'une occupation militaire, jamais une possession assise; et si son territoire actuel a figuré' dans la zone de leurs armées en marche, elle n'a pas été comprise dans leur Empire.

La carte 6 montre les premiers con(|uérants, Asparuch et Tervel, qui s'avancent de la Dobrudja entre le Danube et le Balkan, et qui annexent la partie septentrionale au-dessus d'Andrinople. D'après la carte 8, l'Empire de Kroum et d'Omortag, 814-831 — qui ont conquis Philippopoli — n'atteint pas le cours de l'Arda et dépasse à peine le tracé actuel de M. Vénizélos. Les Bulgares, à leur apogée, ne parviennent pas à force»définitivement la ligne inférieure de l'Hébrus que défendaient les places de Trajanopolis et d'Andrinople, et le triangle étroit était hérissé de forteresses qui leur barraient la route.

L'échec final d u IsaiSiméon fait rclluer le flot bulgare — (jui ne cessera plus dès lors de reculer — à Tirnovo, Widin, jusqu'au roi Douchan qui l'absorbe au xviT' siècle, puis jusqu'à la conquête turque, qui l'anéantit.

Après six siècles d'ensevelissement, la Bulgarie remonte à la lumière, en 1878, grâce aux Russes qui veulent faire une grosse part à leurs protégés.

Et pourtant la carte 32 de la Conférence de Gonstantinople laissait Andrinople aux Turcs et la frontière bulgare en deçà de l'Arda : de même la carte 33 (la

Bulgarie de San-Slelano) où les Russes ont enflé leurs demandes, persuadés qu'ils sont de les voir notablement réduites par l'Europe. Nous avons eu une preuve plus directe encore de l'extranéité de la Thrace, c'est l'aveu des Bulgares eux-mêmes. Lorsqu'en mars 1912, le Comité Union et Progrès fil par sa politi(jue de turcisation outrancière l'accord entre les races chrétiennes de l'Empire, celles-ci conclurent un cartel en vue des prochaines élections législatives. Le journal officiel de l'Exarchat bulgare à Sofia, le Dcivnik, en énonça les conditions. Une liste, élaborée en commun entre les représentants des Conseils mixtes, de candidats de l'Exarchat et du Patriarcat, attribuait sept sièges aux (Irecs et un seul aux Bulgares pour toute la Thrace. En cas d'échec du candidat bulgare à Kirkilissé, un des sept Grecs élus devait démissionner pour lui donner son siège. Enfin, en novembre 1914, M. Malinof déclarait au correspondant du Temps à Sofia : « L'Entente nous otTre la Thrace, mais que nous importe la Thrace? » D'après le principe des nationalités, les Bulgares ne peuvent donc rester en Thrace ni sur la côte égéenne. On fit lïéchir le droit, en 1912, sous la pression violente des Empires Centraux et devant la fallacieuse espérance de l'apaisement balkanique, ce dont les événements ultérieurs ont cruellement démontré l'inanité.

Cette prime à la trahison, loin d'assurer la paix, facilita la guerre à la Bulgarie plus forte et géographiquement

mieux située. Relombera-t-on dans celte faute en invoquant, comnne certains incorrigibles d'outre-Manche et d'outre-Atlantique, la nécessité économique pour les Bulgares d'un port sur l'Égée, pour les récompenser sans doute de leur s^^mpathique et noble attitude de 1915? Outre Varna, désormais suffisant, vu l'ouverture certaine et permanente des Détroits, ne serait-il pas possible et plus sage de leur octroyer l'usage commercial d'un port, sans le port lui-même, qui offrirait à la la marine allemande une base dangereuse pour l'Entente autant que pour la Grèce?

Aller au delà, après l'expérience d'hier, serait aussi insensé qu'immoral. Ce serait méconnaître la psychologie de cette race dont l'ambition insatiable s'exagère avec les satisfactions, et qui ne saurait être contenue que par la crainte d'une force supérieure. Les Prussiens des Balkans se résignent mieux à riuimiiilé dans la défaite qu'à la modération dans la victoire. Réduite à son dr(»it, à ce qui lui revient dans les Balkans et à ses quatre millions et demi de ressortissants, la Bulgarie sera sage et se tiendra tranquille. Si l'on essaie encore de la satisfaire au mépris du bien et du droit d'autrui, elle convoitera toujours davantage, et un jour elle reprendra son élan versConstantinople. Hier, quand elle tenait Drama, Serrés etCavalla, elle voulait Salonique; quand elle eut perdu le tout, elle redemanda partie. N'oublions pas son histoire. Vaincue après ses grandes et précaires conquêtes du ix'- et x*" siècles, elle plonge et

rentre dyns le silence et Ja t^oiuiiission. Elle <'st même la seule des nations ])alkaniqucs à accepter son sort; elle seule n'a jamais tenté de secouer, par ses propres moyens, le joug ottoman; elle a attendu et re^u la délivrance des soi-disant frères russes.

L'expérience est fait<' aussi de la manière dont ce peuple traite les allogènes qu'il ne peut assimiler. Turcs et Grecs en ont connu la brutalité, [)endant les guerres balkaniques. Les ruines de Serès, les massacres de Dedeagatch et deDimotika ont retourné le sens de la formule gladstonienne sur les atrocités bulgares. Par contre, les Turcs annexés de Salonique ne récrimrnent pas contre le régime grec, et leurs compatriotes, les seize députés de (iumuijina au Sobranié, ont fait, après l'armistice, une démarche pressante auprès des délégués de l'Entente à Sofia pour obtenir ladésannexionde laTlirace bulgare et son rattachement à la Grèce. Le Ta/fiV, journal turc d'Andrinople, appuya vivement cette pétition.

Qu'on ne s'y trompe pas! Puisqu'on veut écarter les futurs conflits, c'est le maintien de la Thrace entre les mains bulgares ([ui serait une cause presque fatale de guerre. Les Grecs rédimés ne pourront rester impassibles devant les souAVances de leurs congénères bulgarisés par force. Ce sera une réédition de la question crétoise; triste début pour la Ligue des Nations!

Si la justice, comme on le disait samedi, doit être aussi le chAtiment, la Thrace et le littoral égéen doivent être iiettoyés de la présence injustifiable des Bulgares.

Alors, que reste L il contre la solution grecque ?

A part un « Désenchanté d'Occident », épris du pittoresque oriental et dupe d'un exotisme de bazar, il n'y a guère que quelques Levantins, plutôt que Français du Levant, pour trouver que les affaires étaient bien commodes avec lesTurcs, et que le système du favoritisme et du Backchich vaut mieux qu'une administration régulière et sévèrement contnMée. Ce n'est pas, bien entendu, le grief qu'ils produisent ouvertement. Ils préfèrent alléguer les intérêts français, « matériels et moraux, notre influence traditionnelle » que menaceraient la jalousie et la malveillance des Hellènes, devenus les maîtres de la Thrace !...

Ce sont là, en vérité, de graves imputations, mais dont il m'est heureusement permis de faire justice. Chargé officiellement, il y a plusieurs années, d'une mission scolaire en Orient, je n'ai constaté dans toutes les écoles, comme dans tous les milieux hellènes, que fervente sympathie pour notre langue, notre littérature et nos idées, et qu'une affectueuse gratitude pour la France. Dans tous les gymnases grecs de l'empire ottoman et du royaume, tels que le Zographion, le Zappeion, l'Arsakion, le Phanar, l'enseignement du français est obligatoire comme deuxième langue. La plupart des écoliers, en fin d'études, le parlent assez bien ; tous l'entendent, surtout dans les gymnases de jeunes filles, et notamment à l'Omérion de Smyrne. 11 existe à Constantinople un lycée (Hadji-Christo)

franco-grec, où les deux lanjiues cl les deux enseignements sont simultanés; la France et le Patriarcat le subventionnent également. 11} a aussi uneécole francocommerciale à Galata, dont la clientèle est grecque. A Salonique, le lycée français est surtout fréquenté par les jeunes gens grecs (1). Par contre, pas un écoliei' hellène dans les écoles allemandes de Constantinople ! et il n'a jamais été question d'une école grécoallemande. S'il en était autrement, le Gouvernement allemand et Liman de Sanders n'auraient pas autorisé, ou plutôt systématiquement organisé l'extermination par les Turcs de l'élément hellène de l'empire ottoman. En détruisant leurs magasins, leurs maisons d'habitation, en réquisitionnant leurs marchandises, en fermant leurs écoles et en supprimant leurs communautés, en déportant les hommes, en convertissant les femmes, jetées dans les harems, en séparant les familles sous prétexte de réprimer ou de prévenir l'espionnage au profit des Alliés, les Germano-Turcs visaient bien la suppression de concurrents économiques dangereux: mais surtout ils les pourchassaient, comme les Arméniens, parce (ju'ententopliiles déterminés et irréductiblement réfractaires à l'influence allemande.

vi l La (jrèce vient <le demander et d'obtenir l'envoi de deux missions si olaires françaises. L'une et l'autre sont composées de professeurs de nos Universités; elles ont pour objet la création d'une Koole Normale Supérieure à Atliènes, et la fondation d'un gymnase moderne qui servira de modèle à d'autres établissements similaii-es, en même temps qu'il propagera dans la jeunesse hellène toutes les idées françaises.

JVjiir échapper au sori (|ui les menace, les Turcs prétendent déniontrei' (pi'ils possèdent la niajorilr numérique dans toute la Thrace et notamment à Gonslantinople : il serait donc impossible d'en expulser leur (iouvernenient.si rKntente veut rester lidèle au principe des nationalités !...

C'est un thème ipii ne inancjue pas d'imprévu et de saveur : le principe des nationalilés devenant le suprême refuge du peuple ipii en l'ut dans l'histoire la plus flagrante et totale in'gation et ne reconnut jamais d'autre dogme (|ue celui de la force !

Avant de passer à l'examen des chittres, on pourrait [leut-être demander aux Turcs s'ils sont bien sûrs de former une nationalité. La langue turcpie ne possède pas de mot |»our exprimer l'idée de nation ni celle de patrie. Elle a dù les emprunter au dictionnaire arabe. Une nation, au sens moderne, est une collectivité morale plus <'ncore qu'ethnique, animée des mêmes sentiments sur les points essentiels, |»leine de souvenirs et d'es|)oirs communs, attachée à sa terre natale, soucieuse d'un avenir meilleur pom- tous les enfants de cette terre

Mais un assemblage d'iionimcs. unis seulement par les liens de la discipline et l'avidité du l)ulin, une confrérie militaire et religieuse, un ordre guerrier qui a institué des fiefs en pays conquis, qui ne les administre pas en propriétaire défini! if et prévovant, mais qui les exploite en usufruitier précaii'e, sans souci du

Iciulc main, à la tavon d'une ferme ou plutôt d'une agence d'inipùts alimentée par le travail des raîas, n'est pas une i)atrie, ce n'est pas une nation, c'est nm horde qui campe, jusqu'au jour oii la lorce des armes, qui l'a portée là, l'abandonnant, elle devra décamper î

Oue pèse en la faveur l'argument du nombre, môme s'il était réel? Or, il ne l'est pas, et ne saurait résister a une critique sérieuse. Le chift're de î)f)l).()0(l que s'arroi^e la statistique otïicielle cojdre 80U.O(K) (Irecs, 450.00(1 dans le vilayet de Constantinople et .'i08.00n dans celui d'Andrinople, comprend en réalité tous les musulmans de Thrace, pai'mi lesquels MD.OOO ou 40.000 au moins ne sont pas Turcs, mais Kurdes, Lazes, Arabes, Géorgiens, qui s'étaient jadis embrigadés dans le Syndicat touranien, et qui, dorénavant, ressortiront à leur groupe ethnique retrouvé. Tout ce qui reste est loin < l'appartenir [)ar ses origines à la Thrace. Depuis 1S"(S, près de -200.000 imniigrés Mohagirs s"y sont établis, venus de Bosnie et d'Herzégovine, pour ne pas vivre, eux musulmans sous le régime chrétien, anciens privilégiés sous la loi commune!

L'immigration artiticiellement organisée est un des moyens familiers aux Turcs, lorsqu'ils veulent changer la majorité de la population d'un i)ays. Encore est-ce le plus innocent. Heureuses les races et les régions chrétiennes qui n'ont eu à subir que des afflux d'imîiiigranls, et que n'oid pas frappées les déportations en

niasse, les assassinais individuel el les massacres collectifs, comme jadis les Serbes de la vieille Serbie, jetés Cil [>roie aux Albanais, comme les Arméniens égorgés par les Kurdes, comm<' les (irecs de Tlirace d é { >o r lés e t t ii és en 1 1 M i . I ! > L'» t ■ I 1010 par orrl re des autorités onicielles !

Voilà comment sont laites, en Tliiace, en Asie Mineure et dans les vilayels arméniens d'Anatolie, les majorités dont les Tuics se réclament. Peut-on, en élémentaire justice, les accepter comme valables? Ce serait reconnaître la légitimité de leur infamie (jiie de leur en accorder le protit. On n'hérite pas de ceux (ju'on assasine et les victimes de Thrace doivent figurer à l'a^-tif des statistiques grecques, même exilées dans les contrées lointaines, mêmes mortes de froid, de fièvre ou de misère...

Au surplus, la faible majorité dont se prévalent les Turcs en 1 VU t, n'est qu'une apparence. Si l'on en déduit les 4(1.0(1(1 musulmans non Turcs et les 200.0O0 Mohagirs, elle est déjà retournée en faveur des Grecs. 11 y a plus. Quand il s'agit de populations de culture et de civilisalion inégales, le nombre n'est plus un élément prépondérant. Même si, par leurs crimes, les Turcs n'étaient déjà ii rémissiblement déclins, il serait inadmissible que tMiO.OOO Turcs fussent prétc'^rés à 8()().()()() (irecs et à lGO.O(j() Arméniens de niveau sufxTieur. Les Turcs ne sont fpruii nombre. Race grégaire, passivement obéissant» — jus(ju'au massacn — stérile, sans persounalitis

- lôO —

i-ii sont des numéros tons inlerciian^vables. Le seul étalon (|ni leur soit aj)plicable est quanlitatil'. Le Grec, au contraire, est une individualité vivante, ap'ssante et réagissante, créatrice de valeurs, (^e cjui est important dans la comparaison des groupes ethniques, ce n'est pas de savoir combien ils sont, mais ce qu'ils font. Le (irec ne revendique pas la Thrace comme héritier de ses ancêtres. 11 l'a, lui aussi, lécondée par son travail, son intelligence et sa culture. Son rôle économique, sa puissance de production constituaient jusqu'en 1014 la force vive du pays; c'est lui qui, avec les ArnK'niens et les Lsraélites, l'a sauvé de l'a^iathie et de la corruption tur- (jues. Quant à l'instruction, SOO écoles, peuplées de 1.000 professeui's et de 7:2.000 écoliers, att(\stent la civilisation et la curiosité d'esprit que rien n'a pu éteindre chez lestJrecs.

Avant 1011, les grandes institutions scolaires deConstantinople, comme celles de 8m3'rne et d'Athènes, regorgeaient d'élèves et devaient s'agrandir tous les ans (1).

Si les villes thraces furent fondées par les anciens Grecs, les modernes en ont développé l'essor. Xanthi, Dimolika, Gallipoli, Soufli sont des villes entièrement hellènes, de m<eurs, de couleur et d'imprégnalion, Fnéme quand la population y est mixie.

(1) O' n rst ])at; (iiril ii \ iiil quelques irsenes à fonnulor sur les uié- Ujo«les et les progranuues de renseif^neiiient, peut-être un peu verbal et «ratuiiKiloloiïiqus. 11 v ;nirait lieu d inlroduire des ré lo nues en ce sens; mais les lycées ercc< snii( iK'.iniiii'iii- iN'^ ccnfic^ «If ciiltui'e el des ers de patriotisme.

Au point de vue économique, l'activité du vilayet (l'Andrinople est surtout agricole, alors que celle de Conslantinople est surtout commerciale.

Les Grecs de Thrace excellent et réussissent dans ces deux grandes branches du labeur humain.

Les impôts perçus pour tout l'Empire montaient en 19M, à 598 millions de francs; dans le vilayet d'Andrinople à 28 millions sur lesquels l'impôt foncier et le droit sur les bestiaux représentaient 58 0/0 des revenus du vilayet, alors que la moyenne des revenus agricoles de l'Empire ne monte qu'à 42 0/0 (1).

Le Grec, auquel on reproche volontiers de négliger les champs pour la ville et les professions libérales ou commerciales, s'adonne aux travaux agraires dans la proportion de 50 0/0 alors (jue le Turc dont on exalte souvent les qualités paysannes, ne dépasse pas 40 0/0 et même son rendement est inférieur à la juste pro{)ortion. En Thrace, il y a 212.000 propriétés soumises à rim[)ôt foncier sur une' superficie de 4 millions 800.000 hectares dont le dixièmeseulementestcultivéen céréales. Beaucoup de biens, appartenant à des propriétaires turcs, étaient passés avant l'extermination, entre des mains grecques. Les persécutions turques ont eu pour résultat sinon pour but, de corriger les eiï'ets de la liberté et les lois nouvellesde l'évolution économique.

(1) Ces chiffres sont empruiiUîs ;ui mémoire si documenté et si précis de l'ingénieur Alexandre Am'omadks sni' le rôle et la puissance économique des Hellènes en Tlirace.

La production des céréales atteignait 64 millions de francs dont la moitié au moins, était due au travail hellène.

La culture du tabac est mixte, grecque à Xanthi, turque et grecque à Gumuldgina. L'élevage des bestiaux était une industrie grecque. La fabrication lainière et le commerce des peaux (2.142.000 kilos) l'est également ainsi que l'industrie fromagère en plein développement en 1911 (160.000 bidons de 15 kilos). Quatre dépôts frigoriliques sont grecs.

L'agriculture et ses accessoires n'a pas détourné les Grecs des autres occupations. Ils exercent les industries manufacturières dans la proportion de 80 0/0. L'élevage des vers à soie est l'industrie ménagère de la famille grecque ; elle rapportait au fisc deux millions de francs en movenne. La ville de Soutli fournissait la moitié de la production totale; daiis cette ville il n'y a que des habitants grecs, sauf les fonctionnaires. Sur cinq moulins à vapeur à cylindres, (juatrè Grecs, un Arménien, deux grandes fabriques de spiritueux à liodosto et Kirkilissé, deux fabriques de soie à Andrinople, deux à Soufli, deux à Dimotika, toutes grecques ; elles ont produit et exporté 550.000 kilos. Les Grecs se sont aussi spécialisés dans la fabrication des chariots, des ceintures de cuir, des voitures militaires et les femmes grecques dans le tricotage des bas des soldats.

L'industrie commerciale dépend de la récolte et de la production extractive. Andrinople était le centre des

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importations et des exportations en Thrace avant la création de la Bulgarie. Elle l'est restée pour le vilayet. Dedeagatch a pris à cet égard une grande importance. En 1911, le commerce atteignait la somme de 54 millions pour la soie, la laine, les fromages, le vin, les cuirs, le tabac et les céréales ou grains, 9?) millions de kilos. Les importations se font par Porto-Lagos. Rodoslo et Constantinople. Le vilayet a importé en 1911, 6 000 tonnes de charbon, 10.000 tonnes de feuilles galvanisées pour bidons, huiles, graines, pétrole, riz, thé, sucre, café. Le Grec de Thrace ne dément pas sa réputation d'habileté commerciale. La proportion des marchands grecs est de 70 0/0, celle des Israélites de 10 0/0, c/;lle des Turcs de 20 0/0. Mais ces derniers ne pratiquent que le petit négoce de détail; ils sont marchands ambulants, boutiquiers, vendent des sucreries, des pâtes alimentaires. Les Arméniens se sont surlout spécialisés dans le fer, la quincaillerie, la serrurerie.

Les professions libérales chez les Grecs sont représentées par les professeurs, les avocats, les littérateurs, les artistes, les savants. Chez les Turcs, ce sont les fonctionnaires, les scribes, les avocats marrons en quête de clients et de faux témoins devant les tribunaux, les théologiens, les militaires, les domestiques. Ces intellectuels (si on peut ainsi les qualifier) représentent avec leurs familles 60.000 personnes environ. Les portefaix, les cochers, palefreniers, maréchaux ferrants, les confiseurs, les marchands ambulants sont turcs, soit 40.000 per-

sonnes. Les Turcs s'occupent aussi de l'industrie ménagère, lissage des vêtements, corderie, casseroles.

Comme on le voit, l'élément producteur est grec, arménien ou israélite. Le Turc, sauf le cultivateur des campagnes, vit de petits métiers et surtout de l'impôt.

Le vilayet de Conslanlinople accuse une population grecque proportionnellement plus forte que dan< l'autre vilayet, tandis que la musulmane est moindre, 375.000 contre 449.000. Les Arméniens sont au moins IGO.OOO, 150.000 divers : Levantins, Géorgiens, Kurdes, Arabes; les Bulgares 4.000; les Israélites, 47.000. A vecTchalaldja il y a plus de 400.000 Grecs.

La population flottante turque est d'environ 100.000; la garnison, les hodjas, les Softas. Les fonctionnaires sont au moins 70.000. On peut évaluer à 200.000 au moins le nombre de ces frelons turcs ou musulmans qui n'auraient plus de motif d'habiter Constantinople. Si le régime turc est supprimé, ne resteront que ceux qui sont de Thrace et y ont leur emploi. Cet exode abaisserait leur pourcentage qui est, selon les statistiques, de 38 0/0 à 52 0/0. Les Grecs détiendraient alors une grande majorité relative, sans parler de l'attraction que Constantino[)le exercerait surles populations helléniques les plus éloignées.

Dans le vilayet de Constantinople, l'agriculture est peu développée, la dîme et le droit des bestiaux n'atteignent que 20 0/0 du revenu global. Les recettes doua-

nières sont la grande coiilribiilion de Consl;iiitiiioi)le. L'industrie exlractive (forêts, carrières, pèclie) est presque entièrement grecque. A Tchataidja, une grande partiede l'industrie agricole est grecque ; le reste est turc, sauf la culture maraîchère, spécialité lndgare.

L'iiiduslrie manufîicturière est grecque i)Our 70 (I/O; ^0 0/0 arménienne, israélite, étrangère; lu Ù () turque toujours continée aux mêmes métiers. Le commerce est gréco-arménien pour 80 0/0. Les intellectuels, médecins, avocats sont grecs, arménit^ns, Israélites.

En résumé, presque toule la vie économique de la Tlirace se confondait avec l'activité grecque aidée des deux autres éléments productifs. Qu'est-elle devenue, depuis l'élimination brutale de l'élite hellène? il est facile de le concevoir. Les principaux agents de progrès et de richesses sont actuellement évincés, s'ils ne sont détruits; mais au vide qu'ils ont laissé, on comprend la place qu'ils tenaient et celle qu'ils tiendraient api'ès leur réintégration, sous un régime administratif et fiscal probe, normal, moderne.

S'il est une race en bonne [)Osture ponr revendiquer la Thrace, an nom du Principe des nationalités, c'est celle qui, depuis près de vingt-cinq siècles, est venue coloniser, civiliser, enrichir le pays, (|ui y a l'ond('' toutes les villes, dont Byzance qui devait devenir Constantino|»le; qui après la conquête turque et sous Toppressioi» la plus atroce, a maintenu pendant cinq siècles sîi foi religieuse et sa conscience ethnirpie : (|ui par son

— lui; —

liéroisiiie a coïKiuis son iii(lé{>eii(laii('c et partie de son Icrriloii'e, et j>ariiii Ions les dangers, toutf^s les lentalions de l'iiilV'rèl, a hillé sur pince, a lenii et finalement snnvé son ànie nalionalc.

Digne de son pa>sé, indélecliltlenient conliante en >e> destinées, elle a lonjonrs considéré que cette lerre où elle vivait vaincue, mais non pas résignée, lui a|>f>!irtenait et lui reviendrait un jour. Kntre elle et cette terre un lien indissoluble s'est créé (pii n'enipècbait pas ses enlnuts. en vrais lils d'Ulysse, de parcourir le monde, mais jamais sans esprit de retour, avec la (irande Idée comme viatique et connue espérance.

dette terre, elle l'a laite sienne, et c'est en (juclquo sorte, selon la lormule de Uenan, un second miracle gn.'c presqu'aussi inq)ressi(>nnaid que le premier, que cette contiimilc de Talliance du sol et de la race; tous deux si adéquats et bien laits Tun pour l'autre. Car c'est le scandale de l'bistoire que des barbares sortis des step[)es mongoles, aient pu désbonorer pendant près de cinq siècles, le berceau de toute bumanité. de tout ar l. (le loute civilisation 1 (^)ue ce scandale doive prendre lin,c'esl sur quoi l'unanimité est faite, à part quelques maiùaquesdu paradoxe ou (pielques (bMenseurs d'iult'rèls inavouables.

Xousavonsdit les raisons qui militent pour la solutioit intégrale e| contre les moyens termes et les mesures bAtardes. .Néanmoins, si l'Iùirope préfère détacber Gon s laidmople de la Tbrace et régler son sort par un statut

parliculier, les iii-ccs <uil su allciidn^ si lon;:l(Miii)S (leur héros nalional u'erra-l -il pas dix ans avant iraborder à llliaque), palieuleront encore et se résigneront à cetle dernière étape, avant le bnl tinal. Ils sauront mettre à f>rolil ce slai^e et ajtporter dans le gouvernement des vastes et riclies terri toi res fju'ils vont récupérer, des conceptions, ini libéralisme [dus large, un senlimcnt de leurs responsahilit/'s, rpii n"ins[>ii'ait jias les liégètes de l'ancienne (Iréce. Plus rien des passions mesquines des pays tro[> [letits ne doit survivre à l'agrandissement de leur Patrie, et nous n'en doutons pas, le sens politique des Irrédimés de Thrace et d'Asie Mineure, leur patriotisme désintéressé ne seront pas les moindres avantages et les moins bons agents de cetle heureuse inlluence.

La France qui, apparentée au génie hellène, n'a rien à redouter pour ses intérêts moraux et concrets d'un grand lOtat gréco-méditerraïKMMi, s'applaudira de voir se dresser en Orient, [)Our le plus grand prolit de la paix et de la civilisation, un [)uissaid facteur d'équilibre, et un représentant des principes démocratiques qui lui sont chers. ¥J l'heure est proche on. (piel que soit le futur statut de Conslanlinople, la Ibule hellène entrera dans la basilique justinienne rendue au culte primitif, et le prêtre terminera la messe interrompue en 1453. En celte heure suprême et devant ces parvis et ces mosaïques splendides, qui subirent la profanation de la horde sanglanle,il incarnera la résurrection d'une gfande race, et sur la forœ brutale, le triomphe de Tldée.

L'Asie Mineure Grecque

CONFÉRENCE M. F. SARTIAUX

13 mars I9I9

A l'oinbi'e d'un groupe de cyprès, au cimetière Montparnasse, sui' une tombe recouverte d'un épais teuillage de lierre, on lit l'inscription suivante :

« Adamantios Coraïs de Cbio. Je repose ici suus la terre des Parisiens, terre étrangère, mais que j'ai aimée à l'égal de THellade qui m'a engendré. »

Cette tombe est celle de Coraïs, le grand patriote, ardent })romoteur de la libération des Hellènes, savant philologue, lettré charmai) I, d'une rare noblesse, ([ui

est né à Smyrne en 1748, mais qui a passé la plus grande partie de son existence en France, et qui, dans cette épilaphe qu'il a composée lui-même, a voulu associer les deux grands sentiments qui ont été l'âme de sa vie : l'amour de la France libérale de 1789, l'amour de la Grèce opprimée, sa patrie.

C'est dans ces sentiments que je veux parler de la (Irèce de l'Asie Mineure, en pliilhellène, reconnaissant il l'hellénisme de la formation intellectuelle, esthétique et morale que j'en ai reçue ; en ami des (irecs, spécialement des Grecs de l'Asie Mineure, dont j'ai appris, dans de nombreux séjours, à apprécier rintelligence et l'activité, dont j'ai vu de près le courage et les souffrances ; mais aussi, essentiellement, en Français, soucieux des intérêts et de l'honneur de la France dans le Levant.

Je crois, en effet, que les intérêts de la France et ceux de l'hellénisme sont aujourd'hui solidaires en Orient, conime ils l'ont été sous la Révolution, dans l'esprit de Coraïs. Je sais tout ce que l'on a dit, tout ce que l'on a soutenu : que la formation d'une grande Grèce serait opposée aux intérêts français, qu'elle aurait pour conséquence de restreindre ou d'arrêter l'influence et l'action françaises; que le Gouvernement ottoman, dans son incurie, sa torpeur, sa facilité à être persuadé par certains arguments, à subir certaines pressions, leur serait bien davantage favorable.

C'est une opinion à très courte vue. Elle m'a souvent

fait songer à ce paradoxe, que j'ai entendu développer par des industriels : que le maintien de l'ignorance dans la classe ouvrière et de mauvaises conditions économiques étaient propices à leurs intérêts et à leur prospérité. L'inertie et la vénalité turques peuvent être utiles à certains brasseurs d'affaii'es, à des Ibnctionnaires, aux intérêts ou aux appétits de quelques-uns. La mélancolie des cimetières, des mosquées et des ruines, les sépulcres que sont les villes turques peuvent, d'autre part, être évocateurs pour des rêveurs, qui se plaisent à veiller des cadavres. Le spectacle de la mort a sa poésie, surtout pour des âmes fatiguées de la vie. Mais ce sont là des intérêts très spéciaux, qu'il faut bien se garder de confondre avec l'intérêt de la France. Les conditions nécessaires à la prospérité de la France dans le Levant sont un gouvernement stable et légal et le développement économique, social et intellectuel de ces belles régions, qui furent autrefois opulentes et que la domination des Osmanlis a couvertes de ruines et de champs en friche.

Ce qu'a été et ce qu'est toujours cette misère des pays soumis à l'administration ottomane, tous les voyageurs l'ont dit et répété. Un vieux savant et explorateur français, André Thevet, qui a séjourné à plusieurs reprises en Asie Mineure, écrivait déjà au xvi^ siècle que « le Turc ne semble estre pour autre ^hose au monde que pour démolir ce que tant de rois et de peuples avaient dressé pour montrer leur magni-

ficence (1) ». Monlesquieii a résumé, en quelques pages (le ses Lettres Persanes (2), l'iaipression que dégageaient les récits des voyageurs de son temps, des Chardin, des Spon, des Tavernier, des ïourneforl. qui savaient regarder, voir et décrire, parce qu'ils avaient l'esprit très curieux et qu'ils ne s'étaient formé à l'avance aucune idée a priori, aucun système :

« De Tocat à Sinyrne, on ne trouve pas une seide ville qui mérite qu'on la nouuïie. J'ai vu avec étoiuiement la faiblesse de l'empire des Osman! is. Ce corps maladu ne s,; soutient pas par un régime doux et tempéré, mais par des remèdes violenis (pii répuisent et le minent sans cesse.

» Les bâchas, fpii n'obtiennent leurs emplois qu'à force d'argent, entrent ruinés dans les provinces et les ravagent comme des pays de conquéle. Une milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. Les places sont démantelées, les villes désertes, les campagnes désolées, la culture des terres et le commerce entièrement abandonnés.

» L'impunité règne dans ce gouvernemcMit sévère : les chrétiens qui cultivent les terres, les Ju'fs qui lèvent les trii»uts, sont exposés à mille violences.

» La propriété des terres est incertaine, et par conséquent l'ardeur de les faire valoir ralentie: il n'y a ni titre, ni possession qui vaille contre le caprice de ceux qui gouvernent...

» Ces barbares n ont aucune expérience sur la mer...

» Incapables de faire le commerce, ils soutfrent presque avec peine que les Européens, toujours laborieux et entrepro-

• \) Cusinographlc Univenellt'. p. i*'i8 verso, t. I"''. Paris, lôTô. (2) Lettre XI\.

liants, viennent le faire : ils croient faire grâce à ces étrangers de permetlre qu'ils les enricliissent.

» Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai traversée, je n'ai trouvé que Smyrno qu'on puisse regarder comme une ville riclie et puissante... et il ne tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes les autres,

» Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet em[)ire, qui, avant deux siècles, S 'ra le théâtre des triomphes de quelque conquérant ».

Vous remarquerez cette curieuse prophétie : la lettre est datée de 1711: or, c'est précisément en 1911, deux siècles après, que la campagne de Libye porta la première atteinte à l'empire ottoman. Mais ce qui n'est pas moins remarquable, c'est l'exactitude de ces jugements. Il n'en est pas un qui ne s'applique exactement aujourd'hui, tant il est vrai que cet empire des Osmanlis est une chose fatale et immobile, et le restera toujours. Sa domination a arrêté pendant cinq siècles la vitalité d'une région qui a été l'une des plus riches et des plus glorieuses de la terre, qui a nourri la Grèce classique, l'empire des Séleucides et celui des Romains, où les villes libres et les proconsuls bâtissaient en quelques années des palais, des temples, des théâtres, des thermes, des stades, des aqueducs, et rem^dissaient d'or les trésors d'Athènes, d'Antioche et de Rome. L'intérêt de la France, comme celui des Grecs, est dans sa restauration et dans son retour à la vie.

C'est ce que l'Allemagrie a voulu faire, mais à son

profil exclusif. Dissimulant d'abord ses véritables visées, elle s'est eflbrcée, pendant trente années, de se créer en Asie Mineure des débouchés pour son industrie, un champ d'action pour son commerce et ses finances. Elle y a réussi. Bientôt elle a démasqué son intention véritable : faire de la Turquie d'Asie une colonie allemande et une province politique de l'Empire. C'est alors, qu'après sa longue préparation d'un quart de siècle, elle a exploité les vues personnelles de quelques Jeunes Turcs et les a poussés à vider l'Asie Mineure des deux grands éléments d'activité qui pouvaient faire obstacle à ses ambitions : les Arméniens et les Grecs. Un million de Grecs ont été déportés ou ont dû s'enfuir, six cent mille ont été détruits. Plus d'un million d'Arméniens ont été massacrés.

La France, comme l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique, a une autre façon de comprendre la rénovai ion d'un pays. Elle veut que le pays se la donne à lui-même et contribue, par sa prospérité propre, à la prospérité générale.

Elle n'abdiquera pas pour cela son rôle et son influence, qui, comme dans le passé, doivent rester prédominants en Orient. On ne sait pas assez à quel point ils l'ont été. La France y a créé, depuis François I", le grand commerce, les travaux publics, l'enseignement militaire, l'organisation judiciaire et iinancière ; son enseignement est à la l>ase de l'éducation dans les nombreuses écoles grecques qui couvrent le

pays. Son rôle bienl'aisaiit, il importe qu'elle le conserve. 11 faut même qu'elle le développe si elle veut le conserver. Car, dans la société, (piiconque n'avance pas, recule. Mais elle ne peut le développer qu'en collaboration avec les seuls éléments indigènes vivants et vivaces : les éléments i?recs.

L'expérience de cette collaboration a d'ailleurs été faite et bien faite sur le sol de la vieille Grèce. De nombreuses (euvres françaises y ont prospéré : percement de l'isthme de Corinthe, construction et fournitures de chemins de fer et de travaux publics, exploitation de mines, développement de sociétés financières et de sociétés d'assurances, expansion intellectuelle et morale de la grande École française d'Athènes, persistance et progrès de la langue française jusque dans les petites villes, dans les villages du Péloponèse et de la Grèce continentale. L'expérience a montré combien cette collaboration peut être facile et féconde. Elle le sera bien davantage dans un pays beaucoup plus riche, où presque tout est à faire ou à refaire.

Aux intérêts français ne peut donc répondre qu'une solution : l'autonomie de la Grèce d'Asie Mineure, qui, seule, peut rendre au génie de la race son efficacité, au pays sa puissance de production et qui, seule, peut servir de rempart contre les ambitions allemandes.

Mais les intérêts matériels de la France ne sont pas seuls en jeu, ils sont liés à sa conception de la justice et du droit. Le droit des peuples à leur sol et à leur

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liberté est un principe français, né en France de la philosophie française du xvm'' siècle, proclamé par un décret de la Convention en 1792, puis par le Président de l'assemblée en 1794 à propos de la Pologne, affirmé de nouveau en 1828 par l'expédition de Morée ; c'est encore en son nom que la France s'est levée tout entière, pour répondre, en 1914, au défi de l'Autriche et de l'Allemagne à la Serbie.

Or, s'il est une terre où le principe des nationalités trouve son application, c'est bien celle des Grecs d'Asie ISÏineure. Aucun peuple n'a jamais possédé sur son sol des titres plus grands, car ils lui a[)parliennent depuis trois mille ans et ils sont, en même temps, le patrimoine commun de l'humanilé. La (jucslion de l'Asie Mineure n'est pas une simple question de population et de stalistique démographique, elle est beaucoup plus profonde et beaucoup plus haute. C'est ce que je veux montrer :

L'Asie Mineure occidentale est géologiquement et géographiquement une terre grecque. Elle a été le berceau, le centre de rayonnement, puis la gardienne et le rempart de l'hellénisme et de la civilisation. Ses vieilles traditions ont été l'âme de sa résurrection à la fin du xviii'^ siècle; elle les a fait revivre dans la forme et dans l'esprit de sa société nouvelle. Elle leur est restée passionnément attachée, elle a versé fiour les défendre ses larmes et son sang.

Elle ne vient pas devant la Conférence de la paix

comme les autres petits peuples, comme un peuple jeune, qui réclame sa place au soleil. Elle y vient comme une aïeule, l'aïeule des peuples civilisés, pour leur rappeler qu'elle a engendré, répandu et deléndu pour la première fois dans le monde les principes mêmes de raison, de démocratie et de liberté dont se réclame la Société des nations.

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