PREFACE
Après tant d'esquisses, jolies, diaprées, variées, raj)ides, a[)iès un ])eau livre substantiel sur le Ja[)on, voici que M. Goniez-Carrillo donne ses impressions d'un récent voyage en Grèce.
Ce n'est ni le pédantisme sourcilleux, ni l'excès de curiosité qui guident jNI. Carrillo |)armi les antiques ruines et les villes nouvelles de là-bas. Il est parti le sourire aux lèvres et le CJi'ur plein de ferveur. Puis il a regardé, il a noté vivement. Ses digressions prennent un tour agréable et la gravité lui vient lorsqu'il le faut.
Carrillo ne dédaigne pas les leçons de Lucien de Samosate, et il se montre plus dégagé, plus éb'ganl (|ue lui. (^>ornme alliciste, Lucien pourrait bien (Hre sujet à caution. Nous lui devons cependant de savoir mille petits détails sur l'antiquité, et Carrillo n'a pas tort d'évoquer sou ombre.
'RKFACE
(hicl docte plaisir, où se mêlent et le pittoresque et l'esprit, que de suivre Carrillo sur l'Acropole, à travers le Céramique, à Épidaure.
Lorsqu'il dévoile les mystères d'Eleusis, c'est un iiiilic (|ui vit surgir riliéropliaiile dans la nuit pleine d'éclairs et de coups de tonnerre.
Sur le sol tragique de Mycènes, il a véritablement entendu Cassandre hurler à la Mort.
Carrillo identifie fort curieusement les Saints du calendrier orthodoxe avec les demi-dieux et les héros du paganisme.
Je connais, sur un rocher Latlu de la mer attique, une petite chapelle semée de fleurs. A la j)ortc, sur une table, on aperçoit un vieux plateau plein de minces cierges fuselés, les uns blancs, les autres jaunes.
En visitant la chapelle, les mariniers de la côte de Phalère allument ces cierges dévolieusement. Et ils sauraient peut-être ajouter les ollrandes de leurs ancêtres : des hameçons recourbés, de longues perches, des roseaux attachés bout à l)ont, une rame, des éperviers avec leurs j)Iombs, des paniers bien tressés, une ancre, un liège.
Carrillo excelle à parler de la Jjcauté féminine. Ainsi son porliait de l'Athénienne est bien lin délical chef-d'œuvre.
l'oiii-ce (|iii regarde FAmonr, sa science est ccMiainc.
PHEFACE IX
Pendant ses promenades au Ijord de Tllissos, le vovao-eur a rencontré sans doute le orracieux
fantôme de Diolime deManlinëe ; et cette femme savante a dû lui parler à peu près comme elle lavait fait vivante devant Socrate :
— Amour est fils de Poros et de Pénia. Il est jiauvre comme sa mère. Il n'est ni beau ni délicat, mais fort mais^re et mal vêtu. II couche sur la dure et à la belle étoile. D'autre part, il tient de son père d'être toujours à l'allVil de ce qui est beau et bon. x\mour est viril, hardi, persévérant, grand chasseur et plein d'artifice. II désire apprendre et il le fait aisément. Il philosophe sans répit. C'est un enchanteur, un magicien, un sophiste. De sa nature il n'est ni lortel ni immortel ; en un seul jour, il llorit et languit toutensemble... C'est entre les ignorants et les sages que nous plaçons ceux (jui s'exercent à philosopher. La sagesse est parmi les plus l)elles choses du monde, et Amour aime ce qui est beau. Amour est donc amant de la sagesse, c'est-à-dire philosophe
Carrillo écouta ces paroles sévères avec resj)ect, je pense, mais il pi"('fcra l'opinion du poète .Méléagie ([ui dit :
« Quoi (r<'loMii;iiit si le ci'uel Amoui- lance des traits do feu, et si sur ses jolies lèvi'es éclate un lire méchant. Sa mère n'aime-l-elle pas Mars, m'i'sI-cIIc |);is IT^pousc de N'iilciin ? Sa
i'Hi;iAf:R
vie S(; ]);iss(î (îiilre le feu (^L le ler. Lit mère de sa mère, c'esl l^tmle a/iiree (|iii, au souffle des venis, se soulève el uiii^il. Il n'a pas de père connu. C'est pour cela (|ue l'Amour a les i'eux de Vulcain, que sa colère esl égale à celle des flots, el qu'il se sert des traits ensanglantés de Mars. »
Aspasie, Pliryné, Lais tentent la plume de Carrillo. Et il ne voudrait point humilier d'autres jolies filles moins célèbres : Rhodope, éclatante, telle la rose qui s'entr'ouvre au zéphire ; Rhodoclée, souple et pâle, semblable à du cristal; Mélite,à la taille des Heures du printemps et fraîche comme elles ; Philénion, petite et brune, ayant tout le charme du ceste paphien ; et cette Aristonoé, qui se frappait le sein devant l'aulel funèbre d'Adonis !
Carrillo aurait envoyé à chacune quelque belle couronne tressée avec des lys, des boutons de rose, des narcisses tièdes, d'humides anémones, des violettes à l'éclat sombre. Et il aurait évité de leur mauder, comme llufin dans son épigramme :
« Ainsi couronnées, cessez d'être tropfières! vous fleurisse/ et vous finissez et vous et la couronne. »
.Je n'ai pas à présenter aux lecteurs espagnols l'art brûlant et mesuré de Cornez Carrillo, ni ses nobles qualités d'écrivain (jui sont de la lignée directe de Cervantes,
Je parlerai simj)leiiieiit d'Athènes, puisque j'y suis né.
Lorsque je revins à Athènes — après vingt ans d'absence — je montais sur l'Acropole par un jour voilé.
J'étais seul au milieu des marbres brisés qui jonchaient le sol devant le Parthénon.
(ne petite pluie venait de tomber, et des gouttes d'eau brillaient sur les lleurettes écloses aux pentes des ruines.
De belles ombres traînaient sur les pentes des monts.
l'^t je me pris à dire avec le poète :
— O Athènes, c'est donc toi, reine solitaire, reine détrônée !
Dans le musée qni se trouve en contre-bas du Parthénon, on voit les ouvrages de l'ancienne sculptui-e grecque, d'avant Phidias.
J'aimais le secret sourire de ces idoles féminines, leur geste qui relève gentiment le chiton ionien. Pendant des heures, juon ame se plongeait dans les yeux des déesses, dans leurs lourds cheveux, massés sur le front, répandus sur la poitrine.
i!t j'('proii\ ais aussi beaucoup d'amilié pour le jeune liouiinc (|ui porte sur- ses cpiiules un veau.
Xll l'HEFACE
.le l'avais pris pour lieiniès, éloquent et rapide ; il n'est cependant que Kombos, fils de Paies.
... J'allais sur la roule (|ui conduit au vieux Phalère, et je cueillais, dans les fosses, des anémones toutes frissonnantes au vent.
Puis, au déclin du jour, la Mélancolie marcha il à mes côtés sur les rochers de la mer et le long des sables où pousse l'amarante azurée.
D'autres fois, aux environs de la ville, je m'asseyais devant une auberge, et j'écoutais quelque campagnard (|ui jâclait de la lyre en chantant.
La nuit était épaisse autour de moi ; mes pensées m'accablaient.
Un bélier privé venait me caresser de ses cornes torses.
Il me souvient que le jour de mon départ, je demeurai longtemps sur le pont du paquebot à regarder s'elTacer peu à peu les quais pleins d'oranges et de citrons du Pirée.
Nous courions sur les vagues, en soutenant leur choc. Le soleil déclinait à l'horizon.
I]t je m'écriai :
— Toi que j'aperçoisencore. Acropole d'Athènes, sacré cimetière, source de vie, adieu, adieu !...
11 me semble aujourd'hui que tout cela était un peu romantique. Oui, je me laissais alors
PREFACE Xi II
surmonter par ces sentiments, alanguis et brutaux à la fois, lesquels, depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle, ne cessent d'abuser le cœur des artistes.
Il y a quatre ans, j'ai revu Athènes avec plus de sérénité ; et j'ai pu, je crois, refoulant en quelque sorte une tendresse inutile, admirer dio^nement.
^lais comme je me sens encore loin de compte !
Eu parlant du ]'ojjaye de Spai-le, le superbe livre de mon ami Barrés, je soutenais que le cadre athénien rejette avec violence ce qui est médiocre, et qu'il rejette aussi ce qui n'est beau que tout juste.
Je remarquais encore qu'à S[)arte, Chateaubriand poussait des cris, en appelant Léonidas; mais qu'à Salamine, au milieu d'une nuit translucide, en se souvenant de Thémistocle, il n'osa point tioubl(M' le silence.
C'est (|ue rAtti(|ue répugne tout à fait au Ihéâlral. Mauiice IJarrès a vivement senti cela.
Harrès avait raison lorscju'il observait que les arbres ont été coupés, que la terre a glissé, que l'eau s'est évaporée dans l'Atticpic.
Je disais à mon tour :
— Sans doute, et maintenant cette nature d'élection, mise en (|uelc|ue sorte hors de la \\o. commune, icnirc davantage dans la Ueaule et
l'HICFACK
peut servir de rèt<le avec une sûreté plus
liiaiHle.
... .r;i(liiiiiai ToliNier en Provence, clans le
pays catalan et le long des cotes de la Fouille.
.Mais c'est suitout dans la campagne athénienne que l'olivier fait voir comme sa beauté se sert à peine de noire vue mortelle pour loucher noire ùme.
DaiiHiieHMélamorphoses, Ovide raconte l'aventure d'un berger d'Apulic. Il faisait paître son troupeau dans un pays arrosé par des lacs. Des forêts épaisses y répandaient un ombrage agréable sur des antres secrets devant lesquels les Nymphes aimaient à faire leurs danses et leurs jeux. Le berger qui les avait surprises en cet exercice se moqua de leurs pas et voulut les imiter par des sauts rustiques. Bientôt il passa de lindccence à l'injure. Alors les Nymphes couvrirent sa langue et tout son corps d'une écorce d'olivier. Ce fut son châtiment, selon Ovide.
Je conçois d'une autre manière le sens de cette métamorphose. Je me figure ce berger d'Apulie comme un de ces nigauds qui ne jurent que ()ar la nonvcaulè. 1-^n voyant courir sur la prairie la danse liarinonieuse, il se disait sans doute: jM»iir(|uoi ces simagrées d'unautre temps ? Qu'aije allaire de ces vieilleries ? Ne suis-je point un berger moderne ? Sa sottise toucha de pitié les